La grève des mineurs du Donbass de 1994

Ce texte est paru dans Echanges n°77 (janvier-juin 1994).

Les mineurs sont les travailleurs les plus combatifs du CIS. Les premières grandes grèves de l’ère Gorbatchev débutèrent dans les mines, en 1989. Les mineurs formèrent les nouveaux syndicats, qui contrebalancèrent les anciennes structures pseudo-syndicales existant depuis les années 20. Les mineurs avaient toujours été considérés comme le noyau de la classe ouvrière. Ils étaient comparativement bien payés pour leur dur labeur, mieux que les ouvriers des autres industries et bien mieux que les ouvriers agricoles ou ceux du secteur des services. Dire que quelqu’un avait un «salaire de mineur », dans l’ex-URSS, signifiait l’aisance. Quand leurs salaires furent réduits,au début des réformes de Gorbatchev, les mineurs ne purent le supporter. L’histoire de la société soviétique a montré que les mouvements de résistance ne surgirent pas quand le régime était des plus stricts, mais quand la terreur diminua et que la politique devint plus libérale.

Quoique les grèves des mineurs aient secoué l’économie de l’ex-URSS depuis 1989, les problèmes essentiels de l’industrie charbonnière n‘ont pas été résolus. Les conditions de travail dans les mines sont exactement les mêmes que lorsqu’elles furent mises en exploitation, voilà soixante ans. Le salaire d‘un mineur avant la grève était de 70 000 karbovantsy par mois (moins de 25 dollars, ou 150 F, autrement dit ce qu’un intellectuel mal payé pouvait gagner à Moscou). Le parlement ukrainien était si occupé à débattre de la légitimité du gouvernement qu’il ne prêtait guère attention aux problèmes économiques des mineurs. Quand les prix furent multipliés par 3 à 5 alors que les salaires restaient les mêmes, les mineurs du Donbass se soulevèrent.

LES MOTIFS DE LA GRÈVE

II y a trente ans, le gouvernement de l’URSS décida que le charbon du Donbass n‘était pas une ressource essentielle et sans potentiel pour l‘industrie. Les investissements dans les mines furent de plus en plus faibles. Aucune mine nouvelle ne fut ouverte et les autres furent laissées en l’état, complètement déficitaires. La production de charbon chuta d’un tiers, n’excédant pas 140 millions de tonnes par an. Le prix du charbon a été pendant ce temps multiplié par 500.

Les mineurs ont plusieurs fois, de 1989 a 1993,rappelé leur situation en déclenchant des grèves : le gouvernement ukrainien a, chaque fois, satisfait leurs revendications car le charbon du Donbass est la seule source stable d’énergie pour l’Ukraine, qui pour les autres fournitures d‘énergie dépend de la Russie. Mais les augmentations de salaire n’ont amené aucune amélioration pour les mineurs : chaque fois que les salaires étaient augmentés dans les régions minières, cela provoquait seulement une spirale inflationniste en Ukraine. En dehors de ces problèmes économiques, il y avait aussi des problèmes de nationalité : la majorité de la population du Donbass parle russe et est hostile à toute tentative d’ukrainisation forcée. Déjà des politiciens de l’est de l’Ukraine en font une issue politique. C’est pour cela que des revendications refirent surface au début des grèves de juin. Il fut demandé qu’un référendum dise si l’on faisait confiance au Parlement, au gouvernement et au président de l’Ukraine et décide de l’indépendance économique du Donbass et des autres régions orientales d’Ukraine. Cette indépendance, espèrent les mineurs, ferait cesser une situation injuste qui fait que les régions de l’Est contribuent pour 80 %-90 % au budget de l’Ukraine.

Tout un ensemble de revendications fut posé avant la grève, lors d’une conférence des représentants de l’industrie charbonnière du Donbass, le 28 mai 1993. Outre l‘organisation d’un référendum sur les bases qui Viennent d’être indiquées, il était demandé d’indexer les salaires et les prix sur le charbon, de conserver des salaires élevés au mineurs pour leur dur labeur, des amendes pour les banques qui menaçaient de bloquer les fonds de la mine à partir du 15 juin 1993.

UNE GRÈVE D’UNE ÉCHELLE SANS PRÉCÉDENT

La grève devait démarrer au plus tôt 1e 21 juin, Ceux de l’équipe de nuit de la mine Zusiadko furent les premiers a débrayer, le 7 juin, et à descendre dans la rue. Cette mine est une des privilégiées du bassin : depuis peu, elle avait le droit de vendre sa production contre des devises fortes. La condition de ces mineurs était comparativement meilleure que celle des autres de la région. La gréve fit boule de neige. Des le premier jour, quinze mines étaient en gréve et, le second, cinquante. Le 11 juin, au cinquième jour de gréve, 226 des 250 mines d’Ukraine étaient closes, 27 entreprises de forage minier étaient en gréve, 8 usines de surface et plus de 100 entreprises travaillant avec le bassin du Donbass dans les régions de Lugansk, Dniepropetrovsk et Kharkov. Le17 juin, la gréve touchait 228 mines, 4O entreprises de forage, 16 usines, les mines in ciel ouvert de la région de Kirovgrad et 123 autres entreprises. Le 13 juin, on calculait que la grève coûtait chaque jour deux milliards de roubles, et cela augmentait chaque jour. A la fin de la première semaine de gréve, il était clair qu’elle surpassait en importance les fameuses grèves de 1989.

La grève différait pourtant du mouvement de quatre ans antérieur : en 1989, une famille typique de mineur pouvait se suffire avec un mois de salaire, et même mettre de l’argent de coté ; mais en 1993, leur salaire mensuel était épuisé en quelques jours. Le gouvernement prit cette situation en compte lorsqu’il déclara, le 10 juin, qu’il essaierait dans la mesure du possible de satisfaire les revendications.

Au cours de la gréve, l’ancien directeur de la mine Zasiadko, alors maire de Donetsk, fut nommé vice président de l’Ukraine. Les gens de la région le considéraient comme un des leurs. Ce fut lui qui annonça, 1e 12 juin, lors d’un meeting, que le gouvernement avait de porter les salaires des mineurs à 400 000 karbovantsy par mois, que le président allait signer un décret réduisant les impôts des mineurs de 10 % et qu’un crédit serait ouvert à la Banque nationale d’Ukraine pour payer ce qui était dû aux mines… Ces nouvelles ne changèrent guère la résolution des mineurs, qui pensaient que les problèmes économiques de la région ne pouvaient trouver leur solution que par des moyens politiques. « tant que le soviet suprême, le président et le ministre ne traiteront pas nos revendications politiques, nous continuerons la grève », déclarait alors Nikolai Volynko, président du syndicat indépendant des mineurs.

Après de longs débats, le 15 juin, le soviet suprême d’Ukraine renvoya 1a discussion des revendications des mineurs à une date indéterminée. Le comité de gréve interbranche décida, 1e 16, de monter les enchères : aucune discussion n’aurait lieu tant qu’aucune décision ne serait prise sur l’organisation d’un référendum, une commission devant discuter des autres revendications ne devant se réunir qu’après. C’était la première fois depuis les gréves de 1989 qu’enseignants, docteurs, métallos, ouvriers du bâtiment, cheminots, étudiants, vétérans — en gros presque toute la population —- soutenaient les revendications des mineurs.

Le 17 juin, le soviet suprême d’Ukraine céda à 1’u1timatum des mineurs et annonça un référendum pour le 26 septembre 1993.Le vice-président du comité de gréve des ouvriers de Donetsk commentait « la décision du soviet suprême de tenir un référendum n’est que la moitié du problème. Nous voulons la garantie que si, lors de ce référendum, la majorité vote contre le président et les soviets, il y aura de nouvelles élections. Nous voulons qu’alors elles aient lieu au plus tard en novembre-décembre 1993. C’est la première condition pour que nous appelions à la reprise ».

Le même jour, des négociations sur les revendications politiques reprirent entre représentants des grévistes et du gouvernement. Le 18, les grévistes maintenaient l’exigence d’une garantie de nouvelles élections au plus tard en décembre.Pourtant, ils n’obtinrent rien en ce sens (en partie pour des histoires de légalité constitutionnelle). Le sort de la gréve devenait de plus en plus Clair : la loi martiale fut décrétée dans la métallurgie de Dniepropetrovsk et Zaporozho. Les stocks de Charbon étaient pratiquement épuisés le 16 juin, et les hauts fourneaux de beaucoup d’industries cessèrent peu à peu de fonctionner. Si la gréve durait encore quelques jours, l’industrie subirait de lourdes pertes. Les métallos demandèrent aux mineurs de les aider à sauver l’industrie du coke et de la métallurgie..

Le 19 juin, le conseil de coordination des mineurs annonça la suspension de la gréve. Il déclara qu’elle reprendrait si le gouvernement ne prenait pas les dispositions nécessaires pour satisfaire les revendications politiques. Dans la résolution adoptée par le conseil figurait une injonction au soviet suprême de décider, dans la semaine qui suivrait le référendum et au plus tard en décembre 1993, de la tenue d’élections.

Le 21 juin, le travail reprenait dans une bonne partie des mines. Mais quelques groupes d’ouvriers n’étaient guère convaincus : le 23 juin, 44 mines étaient encore en grève, dont l5 des 17 mines du bassin de Krivoroshok et même des mines des régions de Lugansk et Pavlograd dans l’ouest du Donbass. Les grévistes étaient mêmes contents du fait que seulement quelques-uns des 35 points revendiqués avaient trouvé une réponse favorable. Mais la gréve était brisée et, le 25 juin, 7 mines seulement n’avaient pas repris.

Les résultats de la grève

Le 24 juin, les mineurs de la mine Zadadko publièrent une déclaration affirmant que l’indépendance économique régionale ne pouvait être acceptée que conjointement à des réélections et à la réorganisation des juridictions et des pouvoirs exécutifs locaux. ll affirmait aussi que, sans une réorganisation, la nomenclatura locale du parti, totalement corrompue, et des dirigeants d’entreprise réactionnaires prendraient encore plus de pouvoir. « Les détenteurs actuels de 0e pouvoir cherchent A tirer le profit maximum aux dépens du peuple. Nous ne voulons pas être les pions sur l’échiquier des autres. » Ceux qui avaient signé cette déclaration savaient que la gréve n’avait pas seulement été lancée en réaction à l’inflation galopante, mais aussi contre le gouvernement local.

Ceci est un exemple caractéristique de la relation des mineurs à la politique. Un autre exemple de cette méfiance fut la réaction des mineurs aux marques de solidarité et aux offres de services de la part d’organisations politiques. Au plus fort de la gréve, ils reçurent un télégramme du leader du parti stalinien « Travailleur russe », Victor Anpilov, qu’ils mirent au panier. « Que Dieu nous préserve de cette sorte de solidarité. Les bolcheviks ont déjà sauve la Russie une fois et on paie encore pour çà. Si l‘Ukraine à un futur quelconque, ce ne sera par un futur communiste », déclaraient Yuri, Makarov et Alexander Kalinin, membres du comité de grève.

Dans l’adresse du 17 juin au soviet régional, à l’attention du général, à la Division des affaires intérieures et aux responsables de la sécurité d’État, les mineurs dénonçaient explicitement les tentatives de quelques pro-communistes voulant utiliser la gréve à leur profit. Ils affirmaient que le congres devant se tenir à Donestk, le l9 juin, pour le rétablissement du Parti communiste ukrainien provoquerait de fortes réactions ouvrières et ils demandaient que l’interdiction de cette réunion d’un parti longtemps discrédité.

Le 26 juin, le conseil des ministres ukrainiens ayant examiné les revendications des grévistes, décida de faire droit à leurs revendications de base : diminution des impôts, changement des règles de paiement aux entreprises, compensations pour maladies ou accidents professionnels, doublement du salaire de base, autorisation aux mines d’exporter jusqu’à 10 % de leur production… Il se prépara aussi des dispositions : augmentation des fournitures aux mines de produits alimentaires, carburant et bois, modifications des congés,utilisation de l‘argent alloué pour le relogement des gens vivant dans la zone de Tchernobyl pour qu’ils soient relogés le plus rapidement possible, amélioration des conditions écologiques des zones industrielles, interdiction aux membres des cabinets ministériels et aux responsables de la sécurité de travailler dans des entreprises commerciales.

Le gouvernement refusa pourtant de faire droit à d’autres revendications, notamment l’indexation des avoirs en liquide des entreprises et de l’épargne des particuliers. Cela coûterait trop cher, de même que le paiement du salaire en cas d’invalidité temporaire, l’augmentation des retraites, l’indexation des salaires sur le niveau de vie et le paiement des heures de gréve. D’après 1e gouvernement, satisfaire de telles revendications déclencherait une poussée d’inflation. Le déficit de l‘Ukraine est déjà énorme, et chaque billet de banque émis par la banque nationale vaut 25 % de moins que ceux déjà en circulation. . . Il n’y a pas non plus de solution au problème de l’indépendance économique régionale de la région du Donbass. Naturellement les mineurs ne sont pas d’accord la-dessus : beaucoup sentent que si le Donbass devait devenir indépendant économiquement, ils ne pourraient plus faire appel à Kiev pour leurs problèmes, mais auraient à traiter avec les bureaucrates locaux, qui seraient sans doute encore plus coriaces.

0n peut dire que les problèmes essentiels du Donbass n‘ont pas été résolus par la grève. Les promesses faites seront sans doute reniées,comme cela se passait et se passe encore dans la société soviétique et ex-soviétique. Cela signifie qu’on verra de nouvelles formes de révolte des mineurs. De cela, on peut être certain.

Vlad Tipikiu

(Traduit de Russian labour Review, n° 2, I993)