Barcelone La « nouvelle politique » et la grève des transports

Comme les an­nées précédentes, à l’occasion de la réunion du Mobile World Con­gress, quelques syndicats (CGT, CNT, COS, USOC, etc.) des transports métropolitains de Barcelone, ont appelé en 2016 à des journées de grève pour la négociation de la convention. Les syndicats dits majoritaires (CCOO et UGT), comme d’habitude, se sont démarqués de cet appel.
La grève se répète chaque année parce que le Mobile World Congress (MWC) donne un relatif avantage aux travailleurs quant à leur capacité à faire pression sur les administrations et en particulier sur l’entreprise qui gère les transports métropolitains.
Le MWC, qui a eu lieu du 22 au 25 février, est le rendez-vous mondial le plus important des entreprises qui fabriquent de la téléphonie mobile et des applications. D’après les prévisions du lobby touristique de l’hôtellerie et du commerce barcelonais, quelque 75 000 congressistes étaient attendus, qui allaient laisser plus de 356 millions d’euros et créer 7 200 postes de travail temporaires. Pour garantir la sécurité des congressistes, on allait renforcer le nombre des agents de police à 1 900.
Bien entendu, les bénéficiaires de l’affaire sont les chaînes hôtelières, agences de voyage, boutiques de luxe, etc. liées en bonne partie à des capitaux internationaux, ainsi que le business florissant de la prostitution et du trafic de drogues. Dans l’ensemble, toutes ces activités jouent un rôle toujours plus important dans la sphère économique de la ville, dont la justification renvoie indéfectiblement à la formule magique de la création d’emplois. Des emplois précarisés à un point incroyable, où on voit de plus en plus le système de contrat de disponibilité totale envers le patron, qui ne garantit pas un minimum d’heures de travail mais exige la disponibilité immédiate du travailleur.
Par ailleurs, la ville de Barcelone étant spécialisée dans le tourisme de masse, en plus d’être une destination de croisières méditerranéennes et de grands événements (foires internationales et festivals de musique, etc.) a fait du secteur des transports et de la mobilité le point névralgique de la ville-business. Les autorités administratives sont particulièrement sensibles à tout incident pouvant affecter le tourisme et, tout spécialement, la mobilité. Il y a trois ans, la simple menace d’une grève des chauffeurs de taxis de paralyser la voie d’accès à l’aéroport, a suffi pour que la mairie retire un projet qui lésait le secteur des taxis. Quoi qu’il en soit, seul le secteur des transports métropolitains semble profiter de l’occasion du MWC pour essayer de satisfaire ses revendications.
Le motif du conflit était la négociation de la convention avec, en toile de fond, la mise en question de la gestion et de la fonction qu’exerce l’entreprise municipale  Transports Metropolitans de Barcelona (TMB) en tant que « refuge doré » des politiciens professionnels qui, après avoir assumé des fonctions publiques dans l’administration municipale, trouvent des sinécures bien rémunérées dans cette entreprise. Ce n’est qu’un exemple, parmi beaucoup d’autres, de la stratégie des partis, catalans en l’occurrence – JxSí (1), PSC, ICV, ERC, etc. – de paiement des services rendus, en accord avec le plan de pillage général des fonds publics dont se chargent les professionnels du système de représentation politique en Catalogne, comme dans les autres communautés autonomes.
Le gouvernement de la Generalitat a fixé des services minimaux, que les syndicats ont qualifié d’abusifs, dans la lignée de la stratégie de l’administration centrale tendant à éliminer dans la pratique le droit de grève (service minimum de manière à ce qu’on ne remarque qu’à peine l’incidence de la grève et la criminalisation des piquets d’information) et à présenter le conflit de telle sorte que les travailleurs des services publics apparaissent comme des irresponsables opposés aux intérêts des citoyens, des consommateurs/usagers.

salaires,Parmi les faits que dénoncent les grévistes se trouve le manque de transparence de la gestion de TMB, qui cherche à occulter les hautes rémunérations des chargés de la direction. Entre les autobus et le métro il y a 7 844 emplois, dont 598 « hors convention », c’est-à-dire une formule qui permet, d’un côté, de précariser la situation des nouveaux embauchés et, de l’autre, de maintenir l’opacité sur les salaires élevés des directeurs. Par exemple, tant la section des autobus que celle du métro ont un conseil de direction composé d’une vingtaine de personnes qui touchent autour de 97 500 euros bruts annuels, auxquels il faut ajouter des compléments de salaires pour chaque personne de plus de 12 000 euros par an. Il existe en plus des directeurs de service qui touchent entre 85 000 et 87 000 euros par an, avec des compléments individuels de 15 000 euros. C’est-à-dire que l’entreprise métropolitaine des transports TMB est constituée par une bureaucratie avec des cadres de direction bien rémunérés qui viennent de la politique. Eh bien ! la maire de Barcelone, pour disqualifier les grévistes, a déclaré que les travailleurs touchaient une moyenne de 33 000 euros par an, affirmation qu’elle s’est vue obligée de démentir une fois que les syndicats ont rendu public que la moyenne de leurs revenus est de 25 000 euros. Cette « indiscrétion » est généralement un recours dialectique insidieux, amplement utilisé ces dernières années devant chaque conflit, insinuant que les travailleurs ont des conditions privilégiées, c’est-à-dire comme toute personne qui a un travail et touche un salaire.
Par ailleurs, les autorités municipales ont manœuvré pour essayer de minimiser l’impact de la grève ; elles ont encouragé le rôle de « jaunes » des chauffeurs de taxis, en libéralisant le service les jours de grève des transports publics, ce qui permettait aux chauffeurs de taxis de travailler pendant les journées de repos obligatoire. Cependant, certains syndicats des taxis ont dénoncé ces manœuvres. De leur côté, quelques plateformes présentes dans différents quartiers qui luttent contre la hausse des tarifs, Stop pujades (Stop aux hausses – des tarifs), ont mené des actions de solidarité avec les ­grévistes.
Malgré tout cela, après les jours de grève qui coïncidaient avec le MWC, le TBM continuait à ignorer les revendications des travailleurs, raison pour laquelle ils ont fait une nouvelle journée d’arrêt de travail (avec des services minimum également abusifs), le 2 avril.
Indépendamment de ce que sera le dénouement final du conflit, trois aspects sont à mettre en relief. Le premier concerne le changement radical qui a eu lieu dans la structure économique – et dans la vie quotidienne – de la ville de Barcelone ces dernières années, par l’imposition des intérêts du lobby touristique hôtelier et commercial sur la gestion de la vie urbaine. Le deuxième concerne la vulnérabilité du modèle barcelonais qui, basé sur la garantie de mobilité, offre des opportunités d’intervention et d’éventuelles alliances tactiques entre différents segments de la population salariée, les chômeurs et les exclus.
Le troisième aspect concerne la courte durée de ce que l’on présente comme la « nouvelle politique », après le virage vers les institutions de ceux qui se réclament héritiers du mouvement du 15-M Indignés (le mouvement lancé le 15 mai 2011 par les Indignés). L’attitude de la maire de Barcelone devant le conflit du métro a mis en évidence la réalité de la gestion municipale. La gestion municipale est soumise aux déterminations du capital touristique, commercial, immobilier (2), etc.
On voit comment, après les « pièges » (3) tendus à la maire, la « nouvelle politique » est devenue la même politique de toujours. Le volontarisme qui encourage l’« illusion démocratique » de la génération émergente, qui prétend rénover l’élite politique, se dissout dans la réalité de la machinerie bureaucratique (municipale, autonomiste ou étatique) au service de la classe dominante et sa logique de gestion. Ceci devrait faire réfléchir ceux qui préconisent des stratégies de changement social basées sur des changements au sein du système de représentation.
Corsino Vela
Barcelone, 3 avril 2016
(traduit de l’espagnol par M. D.)

 

NOTES

 

(1) JxSí (Junts pel Sí) [Ensemble pour le Oui] est la nouvelle coalition formée par Convergència Democràtica de Catalunya et Esquerra Republicana de Catalunya [Convergence démocratique de Catalogne et Gauche républicaine de Catalogne] qui gouverne en Catalogne à la place de l’ancienne coalition CiU (Convergencia i Unió) après le départ de Unió Democrática [Union Démocratique]. C’est une opération de lifting, vu que Convergencia a été impliquée dans la vague de corruption du système politique catalan et espagnol. Et, très particulièrement, la figure seigneuriale et de père de la patrie catalane moderne, Jordi Pujol, qui, avec plusieurs de ses fils, fait l’objet de poursuites judiciaires pour délits de fraude fiscale, trafic d’influences et opérations financières illégales.
(2) Barcelone vit une nouvelle bulle immobilière qui affecte autant les loyers que les prix de vente des logements, entre autres parce que c’est un centre d’attraction de fonds d’investissements transnationaux, qui achètent des appartements et des immeubles pour les reconvertir en hôtels, appartements touristiques, etc., comme « refuge » dans un contexte marqué par des taux d’intérêt négatifs.
(3) Son mandat de maire de Barcelone à peine commencé, Ada Colau et son équipe de gestion municipale ont dû faire face à des problèmes que le maire précédent, Xavier Trias (CiU / Convergence et Union), lui avait préparés (avec la police municipale, les spéculateurs touristiques, sur le moratoire sur la construction d’hôtels, et sur les vendeurs ambulants).