Grève chez Amazon Pologne : chronologie

Voir http://www.echangesetmouvement.fr/2016/07/le-reve-americain-pour-2-dollars-de-lheure%e2%80%86-luttes-ouvrieres-chez-amazon-pologne/

 

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Chronologie des événements chez Amazon à Poznan-Sady (février 2014 -février 2016)

Eté 2014

  • Amazon commence à embaucher à Poznan, d’abord des chefs d’équipe, puis d’autres employés, avec des contrats de trois mois.
  • Discussions entre les militants Inicjatiwa Pracownicza (IP) de Poznan : travailler et intervenir chez Amazon.

Septembre 2014

  • Le FC Amazon de Poznan-Sady ouvre le 15 (les deux FC de Wroclaw deux semaines plus tard).

Octobre 2014

  • Début des embauches d’intérimaires.

Novembre 2014

  • Beaucoup d’heures supplémentaires, premiers conflits avec la direction.
  • Des travailleurs prennent contact avec IP à Poznan pour former une section syndicale.
  • 20 novembre : première rencontre entre les employés d’Amazon et les militants d’IP dans le local d’IP.

Décembre 2014

  • 8 décembre : les premiers embauchés avec des contrats de trois mois passent en CDI.
  • 8 et 18 décembre : distribution de tracts sans le logo IP aux arrêts de bus de l’entreprise.
  • 16 décembre, sur le parking d’Amazon : formation d’une section syndicale.
  • 23 décembre : la direction d’Amazon est informée de l’existence de la section syndicale IP.
  • Enregistrement officiel de deux délégués parmi les employés.
  • La plupart des intérimaires doivent partir après la période de pointe qui a précédé Noël.
  • La plupart des employés ayant des contrats de trois mois passent en CDI.

Janvier 2015

  • Début janvier : Solidarność ouvre une section syndicale au FC de Wroclaw.
  • Première pétition des employés du FC de Poznan-Sady contre le travail le 6 janvier (jour férié) ; elle reçoit 100 signatures.
  • 9 janvier : première réunion publique de la section IP d’Amazon (à l’extérieur du FC).
  • 16 janvier : tract IP dénonçant le non-paiement des primes de décembre.
  • Mi-janvier : première réunion d’IP avec la direction, on parle des salaires amputés, de la confusion sur les primes, des bulletins de salaire illisibles, du rôle des agences de travail temporaires.
  • Premières discussions pour contacter les travailleurs en grève en Allemagne, doutes au sujet de l’engagement de Verdi.
  • Premier contact avec les travailleurs d’Amazon et leurs soutiens (Bad Hersfeld, Berlin, Leipzig) par courriel.
  • Fin janvier : IP compte plus de 80 adhérents au FC de Poznan-Sady.

 

Février 2015

  • 2 février : distribution d’un tract expliquant comment le syndicat fonctionne.
  • 20 février : assemblée générales des adhérents d’IP chez Amazon et choix des délégués.

 

Mars 2015

  • La section IP d’Amazon devient une section inter-entreprises afin de couvrir les intérimaires qui travaillent chez Amazon.
  • 6 mars : la section IP d’Amazon distribue aux travailleurs un tract de 4 pages sur les problèmes au travail et le travail de syndicalisation.
  • 19 mars : les travailleurs d’Amazon à Poznan-Sady rencontrent ceux de Bad Hersfeld et les militants de blockupy à Francfort.
  • 23 mars : première réunion de la section de Wroclaw avec Solidarność. On parle de la caisse d’aide sociale.
  • Fin mars : pétition des employés contre le travail le lundi de Pâques (Amazon donne son accord : ce jour sera chômé).
  • Fin mars, IP a plus de 150 adhérents au FC de Poznan.

 

Avril 2015

  • 2 avril : pétition de 53 employés pour une journée de travail plus courte (jusqu’à 12 h 30) le samedi de Pâques (4 avril) ; Amazon refuse sous prétexte qu’il est « trop tard ».
  • Bad Hersfeld 24-26 avril : première rencontre transfrontalière « officielle » entre les travailleurs d’Amazon de Poznan-Sady, Bad Hersfeld, Leipzig et Brieselang.
  • Fin avril : IP déclare officiellement sept délégués.

 

Mai 2015

  • 15 mai : pétition signée par 400 employés contre l’élévation des normes et les bas salaires.
  • 15 mai : réunion IP avec la direction au sujet de la pétition, la mauvaise qualité des bus de l’entreprise, l’exigence d’un calendrier répartissant le travail longtemps à l’avance, la caisse d’aide sociale, demande d’informations sur la compétitivité dans la région et les augmentations de salaires possibles.
  • Poznan 22 mai : rencontre des travailleurs Amazon de Poznan-Sady, Bad Hersfeld et Brieselang.
  • Varsovie 23 mai : participation de ces travailleurs d’Amazon à la manifestation IP contre le travail précaire.

 

Juin 2015

  • 3 juin : Amazon prend contact avec IP au sujet des premiers licenciements de ceux qui n’ont pas atteint les quotas, IP s’y oppose, les employés restent.
  • Poznan 13 juin : rencontre des travailleurs de Poznan-Sady, Bad Hersfeld et Brieselang
  • 23 juin : IP diffuse une enquête signée par 550 travailleurs pour protester contre les prévisions de modification des horaires d’équipe.
  • 24-25 juin des dizaines de travailleurs commencent une grève perlée sauvage au FC de Poznan-Sady contre les heures supplémentaires, en liaison avec une grève en Allemagne.
  • Cinq femmes sont mises à pied à cause de la grève perlée du 25 juin. Deux d’entre elles sont licenciées ultérieurement.
  • 25 juin : IP diffuse un tract sur les grèves à Amazon en Allemagne et une banderole de soutien est suspendue à un pont près du FC de Poznan-Sady.
  • 26 juin : IP fait part de ses revendications et annonce officiellement le début d’un processus de négociation collective (pour le 1er juillet).
  • 28 juin : Amazon commence une série d’entretiens de ceux qui ont participé à la grève perlée ; les délégués IP n’y sont pas admis. IP informe les travailleurs de leurs droits.
  • Fin juin : IP a plus de 200 adhérents et 10 délégués au FC de Poznan-Sady.

Juillet 2015

  • 7 juillet : Solidarność attaque IP dans un communiqué de presse à propos de la grève perlée.
  • 9 juillet : IP répond à l’attaque de Solidarność.
  • Poznan 10 juillet : début des premières négociations collectives sur une liste de revendications.
  • 10 juillet : IP diffuse un tract devant les deux FC Amazon de Wroclaw.
  • 15 juillet : conférence de presse d’IP à l’occasion du vingtième anniversaire de la création d’Amazon.
  • Fin juillet : IP compte plus de 240 adhérents au FC de Poznan.

Août 2015

  • 11 août : deuxième session de négociations collectives sur les revendications d’IP.
  • Fin août : ouverture du deuxième service de préparation des commandes au FC de Poznan-Sady.

Septembre 2015

  • Poznan 11-13 septembre : deuxième rencontre transfrontalière « officielle » des travailleurs d’Amazon.
  • 11 septembre : IP diffuse des tracts au FC de Poznan-Sady
  • 12 septembre : rassemblement au centre-ville de Poznan en liaison avec la rencontre transfrontalière.
  • 15 septembre : troisième séance de négociations avec la direction ; IP reconnaît l’échec des négociations.

Octobre 2015

  • Début octobre : Amazon emploie 1 700 « badges bleus » (CDI) et 1 600 « badges verts » (intérimaires) à Poznan.
  • En prévision des fêtes de Noël, des centaines de nouveaux intérimaires sont embauchés chaque semaine.
  • 22 octobre : IP diffuse un tract sur les problèmes des intérimaires au FC de Poznan-Sady.
  • 28 octobre : IP organise un piquet de grève devant l’agence Adecco de travail temporaire à Poznan.

Novembre 2015

  • 18 novembre : IP distribue un tract au FC de Poznan-Sady annonçant « un million d’articles en magasin ».
  • 20 novembre : distribution de tracts IP dans l’un des FC de Wroclaw (WRO2).
  • 24 novembre : Amazon met fin à la médiation dans le cadre du processus de négociations collectives.
  • 26 novembre : Solidarność émet un autre communiqué de presse attaquant IP et ses menaces de grève.
  • 29 novembre : diffusion de tracts au nouveau FC Amazon de Dobrovice, en République tchèque.

Décembre 2015

  • Leipzig 9 décembre : rencontre des travailleurs de Poznan-Sady et de Leipzig et de leurs soutiens.
  • Deuxième semaine de décembre : pétition des caristes du FC de Poznan-Sady exigeant des salaires plus élevés et des primes.
  • Rassemblements IP en soutien des intérimaires devant les bureaux de l’agence de travail temporaire Adecco à Poznan et à Varsovie.
  • 16 décembre : piquet de grève IP devant Amazon à Poznan-Sady, diffusion d’un tract de solidarité rédigé par les travailleurs d’Amazon de Leipzig.
  • De nombreux licenciements d’intérimaires débutent à la mi-décembre (fin de la période de pointe qui précède Noël).

Janvier 2016

  • Amazon emploie 1 700 « badges bleus » et 2 400 « badges verts » à Poznan-Sady ; et 700 responsables, 1 600 « badges bleus » et 1 000 responsables, 2 000 « badges verts » dans les deux FC de Wroclaw.
  • FC de Poznan-Sady 21 janvier : distribution de tracts d’information sur les activités d’IP, invitant les travailleurs à adhérer.
  • 25 janvier : Adecco propose des emplois chez Amazon alors que de nombreux intérimaires viennent d’être licenciés.

Février 2016

  • 2 février : procès aux prud’hommes d’un travailleur licencié à cause de la grève perlée au FC de Poznan-Sady.
  • Berlin 18-21 février : troisième rencontre transfrontalière « officielle » des travailleurs Amazon de Poznan-Sady, Bad Hersfeld, Brieselang et Leipzig.
  • 19 février : diffusion d’un tract IP devant le FC de Brieselang (près de Berlin) en liaison avec la rencontre transfrontalière.

 

Le rêve américain pour 2 dollars de l’heure ! Luttes ouvrières chez Amazon Pologne

Amazon fait partie des plus gros vendeurs de livres, distributeurs et hébergeurs du Web – célèbre pour ses vastes réseaux de logistique et d’entrepôts où des travailleurs prennent et transportent rapidement les articles qu’ils envoient aux clients.
Contrairement à ce que prétend Amazon, et que les médias répètent comme des perroquets, Amazon n’a pas révolutionné la vente et la distribution de marchandises, elle s’est bornée à associer les nouvelles possibilités du commerce en ligne aux pratiques anciennes de la vente à distance. Elle a réduit les coûts et les délais de livraison en mécanisant, taylorisant et standardisant les processus logistiques, créant ainsi dans ses entrepôts du monde entier un environnement de travail qui en fait un exploiteur, avec des centaines de milliers d’emplois non qualifiés, pénibles et ennuyeux.
Arrêts de travail, grèves perlées, et autres actions prouvent que les travailleurs n’endurent pas passivement leur exploitation, mais qu’ils résistent. Un exemple récent de ces luttes est celle de l’entrepôt mazon qui s’est ouvert en septembre 2014 à Sady, dans la banlieue de Poznan, dans l’Ouest de la Pologne. Cet article a pour but d’exposer les conditions de travail et les tentatives des travailleurs pour s’organiser et résister et de définir les enjeux et les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et les militants qui les soutiennent (2).
Une entreprise globalisée
Amazon a commencé par vendre des livres aux Etats-Unis en 1994, mais elle propose aujourd’hui toutes sortes de produits dans nombre de pays, de l’électronique à l’alimentation, par le biais de son propre réseau d’entrepôts ; et elle fonctionne comme une plate-forme de distribution, où d’autres producteurs et entreprises commerciales peuvent proposer leurs produits (3). Amazon produit et vend également des appareils électroniques (Kindle, Echo…), se lance dans le streaming de films et de musique, et gère un service hébergeur et Cloud sur le Web, son secteur le plus dynamique en ce moment (4). Aux Etats-Unis, elle fournit également un service B2B (d’entreprise à entreprise), c’est-à-dire la vente de machines et de fournitures entre ­entreprises (5).
Amazon a étendu son réseau d’entrepôts en Europe en 1999, d’abord au Royaume-Uni et en Allemagne, puis en France, en Italie et en Espagne. Depuis 2004-2005, elle a des entrepôts au Japon et en Chine (6), et elle est en train de s’étendre rapidement en Inde (7). Actuellement, Amazon possède dans le monde entier plus de 200 centres de distribution, de triage et de centres dits logistiques (FC : fulfillment centers) (8).
L’entreprise n’a pas encore réalisé beaucoup de bénéfices parce que – selon sa politique de gestion – la plus grande partie du surplus a été investi dans sa croissance : nouveaux centres logistiques, nouvelles lignes de produits, nouvelles technologies, etc. (9). Avec un revenu net de plus de 107 milliards de dollars en 2015, Amazon est l’un des plus grands distributeurs mondiaux, bien qu’il se place loin derrière Walmart et ses 490 milliards de dollars (10). Cependant, alors que Walmart compte environ 2,2 millions d’employés au début de 2015, Amazon n’en possède qu’environ 150 000 (auxquels il faut en ajouter 100 000 pendant la période des soldes à la fin de l’automne) (11).
Amazon en Pologne

 

Dans le cadre de son expansion en Europe, Amazon a installé trois nouveaux centres logistiques en Pologne à la fin de l’été 2014, un à Sady près de Poznan et deux à proximité de Wroclaw – avec l’aide de subventions de l’Etat (12). Pour le moment, Amazon n’a pas de plate-forme polonaise de vente en ligne. Ses centres de logistique polonais desservent l’Europe de l’Ouest et principalement le marché allemand qui est le deuxième marché d’Amazon dans le monde  (13). Les centres de logistique polonais sont tous des investissements entièrement nouveaux, situés en périphérie d’une ville dans  des zones industrielles reliées à l’Allemagne par des autoroutes et des aéroports proches. Les villes de Poznan et de Wroclaw ont toutes deux très peu de chômage – phénomène radicalement différent selon la région en Pologne – et Amazon doit attirer des travailleurs dans un rayon de 50 à 60 kilomètres et organiser leur transport par bus.
A Poznan-Sady, en septembre 2014, Amazon a d’abord embauché directement des travailleurs avec des contrats de trois mois. En prenant leur service, ils n’avaient bénéficié que d’une formation courte de quelques jours. Nombre d’entre eux ont obtenu des CDI en décembre. Des intérimaires ont été embauchés dès octobre par le biais d’agences de travail temporaire – Manpower, Randstad, et Adecco.
Amazon utilise le dualisme de sa force de travail dans le but de diviser les travailleurs : ceux qui bénéficient d’un CDI se repèrent à leur badge bleu (celui de l’entreprise), les intérimaires, qui ont des contrats de quelques semaines ou de quelques mois, arborent un badge vert pour montrer que leur statut est différent (14). Jusqu’à présent, les intérimaires constituaient au moins la moitié des effectifs de tous les travailleurs des entrepôts de Poznan-Sady pendant les périodes creuses, et leur nombre doublait ou triplait pendant les périodes de pointe (15). Il y a un nombre égal de travailleurs masculins et féminins, bien que certains services emploient plus d’hommes et d’autres plus de femmes. La plupart sont soit jeunes (la vingtaine) soit plus âgés (plus de 45 ans), ce qui concorde avec la situation du marché du travail : pour les travailleurs jeunes, il s’agit d’un travail saisonnier ou l’un de leurs premiers emplois, pour les travailleurs plus âgés c’est une dernière chance tardive d’obtenir un emploi déclaré (16). Il y a quelques travailleurs étrangers, notamment ukrainiens. Ceux d’entre eux qui ont un permis de travail et une connaissance suffisante du polonais travaillent dans l’entrepôt, d’autres travaillent à la cantine et au nettoyage, ces deux postes étant sous-traités (17).

Hier, il m’a fallu cinq minutes pour aller à la cantine,
où j’ai dû attendre mon repas pendant vingt minutes.
En comptant cinq minutes
pour le retour, il me restait zéro minute pour manger (18).

Dans l’entrepôt de Poznan, le travail s’organise en deux équipes – équipe de jour et équipe de nuit. Chaque semaine, les employés font quatre jours de dix heures – auxquelles s’ajoute une pause de trente minutes non rémunérée, et peut-être des heures supplémentaires. La semaine de travail va généralement du dimanche au mercredi, du lundi au jeudi, ou du mercredi au samedi, et on change d’équipe toutes les quatre semaines : quatre semaines dans l’équipe de jour, puis quatre dans l’équipe de nuit.
Comme dans d’autres entreprises de logistique, les services sont divisés entre « réception » et « expédition ». A la « réception », les employés déchargent les camions avec des chariots élévateurs, déballent, scannent les reçus et entreposent les marchandises.
L’expédition consiste à prendre les marchandises sur les étagères, c’est-à-dire à réunir les articles d’une commande, puis à les emballer et à les expédier, c’est-à-dire à les mettre dans les camions. Les machines sont des tapis roulants, des scanners, et des ordinateurs. L’essentiel du travail s’effectue « à la main », sauf lorsqu’il s’agit de ranger ou de prendre avec des chariots éléva­teurs (19).

Lorsque je travaille trop lentement, je reçois une sorte
de SMS sur mon scanner : « Travaillez plus vite ! » (20)

Comme nous l’avons dit, ce type de travail n’est pas du tout entièrement nouveau. D’autres centres de distribution et de logistique travaillaient de la même manière, même avant l’introduction de systèmes contrôlés par ordinateur, par exemple dans les entrepôts des entreprises de vente par correspondance qui envoyaient des catalogues à des clients qui commandaient par téléphone ou par courrier (21). Amazon s’est servie de la standardisation des systèmes de transport (containers), du potentiel des services en ligne (commandes sur des plates-formes en ligne centralisées), de la taylorisation et de la restructuration du travail logistique (surveillance numérisée, codes de scan, tapis roulants commandés par ordinateur, robots capables de ranger ou de saisir les marchandises, etc.).
Tous les services du FC de Poznan-Sady imposent des quotas de travail ou normes (nombre d’articles que le travailleur est censé manipuler en une heure ou pendant son service d’équipe), le travail est plus rapide et les quotas plus rigides dans le service des expéditions car il s’agit des commandes des clients, plus tenues par les délais de livraison que l’emmagasinage dans le service réception.
Amazon tente fréquemment d’élever les quotas. Les dirigeants prétendent calculer une performance minimum individuelle basée sur la production moyenne des 90  % des travailleurs les plus productifs. Ce « minimum » est utilisé pour faire directement pression sur des travailleurs individuels et les menacer de licenciement. Celui qui n’atteint pas le « minimum » requis doit avoir un entretien de soi-disant « feed-back » avec les cadres, et à l’issue de plusieurs de ces entretiens, les travailleurs peuvent être ­licenciés (22).
La manière dont la direction établit l’« objectif » collectif, c’est-à-dire le quota exigé de tous les travailleurs, reste obscure. Ce n’est que lorsque cet « objectif » est atteint par l’ensemble de l’entrepôt que tous les travailleurs obtiennent une prime sur leur salaire (23).
La rapidité du travail, la pression, et dans nombre de cas le travail manuel lui-même, créent des conditions difficiles et ont des conséquences sur la santé des travailleurs (24), et le mécanisme des quotas que nous avons décrit engendrerait encore plus de pression en raison des niveaux de productivité en augmentation constante – si les travailleurs ne résistaient pas.
Le salaire de départ des employés de l’entrepôt du FC de Poznan-Sady était de 13 PLN (zloties) de l’heure (25). Pour un mois, le salaire de base plus les primes s’élève à environ 2 000 PLN net (480 US$, soit 450 €). En 2015, le salaire minimum dans toute la Pologne était de1 750 PLN brut par mois (420 US-$/390 €) (26). Chez Amazon, les chefs d’équipe touchent environ 20 % à 25 % de plus que les travailleurs de base, les intérimaires touchent le même salaire de base mais n’ont pas droit aux primes.
A Poznan et à Wroclaw, les salaires d’Amazon sont légèrement plus élevés que ceux d’autres entreprises parce qu’elle a constamment besoin d’attirer de nouveaux employés dans ces régions où le chômage est relativement bas, en particulier des intérimaires pour la saison de pointe. Mais si 2 000 PLN net par mois peuvent permettre à une personne seule de s’en sortir, cela ne permet pas de nourrir et de loger une famille avec des enfants en ­Pologne.
Organisation et lutte
à Poznan-Sady
Avant l’ouverture en Pologne des entrepôts d’Amazon à la fin de l’été 2014, les principaux médias polonais ne parlaient pas seulement de l’importance des investissements et du nombre d’emplois créés, mais également des conditions de vie misérables dans les entrepôts d’Amazon dans d’autres pays. A Poznan-Sady, les employés étaient en partie formés par des chefs d’équipe d’Amazon venus de l’étranger, et les chefs d’équipe polonais allaient se former dans des FC au Royaume-Uni et en Allemagne. Ils connaissaient donc tous les niveaux de salaire et les conditions de travail à l’étranger.

Amazon nous dit : Vous êtes les meilleurs travailleurs d’Europe ! Nous demandons : Pourquoi, alors, avons-nous les salaires les plus bas d’Europe ? (27)

Après quelques semaines de travail, certains employés et chefs d’équipe du FC de Poznan-Sady commencèrent à discuter de leur mécontentement au sujet des conditions de travail et des possibilités de s’organiser et de revendiquer des améliorations. Une de leurs propositions était de former une section syndicale dans l’entrepôt avec l’aide de l’un des syndicats polonais existants. Pour plusieurs raisons, ces travailleurs n’aiment guère le gros syndicat Solidarność. Ils le considèrent comme une organisation plutôt passive qui s’intéresse plus à des questions réactionnaires d’ordre religieux et nationaliste qu’aux luttes des travailleurs. Il y a également une différence culturelle entre ces travailleurs, jeunes pour la plupart, dont certains ont fait des études et ont travaillé en Europe de l’Ouest, et ceux de Solidarność qu’ils voient comme « de vieux syndicalistes à moustaches » (28).
Ils ont donc recherché des alternatives sur l’Internet et trouvé le syndicat de base Inicjatywa Pracownicza (IP, Initiative des Travailleurs) à Poznan. Ils ne connaissaient rien de ce syndicat mais ils ont lu sur son site les comptes rendus des luttes militantes de base auxquelles il prenait part – et le chat noir rebelle sur le logo du syndicat IP leur plaisait. Une première rencontre entre les travailleurs d’Amazon et les militants d’IP fut organisée par courriels et appels téléphoniques pour la mi-décembre. Un travailleur se souvient qu’avant cette rencontre dans le local d’IP, les travailleurs avaient décidé que si le bureau était situé dans un énorme immeuble haut de gamme, ils sauraient qu’ils auraient affaire à des « voleurs » et s’en iraient. Heureusement, le local d’IP est une pièce minuscule dans un vieil immeuble (29).
Quelques militants d’IP qui avaient contribué à organiser des campagnes de soutien avaient déjà eux-mêmes commencé à travailler chez Amazon à la fin de l’été 2014 (30).
Sans connaître les travailleurs qui avaient ils avaient distribué des tracts sur les conditions de travail chez Amazon à l’automne –  sans utiliser le nom ni le logo du syndicat.

Ce ne serait pas un mauvais travail si je n’étais pas obligé de travailler de nuit tous les deux mois. Quand je rentre chez moi, je ne dors pas. Il faut que j’emmène les enfants à l’école, fasse le ménage et pense au déjeuner. Juste après 15 heures, je dois être à l’arrêt du bus. Je dors dans le bus (31).

Les deux groupes – les employés mécontents et les quelques militants qui travaillaient chez Amazon – se rencontrèrent sur le parking de l’entrepôt du FC de Poznan-Sady le 16 décembre 2014, dans le but de former une section syndicale IP chez Amazon. Par la suite, le travail d’organisation fut impulsé par l’activité et l’énergie des travailleurs qui n’avaient aucune expérience de ce genre de mobilisation, et par les quelques militants qui fournirent les compétences et l’infrastructure nécessaires à l’enregistrement de la section, à la rédaction et à l’impression des tracts, et au travail syndical face à la direction, etc.
Cette collaboration était possible parce que tous partageaient la même expérience quotidienne d’exploitation sur le terrain, et l’on peut y voir l’exemple d’un processus dialectique de militantisme et de compétence des travailleurs et des militants basé non seulement sur une situation commune mais également sur le but commun consistant à lutter pour obtenir des améliorations, et sur le principe d’une auto-organisation non hiérarchique.
En l’espace d’un an, la section IP chez Amazon à Poznan était passée de 20 membres à environ 350 (mi-février 2016), majoritairement des travailleurs de base en CDI, avec une petite minorité d’intérimaires et très peu de chefs d’équipe. La direction d’Amazon ne connaît que les noms d’environ 15 délégués élus que le code du travail polonais interdit de licencier. Les noms de tous les autres membres d’IP sont inconnus de la direction, afin de leur éviter des pressions (32). Au cours des premiers mois de 2015, la section IP rédigea et distribua plusieurs tracts donnant la parole aux employés sur les problèmes qu’ils rencontraient au travail, des informations sur leurs droits, et plus encore. Les travailleurs, dont certains n’étaient pas membres du syndicat, lancèrent une série de pétitions – qui furent signées par des centaines d’employés. Les motifs reflétaient les principales revendications : contre l’augmentation des quotas, contre les modifications des horaires des équipes, contre le travail les jours fériés – ils reflétaient également la colère engendrée par les bas salaires et la pénibilité du travail par équipes en général.
En étudiant la stratégie d’Amazon face à la syndicalisation aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, et en Allemagne, on voit qu’elle va du mépris et du désir d’éviter la confrontation ouverte à des tentatives d’isoler l’activité syndicale et à des manœuvres anti-syndicales (33).
Mais, dans tous les cas, Amazon n’a fait aucune concession officielle. C’est également ce qui s’est produit en Pologne. Puisque IP est officiellement le syndicat représentatif des travailleurs Amazon de Poznan-Sady, Amazon est tenue d’informer la section IP de certains problèmes concernant les ressources humaines, comme par exemple le licenciement d’un employé en CDI, ou des problèmes de sécurité et de santé (34).
Bien qu’Amazon respecte plus ou moins la loi ici, elle évite de reconnaître ouvertement que ses agissements sont liés aux exigences ou aux actions d’IP. En outre, Amazon a commencé à promouvoir son propre organe de représentation de tous ses employés en organisant des comités et des réunions – sorte d’imitation d’un syndicat « jaune » intitulé Forum Pracownicze (Forum des employés) dans l’intention d’affaiblir d’autres formes d’organisation des travailleurs.
Travailler en réseau en Pologne et au-delà
La section IP d’Amazon a gagné des centaines d’adhérents dans le FC de Poznan-Sady et y est devenue le représentant légal de la force de travail, mais elle est peu présente dans les deux autres FC près de Wroclaw où Solidarność compte environ 100 adhérents et représente les employés. En Pologne, tous les FC appartiennent à une seule entreprise, il serait donc logique, quels que soient leurs désaccords politiques, qu’IP et Solidarność travaillent ensemble sur des problèmes comme les prestations sociales ou les problèmes de sécurité et de santé. La section IP d’Amazon essaie de rester en contact avec les travailleurs et les délégués de Solidarność qui travaillent chez Amazon, mais leurs relations demeurent tendues.
Solidarność a fait plusieurs déclarations publiques dans lesquelles il reprochait à IP d’être « agressif » et « irresponsable » tout en se présentant lui-même comme un syndicat ouvert au dialogue et collaborant avec la direction pour le bien de l’entreprise (35) .
Pendant ce temps, Amazon ne fait pas de différence entre Solidarność et IP, du moins officiellement.
Parce que les FC en Pologne desservent principalement le marché allemand, la section IP d’Amazon a tenté d’entrer en contact avec des travailleurs des entrepôts Amazon en Allemagne dès janvier 2015 (36). Le grand syndicat allemand des services Verdi organise des grèves à court-terme depuis 2013. Sa principale revendication consiste à demander à Amazon de signer le protocole d’accord collectif de Verdi avec les employés de l’industrie allemande de commerce de détail et par correspondance. Cela entraînerait une augmentation des salaires chez Amazon puisque, selon les dires d’Amazon, ceux-ci sont alignés sur le niveau des salaires du secteur logistique allemand. Bien qu’Amazon ait, de fait, augmenté les salaires depuis le début des grèves, elle refuse toujours de signer un accord collectif avec Verdi.
Verdi est connu pour sa politique de « partenariat social », pour sa mainmise sur les mobilisations des travailleurs, et pour y mettre fin dès que ces derniers menacent de le déborder (37). La position de Verdi dans le commerce de détail s’est affaiblie en raison d’une diminution du nombre de syndiqués (comme à Karstadt ou à Quelle) et de l’essor d’autres détaillants comme Amazon ou Zalando où la syndicalisation fait peu de progrès ou qui résistent à la syndicalisation (38).
En même temps, ses adhérents sont de plus en plus mécontents de la manière dont Verdi mène ses luttes dans les entreprises et se tournent vers des syndicats de secteurs différents (par exemple dans les chemins de fer, les aéroports et les compagnies aériennes). Verdi a besoin d’une campagne de mobilisation et de grèves chez Amazon pour prouver qu’il peut encore obliger les employeurs à « négocier » des accords et montrer aux travailleurs qu’il est réellement prêt à faire grève et à soutenir de longues affrontements (39). Les grèves chez Amazon n’ont jamais été totales, il s’agit plutôt de grèves courtes très espacées, épargnant le fonds de solidarité de Verdi.
Lorsque les militants d’IP ont contacté les FC Amazon allemands, ils ne savaient pas à quoi s’attendre, compte tenu, également, du fait que Verdi est partenaire de Solidarność par le biais de l’organisation intersyndicale Uniglobal (40).
Cependant, les travailleurs (adhérents de Verdi) des FC de Bad Hersfeld, de Brieselang (près de Berlin) et de Leipzig se sont dits intéressés par une rencontre avec ceux de la section IP ainsi qu’à la création de liens directs entre travailleurs. Les travailleurs Amazon de Bad Hersfeld, en particulier, semblent avoir défendu leur autonomie face à la bureaucratie de Verdi et ont déjà établi des contacts avec des groupes de militants à l’extérieur d’Amazon et des syndicats, par exemple, avec la campagne blockupy dans la ville proche Francfort (41).

Il est très possible que nous réussissions à expédier 800 000 commandes ! Rendez-vous compte, c’est un événement ! Les Allemands, les Anglais et les Français vont nous envier ! (Annonce d’Amazon au FC de Poznan-Sady) (42)

Depuis mars 2015, plusieurs de ces réunions « transfrontalières » de travailleurs Amazon ont été organisées en Pologne et en Allemagne, réunissant entre 10 et 30 employés de Poznan-Sady, Bad Hersfeld, Brieselang et Leipzig – et des militants qui les soutiennent. Il a été décidé d’un commun accord que ces réunions ne seraient pas des rendez-vous officiels d’IP ou de Verdi et se dérouleraient à l’écart de la hiérarchie du syndicat, c’est-à-dire qu’elles seraient de véritables réunions de travailleurs.
Les effets de ces petites réunions de la base ne doivent pas être sous-estimés. Au FC de Poznan-Sady, elles ont changé la perception qu’on avait des employés Amazon en Allemagne, car ils n’apparaissent plus seulement comme des travailleurs bien payés ou même comme des concurrents, mais comme des travailleurs ayant des problèmes similaires (quotas, pression, etc.) et qui sont même en grève contre la même direction. En Allemagne, les travailleurs militants ont fait état d’évolutions similaires : lors de l’ouverture des FC polonais, nombre d’employés Amazon en Allemagne craignaient qu’Amazon délocalise tous ses entrepôts en Pologne « où les salaires sont bas », mais après avoir pris contact avec les travailleurs en Pologne et devant leur militantisme, ils ont appris à les considérer comme des alliés potentiels contre un ennemi commun (43).
La grève perlée
de juin 2015
L’incident le plus surprenant à ce jour est lié au fait que les travailleurs « transfrontaliers » voient les choses sous un jour nouveau. Fin juin 2015, Verdi a déclenché une nouvelle grève dans les FC allemands, et la direction d’Amazon à Poznan-Sady a demandé aux employés de faire une heure supplémentaire chacun pendant deux jours à la fin de leur travail en équipe. Lorsqu’il y a des grèves en Allemagne, Amazon délocalise fréquemment le traitement des commandes dans d’autres FC, comme elle le fait en cas de problèmes d’approvisionnement ou de livraison (dus à la météo, par exemple).
Grâce à leurs nouveaux contacts transfrontaliers, les travailleurs de Poznan savaient que leurs heures supplémentaires étaient dues à la grève en Allemagne, et la section IP a largement diffusé cette information sur son tableau d’affichage et sur des tracts. Au FC de Poznan-Sady, la tension montait depuis des mois, et les pétitions ainsi que la mobilisation réussie d’IP avaient déjà engendré un savoir et une expérience collectifs. Plusieurs jours avant les heures supplémentaires prévues, les travailleurs et les chefs d’équipe savaient qu’il allait se passer quelque chose. Au travail, dans les bus de l’entreprise, et même sur Facebook, les travailleurs échangeaient des idées sur la manière de ralentir le processus de travail. La direction était donc prévenue. Lors de l’équipe de nuit du 24 au 25 juin, les délégués IP sont arrivés en portant des T-shirts de grève Verdi qu’ils venaient de recevoir du FC de Bad Hersfeld. Dans l’espoir de se débarrasser des meneurs potentiels, les cadres envoyèrent certains délégués IP dans un cours de formation.
Pendant ce temps, d’autres travailleurs étaient déterminés à poursuivre leur action. Ils avaient découvert un goulot d’étranglement dans le flux de travail qui pourrait servir à accroître les effets de cette action. Dans une section du service de préparation des commandes, les travailleurs doivent placer les articles dans un container et le placer sur un tapis roulant. Ce soir-là, au lieu de mettre quelques articles dans chaque container, ils commencèrent par n’en mettre qu’un seul par container. Par la suite, pendant l’heure supplémentaire de l’équipe de nuit, le tapis roulant fut couvert de containers ne comportant qu’un seul article qui finirent par bloquer le tapis et en tomber. Lorsqu’il y eut un tas de containers et d’articles, il fallut arrêter le tapis roulant – tout cela sous les yeux du cadre de service qui – s’attendant à quelque chose ce soir-là, était arrivé tard. Des actions similaires se produisaient en même temps dans d’autres sections du FC.
Cette grève perlée était sauvage et n’était pas officiellement organisée par la section IP. Il s’agissait d’une action de désordre auto-organisée par des travailleurs mécontents, sans annonce officielle et sans liste de revendications. Elle impliquait des dizaines de travailleurs, dont bon nombre n’étaient pas adhérents d’IP et n’avaient aucune expérience de ce genre de lutte. Selon les travailleurs qui y ont participé, la grève perlée était l’expression de leur colère qu’engendraient les problèmes du FC de Poznan-Sady, et elle exprimait leur solidarité avec la grève qui se déroulait au même moment en Allemagne. Ils insistaient sur le fait qu’ils ne voulaient pas agir comme des « briseurs de grève ».
La nouvelle se répandit rapidement dans l’entrepôt, créant une grande excitation puisque les travailleurs avaient prouvé, à eux-mêmes autant qu’à la direction, qu’ils n’allaient dorénavant plus accepter tous ses ordres (44).
Cet incident est remarquable dans la mesure où il s’agit d’un exemple rare de solidarité transfrontalière, et non d’une déclaration de solidarité désincarnée émanant des bureaucrates d’un syndicat ou sous la forme d’un petit rassemblement de militants devant les bureaux d’une entreprise, mais d’une action directe de travailleurs sur leur lieu de travail qui ont pris des risques et montré leur détermination à résister. En Allemagne, les travailleurs d’Amazon qui avaient participé aux rencontres transfrontalières en furent à la fois stupéfaits et heureux. Depuis, on a parlé d’un soutien identique des FC allemands pour les actions des collègues de Poznan-Sady, mais jusqu’à présent il ne s’est rien passé.
Les médias polonais et certains médias étrangers ont parlé de la grève perlée comme de la première expression de militantisme ouvrier dans les FC polonais d’Amazon (45). La direction de Poznan-Sady commença à interroger les employés qui avaient pris part à l’action, en mit cinq à pied puis en licencia deux autres. D’autres employés cédèrent à la pression pour signer  des accords mettant fin à leur contrat de travail. La direction ne s’attaqua pas directement aux militants connus mais essaya de les isoler en s’attaquant à des travailleurs non organisés. Il n’empêche qu’une femme qui avait participé à l’action a déclaré pendant son interrogatoire : « Je recommencerai si on nous oblige à nouveau à faire des heures supplémentaires ! » Deux employés attaquent Amazon aux prud’hommes en exigeant leur réintégration et sont soutenus par IP (46).
Comme nous l’avons déjà dit, la grève perlée n’a pas été officiellement reconnue par IP, le faire était courir le risque d’être attaqué au tribunal en raison du caractère « illégal » de l’action. Cela n’a pas empêché la section Solidarność des FC de Wroclaw d’attaquer IP et son action dans une déclaration à la presse quelques jours plus tard, ce qui prouve qu’après tout, les travailleurs ne peuvent espérer aucune solidarité de la part de Solidarność (Solidarité en polonais) (47). Suite à ces événements, l’attitude d’Amazon à l’égard d’IP s’est faite plus hostile. Au cours d’une assemblée de tous les employés (« tous à la réunion ») au FC de Poznan-Sady, le PDG d’Amazon déclara que l’entreprise « préférerait parler directement aux employés plutôt que par le biais du ­syndicat ».
IP avait officiellement engagé un processus de négociation collective avec Amazon le lendemain de la grève perlée et avait présenté les revendications des travailleurs, y compris pour une augmentation des salaires (16 PLN de l’heure) et des pauses plus longues. A la fin de l’été et au début de l’automne 2015, plusieurs réunions de négociation n’aboutirent pas parce que la direction d’Amazon n’envisageait pas sérieusement de satisfaire les revendications, de faire le moindre compromis, ni même de simplement  signer un accord officiel avec IP.
Amazon déclara que la médiation suivante, qui venait de débuter, était un échec. Il semble qu’il s’agissait d’empêcher IP de déclencher une grève légale de deux heures, en manière d’avertissement, pendant la durée de la médiation. Il aurait été facile d’organiser une telle grève et elle aurait permis de mobiliser les travailleurs. Parce que le processus de médiation est officiellement terminé, IP devra s’engager dans le processus légal qu’exige l’organisation d’une grève formelle : un vote majoritaire en faveur de la grève dans tous les FC polonais, y compris ceux de Wroclaw. Pour l’instant, il n’est pas certain que la section d’IP Amazon s’engage dans cette voie. Elle n’est pas sûre d’obtenir suffisamment de soutien dans l’entreprise, et il lui faudra probablement obtenir l’aval de Solidarność pour remporter un vote en faveur de la grève.
Entre-temps, les discussions entre les travailleurs de la section IP d’Amazon se concentrent sur leur présence quotidienne dans l’entreprise et une activité fréquente (pétitions, tractage…) plutôt que sur une grève formelle. D’une part, cela s’explique par le fait que les actions de grèves en Allemagne n’ont entraîné aucun accord avec Amazon. D’autre part, une présence quotidienne et une pression constante sur Amazon semblent essentielles, puisque les actions et les efforts de mobilisation passés ont, de fait, produit des résultats. Amazon a fait passer le salaire horaire à 14 PLN (à la fois à Poznan et à Wroclaw) quelques semaines après la grève perlée et augmenté le montant des primes à la fin de l’automne 2015. Dans les deux cas, en prétendant que ces augmentations n’avaient rien à voir avec les actions des travailleurs. Dans d’autres cas, elle a annulé ou retardé certaines décisions, par exemple, les changements d’horaires, après que les employés eurent ouvertement exprimé leur mécontentement.
Enjeux auxquels est confronté
le syndicat des travailleurs
de Poznan-Sady
Au début 2016, après la période de pointe qui précède Noël et un an après le début de la tentative de mobilisation, les travailleurs de la section IP d’Amazon sont confrontés à plusieurs problèmes épineux concernant le statut d’IP en tant que syndicat, la situation au FC de Poznan-Sady, et la stratégie à utiliser face à la direction d’Amazon :

1. Communications et assemblées :
il n’est guère possible aux travailleurs IP d’Amazon de se réunir en assemblée générale. D’abord, en raison du système d’équipes, il n’existe pas de jour de congé commun qui le leur permette ; ensuite, après dix heures de travail et quatre heures passées dans les transports, les travailleurs sont épuisés – et certains n’ont pas terminé leur journée, il y a les enfants, etc. ; troisièmement, nombre de travailleurs n’habitent pas à Poznan ou à proximité et ne possèdent pas de voiture.
Ces assemblées sont nécessaires, particulièrement en raison du fait que les adhérents d’IP sont concentrés dans une équipe et dans quelques services du FC de Poznan-Sady. La mobilisation des travailleurs de l’autre équipe et d’autres services a un peu progressé au FC de Poznan et, dernièrement, également dans celui de Wroclaw, mais l’équilibre n’est pas encore rétabli.
Des centaines de salariés ont déjà été licenciés d’un jour sur l’autre, et le reste vit dans l’insécurité permanente puisqu’ils ne savent pas s’ils continueront à être employés. Les travailleurs refusent qu’on les divise en bons et mauvais employés (48).

2. Rapports entre les employés en CDI et les intérimaires :
la majorité des des travailleurs de la section IP sont employés par Amazon en CDI, alors que les intérimaires, une fraction importante de la main d’œuvre totale, sont sous-représentés.
Cependant, à quelques exceptions près, la plupart des intérimaires travaillent chez Amazon pour de courtes périodes. Ils n’ont pas beaucoup de temps pour s’engager dans des mobilisations, et ils disent eux-mêmes ne pas vouloir adhérer à IP parce que leur emploi n’est que temporaire.
Nombre d’entre eux sont mécontents de leurs conditions de travail et de leur statut précaire, mais nombre d’entre eux espèrent également obtenir un emploi en CDI chez Amazon, ce qui les pousse à travailler dur et à faire monter les quotas. Cela entraîne parfois des conflits avec les travailleurs en CDI, donc moins précaires, et qui ont plus de « contrôle » sur les quotas.
Ces rapports se sont encore compliqués pendant la période de pointe qui a précédé Noël, lorsque les travailleurs en CDI ont obtenu des postes « plus faciles » sans quotas, puisque les intérimaires étaient embauchés pour tenir les postes « plus durs » avec plus de pression. Au début de 2016, la pression sur les travailleurs en CDI s’est accrue, et on leur a distribué des tâches assorties de quotas. S’ils travaillent trop lentement ou font des erreurs, ils peuvent être pénalisés. Dans certains cas, les travailleurs des agences de travail temporaire supervisent même le travail des employés en CDI.
La section IP d’Amazon s’est emparée du problème de précarité des intérimaires et organise des rassemblements devant les bureaux des agences de travail temporaire Adecco à Poznan et à Varsovie (49).
Elle exige aussi qu’Amazon limite le nombre d’intérimaires par rapport à l’ensemble de la main-d’œuvre, sans donner de chiffres précis, et Amazon n’a pas réagi. De toute évidence, Amazon veut continuer à diviser la main-d’œuvre ; grâce au contingent d’intérimaires la direction peut embaucher et licencier au gré des fluctuations des ventes, et grâce aux CDI elle peut conserver le savoir et les compétences nécessaires au fonctionnement des entrepôts. En outre, Amazon continuera à employer des intérimaires pour accélérer le rythme de travail et mettre la pression sur les permanents – aussi longtemps que les travailleurs, qu’ils soient en CDI ou intérimaires, ne mettront pas fin à cette pratique (50).

3. Les travailleurs en CDI sont épuisés :
au cours de l’année écoulée, certains travailleurs en CDI, actifs dans la section IP d’Amazon, ont déjà quitté leur travail parce qu’ils ne pouvaient plus le supporter ou parce qu’ils ont trouvé mieux. Nombre de ceux qui restent actifs dans la section travaillent chez Amazon depuis plus d’un an, c’est-à-dire qu’ils travaillent quatre semaines en équipe de jour et quatre semaines en équipe de nuit, ils sont fatigués et épuisés. Comme pour tous les employés en CDI, le taux d’arrêts maladie s’est envolé, particulièrement pendant la période de pointe qui précède Noël.
Plusieurs travailleurs de la section IP d’Amazon n’ont pas travaillé à ce moment-là et cela a entraîné des difficultés pour la mobilisation et la lutte. Par exemple, peu de travailleurs ont participé au rassemblement organisé devant le FC de Poznan-Sady à la mi-décembre 2015 (51).

4. Stratégies efficaces contre limites légales :
la section IP d’Amazon s’est engagée dans un processus de mobilisation qui non seulement l’a préparée au conflit collectif ouvert avec la direction – ce qui n’a entraîné aucune concession de la part de l’entreprise – mais lui a fourni également la base d’actions sauvages telle la grève perlée.
IP ne peut pas se déclarer responsable de ce genre d’actions « en tant que syndicat » tandis que les mesures qu’elle peut prendre « en tant que syndicat » semblent avoir peu d’effet. Les travailleurs Amazon à Poznan-Sady ont conclu que des actions comme la grève perlée permettent d’exercer une pression directe et immédiate sur Amazon même si elles comportent plus de risques pour les travailleurs qui y participent. C’est l’une des leçons des grèves chez Amazon en Allemagne. Lors d’une rencontre à Poznan, l’un des militants du FC de Bad Hersfeld a insisté sur le fait que selon leur expérience, les actions spontanées de travailleurs dans l’entreprise interrompaient le flux de travail et gênaient la direction d’Amazon qui ne pouvait pas, sans préparatifs, reprogrammer les commandes dans d’autres FC – comme elle l’avait fait avant et pendant les grèves annoncées. En outre, la cohésion des travailleurs de la section Verdi du FC de Bad Hersfeld et l’imprévisibilité de certaines de leurs actions y avaient entraîné une amélioration de leurs conditions de travail (52).
Reste la question plus générale, qui ne concerne pas que les employés d’Amazon : comment établir une stratégie de lutte à long terme et efficace contre une entreprise comme Amazon – étant donné d’une part les limites et la prévisibilité des actions des syndicats officiels, et d’autre part l’efficacité des actions sauvages ?

5. Amazon attaque :
en règle générale, la stratégie d’Amazon face aux syndicats oscille entre l’indifférence à la mobilisation et aux exigences des travailleurs et une politique antisyndicale active. L’activité de la section IP d’Amazon n’a pas entraîné de perturbations plus durables dans le processus de travail, mais la grève perlée de juin 2015, le processus de négociation collective et le conflit qui s’en sont suivis, les conflits ouverts lors des assemblées des employés d’Amazon, et une série d’articles critiques dans les médias avec la participation d’IP, engendrent de plus en plus de tensions entre la direction d’Amazon et les délégués IP, et l’on peut s’attendre à des conflits plus nombreux au cours des mois à venir. Par exemple, selon la législation syndicale polonaise, un employeur est obligé de fournir au syndicat un bureau dans l’entreprise, mais Amazon tente de maintenir l’activité syndicale hors de ses entrepôts et a fourni un bureau à l’extérieur ; et alors que jusqu’à présent, les délégués pouvaient utiliser leurs « heures syndicales » pour se rencontrer sur le lieu de travail, Amazon ne les y autorise plus ; et, au cours des dernières semaines, plusieurs délégués IP ont été mutés et rétrogradés, c’est-à-dire qu’on leur a donné des tâches plus pénibles (53).
Si les travailleurs sympathisants d’IP réussissent à maintenir la pression sur Amazon, il se pourrait que la direction redouble d’agressivité.
Extension de la lutte
Amazon agrandit encore son réseau d’entrepôts et de centres logistiques en Europe de l’Est, en ouvrant un nouveau FC à Dobrovice près de Prague à l’automne 2015 (54), et, récemment, en annonçant les projets d’un autre FC en Pologne (55).
Il est plus important que jamais de faire progresser la lutte des travailleurs, la mobilisation transfrontalière et la solidarité.
Actuellement, la collaboration entre les travailleurs d’Amazon de Poznan-Sady et ceux des différents FC en Allemagne est prometteuse. Les secrétaires syndicaux du syndicat allemand des services Verdi tentent cependant fréquemment de l’affaiblir et d’y mettre fin, faisant valoir, entre autres choses, qu’IP ne fait pas partie de l’organisation intersyndicale Uniglobal, ce qui n’est pas le cas de Solidarność (56).  En réalité, il semble que les dirigeants de Verdi craignent que leurs propres militants soient « contaminés » par le syndicalisme de base d’IP. Verdi ne peut guère ignorer le fait que, sur le terrain, IP a plus de succès pour mobiliser chez Amazon que Solidarność, en dépit du soutien d’Uniglobal à ce dernier. Pendant ce temps, Solidarność considère IP comme un concurrent et l’attaque en public pour ses positions et sa politique « radicales » (57).
Les travailleurs devront repousser ces tentatives des dirigeants syndicaux d’affaiblir leur capacité d’auto-organisation.
La dernière rencontre transfrontalière des travailleurs d’Amazon – y compris des travailleurs venus de Pologne et d’Allemagne – s’est tenue à Berlin du 18 au 21 février 2016. On tente actuellement d’entrer en contact avec les entrepôts Amazon dans d’autres pays comme la France, l’Italie, la République tchèque et l’Espagne, mais cela n’a pour l’instant pas abouti à une mobilisation des travailleurs dans ces pays (58).
Les travailleurs de la section IP d’Amazon à Poznan-Sady insistent sur le fait qu’il est essentiel d’entrer également en contact avec encore plus de travailleurs dans d’autres pays possédant de grands entrepôts Amazon : les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et la Chine.

 

Ralf R. (mars 2016)
(traduit de l’anglais par A. G.)

 

NOTES

(1) « Le rêve américain pour 8,5 zloty de l’heure », c’est le titre d’un article du journal polonais Gazeta Wyborcza du 6 juillet 2015 : « Bunt w polskim Amazonie. Amerykański sen za 8,5 zł za godzinę » (8,5 PLN valent à peu près 2,05 US-$, taux de change du 24 janvier 2016): http://wyborcza.biz/biznes/1,100896,18305728,Bunt_w_polskim_Amazonie__Amerykanski_sen_za_8_5_zl.html

 

(2) Une traduction en allemand d’une version de cet article doit être publiée dans Sozial.Geschichte Online. L’article se base sur l’expérience collective des travailleurs de l’entrepôt Amazon de Poznan-Sady et sur les discussions que l’auteur a eues avec eux depuis l’été 2014 où ils se sont organisés et ont commencé à résister. Cependant, les informations et les interprétations données n’engagent que l’auteur. L’article se borne à documenter l’activité des travailleurs de cet entrepôt Amazon, tandis qu’une discussion politique et stratégique des tentatives d’organisation et des aspects plus généraux de la lutte de classe dans la région, ainsi qu’une analyse exhaustive du développement d’Amazon dans d’autres pays comme l’Allemagne et, par exemple, des conflits entre les travailleurs et le syndicat allemand des services, Verdi, reste à faire.

 

(3) Actuellement, Amazon prévoit de prendre aussi (partiellement) en charge le transport, en montant sa propre flotte de véhicules, d’avions et peut-être de drones. Voir par exemple, http://www.seattletimes.com/business/amazon/amazon-in-talks-to-lease-20-jets-to-launch-air-cargo-business
(4) Pour les services hébergeur et cloud, voir :
https://aws.amazon.com/?nc1=h_ls
(5) Pour la plate-forme entreprises, voir :
http://www.amazon.com/b?node=11261610011

 

(6) En Chine, Amazon éprouve des difficultés à s’étendre en raison de la forte position d’Alibaba, et elle gère même une boutique en ligne sur le site web d’Alibaba taobao.com, voir :  http://blogs.wsj.com/digits/2015/03/06/amazon-opens-store-inside-alibabas-tmall-in-china; https://amazon.world.tmall.comhttp://blogs.wsj.com/digits/2015/03/06/amazon-opens-store-
(7) Voir : https://angryworkersworld.wordpress.com/ 2015/11/11/amazon-in-india-the-e-commerce-jungle-and-workers-reality
(8) Pour une liste des entrepôts d’Amazon, voir : http://www.mwpvl.com/html/amazon_com.html. Les FC d’Amazon sont conçus pour remplir les commandes des clients ; il s’agit d’un système d’espaces d’entreposage reliés par des tapis roulants et de milliers de postes de travail pour recevoir, entreposer, préparer, emballer et expédier les marchandises.
(9) Ceci vient de changer, peut-être de manière temporaire, car Amazon a réalisé des profits en 2015, en partie grâce au succès de ses services web ; voir : http://www.wired.com/ 2015/10/get-used-to-amazon-being-a-profitable-company

 

(18) Employé Amazon de Poznan-Sady, cité par Gazeta Wyborcza.

 

(19) Dans certains entrepôts, Amazon utilise des robots dans certains services, mais uniquement sur des tâches spécifiques. En conséquence, l’essentiel de l’activité des travailleurs est du travail non qualifié, il s’agit de prendre rapidement, de scanner, de courir, de vérifier l’information sur un écran, etc.
(20) Employé Amazon de Poznan-Sady, cité par Gazeta Wyborcza, 17 décembre 2015.
(21) L’auteur a participé à une enquête à Leipzig, en Allemagne, au milieu des années 1990. L’une des entreprises étudiées était l’entrepôt et le service expédition de la grande entreprise de vente par correspondance Quelle. L’organisation et le déroulement du travail y étaient très similaires à ceux des FC d’Amazon aujourd’hui. Pour voir le rapport : Wildcat. « Im Quelle-Versandzentrum: Code Town Fun Club », in Wildcat-Zirkular n° 23, janvier 1996.

 

(22) En fait, personne n’a été licencié à Poznan-Sady à la suite de tels entretiens jusqu’à présent, mais les travailleurs en sont souvent menacés. Avant de licencier un travailleur (pour des infractions, absence de performance (…), la direction d’Amazon met en général la pression sur ce travailleur afin de lui faire signer un « accord » mettant fin à son contrat.
(23) Selon un document Amazon daté du  1er août 2014, la prime sur le salaire de tous les employés est variable : si l’entrepôt atteint entre 95 % et 97,9 % de l’objectif, la prime est de 1 % du salaire individuel, si il atteint entre 98 % et 99,9 %, la prime est de 3 %, s’il atteint entre 100 % et 104 %, la prime est de 5 %, et au-dessus de 105 %, elle est de 7 %.
(24) Voir, par exemple : http://www.theguardian.com/ technology/2015/aug/18/amazon-regime-making-british-staff-physically-and-mentally-ill-says-union

 

(25) Le salaire était de 12,50 PLN de l’heure dans les deux entrepôts de Wroclaw. Ensuite, les salaires horaires des FC polonais sont passés à 14 PLN. Actuellement, 14 PLN équivaut à environ 3,50 US-$ ou 3,20 €. Les salaires horaires d’Amazon en Allemagne et aux États-Unis sont trois ou quatre fois plus élevés : 10-11 US-$ (environ 9-10 €) aux États-Unis et 10-12 € en Allemagne (environ 11-13 US-$ ; taux de change du 27 février 2016).
(26) Le salaire minimum polonais est passé à 1,850 PLN en janvier 2016. Après les déductions, il reste aux travailleurs 1,300-1,400 PLN : : http://www.wageindicator.org/ main/salary/minimum-wage/poland. Chez Amazon, les salaires varient selon les endroits car l’entreprise compare son niveau de salaire avec les salaires locaux et l’ajuste automatiquement.

(27) Tract des travailleurs d’Amazon Poznan, 16 décembre 2015, on peut le voir sur : http://ozzip.pl/teksty/informacje/ogolnopolskie/item/2019-pikieta-przed-amazonem

 

(28) Expression utilisée par l’un des travailleurs.
(29) IP est un syndicat légal d’environ 1 000 membres. Il s’est constitué en 2004 sous l’impulsion de travailleurs militants de gauche qui étaient mécontents de Solidarność et des autres syndicats, et de militants anarchistes qui avaient commencé à participer à des luttes ouvrières. Il est organisé selon les principes de la démocratie directe et n’a pas de permanents rémunérés. Plus de renseignements sur : http://ozzip.pl http://ozzip.pl . Pour la participation d’IP à des luttes antérieures voir cet article sur : http://www.gongchao.org/en/texts/2013/strike-in-chinese-company-in-polish-sez
http://www.gongchao.org/en/texts/2013/strike-in-chinese-company-in-polish-sez
(30) Pour plus de renseignements à ce sujet, voir l’entretien avec un militant d’IP/travailleur chez Amazon dans Wildcat, n° 99 (hiver 2016) – Voir Echanges n° 154, p. 51.

(31) Employée Amazon de Poznan-Sady, citée par Gazeta Wyborcza, 17 décembre 2015.

 

(32) Il arrive souvent que des entreprises licencient des syndiqués en dépit du code du travail. Les tribunaux de prud’hommes en Pologne sont lents à traiter les cas de licenciements illégaux et, en général, les entreprises s’en tirent en payant les salaires sans réintégration.
(33) Sur la politique anti-syndicale d’Amazon aux Etats-Unis, voir, par exemple :
http://www.seattletimes.com/business/small-group-of-amazon-workers-seeks-union-representation et http://www.bloomberg.com/bw/articles/ 2014-01-15/amazon-employees-vote-to-reject-union.  En Allemagne,  des groupes d’employés soi-disant “Pro Amazon” se sont ouvertement opposés à la campagne du syndicat des services allemand Verdi, apparemment avec le soutien de la direction, voir par exemple :  http://www.zeit.de/wirtschaft/2014-01/verdi-amazon-streik-loehne, http://www.augsburger-allgemeine.de/wirtschaft/Pro-Amazon-Bewegung-Glueckliche-Mitarbeiter-oder-alles-nur-PR-id28354242.html
(34) Selon le code du travail polonais, un syndicat est représentatif si le nombre de ses adhérents représente au moins dix pour cent de la force de travail ou s’il est le seul et plus puissant syndicat en termes d’adhérents.

 

(35) Les travailleurs adhérents d’IP à Poznan-Sady ont déclaré au cours d’une réunion à Berlin en février 2016 que des travailleurs adhérents de Solidarność à Wroclaw leur avaient dit qu’ils aimeraient soutenir leurs actions et leurs revendications, mais qu’ils ne pouvaient pas prendre ce genre de décisions puisqu’elles étaient prises par les cadres régionaux de Solidarność.
(36) Pendant ce temps, les FC en Pologne et en République Tchèque sont devenus extrêmement importants pour Amazon Allemagne. Selon des délégués de Verdi, environ 50 % du volume total de livraisons sur le marché allemand étaient traités dans ces FC, et pendant la période de pointe avant Noël, les cinq FC allemands ne traitaient que les commandes urgentes (« Prime » et « Express ») tandis que toutes les autres commandes étaient traitées à Poznan, Wroclaw et Prague (discussion lors d’une réunion à Berlin, février 2016).
(37) Des exemples nous sont fournis avec les grèves des travailleurs du commerce de détail depuis 2008 ainsi que la grève des travailleurs de la petite enfance et celle des postiers en 2015. Pour des vidéos des grèves des travailleurs du commerce de détail auxquelles Verdi a participé, voir : http://de.labournet.tv/6760/streiks-im-einzelhandel ; à propos de la tactique douteuse de Verdi pendant la grève des travailleurs de la petite enfance et celle des postiers,  voir par exemple :
http://www.taz.de/Kommentar-Verdi/!5202355/
(38) De 2001 à 2014, Verdi a perdu environ 750 000 adhérents et est passé de 2,8 millions à environ 2 millions d’adhérents, voir : http://www.zeit.de/wirtschaft/2014-01/verdi-amazon-streik-loehne
(39) Il n’y a pas assez de place ici pour analyser les grèves chez Amazon Allemagne en détail. Elles ont commencé par des actions plutôt improvisées et partiellement auto-organisées de travailleurs mécontents, comme pendant la courte grève dans le FC de Leipzig en 2011 et des actions plus militantes lors de la campagne de mobilisation de Verdi dans le FC de Bad Hersfeld en 2011 et 2012. Plus tard, les secrétaires du syndicat professionnel ont empêché les actions qu’ils trouvaient trop radicales. Sur fond de la syndicalisation réussie des neuf FC Amazon en Allemagne et de grèves ponctuelles dans huit d’entre eux depuis 2013 – c’est la première fois qu’Amazon était confrontée à des grèves – il y a un conflit latent entre les militants de base et les secrétaires de Verdi. Un travailleur dans un FC allemand a déclaré que les secrétaires « n’écoutent pas les travailleurs » mais prennent leurs propres décisions. Au moins dans les FC de Leipzig et de Bad Hersfeld les travailleurs actifs sur le terrain réussissent fréquemment à arracher des concessions à Verdi, mais les décisions qui concernent les tactiques et les dates des grèves continuent à être prises par le comité central de Verdi et non par les grévistes eux-mêmes.
(40) http://www.uniglobalunion.org/
(41) Sur la campagne blockupy, voir :
http://blockupy.org ; sur la réunion avec les travailleurs d’Amazon, voir : http://www.notroika.org/artikel/blockupy-meets-amazon-strikers-bad-hersfeld
(42) Vu dans Gazeta Wyborcza, 17 décembre 2015 : http://wyborcza.pl/duzyformat/1,149485,19353708,jak-sie-pracuje-w-amazonie-polak-picker-doskonaly.htmlbre 2015:
http://wyborcza.pl/duzyformat/1,149485,19353708,jak-sie-pracuje-w-amazonie-polak-picker-doskonaly.html

(43) Voir le film sur labournet.tv :
http://en.labournet.tv/video/6925/amazon-workers-meeting-poznan

(44) Le lendemain, en prévision de l’heure supplémentaire, certains travailleurs se firent porter pâles ou prirent un jour de congé pour ne pas agir en « briseurs de grève ». Toutefois, il faut reconnaître que tous les employés ne soutenaient pas cette grève, et que certains soutinrent plus tard qu’elle était mal préparée, leur faisait courir des risques, etc.
(45) Par exemple : http://poznan.wyborcza.pl/poznan/ 1,36001,18280312,W_podpoznanskim_Amazonie_sie_zbuntowali__Czy_bedzie.html et https://www.jungewelt.de/ 2015/07-25/027.php. Il n’est pas inintéressant que certains médias polonais continuent à parler de la situation à Amazon à Poznan et à Wroclaw de manière critique en ce qui concerne les conditions de travail et les salaires, et même qu’ils parlent avec plus ou moins de sympathie de l’activité d’IP en dépit du fait que l’image et la terminologie radicales de ce syndicat le classent parmi les syndicats d’obédience anarchiste.
(46) La session des prud’hommes s’est ouverte en février 2016, mais n’a pas encore pris de décision.
(47) Voir : http://poznan.wyborcza.pl/poznan/ 1,36001, 18317836,amazon-Solidarność-krytykuje-inicjatywe-pracownicza.html

 

(48) Rapport IP sur le rassemblement au FC de Poznan, 16 décembre 2015 :
http://ozzip.pl/teksty/informacje/ogolnopolskie/item/2019-pikieta-przed-amazonem

 

(49) Voir  http://ozzip.pl/teksty/informacje/wielkopolskie/item/1979-adecco-wyzyskuje-amazon-zyskuje-protest-w-poznaniu; http://ozzip.pl/teksty/informacje/mazowieckie/item/2018-solidarnosciowy-protest-pod-adecco-poland-w-warszaw

 

(50) Il restera sans doute difficile de mobiliser les intérimaires dans la section IP d’Amazon en raison de leurs contrats courts, et les mobiliser au niveau d’une unique entreprise n’est pas forcément une bonne idée. Une analyse du travail temporaire et de la situation, des intérêts et des luttes des intérimaires dans toute la région pourrait servir de base à la formation d’un cadre (supplémentaire) pour la mobilisation et la lutte des intérimaires au-delà des limites d’une entreprise.

 

(51) Malgré tout, les médias en ont fait grand cas : http://poznan.wyborcza.pl/poznan/1,36037,19357237,amazon-protest-pod-poznaniem-pracownicy-przechodza-20-km.html)) et ont poussé Amazon à réagir à certains problèmes soulevés par IP, par exemple le statut des intérimaires.

 

(52) Voir le film sur labournet.tv:
http://en.labournet.tv/video/6925/amazon-workers-meeting-poznan

 

(53) Officiellement, les transferts s’expliquent par des variations dans les charges de travail, mais les managers ont clairement indiqué que les rétrogradations dépendaient des ordres de la direction (conversation avec des employés d’Amazon à Poznan, février 2016).

 

(54) http://www.praguepost.com/realty/49666-amazon-center-in-dobroviz-starts-operation
(55) http://wyborcza.pl/1,91446,19399591,amazon-planuje-rozbudowe-sieci-centrow-logistycznych-w-polsce.html
(56) Le coordinateur de Verdi pour Amazon, par exemple, a qualifié les rencontres transfrontalières de « contreproductives » et déclaré qu’elles renforceraient la direction d’Amazon (d’après un travailleur au cours d’une réunion à Berlin en janvier 2016).

 

(57) Ceux qui font campagne en Allemagne pour la solidarité veulent également éviter une rupture avec Verdi.
Il leur arrive à des degrés divers de critiquer la direction de Verdi, mais ils sont incapables d’imaginer des luttes autonomes de travailleurs hors des partis et des syndicats puissants. Certains sont sur des positions trotskistes, d’autres simplement payés par Verdi, d’autres par des syndicats DGB (association de syndicats allemands) ou par le parti social-démocrate Die Linke.
Ce parti a déjà tenté d’utiliser l’activité des travailleurs chez Amazon en Pologne pour ses propres manœuvres politiques. Au cours d’un atelier sur les luttes internationales des travailleurs chez Amazon, organisé avec Verdi et Solidarność à Berlin en octobre 2015, il a fait en sorte que les actions « spontanées » et les formes autonomes de mobilisation n’apparaissent pas sur l’ordre du jour.
(58) Pour plus d’informations, voir le site Rencontre transfrontalière des travailleurs d’Amazon :
https://amworkers.wordpress.com

 

 

Ruines et vertiges de l’illusion religieuse

Ce texte est paru dans Echanges n° 155 (printemps 2016).

 

 

Les religions empoisonnent l’humanité depuis des millénaires. Non seulement les monothéismes mais encore les polythéismes, animismes et autres philosophies prétentieuses (confucianisme, bouddhisme, etc.) réinvestissent aujourd’hui l’espace public. Elles ne l’avaient à vrai dire ­jamais réellement déserté, attendant patiemment l’heure de se mêler de régenter le monde profane ; les moralistes prétendent toujours diriger les mœurs.
Je ne chercherai pas ici à recenser les différences, indéniables, entre les diverses voies religieuses ni à discuter de leur évolution historique ; je n’écris pas un article pour étudiants en théologie. De toutes les façons, l’histoire des religions enseigne avec quelle facilité les croyants tirent d’un texte sacré les déductions les plus invraisemblables ; usant d’un débridement de la syntaxe farci d’espérances et de sensibleries, leurs théories ne sont fréquemment pas commodes à suivre avec leurs façons de dire les choses et leur ignorance de la vulgaire humanité : hommes et femmes peuvent crever d’ennui, de désespoir et de faim, ce n’est pas leur rayon.
Au chacun pour soi du capitalisme, les religions opposent un groupe exclusif totalement impuissant à changer les conditions de vie de ses membres parce que leurs croyances sont en contradiction totale avec toute tentative de comprendre la société dans laquelle ils vivent. Elles n’offrent à leurs adeptes qu’une identité individuelle illusoire au sein d’un groupe ne laissant aucune place à l’individu ; une illusion n’étant pas la même chose qu’une erreur mais une forme délirante de la pensée où le désir se prend pour la ­réalité.
Ruines. Le capitalisme, depuis sa naissance en Europe, a bouleversé le monde entier et arraché le voile de sensiblerie qui recouvrait les relations humaines : religions, familles, partis politiques sont de nos jours, dans les pays soumis entièrement au capital tout au moins, totalement discrédités ; l’Etat même chancelle et ne se préserve que par ses instruments répressifs.
Dans leur lutte pour l’existence les religieux, qui retrouvent en cela les politiques, en appellent au retour à un état antérieur de la société supposé idyllique afin de pouvoir poursuivre leur quête du profit en toute tranquillité. Révolutionnaires auto-proclamés et religieux se rejoignent pour combattre des changements trop rapides à leur goût. Il leur faut pour ce faire dominer non seulement les esprits mais surtout les corps dont ils savent pertinemment que l’esprit est le sujet.
Le terrorisme, qui n’est pas une technique employée par les seuls religieux ni ne touche pas que l’Europe, comme semblent le croire certaines personnes à l’esprit étroitement enserré dans les frontières européennes, participe de cette entreprise de domination des corps. Il est une réaction extrême non seulement contre la destruction d’anciennes formes de pensée mais surtout contre la destruction d’anciennes formes de relations sociales qu’elles légitiment. On dit qu’il serait l’arme des pauvres, mais la pauvreté est chose relative et, en fait, les terroristes ne manquent pas des financements que nécessitent la préparation et l’exécution d’attentats. On préfère d’ailleurs généralement ignorer le soutien, direct ou indirect, des Etats au terrorisme groupusculaire, tout de même que le terrorisme exercé ouvertement par les Etats : les terroristes à Paris et à Bruxelles n’avaient pas tort de souligner que les Occidentaux ont fait au Moyen-Orient, et ailleurs, plus de victimes civiles qu’eux n’en feront jamais.
Cette domination des corps a toutefois des limites : premièrement dans la nécessité de constituer des groupes guerriers qui, en rassemblant des masses de gens dans un même lieu, aiguise la sexualité des participants, toujours jeunes, ainsi que celle de leurs maîtres ; deuxièmement parce que quand les combattants mâles font défaut, les organisations de combat doivent faire appel à des femmes avec les conséquences que cet appel implique. Il est notoire que les prêtres n’obtiennent la soumission des masses à la religion qu’en ménageant de larges concessions aux pulsions des hommes ici-bas ou en leur promettant toutes satisfactions au royaume des cieux.
Les religions étant plus affaire d’émotion que de raison, il n’y a rien d’étrange à ce qu’elles ressurgissent à notre époque en bouleversement perpétuel, offrant le confort d’une pensée paresseuse et d’une action moutonnière sans rapport avec la réalité autre que son anéantissement. Pour continuer à filer la comparaison avec la politique de partis, la rhétorique religieuse se masque sous la prétention de vouloir changer le monde par la soumission de tous à un dirigeant providentiel. Le bolchévisme tenait aussi ce discours ambigu de l’émancipation de la classe ouvrière par l’adoration d’un homme ; le maoïsme et ses avatars, principalement le tiers-mondisme, ont porté cette ambiguïté à son point d’explosion. Et les étudiants chinois sur la place Tiananmen en 1989 adoraient la déesse Démocratie.
Il y a conjonction entre conservateurs et religieux, c’est une banalité. Ce qui est moins banal, c’est que les forces conservatrices ont maintenant phagocyté les théories prétendument révolutionnaires. Ces révolutionnaires supposés, en lutte contre le bouleversement des sociétés soumises au capital par le capital même, se rangent aux côtés des religieux au nom d’une tradition culturelle, et délaissent la lutte de classes au profit d’une lutte des citoyens, quand ils ne nient pas tout bonnement l’existence d’une classe ouvrière ; et n’hésitent pas à remplacer les prolétaires dans leur lutte contre la bourgeoisie par les laissés-pour-compte.
Vertiges. Je ne nie pas que les religions peuvent parfois consoler certains de leur misère économique et exprimer leur révolte contre les nantis. Lors des attentats à Paris et Bruxelles, on a beaucoup disserté sur la radicalisation de certains musulmans. Il y a là une mésinterprétation : ce ne sont pas les musulmans qui se sont radicalisés mais il s’agit bien plutôt d’une islamisation de la radicalité, de révoltés qui ont cru trouver dans la religion une manière de transformer le monde après l’échec de la politique.
Bien entendu on n’a pas parlé d’une radicalisation des catholiques ; ceux qui, par exemple, ont défilé contre le mariage homosexuel. Pourtant, là encore, il s’agissait de l’expression d’une défiance envers les politiciens. Je ferai remarquer à ce propos que cette revendication du mariage par les homosexuels et leurs défenseurs prouve à quel point les idées conservatrices ont pénétré toutes les couches de la société.
Mais les religions, comme la politique, n’offrent qu’une impasse à la révolte car si elles prétendent lier les hommes entre eux et les hommes avec dieu, elles ajoutent en fait un motif à tout ce qui sépare les hommes. Les opposant pour des raisons futiles (prophètes, coutumes, etc.), elles les dressent les uns contre les autres dans des guerres sans fin : les partisans d’une liberté de culte prônent cette liberté pour eux seuls et on ne compte plus les morts au nom de la liberté de leurs assassins.
Comme les partis politiques autrefois, les mouvements religieux attirent des jeunes qui ne sont plus seulement des abîmés économiques (chômeurs, précaires, etc.) mais qui sont plutôt issus de la classe moyenne et parfois même supérieure. Comme autrefois les militants politiques ou syndicaux, les militants religieux combattent pour les intérêts des déclassés, délaissant les plus défavorisés qui, eux, se battent au quotidien pour leur survie sans se laisser séduire, sinon marginalement, par les sirènes de théories grandiloquentes.
Les plus ardents sectateurs religieux ou socialistes se recrutent parmi les fonctionnaires. Ils sont d’ailleurs assez peu dangereux, craignant de perdre leurs places. Les idées religieuses, tout comme les idées politiques, pénètrent parfois les milieux ouvriers, mais les ouvriers ne manifestent pas le sectarisme des premiers. La classe ouvrière est la plus réfractaire aux pratiques et discours moraux des religieux, des politiciens de gauche et de droite. Bien que les médias répandent cette rumeur que les électeurs du Front national, en France, seraient en majorité ouvriers, une analyse plus fine de cet électorat montre que cela dépend beaucoup des régions. Et, de toutes les façons, le Front national n’a encore aucun élu régional parce qu’il y a loin d’un vote protestataire à une adhésion.
Plus dangereux sont ces jeunes sans avenir pour qui l’exercice du terrorisme devient un rite de passage à l’âge adulte mettant fin à une période interminable de postadolescence dans des sociétés européennes où l’âge de l’autonomie devient de plus en plus tardif par manque d’argent. Il est à noter que si Internet a, relativement, supprimé la géographie par la suppression des distances entre interlocuteurs, la proximité géographique, physique, favorise l’entraînement des uns par les autres et la pression du groupe dans les vocations religieuse et terroriste. Les commentateurs parlent alors de communautarisme (voir l’encadré ci-dessous), une sorte de maladie ou d’infamie qui, une fois de plus, ne toucherait que des populations d’origine non européenne.
Cependant, les religieux ne forment pas une communauté homogène ; comme toute communauté, elle est traversée par les intérêts individuels de chacun de ses membres. Ces mêmes commentateurs oublient que si l’islam perturbe nos sociétés européennes, d’autres religions perturbent d’autres sociétés dans le monde, qu’il y a des guerres entre elles toutes et en leur sein : chiites contre sunnites, bouddhistes contre rohingyas (musulmans) au Myanmar (ancienne Birmanie), juifs contre musulmans au Proche-Orient, catholiques contre évangélistes dans plusieurs pays d’Amérique latine, massacres de civils par des armées confessionnelles comme en Ouganda et dans les pays voisins jusqu’en 2008 par la Lord’s Resistance Army, etc. Le nationalisme sous perfusion religieuse nous promet des guerres aux effets démultipliés par les progrès techniques ; Israël en donne un exemple depuis 1949.
Alors que l’utopie religieuse a remplacé l’utopie politique, que tous les déçus d’une vie ordinaire embarquent pour la Syrie comme leurs ancêtres partaient en Union soviétique en quête d’une vie passionnante, je ne peux m’empêcher de penser à ceux-là qui se félicitent d’habiter le meilleur des mondes, s’efforcent de réfléchir, parler et écrire, dans la ligne officielle tout en gardant la conviction de vivre libres. C’est sans compter que les religieux, à l’instar de leurs collègues politiques, se chargent de supprimer tous les individus susceptibles de manifester intelligence et indépendance. Et quand des défenseurs des exploités des pays moins développés, issus des pays riches, tolèrent l’assujettissement des ex-colonisés à la religion pour cause de victimisation ou de tradition, on devine que s’ils expriment une envie d’égalité entre enfants d’ex-colonisés et enfants d’ex-colonisateurs elle est plus forte que leur envie de liberté.
Pour certains, on ne peut critiquer l’islam sans être soupçonné d’islamophobie, car la religion islamique fait partie de la culture des victimes de l’Occident, tout comme on ne peut critiquer Israël sans être accusé d’antisémitisme parce que la religion juive appartient à la culture des victimes du nazisme. L’Europe, elle, serait matérialiste, sans spiritualité. Les mots prennent ici un sens particulier qui cherche à discréditer toute critique du capitalisme : dans leur bouche, le matérialisme devient simple frénésie consommatrice et la spiritualité, pure religiosité.
Il est nécessaire aujourd’hui où partout dans le monde le religieux ressurgit avec force de dire clairement que la stratégie réfléchie des prédicateurs vise à détruire l’individu indépendant actif en société, à détruire tous ceux dont la manière de vivre ne correspond pas aux critères qu’ils ont édictés. Il est aussi nécessaire d’affirmer que la politique, dans son acception étroitement partisane, est de même nature que la religion, que toutes deux sont affaires de croyance et que rien ne leur est plus étranger que l’humain, qu’elles reposent sur l’irrationnel et le fanatisme. Enfin, que le terrorisme arrive toujours dans des périodes où le capitalisme se trouve, ou s’imagine, menacé par ses producteurs, les travailleurs.
Emile Henry (1872-1894), un des derniers terroristes anarchistes de la fin du xixe siècle, écrivait : « J’aime tous les hommes dans leur humanité et pour ce qu’ils devraient être, mais je les méprise pour ce qu’ils sont. » (Coup pour coup, éd. Plasma, 1977, p. 184). Il ne me semble pas que les terroristes d’aujourd’hui pensent autrement. Philanthropes religieux, politiques ou autres se posent en amis de l’humanité, mais ils en ont toujours été les plus pernicieux ennemis. Le fanatisme aveugle des vrais croyants les rend beaucoup plus dangereux que des bêtes fauves.
J.-P. V.

Barcelone La « nouvelle politique » et la grève des transports

Comme les an­nées précédentes, à l’occasion de la réunion du Mobile World Con­gress, quelques syndicats (CGT, CNT, COS, USOC, etc.) des transports métropolitains de Barcelone, ont appelé en 2016 à des journées de grève pour la négociation de la convention. Les syndicats dits majoritaires (CCOO et UGT), comme d’habitude, se sont démarqués de cet appel.
La grève se répète chaque année parce que le Mobile World Congress (MWC) donne un relatif avantage aux travailleurs quant à leur capacité à faire pression sur les administrations et en particulier sur l’entreprise qui gère les transports métropolitains.
Le MWC, qui a eu lieu du 22 au 25 février, est le rendez-vous mondial le plus important des entreprises qui fabriquent de la téléphonie mobile et des applications. D’après les prévisions du lobby touristique de l’hôtellerie et du commerce barcelonais, quelque 75 000 congressistes étaient attendus, qui allaient laisser plus de 356 millions d’euros et créer 7 200 postes de travail temporaires. Pour garantir la sécurité des congressistes, on allait renforcer le nombre des agents de police à 1 900.
Bien entendu, les bénéficiaires de l’affaire sont les chaînes hôtelières, agences de voyage, boutiques de luxe, etc. liées en bonne partie à des capitaux internationaux, ainsi que le business florissant de la prostitution et du trafic de drogues. Dans l’ensemble, toutes ces activités jouent un rôle toujours plus important dans la sphère économique de la ville, dont la justification renvoie indéfectiblement à la formule magique de la création d’emplois. Des emplois précarisés à un point incroyable, où on voit de plus en plus le système de contrat de disponibilité totale envers le patron, qui ne garantit pas un minimum d’heures de travail mais exige la disponibilité immédiate du travailleur.
Par ailleurs, la ville de Barcelone étant spécialisée dans le tourisme de masse, en plus d’être une destination de croisières méditerranéennes et de grands événements (foires internationales et festivals de musique, etc.) a fait du secteur des transports et de la mobilité le point névralgique de la ville-business. Les autorités administratives sont particulièrement sensibles à tout incident pouvant affecter le tourisme et, tout spécialement, la mobilité. Il y a trois ans, la simple menace d’une grève des chauffeurs de taxis de paralyser la voie d’accès à l’aéroport, a suffi pour que la mairie retire un projet qui lésait le secteur des taxis. Quoi qu’il en soit, seul le secteur des transports métropolitains semble profiter de l’occasion du MWC pour essayer de satisfaire ses revendications.
Le motif du conflit était la négociation de la convention avec, en toile de fond, la mise en question de la gestion et de la fonction qu’exerce l’entreprise municipale  Transports Metropolitans de Barcelona (TMB) en tant que « refuge doré » des politiciens professionnels qui, après avoir assumé des fonctions publiques dans l’administration municipale, trouvent des sinécures bien rémunérées dans cette entreprise. Ce n’est qu’un exemple, parmi beaucoup d’autres, de la stratégie des partis, catalans en l’occurrence – JxSí (1), PSC, ICV, ERC, etc. – de paiement des services rendus, en accord avec le plan de pillage général des fonds publics dont se chargent les professionnels du système de représentation politique en Catalogne, comme dans les autres communautés autonomes.
Le gouvernement de la Generalitat a fixé des services minimaux, que les syndicats ont qualifié d’abusifs, dans la lignée de la stratégie de l’administration centrale tendant à éliminer dans la pratique le droit de grève (service minimum de manière à ce qu’on ne remarque qu’à peine l’incidence de la grève et la criminalisation des piquets d’information) et à présenter le conflit de telle sorte que les travailleurs des services publics apparaissent comme des irresponsables opposés aux intérêts des citoyens, des consommateurs/usagers.

salaires,Parmi les faits que dénoncent les grévistes se trouve le manque de transparence de la gestion de TMB, qui cherche à occulter les hautes rémunérations des chargés de la direction. Entre les autobus et le métro il y a 7 844 emplois, dont 598 « hors convention », c’est-à-dire une formule qui permet, d’un côté, de précariser la situation des nouveaux embauchés et, de l’autre, de maintenir l’opacité sur les salaires élevés des directeurs. Par exemple, tant la section des autobus que celle du métro ont un conseil de direction composé d’une vingtaine de personnes qui touchent autour de 97 500 euros bruts annuels, auxquels il faut ajouter des compléments de salaires pour chaque personne de plus de 12 000 euros par an. Il existe en plus des directeurs de service qui touchent entre 85 000 et 87 000 euros par an, avec des compléments individuels de 15 000 euros. C’est-à-dire que l’entreprise métropolitaine des transports TMB est constituée par une bureaucratie avec des cadres de direction bien rémunérés qui viennent de la politique. Eh bien ! la maire de Barcelone, pour disqualifier les grévistes, a déclaré que les travailleurs touchaient une moyenne de 33 000 euros par an, affirmation qu’elle s’est vue obligée de démentir une fois que les syndicats ont rendu public que la moyenne de leurs revenus est de 25 000 euros. Cette « indiscrétion » est généralement un recours dialectique insidieux, amplement utilisé ces dernières années devant chaque conflit, insinuant que les travailleurs ont des conditions privilégiées, c’est-à-dire comme toute personne qui a un travail et touche un salaire.
Par ailleurs, les autorités municipales ont manœuvré pour essayer de minimiser l’impact de la grève ; elles ont encouragé le rôle de « jaunes » des chauffeurs de taxis, en libéralisant le service les jours de grève des transports publics, ce qui permettait aux chauffeurs de taxis de travailler pendant les journées de repos obligatoire. Cependant, certains syndicats des taxis ont dénoncé ces manœuvres. De leur côté, quelques plateformes présentes dans différents quartiers qui luttent contre la hausse des tarifs, Stop pujades (Stop aux hausses – des tarifs), ont mené des actions de solidarité avec les ­grévistes.
Malgré tout cela, après les jours de grève qui coïncidaient avec le MWC, le TBM continuait à ignorer les revendications des travailleurs, raison pour laquelle ils ont fait une nouvelle journée d’arrêt de travail (avec des services minimum également abusifs), le 2 avril.
Indépendamment de ce que sera le dénouement final du conflit, trois aspects sont à mettre en relief. Le premier concerne le changement radical qui a eu lieu dans la structure économique – et dans la vie quotidienne – de la ville de Barcelone ces dernières années, par l’imposition des intérêts du lobby touristique hôtelier et commercial sur la gestion de la vie urbaine. Le deuxième concerne la vulnérabilité du modèle barcelonais qui, basé sur la garantie de mobilité, offre des opportunités d’intervention et d’éventuelles alliances tactiques entre différents segments de la population salariée, les chômeurs et les exclus.
Le troisième aspect concerne la courte durée de ce que l’on présente comme la « nouvelle politique », après le virage vers les institutions de ceux qui se réclament héritiers du mouvement du 15-M Indignés (le mouvement lancé le 15 mai 2011 par les Indignés). L’attitude de la maire de Barcelone devant le conflit du métro a mis en évidence la réalité de la gestion municipale. La gestion municipale est soumise aux déterminations du capital touristique, commercial, immobilier (2), etc.
On voit comment, après les « pièges » (3) tendus à la maire, la « nouvelle politique » est devenue la même politique de toujours. Le volontarisme qui encourage l’« illusion démocratique » de la génération émergente, qui prétend rénover l’élite politique, se dissout dans la réalité de la machinerie bureaucratique (municipale, autonomiste ou étatique) au service de la classe dominante et sa logique de gestion. Ceci devrait faire réfléchir ceux qui préconisent des stratégies de changement social basées sur des changements au sein du système de représentation.
Corsino Vela
Barcelone, 3 avril 2016
(traduit de l’espagnol par M. D.)

 

NOTES

 

(1) JxSí (Junts pel Sí) [Ensemble pour le Oui] est la nouvelle coalition formée par Convergència Democràtica de Catalunya et Esquerra Republicana de Catalunya [Convergence démocratique de Catalogne et Gauche républicaine de Catalogne] qui gouverne en Catalogne à la place de l’ancienne coalition CiU (Convergencia i Unió) après le départ de Unió Democrática [Union Démocratique]. C’est une opération de lifting, vu que Convergencia a été impliquée dans la vague de corruption du système politique catalan et espagnol. Et, très particulièrement, la figure seigneuriale et de père de la patrie catalane moderne, Jordi Pujol, qui, avec plusieurs de ses fils, fait l’objet de poursuites judiciaires pour délits de fraude fiscale, trafic d’influences et opérations financières illégales.
(2) Barcelone vit une nouvelle bulle immobilière qui affecte autant les loyers que les prix de vente des logements, entre autres parce que c’est un centre d’attraction de fonds d’investissements transnationaux, qui achètent des appartements et des immeubles pour les reconvertir en hôtels, appartements touristiques, etc., comme « refuge » dans un contexte marqué par des taux d’intérêt négatifs.
(3) Son mandat de maire de Barcelone à peine commencé, Ada Colau et son équipe de gestion municipale ont dû faire face à des problèmes que le maire précédent, Xavier Trias (CiU / Convergence et Union), lui avait préparés (avec la police municipale, les spéculateurs touristiques, sur le moratoire sur la construction d’hôtels, et sur les vendeurs ambulants).