Iran. Pas de répit après l’accord sur le nucléaire

« Keine Ruhe nach dem Atom-Deal », article non signé paru dans le n° 99 (hiver 2015-2016) de la revue allemande Wildcat, p. 32-34, et dans Echanges n° 155 (printemps 2016)

 

Depuis 2012, après la répression du « mouvement vert » de 2009 et la suppression des subventions pour les moyens de subsistance et l’énergie par Ahmadinejad (1), l’Iran se retrouve confronté à une crise économique. Le FMI estimait le taux d’inflation pour 2013 à 25 % (en quatrième place du classement officiel) ; en réalité, il était à la mi-2013 déjà au-dessus de 40 %. Dans le même temps, le PIB reculait de 6,8 %. Le chiffre de la production automobile, par exemple, a baissé de plus de la moitié entre 2004 et 2013 (2).
Malgré les accords, la crise
Le nouveau régime du président Rohani, élu en 2013, est parvenu à réduire le taux d’inflation à 15 % en 2014 tandis que l’économie croissait de 4,3 %. En partie en conséquence de la « bulle espérance » liée à la conclusion des négociations sur le nucléaire, mais aussi d’un arrêt de la dépréciation de la devise iranienne et d’une émission d’emprunts de l’Etat qui ont fait rentrer de l’argent dans les caisses. Néanmoins, les revenus de l’Etat ont chuté par suite de l’effondrement des prix du pétrole.
Le gouvernement a alors réduit ses dépenses de 13 %, ce qui a entraîné une diminution de la demande en biens de consommation déjà faible. Les prévisions économiques semblent donc mauvaises ; les gouvernants eux-mêmes préviennent d’une récession. Pour 2015, le FMI table sur une croissance de 0,8 %. Et bien que le gouvernement ait fait de la lutte contre l’inflation une priorité, son taux s’est encore accru de 15 %. Le chômage atteint 10,6 % (2014) et ne fera que croître.
Selon les chiffres du régime, 30 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté. Quoique le salaire minimum ait plus que doublé, de 303 000 toman (3) en 2010 à 712 000 (si on y inclut les aides au logement et les allocations familiales, il se monte en fait à presque 1 million de toman), cette hausse demeure inférieure à l’inflation. Exprimé en dollars il a baissé, équivalant à 290 dollars autrefois contre 215 actuellement à cause de la dévaluation de la devise par rapport au dollar qui, malgré les sanctions, permettait de subvenir aux besoins de base.
Depuis la levée des sanctions, le régime cherche à attirer les investissements privés étrangers et, pour les attirer, cherche à réduire les salaires et à modifier le code du travail. La création de vastes zones franches économiques où les lois du travail ne s’appliquent pas ainsi que de nouveaux types de contrats de travail contenant des clauses telles que la possibilité, en cas de licenciement pour fait de grève, de ne verser aucun salaire pour les heures de travail effectuées, font partie de ces mesures incitatives.
Le cours intensif des privatisations de grandes entreprises, achetées avant tout par des institutions telles que les compagnies d’assurances, a entraîné, ces dernières années, le renouvellement de nombreux contrats de travail, pour la plupart en contrats à durée déterminée. Le vice-ministre du Travail et des Affaires sociales le confirmait récemment : « Au début de la révolution, environ 90 % des travailleurs avaient un contrat de travail à durée indéterminée ; ils sont aujourd’hui environ 90 % à avoir un contrat de travail à durée déterminée. » Il y a en outre des contrats de travail qui ne comportent que la signature du travailleur et que les employeurs peuvent modifier à tout moment. Plusieurs employeurs exigent même le paiement d’une caution au moment de l’embauche.
L’attente d’une issue positive aux négociations sur le nucléaire était relativement forte, toutes classes sociales confondues. Dans les discussions, les articles et les conversations privées, le plus grand nombre était d’avis que la menace de guerre en serait écartée mais aussi qu’au total il n’en sortirait que du mieux. Une bonne partie des gauches syndicalistes espérait, et espère encore, que le mouvement ouvrier allait se renforcer et qu’avec l’ouverture aux investissements étrangers l’opportunité de fonder des syndicats allait se présenter.
Alors que la couche moyenne « attend des jours meilleurs », l’augmentation des grèves et des manifestations ouvrières ces derniers mois montre que les travailleurs n’attendent pas. Le régime se prépare d’ailleurs à des affrontements très durs comme en témoignent une application plus rigoureuse de la loi et les brutalités opposées aux luttes.
Les travailleurs n’attendent pas
En 2014, le nombre des grèves et des manifestations d’ouvriers a nettement augmenté. La plupart des luttes étaient dirigées contre les privatisations et les licenciements collectifs, mais aussi contre le retard et l’irrégularité du versement des salaires, devenus la règle depuis des années. Le point culminant a été atteint en mai avec la grève de 5 000 travailleurs des mines de fer à Bafgh : 39 jours de grève, la plus longue depuis la révolution.Victorieux, les mineurs ont réussi à empêcher la privatisation partielle programmée de leur entreprise. En août, neuf ouvriers actifs dans la grève ont été arrêtés ; les travailleurs se sont alors remis en grève, et celle-ci ne s’est achevée que seize jours après lorsque le dernier emprisonné a été libéré. La grève a été soutenue par une vague de solidarité des femmes, de la parentèle, des voisins, etc. qui ont organisé de longs sit-in devant le bâtiment du gouverneur.
Au passage de l’année 2014 à 2015, une vague de protestation dans l’industrie automobile a prolongé le mouvement. Les ouvriers ont choisi une forme d’action simple, et en tant que telle non illégale, à savoir le boycott collectif des repas à la cantine. Leur détermination a mis le régime dans l’embarras : au bout de quatre jours, les travailleurs obtenaient une hausse de salaire de 20 % chez Pars Khodro ; chez Iran Khodro, au bout de dix jours. Cette tactique collective a galvanisé les militants ouvriers et la gauche, les travailleurs utilisant les assemblées de coordination comme espaces de discussion. On y a également débattu d’un boycott éventuel des bus d’entreprise et d’une marche en cortège de plus de dix kilomètres vers Téhéran.
En 2015, éclatèrent d’autres grèves et actes de protestation. A tel point que l’on pouvait en trouver presque quotidiennement des comptes rendus sur les sites d’information étatiques et proches du pouvoir. Il est malheureusement souvent difficile d’obtenir des informations sur le long terme.
Il y a eu quelques très longues grèves : ainsi, 120 travailleurs de l’usine textile Iran Barak ont fait grève pendant 45 jours. Une autre dans les aciéries d’Ahwaz a duré 35 jours ; une lutte des conducteurs du métro dans la même ville, 22 jours. Les 500 employés de la cimenterie Karoun ont cessé le travail pendant deux semaines. A noter, des manifestations et arrêts de travail persistants sur le champ gazier de South Pars, le plus grand champ gazier iranien, dont l’exploitation a commencé en 2003, avant les sanctions (4), et entré en sommeil depuis.
Le 5 décembre a débuté un conflit autour de la privatisation totale de la Persian Gulf Holding, le deuxième complexe pétrochimique le plus important du Moyen-Orient. Il est prévu que les 6 000 travailleurs passent d’ici peu définitivement sous contrats privés. Selon le portail d’informations Naft e ma, 3 000 travailleurs sont entrés en grève de la faim, ou boycottent la cantine, en plusieurs endroits, et menacent d’entourer les ateliers par une chaîne humaine.
Un coup d’œil sur une seule semaine en octobre 2015 montre l’étendue de ces luttes à tout le pays, massives mais isolées : dans trois entreprises pétrochimiques, les ouvriers se sont mis en grève entre deux et dix jours. Dans l’usine de granulés de castine* Ardakan, on a fait grève pendant cinq jours ; dans l’aciérie de Dorood, vingt-deux jours contre un retard dans le versement des salaires. A Téhéran, 105 travailleurs du textile de la province de Lorestan ont manifesté devant le siège de la Sécurité sociale. Les ouvriers de l’usine pétrochimique Farabi refusent de manger à la cantine depuis sept jours. Dans plus d’une quinzaine de villes, les enseignants manifestent pour une augmentation de leurs rémunérations et la libération des leurs emprisonnés. Les employés municipaux de Masdjed-Soleyman se rassemblent depuis trois jours pour réclamer le paiement de quatre mois de salaires en ­retard.
Les revendications ne sont pas particulièrement « radicales » mais, compte tenu des difficultés auxquelles s’exposent ceux qui luttent, elles sont le signe, malgré la violence de la répression, d’une colère qui monte de la base.

Le régime contre-attaque
Le régime réagit avec vigueur contre ces luttes au moyen de ses organes de sécurité et de ses tribunaux. Dans la raffinerie de pétrole de la ville de Bandar Abbas, les forces de sécurité ont utilisé contre les ouvriers grévistes des canons à eau qui ont causé d’importants dommages. Un rassemblement de mineurs à Zarand, qui avaient bloqué une des routes d’accès à la mine, a été dispersé par des gaz lacrymogènes et un travailleur, pris d’un malaise, est mort peu après. Des unités spéciales ont attaqué un rassemblement d’ouvriers de l’aciérie d’Ahwaz et sévèrement blessé un ouvrier.
Une statistique montre que le régime et le patronat ont licencié 1 167 travailleurs trop remuants dans vingt-trois entreprises, en quatre mois seulement. La justice islamique, elle aussi, prononce des peines très lourdes contre les protestataires ouvriers. Cinq mineurs de Tschador Malu, par exemple, ont été condamnés à une année de prison et à des coups de fouet ; c’est seulement en considération de leur âge et de leurs longues années de travail à la mine que le châtiment corporel a été commué en une amende et une condamnation à cinq ans de prison avec sursis.
Les militants et militantes ouvriers subissent une répression et des représailles pires encore sous le nouveau gouvernement. Ils sont nombreux à redouter que le régime profite de l’atmosphère favorable qui suit l’accord sur le nucléaire, non seulement pour isoler mais aussi pour persécuter plus fortement le mouvement ouvrier, et le détruire. Le régime est d’ailleurs parvenu jusqu’à maintenant à maintenir ces luttes séparées les unes des autres.
Au cours de ces dix dernières années, les militants ouvriers ont essayé plusieurs fois de fonder des syndicats indépendants, par exemple dans la raffinerie de sucre de canne à Haft-Tappeh ou bien chez les conducteurs de bus ; il y a eu de nombreux congrès de fondation. Les relations de ces petits syndicats avec les syndicats mondiaux n’ont pas permis d’imposer leur présence ; elles ont, au contraire, mené à des conflits entre leurs initiateurs et à une perte de confiance du côté des travailleurs. Notons que les ouvriers et ouvrières organisent aujourd’hui manifestations et grèves plutôt sur le mode de l’action directe et cherchent de plus en plus à sortir de l’usine, à propager leurs luttes dans les quartiers ouvriers où les habitants se solidarisent activement avec eux.

(traduit de l’allemand par J.-P. V.)

NOTES

(1) Voir Wildcat n° 86 [article traduit dans le n° 132 d’Echanges, p. 37 : http://www.mondialisme.org/spip.php?article1503 (NDT)] : à la fin 2010, Ahmadinejad a supprimé les subventions, une exigence du FMI et de la Banque mondiale depuis vingt ans que les précédents gouvernements avaient toujours refusée. Elles ont été remplacées par une compensation financière minime à la population : dans les premiers temps, l’Etat a versé 40 000 toman mensuels [11,74 euros] à environ 90 % de la population, alors que le prix de l’essence augmentait de 400 %, l’électricité de 300 % et le pain de 200 %.

(2) La production automobile a crû de 997 240 unités en 2007 à 1 648 505 en 2011 selon des données de l’OICA [Organisation internationale des constructeurs d’automobiles (NDT)]. Depuis, elle est entrée en récession : en 2012, elle s’est effondrée à 989 110 unités et en 2013 à 743 680. Il semble qu’elle ait quelque peu récupéré en 2014 avec une production de 1 090 846 véhicules. A cause de la faiblesse de la demande le cours des actions de l’industrie automobile a chuté de 24 % ces neuf derniers mois.

(3) En décembre 2015, 1 euro = 3 965 toman. En 2010, il valait 1 400 toman.

(4) Les Etats-Unis utilisent de plus en plus une section jusqu’alors peu connue de leur ministère des Finances, l’Office of Terrorism and Financial Intelligence (TFI), pour imposer les sanctions. Le TFI, soutenu à l’international, a banni plus de vingt institutions financières iraniennes du système bancaire mondial. Ce qui, à la fin 2011, a entraîné une dévaluation d’environ 30 % du rial [toman est l’ancien nom de la monnaie iranienne, devenue le rial en 1932, mais reste couramment utilisé. 1 toman équivaut à 10 rial (NDT)] iranien. Selon le ministère des Finances américain, l’Iran a perdu autour de 120 milliards de dollars de revenus depuis le début de l’application renforcée des sanctions en 2010. Le New York Times évaluait les mesures du TFI comme « le moyen de pression jusqu’à maintenant le plus efficace » (Telepolis, 23 juin 2014). Après les nouvelles sanctions mises en place par l’UE, les exportations de pétrole de l’Iran vers l’UE ont cessé totalement à partir de juillet 2012 ; des sanctions supplémentaires ont visé la banque centrale iranienne dont les comptes ont été gelés en Europe.

* Castine (de l’allemand Kalkstein) : pierre calcaire que l’on mélange au minerai de fer pour en faciliter la fusion. [NDT.]

Migration, réfugiés et force de travail

Une analyse approfondie de la « crise des réfugiés » et des migrations dans l’Union européenne, en relation avec la restructuration du marché du travail et la composition de classe.

Ce texte est paru dans le n° 99 (hiver 2015-2016) de la revue allemande Wildcat.

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L’ « été des migrations » a pris fin. Même si de nombreuses initiatives soutiennent encore les « nouveaux citoyens » en organisant une aide quotidienne, des événements festifs, des cours de langue et bien d’autres activités, la classe politique veut inverser cette dynamique : elle s’efforce d’ériger de nouvelles frontières, d’imposer un abaissement des normes sociales et de diviser politiquement la classe ouvrière en utilisant les réfugiés – elle s’en sert comme d’un catalyseur pour une réforme en profondeur de la société.
A gauche, on observe en gros deux manières de considérer cette nouvelle situation : certains voient dans l’impressionnante auto-organisation des réfugiés et dans la destruction des barrières frontalières une manifestation de l’« autonomie des immigrés ». D’autres considèrent la politique de Merkel d’un point de vue purement fonctionnel : les migrations profitent au capital car elles lui fournissent une force de travail bon marché, qualifiée et motivée, et des contributeurs supplémentaires aux caisses de retraite.
En réalité, ces deux aspects sont liés. En émigrant vers les centres d’accumulation de l’Europe du Nord, de nombreux réfugiés essaient de redevenir des sujets actifs de leur propre vie. Le capital veut utiliser leur énergie sociale pour restructurer les marchés du travail et faire pression localement sur les relations de classe. De plus, des migrations de masse peuvent avoir les mêmes effets qu’un programme de stimulation économique : elles créent des emplois dans l’enseignement, les agences pour l’emploi, le bâtiment, les secteurs de l’aide sociale et de la sécurité… tout en réduisant les coûts de reproduction de la force de travail (l’entretien et l’éducation d’un être humain pendant les vingt premières années de sa vie coûtent environ 200 000 eu­ros – et l’Allemagne est un pays « vieillissant » qui a désespérément besoin de jeunes !).
Pour qu’elles aient cet impact économique, les migrations de prolétaires doivent être contrôlées, ce que les dirigeants politiques se sont montrés de plus en plus impuissants à faire ces dernières années. Récemment cette perte de contrôle s’est encore aggravée, comme en témoignent l’escalade de la « crise des réfugiés » en Grèce au début de l’année 2015, la destruction des grillages et barbelés aux frontières de la Turquie à la mi-juin 2015 après les combats de Tall Abyad en Syrie, et finalement la marche des réfugiés depuis la gare centrale de Budapest jusqu’à la frontière autrichienne. Au début du mois de septembre, les réfugiés ont été accueillis par les applaudissements de la foule à Vienne, à Munich et dans d’autres villes. Outre la crise bien réelle des frontières, cette réaction des populations locales, qui aurait été impensable au début des années 1990, exprime un second aspect de la perte de contrôle par l’Etat. En troisième lieu, la classe dirigeante n’a pas de stratégie pour « s’attaquer aux causes sous-jacentes des migrations ». C’est plutôt l’opposé qui est vrai : la répression de plus en plus brutale et destructrice des mouvements d’opposition dans un nombre croissant de régions du monde aggrave les antagonismes sociaux ; la crise et les guerres conduisent à l’effondrement de régions entières.
En effectuant une telle volte-face cet été, le gouvernement Merkel reconnaissait cette situation mais essayait en même temps de reprendre les choses en main, notamment en vantant une « culture de l’accueil » européenne. Ce n’est qu’en transformant le patient travail à long terme des initiatives concernant les réfugiés en un événement public que la classe politique a pu ensuite inverser sa signification.
Dans cet article, nous voulons analyser cette relation entre l’émigration des réfugiés et l’émigration de travailleurs vers l’Allemagne dans le contexte européen. Au départ, la distinction entre « réfugiés » et « migrants économiques » est purement juridique : les travailleurs grecs qui fuyaient la junte militaire et vinrent en Allemagne en 1967 étaient considérés comme des « travailleurs invités ». Après la fin de l’accord sur les « travailleurs invités » en 1973, les travailleurs turcs qui tentaient de fuir leur pays après le coup d’Etat militaire de 1980 durent demander l’asile. Les émigrés sénégalais qui risquaient leur vie en traversant la Méditerranée étaient considérés comme des ouvriers agricoles illégaux en Espagne et comme des demandeurs d’asile en Allemagne.
En Allemagne, le droit individuel et constitutionnel à l’asile ne joua pratiquement aucun rôle avant la fin des années 1970 et fut principalement appliqué aux migrants originaires des pays du socialisme d’Etat. En 1980, pour la première fois, plus de 100 000 per­sonnes demandèrent l’asile ; environ la moitié étaient originaires de Turquie et un grand nombre d’autres du Vietnam et de Palestine. Un an plus tard, 20 % des demandeurs d’asile venaient de Pologne (à l’apogée de la résistance du syndicat Solidarnösc).
Pendant les années 1980, beaucoup de demandeurs d’asile étaient des militants de gauche qui fuyaient la répression d’Etat ou la guerre civile, en Iran ou au Sri-Lanka par exemple. Ils formèrent la colonne vertébrale d’un mouvement politique portant sur les conditions d’accueil et s’opposant aux expulsions vers des zones de conflit. La propagande réactionnaire qui se renforça pendant la première moitié de la décennie visait principalement ces réfugiés, qui apportaient avec eux des compétences et des expériences de lutte, et qui connaissaient aussi les relations entre le capital allemand et les régimes dictatoriaux de leurs pays d’origine.
A partir de 1987, la crise dans les pays du bloc de l’Est devint plus visible. Le nombre de « rapatriés de souche allemande » (1) en provenance d’Europe de l’Est et de l’ancienne Union soviétique augmenta très rapidement, jusqu’à atteindre 400 000 pour la seule année 1990. La majorité de ces immigrés étaient des travailleurs qualifiés qui avaient appris un métier. Ceux qui ne pouvaient prouver leurs « racines allemandes » étaient contraints de demander l’asile : à partir de 1988 le nombre de demandes d’asile augmenta de manière continue, avec un pic d’environ 440 000 demandes en 1992. Les militants de gauche en provenance de pays du tiers monde ne formaient plus qu’une petite minorité parmi ces demandeurs d’asile. Parmi eux 75 % venaient d’Europe de l’Est et du Sud-Ouest – en raison de l’effondrement social de ces régions, des « thérapies de choc » économiques, des disputes qui s’ensuivirent sur le partage du butin et enfin des guerres civiles. Beaucoup de migrants ne demandaient pas l’asile mais travaillaient dans l’« économie illégale » comme travailleurs sans papiers, par exemple dans le bâtiment (2).
De plus, pendant les trois années qui suivirent l’annexion de la RDA (l’ex-Allemagne de l’Est), 1  million de migrants de l’intérieur arrivèrent sur le marché du travail en Allemagne de l’Ouest : ils fuyaient la hausse soudaine du chômage consécutive à la destruction des industries et de l’administration de leur région.
La crise du début des années 1990
Il y a vingt-cinq ans, comme aujourd’hui, l’escalade de la « crise des réfugiés » provoqua un effondrement massif des normes régissant la protection sociale, les contrats collectifs et le droit du travail lors de la crise économique qui se manifesta peu après. Le modèle allemand fondé sur une industrie d’exportation hautement productive, qui fut couronné de succès pendant les quinze dernières années, repose sur une classe ouvrière plus profondément divisée et segmentée que dans les précédentes décennies.
Le 8 août 1991, plus de 10 000 réfugiés albanais prirent d’assaut le Vlora, un minable cargo rouillé, et forcèrent l’équipage à modifier sa route pour traverser l’Adriatique. La police les expulsa brutalement d’Italie à leur arrivée à Bari. Cet événement servit à illustrer la rhétorique réactionnaire du « bateau plein ». Le magazine politique libéral Der Spiegel (19 août 1991) osa présenter les migrations comme la « guerre du troisième millénaire » et prophétiser l’arrivée de 50 millions de réfugiés de l’ex-Union soviétique.
Pendant que le gouvernement fédéral instillait la peur d’un flot incontrôlé d’étrangers, il importait toujours plus de travailleurs bon marché d’Europe de l’Est et du Sud, grâce aux « contrats de travail et de service » (liés à un emploi spécifique) et aux accords de recrutement dans des secteurs spécifiques – par exemple, à partir de 1991, le nombre de travailleurs saisonniers étrangers augmenta dans l’agriculture.
Les migrations économiques, à la fois sous une forme non régulée et par le biais de contrats liés à des projets spécifiques, par exemple dans le bâtiment ou l’industrie de la viande, exercèrent une énorme pression sur les travailleurs locaux. Les immigrés, qui travaillaient pour des salaires bien plus bas, étaient aussi systématiquement escroqués : tantôt on les payait moins que promis, tantôt pas du tout. Cela déclencha de nombreux conflits et des travailleurs venus d’Angleterre, d’Irlande et d’Italie menèrent quelques grèves autonomes.
Le traitement inégal des différents groupes d’immigrés permit de diviser les travailleurs et de faire pression pour qu’ils acceptent leur sort : travailleurs ayant un emploi contre chômeurs, travailleurs d’Allemagne de l’Ouest contre les « Ossis [Allemands de l’Est] paresseux », « Allemands de Russie » nouvellement installés contre les migrants arrivés antérieurement… et ainsi de suite.
En jouant intelligemment ces différents groupes les uns contre les autres, l’Etat réussit à déléguer la responsabilité politique du racisme aux perdants de la « réunification allemande ». La haine diffusée par les discours des politiques et des médias contre les « réfugiés économiques » ne pouvait, comme c’est encore le cas aujourd’hui, qu’inciter les gens à « agir » (violemment) – un appel auquel répondirent les militants de droite. En septembre 1991, le secrétaire général de la CDU, Ruehe, écrivit dans une circulaire que les sections de son parti devaient soulever le « problème préoccupant du nombre croissant de demandeurs d’asile » à tous les niveaux parlementaires. Il distribua des projets de résolutions prêts à être votés par les conseils municipaux et des modèles de communiqués de presse locaux sur la question des demandeurs d’asile, opposant le manque de places dans les crèches à l’accroissement des dépenses pour les réfugiés, et affirmant que l’accueil de réfugiés dans des gymnases d’écoles entraînerait une diminution générale des heures de cours dans les établissements scolaires. Quelques jours plus tard, à Hoyerswerda (Allemagne de l’Est), des centres d’hébergement de réfugiés et de travailleurs du Mozambique furent attaqués ; le conseil municipal se saisit de ces incidents pour se débarrasser à la fois des réfugiés et des travailleurs du Mozambique (l’ex-république « socialiste » d’Allemagne de l’Est accueillait peu d’immigrés, et ceux-ci venaient surtout du Vietnam et du Mozambique) (3).
Comme aujourd’hui, ces mesures administratives produisirent d’abord des situations d’urgence ou de pénurie (de logements, par exemple) au niveau local, puis une concurrence accrue entre les travailleurs qui fut exploitée par la propagande hostile aux migrants. Les conseils municipaux furent contraints de loger les réfugiés dans de grands centres d’hébergement et dans la plupart des cas ils réquisitionnèrent des maisons abandonnées dépourvues d’infrastructures convenables. Pour décourager les futurs réfugiés et stigmatiser ceux qui étaient déjà sur le sol allemand, l’Etat mit en place une procédure globale pour les demandeurs d’asile, pendant laquelle les réfugiés ne se voyaient plus attribuer d’aide monétaire mais seulement des dons de vêtements ou de nourriture.
Cette stigmatisation donna lieu à de violentes explosions racistes dans certaines régions, mais dans d’autres elle incita au contraire les membres de la « société civile » à soutenir davantage les réfugiés, et les réfugiés eux-mêmes à résister – par des boycotts de la nourriture, des grèves de la faim et des occupations de bureaux d’aide sociale. Pour neutraliser ces actes de solidarité, des bandes néo-nazies infiltrées par les services secrets lancèrent des pogroms et des attentats à la bombe qui furent parfois mortels. La police ferma les yeux, même sur les meurtres.
Peu après le pogrom de Rostock-Lichtenhagen (4) en août 1992, le gouvernement et l’opposition conclurent un « compromis sur l’asile » qui restreignait considérablement le droit d’asile. Une manifestation de 350 000 per­sonnes à Berlin marqua le point final de la résistance aux attaques contre ce droit.
La modification de l’article 16 de la Constitution en mai 1993 constitua une étape essentielle dans le processus d’européanisation du droit d’asile. Le concept de « pays tiers sûr » permit de déléguer les procédures juridiques aux Etats frontaliers de l’Union européenne ; la notion de « pays d’origine sûr » supprima de fait le droit à l’asile pour les ressortissants de ces régions.
Un dernier changement affectait la « loi sur l’immigration ». L’Etat déclara que seul un contingent défini de réfugiés fuyant des guerres obtiendrait l’asile, et uniquement pour un temps limité – ce qui impliquait que la résidence n’était plus considérée comme un droit individuel mais comme un acte administratif concernant un groupe limité de personnes et sur lequel on pouvait revenir à n’importe quel moment. Cette loi fut appliquée pour la première fois sur une grande échelle aux réfugiés de la guerre du Kosovo. Depuis 1993, la « loi sur les prestations accordées aux demandeurs d’asile » justifie légalement le traitement inégal des réfugiés en ce qui concerne les aides sociales minimales de base.
Les politiques considérèrent la diminution des demandes d’asile durant la première décennie du nouveau millénaire comme un succès. Ces dernières années, toutes les réglementations sont fondées sur la maxime implicite : « L’Allemagne n’est pas un pays d’immigration ! » et elles expriment avant tout le refus d’intégrer les « étrangers » en général, c’est-à-dire de leur donner des droits égaux.
Pendant le demi-siècle de 1950 à 2000, il y eut chaque année en moyenne 200 000 per­sonnes de plus à entrer en Allemagne que de personnes à en sortir. Pendant la première décennie du nouveau millénaire, ce chiffre a brutalement décru et est même devenu négatif. Durant ces années, les migrations économiques temporaires depuis les nouveaux Etats européens (Pologne, Roumanie, etc.) sont devenues la forme dominante d’immigration. Ce n’est qu’en 2010 que le solde migratoire est redevenu positif – la plupart des immigrés venaient d’autres pays de l’Union européenne, même si une proportion importante venait de pays non européens et au titre de demandeurs d’asile. L’origine et la citoyenneté les plus fréquentes chez les réfugiés changeaient chaque année. Beaucoup d’immigrés venaient des Balkans et du Moyen-Orient.
Une nouvelle phase commence en 2008
On ne dispose que d’un seul chiffre exact concernant les réfugiés qui arrivent en Allemagne : le nombre de demandeurs d’asile. Depuis le début de la crise économique globale en 2008, ce nombre a d’abord augmenté lentement, de moins de 30 000 à 64 000 demandes en 2012, puis il a pratiquement doublé en 2013 pour atteindre 110 000, il est passé à 170 000 en 2014 et à plus de 390 000 en 2015 – ce qui est encore loin du chiffre de « plus d’un million » couramment cité. Parmi le million de réfugiés enregistrés en novembre 2015, nul ne sait combien ont quitté le pays, pas même l’administration – qui ignore aussi combien il y a eu de demandes doubles ou erronées, ou combien de réfugiés ont renoncé à déposer une demande face à une interprétation de plus en plus rigide du droit d’asile. L’Institut de recherche sur l’emploi de l’Agence fédérale pour l’emploi (5) estime qu’environ 70 % des réfugiés resteront en Allemagne.
Les Etats européens ont perdu le contrôle à de nombreuses reprises ; ils n’ont pas pu, ou n’ont pas voulu, enregistrer correctement les réfugiés. Certains pays n’ont pas transmis leurs chiffres à l’administration européenne, pour ne pas être tenus responsables des futures demandes d’asile. A la fois aux frontières et entre les frontières des Etats des Balkans, les colonnes de réfugiés ont été fréquemment et arbitrairement arrêtées, des denrées alimentaires et d’autres aides ont été retenues, ce qui a produit une situation de pénurie. A d’autres moments, les gouvernements ont offert de transporter gratuitement en train tous les réfugiés qui acceptaient de déposer une demande d’asile et d’attendre leur tour pendant des jours dans les conditions désastreuses des camps d’enregistrement. Tout cela a produit des images de ­colonnes de réfugiés apparaissant soudainement comme des « catastrophes naturelles » qui débordent les administrations de l’Etat malgré tous leurs efforts. Dans ce contexte, les chefs d’Etat ont justifié des mesures politiques répressives prises dans l’urgence – en particulier quand les réfugiés ont résisté aux conditions qui leur étaient faites et ont refusé de montrer la « gratitude » qu’on attendait d’eux.
Pendant les quatre dernières décennies, aucun gouvernement allemand n’a été capable d’élaborer une « politique migratoire » qui ait abouti à une régulation et un contrôle complets de l’immigration. Depuis l’été 2015, les dirigeants allemands ont dû prendre conscience du fait que les guerres, plus nombreuses, se sont rapprochées des frontières de l’Union européenne. Par conséquent, beaucoup plus de gens ont dû quitter leur foyer de manière permanente. La construction de camps de réfugiés temporaires dans les Etats proches des zones de guerre ne suffit pas à protéger l’Allemagne, parce que ces régions sont elles aussi déstabilisées par l’ampleur des migrations, et que les réfugiés luttent contre l’enfermement et les conditions de vie dans les camps. C’est pourquoi de plus en plus d’immigrés sont arrivés en Allemagne depuis 2012.
En juillet 2012, la Cour constitutionnelle fédérale a statué que le « niveau de subsistance minimum permettant une existence digne », garanti par la constitution, s’applique à toutes les personnes résidant en Allemagne. Bien qu’on attende encore la mise en œuvre de cette décision, elle portait un coup à la politique visant à dissuader les immigrés de venir en Allemagne en abaissant les normes de protection sociale. Cette décision doit être comprise comme une conséquence du large soutien apporté aux demandeurs d’asile et de leur résistance persistante contre un traitement inégalitaire. L’amplification de ce mouvement explique aussi pourquoi l’Etat a moins expulsé ces dernières ­années. En 2013 et 2014, environ 10 000 personnes ont été expulsées chaque année, puis 18 360 en 2015, pour la plupart pendant la seconde moitié de l’année – c’est un chiffre important, mais il ne concerne qu’environ un quart des déboutés du droit d’asile sous le coup d’un arrêté d’expulsion. En réalité, l’Etat n’a pas réussi à abaisser le quota de reconnaissance des demandes d’asile en dessous de 1 %, ce qui aurait signifié en pratique l’abolition du droit d’asile.
Depuis 2012 environ, les réfugiés qui arrivent en Allemagne bénéficient de la présence de plus en plus confiante et organisée de ceux qui vivent déjà sur place. Ce sont ces réfugiés qui ont protesté contre l’« obligation de résidence » (leur interdisant de quitter la ville qui leur avait été assignée), qui ont occupé des immeubles et organisé des grèves de la faim. Le mouvement des réfugiés de Lampedusa est né en 2013 sur la base de ces actes de résistance. Ce mouvement jouit de la sympathie et du soutien de la société civile, comme en témoigne le nombre croissant de paroisses qui les accueillent, fournissant abri et protection – l’accueil dans un bâtiment religieux est censé empêcher les expulsions (aujourd’hui 450 personnes ont trouvé refuge dans 300 lieux de culte). On peut aussi citer les protestations de lycéens contre l’expulsion de leurs condisciples.
Pendant les années 1990, seuls quelques militants de la gauche radicale et de petits groupes de la société civile soutenaient les réfugiés. Cependant, il y eut des actions contre les Fresspakete (littéralement « paquets de bouffe », des colis de nourriture, souvent de mauvaise qualité, distribués aux réfugiés à la place d’une allocation temporaire), qui visaient aussi les institutions charitables et les entreprises qui tiraient profit de la misère des réfugiés. Aujourd’hui, au contraire, des centaines de milliers de « volontaires » soutiennent les réfugiés, et les militants de gauche ne constituent qu’une minorité d’entre eux. Une étude menée par l’église protestante affirme que huit millions de personnes ont aidé des réfugiés, d’une manière ou d’une autre, en 2015. Cet engagement et le contact avec les réfugiés et leurs luttes ont radicalisé les gens – par exemple, sur des questions comme l’implication de l’Allemagne dans certaines guerres ou l’exportation d’armes par l’Allemagne.
Dans le même temps, le degré de violence envers les réfugiés a de nouveau atteint un niveau comparable à celui des années 1990. Merkel a même mis en garde contre un « nouveau NSU » (Nationalsozialistischer Untergrund) (6). On observe une radicalisation de la droite au-delà du milieu militant organisé – mais aujourd’hui les fascistes ne peuvent pas se présenter comme l’expression d’un refus relativement homogène des immigrés par la société, leur violence est plutôt l’expression d’un élargissement des divisions sociales. Pegida (7) et compagnie rendent responsables certains segments plus faibles de la société de leur propre peur d’une dégradation sociale. En déclarant que les migrants sont des sous-hommes, ils veulent justifier l’idée que ces « autres » n’ont pas droit à ce qu’ils réclament. C’est une résistance imbécile au programme de modernisation du capital, qui ne menace pas du tout ce dernier mais l’aide au contraire à réaliser son programme. C’est pourquoi les flics laissent Pegida se développer – et pourquoi, dans la plupart des cas, l’« Etat profond » (8) toléra les attentats à la bombe et autres violences contre les réfugiés.
L’Union européenne, une forteresse qui s’effondre
En termes d’impact sur l’Union européenne, la crise des réfugiés de la seconde moitié de l’année 2015 a eu des effets plus graves que la « crise grecque » de la première moitié. L’Europe se désagrège, les accords de Schengen sont en morceaux. Pour être clair : les accords de Schengen n’entendaient pas fermer hermétiquement les frontières extérieures de l’Europe, mais les murailles étaient (et sont) supposées suffisamment élevées pour n’être escaladées que par des candidats en bonne santé physique et mentale, disposant d’argent et de ressources personnelles ou familiales, et fortement motivés. Cela supposait une division du travail sans accrocs entre les différents Etats de l’Union européenne, conformément à l’accord de Dublin. Mais les gouvernements italiens et grecs ont laissé passer les réfugiés vers l’Europe du Nord sans enregistrer leurs demandes d’asile. A partir de 2015, chaque pays s’est mis à tenir compte uniquement de ses propres intérêts.
Les pays de l’Est en « première ligne » refusent désormais catégoriquement d’accepter des réfugiés, mais ils tolèrent tacitement des migrations économiques « pendulaires » et engagent un large processus de naturalisation de certains ressortissants des pays limitrophes. L’Etat polonais se souvient de ses minorités « polonaises » en Ukraine ; la Hongrie se rappelle les « Hongrois » d’Ukraine ; les Roumains souhaitent la bienvenue à leurs frères et sœurs de Moldavie, perdus de vue depuis longtemps, etc. Ces gouvernements nationalistes imitent la politique de l’Allemagne vis-à-vis des « derniers rapatriés de souche allemande ». Les Etats souhaitent des immigrants politiquement conformes (pour faire les travaux mal payés de l’agriculture ou du bâtiment et remplacer les « autochtones » qui ont quitté le pays pour aller travailler en Europe de l’Ouest) et gardent leur posture agressive envers certaines parties de la population qui sont supposées ne pas mériter la citoyenneté. L’avant-garde dans ce domaine est représentée par les pays baltes, qui ont déchu de la citoyenneté toutes les personnes arrivées d’autres républiques soviétiques après 1940, ainsi que leurs familles, les rendant ainsi apatrides. L’exclusion systématique des Roms dans les Etats du Sud-Ouest de l’Europe obéit à la même logique.
De nombreux pays d’origine des réfugiés arrivés dans les années 1990 sont devenus des Etats membres de l’Union européenne depuis, ou ont signé des accords pour une immigration sans visas. L’extension des frontières de l’Union européenne a facilité la délocalisation des emplois mal payés des industries de sous-traitance vers ces nouveaux Etats membres, tout en régulant les migrations en provenance de ces Etats par l’intermédiaire d’une progressive « libre circulation de la main-d’œuvre ». Pour les travailleurs d’Europe de l’Est, l’accès au marché du travail européen dépendait de longues périodes de transition nationales qui restreignaient temporairement la circulation des travailleurs, comme l’avaient demandé en particulier les syndicats allemands. Pendant les sept années qui suivirent le premier élargissement en 2004, les personnes originaires d’Estonie, de Lettonie, de Lituanie, de Pologne, de Slovaquie, de Slovénie, de la République tchèque et de Hongrie pouvaient déjà travailler comme « auto-entrepreneurs » ou comme salariés de compagnies étrangères en Allemagne, pour de bas salaires et avec une couverture sociale réduite. En 2011, environ 470 000 Polonais habitaient en Allemagne, plus que les ressortissants des sept autres pays de l’Est mentionnés ci-dessus. La Roumanie et la Bulgarie, intégrées en 2007 avec les mêmes conditions, se classaient deuxième et troisième respectivement, avec 160 000 et 94 000 personnes.
La suppression des obligations de visa pour certains Etats de l’Ouest des Balkans en 2009-2010 a donné lieu à un afflux supplémentaire de travailleurs qu’il était facile de faire chanter et donc de forcer à accepter de bas salaires. Les citoyens de pays non européens comme la Serbie ou la Bosnie peuvent désormais entrer en Europe comme « travailleurs détachés » dès lors qu’ils ont un contrat de travail avec une entreprise slovène ou, bientôt, croate. En 2014, pour la seule Slovénie, 60 000 formulaires A1 (confirmant que l’intéressé possède une couverture sociale dans le pays d’origine de la principale compagnie responsable du contrat) ont été fournis à des citoyens des Etats balkaniques frontaliers. Sans contrat de travail, il est possible d’entrer dans l’Union européenne sans visa et d’obtenir, par exemple en demandant l’asile, un droit de résidence et une allocation temporaires. Un scénario du même genre est en vue pour la suppression de l’obligation de visa pour la République de Géorgie et l’Ukraine, récemment recommandée par la Commission européenne.
D’après les chiffres d’octobre 2015 du Fichier central des citoyens étrangers en Allemagne, le nombre d’immigrés a augmenté de 820 000 personnes en un an, dont 340 000 en provenance de pays européens, 260 000 de pays en situation de guerre ou d’urgence et 120 000 de l’ouest des Balkans. Aujourd’hui 650 000 Roumains et Bulgares sont officiellement enregistrés en Allemagne ; 80  % d’entre eux sont arrivés durant les cinq dernières années. L’immigration constante depuis la Pologne a aussi augmenté depuis 2011 ; aujourd’hui environ 600 000 personnes originaires des pays entrés dans l’Union européenne en 2004 ont un travail à temps plein ou à temps partiel en Allemagne. Depuis janvier 2014, avec la liberté de circulation complète de la main-d’œuvre, le nombre de Roumains et de Bulgares disposant de contrats de travail allemands a aussi augmenté rapidement.
Il existe aussi un nombre difficile à définir de travailleurs migrants temporaires ; une étude de la fondation Boeckler estime qu’en 2012 environ 800 000 travailleurs sont venus en Allemagne pour des contrats de travail temporaires, 80 % d’entre eux depuis l’Europe de l’Est.
En général, les immigrés en Europe arrivent de deux directions : du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord d’une part, d’Europe de l’Est d’autre part. Dans les pays d’Europe du Sud, les « migrants illégaux » constituent la principale force de travail dans des secteurs comme l’agriculture, le bâtiment et la logistique. Il existe un rapport étroit entre les migrations depuis des pays extérieurs à l’Union européenne et les migrations intérieures à l’Union européenne. Partout en Europe, de nombreux jeunes essaient d’échapper au travail en usine, à l’agriculture et au travail manuel en général. Une grande partie des jeunes étudie et espère obtenir un emploi, même temporaire, dans le secteur public – ou faire carrière dans un secteur florissant de l’économie. La « pénurie de main-d’œuvre » dans les sales boulots de l’agriculture, du bâtiment et des soins de santé est compensée par les migrants. Pendant le boom économique au début du millénaire, l’afflux d’émigrés vers la Grèce, l’Italie, l’Espagne ou le Portugal a permis à la jeune génération « autochtone » de monter dans l’échelle sociale. Depuis le début de la crise, un grand nombre de jeunes chômeurs de ces pays d’Europe du Sud, qui ont fait des études supérieures mais n’ont que peu de perspectives d’emploi, sont allés plus au nord, en particulier en Allemagne et au Royaume-Uni. Ces dernières années le solde migratoire des Etats du Sud de l’Europe en crise vers l’Allemagne a été de 30 000 à 40 000 par an.
Le processus de segmentation vers le bas de la classe ouvrière allemande
En Allemagne aussi la segmentation vers le bas du marché du travail, due à cette combinaison particulière de développement technique et d’une main-d’œuvre immigrée bon marché, a permis à de nombreux jeunes Allemands d’échapper à la baisse des salaires en trouvant des emplois plus qualifiés. On peut prendre comme exemple le boom de la région de l’Oldenburger Münsterland, en Basse-Saxe, à l’ouest de l’Allemagne. Alors qu’on estime que 25 000 emplois disparurent dans l’industrie de la viande jusqu’en 2005, dans le même temps le nombre d’abattoirs a été multiplié par deux et un pôle d’industries agro-alimentaires et de construction a été établi. Selon les estimations du syndicat NGG (agro-alimentaire et hôtellerie) seuls 10 % de tous les travailleurs employés dans l’industrie de la viande ont des contrats permanents (si l’on inclut les équipes officieuses de bouchers et les travailleurs du nettoyage et de l’emballage, qui sont habituellement exclus de la catégorie « employés dans l’industrie de la viande »). « Officiellement », un quart des travailleurs de ce secteur sont des immigrés sous contrats d’entreprises étrangères – pratiquement sept fois plus qu’en 2011.
Dans le bâtiment, cette évolution avait déjà eu lieu dans les années 1990. Le syndicat IG BSE (bâtiment) essaya alors d’éliminer la concurrence de la main-d’œuvre bon marché en encourageant les travailleurs à dénoncer ceux qui travaillaient sans contrat ou sans carte de séjour et en appelant l’Etat à organiser des descentes sur les chantiers – ce qui contribua à instaurer une atmosphère raciste. Un accord collectif de régulation des contrats de travail des migrants, voté en 1996 et appliqué au départ seulement dans le bâtiment, conduisit à l’introduction d’un salaire minimum de branche pour les travailleurs du bâtiment – avec des montants différents pour l’ex-Allemagne de l’Est et l’ex-Allemagne de l’Ouest. Il faut souligner un aspect important de cette loi : elle attribue la responsabilité légale finale au principal contractant. Cela permet aux travailleurs de réclamer des salaires impayés même en cas de faillite de l’un des sous-traitants. L’extension de l’application de cette loi au-delà du secteur du bâtiment, d’abord en 2007 puis en 2009 et enfin en 2014, a concerné des branches dans lesquelles la proportion de travailleurs immigrés était élevée : le nettoyage, le bâtiment, la collecte des ordures et le recyclage, les soins aux personnes âgées, la blanchisserie et l’industrie de la viande.
Face à la crise en Europe de l’Est, un nombre croissant de travailleurs qualifiés sont partis en Allemagne – et ils sont arrivés au moment où le « secteur des bas salaires » s’étendait à la logistique au sens le plus large, par exemple à travers l’introduction de « contrats de service » (9) ou de « contrats d’entreprise » dans l’industrie de la sous-traitance et dans les départements d’assemblage des principales usines de l’automobile, où les salaires étaient traditionnellement élevés. Les syndicats allemands ont réussi à préserver une forme de paix sociale avec le capital grâce aux bas salaires des sous-traitants en Allemagne de l’Est. Le coût unitaire du travail put être abaissé dans les entreprises principales par la « rationalisation », l’intensification et la flexibilisation du temps de travail, tout en maintenant des salaires annuels plus ou moins stables – ce qui permit aux syndicats d’apparaître à la fois comme de « bons représentants » pour leurs membres et comme des « partenaires efficaces » pour les patrons. Les travailleurs des grandes sociétés furent mis au pas par la menace de « conditions bien pires » dans les marges industrielles et par la dérégulation des droits sociaux.
La segmentation accrue du marché du travail exclut les travailleurs « autochtones » de certains emplois : par exemple, si des sous-traitants roumains embauchent de la main-d’œuvre, un travailleur allemand ne pourra pas postuler à ce type d’emploi – ceci s’applique aussi aux pays d’Europe du Sud, où des taux de chômage très élevés chez les jeunes s’accompagnent d’un taux d’emploi élevé pour les migrants. Dans les années 1990, les immigrés de la deuxième génération – en particulier les enfants de « travailleurs invités » et d’« Allemands de Russie » – se trouvèrent marginalisés sur le marché du travail parce que les patrons embauchaient des migrants arrivés plus récemment. Jusqu’à maintenant, il fallait à peu près une génération aux immigrés pour se faire une place sur le marché du travail et obtenir l’égalité de traitement. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, pour beaucoup d’immigrés de la deuxième génération, la seule « mobilité sociale » envisageable est celle qui consiste à devenir, dans une économie mafieuse, un petit « intermédiaire » (propriétaire, recruteur d’équipe de travail ou sous-traitant) entre l’économie allemande et les immigrés récents qui parlent la même langue qu’eux.
Luttes
Les immigrés d’Europe de l’Est résistent. Les travailleurs en grève dans l’industrie de la viande sont parfois attaqués par des groupes armés envoyés par le patron. Les syndicats et la majorité des travailleurs de ces entreprises ne participent pas à ces luttes et considèrent leur couverture par les médias comme une menace pour la viabilité de leur boîte. Ils s’efforcent d’éliminer la concurrence des bas salaires dans leur entreprise ou dans leur secteur en traitant systématiquement ces travailleurs immigrés comme s’ils leur étaient inférieurs.
Ce n’est qu’à partir de 2012 que les protestations des travailleurs migrants sont devenues de plus en plus visibles publiquement. Pour de nombreux immigrés, le recours aux médias semble plus prometteur que les grèves elles-mêmes, et les conseils juridiques donnés par certains syndicats et par des institutions religieuses vont dans ce sens. Les bas salaires sont aujourd’hui considérés comme un scandale public – même si, dans les petites villes ou à la campagne, dans des situations où une grande partie de la population locale bénéficie d’une manière ou d’une autre de l’exploitation des migrants (par exemple en tant que propriétaires de logement ou commerçants), les luttes ouvertes et directes sont difficiles. Les contestations sont principalement organisées autour de groupe linguistiques ou de communautés nationales, ou autour d’équipes de travailleurs et de sous-traitants basés dans ces communautés. A Lohne ou Emsdetten (petites villes rurales en Allemagne de l’Ouest) les manifestations de soutien n’ont jamais réussi à rassembler dans les rues plus de 200 personnes.
L’accès à la sécurité sociale et aux droits légaux garantis par la « liberté (formelle) de circulation des travailleurs » offre une certaine sécurité aux individus, mais ne garantit pas un statut égal à celui des citoyens allemands. L’Etat veut éviter que le droit à des prestations sociales, y compris en période de chômage, ne limite la possibilité de faire pression sur les immigrés pour qu’ils acceptent et gardent des emplois mal payés. L’Etat crée donc de nouvelles formes de chantage sur les travailleurs migrants, en entrelaçant de plus en plus la législation sociale et le droit au séjour. Par exemple, pour les citoyens européens résidant en Allemagne, la « liberté de circulation des travailleurs » n’est garantie que pendant six mois, à condition qu’ils aient un revenu et soient couverts par une assurance maladie. Ce n’est qu’au bout de cinq ans qu’ils peuvent obtenir un permis de résidence permanent et des indemnités de chômage selon la loi Hartz IV (10). Avant ces cinq ans, des droits échelonnés s’appliquent.
D’après une décision de la Cour européenne de justice, un individu est considéré comme un salarié s’il travaille au moins 5,5 heures par semaine (ce qui correspond à 200 euros par mois au salaire minimum) ; il a alors droit aux « prestations liées à l’exercice d’un emploi » de la loi Hartz IV pour compléter son salaire. Parmi d’autres raisons, cela explique le nombre élevé de « mini-emplois » parmi les migrants de Bulgarie et de Roumanie, mais aussi de Pologne ; beaucoup travaillent au noir à temps plein et reçoivent des « prestations liées à l’exercice d’un emploi » pour leur emploi officiel à temps partiel – comme c’est aussi le cas pour beaucoup d’Allemands, d’ailleurs. A la différence de leurs collègues allemands, les immigrés ont plus de difficulté à sortir de ce système : celui qui quitte son emploi, ou le perd parce qu’il a résisté à son patron, court le risque de perdre sa carte de séjour.

Après une année de travail à temps plein, on a droit à six mois d’allocation de chômage (basée sur le revenu) et à six mois de prestations Hartz IV (prestations sociales minimum). Mais quand un travailleur immigré dépose une demande d’allocation, de nombreuses administrations informent l’Office des migrations, qui donne alors l’ordre à l’impétrant de quitter le pays – ceci arrive aussi aux citoyens de certains Etats fondateurs de l’Union européenne, comme l’Espagne ou l’Italie. L’enchevêtrement bureaucratique des administrations responsables de l’emploi et des prestations sociales d’un côté, et de l’Office des migrations de l’autre – présenté comme le moyen de traiter, à l’avenir, la questions des réfugiés – est déjà une réalité pour les migrants économiques. Il y a là une certaine logique, car la campagne contre « l’abus du droit d’asile », qui visait les réfugiés des Balkans, fut immédiatement suivie de la campagne de propagande contre l’immigration des « pauvres-venus-profiter-des-aides-sociales », à partir de la fin de l’année 2013.
La « main-d’œuvre potentielle » des réfugiés
Il existe deux pôles opposés à l’intérieur de la classe dirigeante :
– les défenseurs du libéralisme, dont les plus conséquents sont les Verts, demandent l’ouverture des frontières, associée à une dérégulation et à une réduction des prestations et des droits sociaux ; selon eux, tous ceux qui veulent venir en Allemagne devraient pouvoir le faire, mais c’est à eux de se débrouiller pour survivre ;
– à l’autre extrême, on trouve certains membres de l’ « Etat profond » et, sur la scène politique, les partis de droite et d’extrême-droite NPD/AFD/CSU et certaines fractions du SPD et de la CDU : ils exigent la fermeture des frontières, l’intensification du contrôle des migrations et le renforcement des forces de police.
Le processus actuel de négociation oscille entre ces deux pôles, mais en réalité leur objectif principal est identique, comme le montre le débat sur le « devoir d’intégration » des migrants : ils veulent transformer les migrants en « super-Allemands » et les utiliser pour imposer une restructuration du marché du travail européen – notamment par la « guerre contre le terrorisme », à l’intérieur et à l’extérieur.
Suivant les secteurs, les patrons veulent assigner des rôles différents aux réfugiés sur le marché du travail. Selon l’Institut de recherche sur l’emploi, la « population active potentielle » parmi les demandeurs d’asile s’accroîtra de 380 000 personnes en 2016, après être restée pratiquement stable en 2015 (d’après l’indice des migrations, novembre 2015). D’après le magazine Spiegel Online, le « conseil des experts pour le développement économique » (10) ne prévoit au contraire qu’une légère augmentation : il estime que sur les deux prochaines années 100 000 personnes au maximum entreront sur le marché du travail.
A la mi-octobre 2015, une controverse publique sur la politique d’intégration a éclaté dans le camp patronal. Michael Knipper, président de la Fédération patronale allemande du BTP, s’est plaint de « l’euphorie acritique de larges segments de l’industrie allemande ». L’industrie du bâtiment est un secteur très cyclique/saisonnier et transnational avec une main-d’œuvre largement immigrée. Les patrons du secteur ne misent pas sur les compétences des travailleurs « autochtones » et sur leurs « capacités d’innovation », mais sur la restructuration et l’abaissement des coûts de production obtenus grâce à des salaires de plus en plus bas et des conditions de travail de plus en plus dégradées. Certains patrons de l’industrie manufacturière ont une perspective différente. Ils ont désespérément besoin d’une « énergie nouvelle » dans leurs entreprises et ils cherchent des travailleurs qui croient encore en l’idée de faire carrière et veulent grimper dans l’échelle sociale – des idées sur lesquelles les immigrés de la deuxième et de la troisième génération ont fait une croix depuis longtemps.
Pour obtenir une qualification professionnelle et développer un sentiment de loyauté à long terme envers les entreprises et envers leur propre destin en Allemagne, les réfugiés doivent avoir un titre de séjour pérenne et prendre des cours de langue, mais aussi rompre les liens avec leur pays d’origine. Ceux qui doivent envoyer de l’argent chez eux ne peuvent pas s’en sortir avec les salaires relativement bas qui sont payés pendant les périodes de formation et d’apprentissage ; ils accepteront donc plutôt un emploi non qualifié dans un entrepôt, payé au salaire minimum. C’est pourquoi le capital a besoin d’alterner pressions et promesses de perspectives futures quand il s’agit des réfugiés. Depuis le 1er août 2015, pour les réfugiés, l’« intégration dans le marché du travail » commence par un emploi payé en dessous du salaire minimum (par exemple, des stages de longue durée, ou des cours pour obtenir des « compétences de base », dont la durée maximale vient d’être portée de six mois à un an). Cette période peut facilement être allongée, et les autorités peuvent inscrire de jeunes adultes ou des chômeurs de longue durée à ces cours, avant ou après un apprentissage, en prétendant qu’il leur manque des « compétences professionnelles » (11). La pression pour accepter cette extension des bas salaires est basée sur le fait qu’un immigré perd sa carte de séjour s’il perd son boulot – voilà la véritable « imbrication des agences pour l’emploi et de l’Office des migrations » !
Les mercenaires de Frontex
Le régime migratoire de l’Union européenne ne peut fonctionner que s’il structure aussi les marchés du travail extérieurs à son propre territoire. Des accords économiques comme le Partenariat euro-méditerranéen (Euromed) (12) s’accompagnent d’une coopération politico-militaire. Les accords concernant la sécurisation militaire des frontières et l’expulsion des migrants indésirables contiennent aussi, « en prime », l’offre de migrations économiques temporaires (généralement liées à des contrats de travail spécifiques) à partir de certains pays extérieurs à l’Union européenne, comme c’est le cas pour les « partenariats de mobilité européenne » signés avec certains Etats méditerranéens ou d’Europe de l’Est. La Turquie joue un rôle stratégique comme gardien de la frontière sud-est de l’Europe. Lors du sommet du G-20 à Antalya, un accord de trois milliards d’euros a été conclu, d’après lequel le gouvernement Erdogan est censé accorder des cartes de séjour et le droit de travailler aux Syriens venus en Turquie et renvoyer les autres réfugiés dans leur pays d’origine. En échange de ce contrôle plus strict des frontières externes de l’Union européenne par la Turquie, l’Union européenne envisage de libéraliser les conditions d’obtention de visa pour les citoyens turcs, ce qui augmenterait les possibilités pour les Turcs de venir travailler en Europe. De tels accords supposent la coopération de tous les Etats impliqués. Mais les gouvernements du Pakistan et de l’Afghanistan ont récemment refusé de « reprendre » leurs ressortissants expulsés de l’Union européenne. Et aucune somme d’argent n’empêchera le gouvernement Erdogan d’ouvrir ou de fermer les frontières, ou de provoquer des conflits militaires, en fonction de ses propres objectifs politiques.
La déclaration finale ronflante adoptée à Malte lors du sommet UE-Afrique, au début de novembre 2015, n’a pu non plus dissimuler à quel point les Etats contrôlent peu les migrations. L’Union européenne voudrait retenir les grandes masses de réfugiés dans ses régions limitrophes afin de les laisser entrer temporairement ou de les expulser à nouveau en cas de besoin. Une telle politique ne pourrait réussir que si ces régions limitrophes étaient susceptibles de donner du travail et un toit à ces migrants, ce qui semble plus irréaliste que jamais – non seulement en Afrique du Nord, mais aussi dans les Balkans, par exemple au Kosovo. C’est pourquoi l’Union européenne use fréquemment de soupapes de sécurité en ouvrant temporairement ses frontières. Dans certains Etats balkaniques, de nouveaux accords de recrutement ont été signés en été 2015 : à partir de 2016, certains travailleurs « moins qualifiés » des Etats de l’Ouest des Balkans (salariés qui résident déjà en Allemagne) sont autorisés à travailler en Allemagne s’ils peuvent prouver qu’ils ont une offre d’apprentissage ou d’emploi – mais seulement à condition qu’ils renoncent à leur demande d’asile avant le 24 octobre 2015, et retournent dans leur pays d’origine (afin de de revenir en Allemagne, le cas échéant).
Des possibilités de généralisation ?
Le travail manuel non qualifié – que ce soit dans l’agriculture, dans le bâtiment ou dans l’industrie – est de plus en plus assuré par des immigrés. Les migrants supportent les conditions de travail dans ces secteurs parce qu’ils sont habitués à bien pire. L’organisation de grèves communes avec les travailleurs « autochtones » est difficile quand les migrants sont habitués à des normes de travail et de vie bien moins élevées – et elle est encore plus difficile quand la « strate des hauts revenus » (propriétaires de logements, etc.) profite de la surexploitation des immigrés. Ces dernières années, les luttes de migrants sont nées surtout sur des lieux de travail où la grande majorité des travailleurs étaient des immigrés, par exemple dans l’agriculture ou la logistique en Italie. En Allemagne, où l’accès au marché du travail est très régulé et segmenté de manière multiple, il y a eu de nombreux conflits, mais pratiquement aucune lutte de grande ampleur.
Pendant l’année 2015, les réfugiés n’ont pas seulement contraint le gouvernement à modifier ses plans, ce qui a eu pour effet de politiser des centaines de milliers de « soutiens », mais ils ont aussi, par leur nombre, transformé en enjeux « publics » les questions des salaires, des conditions de travail et du logement. Aucune de ces questions ne se résoudra toute seule, elles sont toutes contestées et conflictuelles. L’Etat suscite une concurrence entre les travailleurs – par exemple en termes de logement, car si des logements sociaux ont été construits, ils étaient au départ destinés seulement aux réfugiés. C’est pourquoi les luttes sur la question du logement et les occupations actuelles sont si importantes ! Elles posent le problème d’un logement abordable pour tous.
Un autre exemple : le logement en masse dans des quartiers éloignés, mal desservis par les transports en commun, avec peu de crèches, d’écoles, de médecins, etc. Des initiatives de la société civile sont souvent nées en réaction à ces problèmes, et elles s’expriment parfois de façon assez contradictoire. L’initiative « Non ! à la politique – Oui ! au soutien » à Neugraben, une banlieue de Hambourg, qui a beaucoup attiré l’attention des médias pendant ces derniers mois, est un exemple d’opposition pragmatique à ce type de politique étatique envers les réfugiés. En mettant en avant leurs positions antiracistes, ces mouvements se différencient clairement de la manière dont Pegida aborde le problème. Dans des cas semblables, la gauche politique devrait parfois écouter avec attention avant d’accuser les gens d’être des fascistes.
L’hégémonie de la droite politique dans certaines régions est fondée sur l’insécurité sociale, qui ne vient pas seulement de la crainte de pertes matérielles. L’accroissement de la concurrence capitaliste dissout aussi les réseaux familiaux et l’environnement social dans lequel chacun vit. Il est évident qu’il faut définir une « ligne de démarcation antifasciste » en réponse à l’hégémonie culturelle de la droite politique – mais une « lutte culturelle » ne suffit pas. Il nous faut développer d’autres idées sur la manière d’articuler nos actions aux antagonismes sociaux. L’arrivée massive de réfugiés nous met dans une meilleure position pour le faire que ce n’était le cas ces dernières années. Nous pouvons nous saisir des questions soulevées par les réfugiés et en faire de nouveau des questions publiques, communes, sociales. La gauche radicale peut aussi soutenir les luttes des migrants en aidant à dépasser les frontières entre les communautés – des cours de langue auto-organisés peuvent être utiles de ce point de vue. La résistance contre les expulsions et pour le droit de résidence est une condition préalable au développement des luttes – et ici nous ne pensons pas tant aux décisions légales qu’à la résistance pratique contre la répression, la surveillance policière, les rafles dans les villes et sur les lieux de travail.
Chaque fois que nous soutiendrons les réfugiés, nous serons confrontés à l’Etat – selon la situation, il fera des offres d’intégration ou attaquera de manière répressive. Nous ne pourrons nous opposer à la fois aux deux aspects de cette alternative que si nous partons des conditions de la classe ouvrière tout entière – et s’il est parfaitement clair pour nous que nous ne voulons pas être intégrés à l’Etat.

(traduit de la version anglaise par C. E.)

 

 

NOTES

(1) La loi allemande autorise les habitants des ex-pays de l’Est pouvant justifier d’une ascendance allemande à demander la nationalité allemande (article 116 de la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne). [NDT.]
(2) « En 1988, le nombre de demandeurs d’asile dépassa de nouveau la barre des 100 000. Durant l’année des révolutions européennes en 1989, ce nombre atteignit 120 000. En 1990, dans l’Allemagne réunifiée, environ 190 000 demandes d’asile furent enregistrées, en 1991 pratiquement 260 000, et finalement près de 440 000 en 1992 – beaucoup de demandeurs d’asile venaient alors d’Europe de l’Est et du Sud-Est, principalement des réfugiés de l’ex-Yougoslavie, mais aussi des Roms de Roumanie.
Dès 1987, le nombre de « rapatriés de souche allemande » (« Russes-Allemands ») augmenta rapidement. Ils furent plus de 200 000 à arriver en Allemagne en 1988, 390 000 en 1989, et pratiquement 400 000 en 1990. De plus, l’émigration désormais légale depuis la RDA (Allemagne de l’Est) permit à 390 000 personnes de passer « à l’Ouest » en 1989, et à 395 000 de faire de même en 1990. La migration est-ouest diminua dans les années suivantes pour atteindre 250 000 personnes en 1991, 200 000 en 1992 et 172 000 en 1993. Entre 1994 et 1997, ce chiffre se stabilisa entre 160 000 et 170 000. »
Bundeszentrale für Politische Bildung (2005) : Anstieg der Asylgesuche 1988-1992.

 

(3) L’article du numéro 57 de Wildcat qui donne plus d’informations sur cet incident n’a pas été traduit. Mais sur la question des attaques racistes et de l’Etat au début des années 1990, on peut lire en anglais cet article du numéro 60 :
http://www.wildcat-www.de/en/wildcat/60/w60e_ros.htm

 

(4) Bande-annonce d’un documentaire sur ces attentats : https://www.youtube.com/watch?v=EBQnc7MQLt0

(5) http://www.iab.de/en/iab-aktuell.aspx

 

(6) Le National-Sozialistischer Untergrund (NSU, Clandestinité nationale-socialiste) est un groupe terroriste qui a assassiné plusieurs immigrés pendant les années 2000 ; il était largement infiltré par des agents des services secrets :
https://viewpointmag.com/2014/09/11/the-deep-state-germany-immigration-and-the-national-socialist-underground/.
(7) Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes [Pegida]) est une plate-forme de droite qui a repris les « manifestations du lundi » en Europe de l’Est [sur le modèl de celles qui avaient lieu avant la chute du mur], mais cette fois contre les musulmans et les autres immigrés. Les manifestations de Pegida ont commencé dans des villes d’Allemagne de l’Est comme Dresde et se sont propagées à d’autres villes allemandes, rassemblant jusqu’à 10 000 personnes. https://en.wikipedia.org/wiki/Pegida
(8) En 2011 éclata en Allemagne le scandale du Nationalsozialistischer Untergrund (NSU, voir note 6), qui fit apparaître au grand jour les connexions entre les services secrets, les services de sécurité et les groupuscules fascistes en Allemagne – Wildcat utilise la notion d’« Etat profond » pour décrire cette strate cachée du pouvoir. On peut lire en anglais :
http://www.wildcat-www.de/en/actual/e075_nsu.html
http://wildcat-www.de/en/wildcat/95/e_w95_greece.html (NDT).
Voir Echanges nos 141 (« Extrême droite en Allemagne », p. 11), 142 (« Allemagne : impuissance de l’antifascisme », p. 16), 144 (« Extrême droite et Etat en Allemagne », p. 27), 148 (« L’Etat allemand et ses complicités », p.38) et 151 (« Nénoazis allemands «, p. 24).

 

(9) Les « contrats de service » permettent aux entreprises de faire travailler certaines personnes sans les embaucher directement : elles sont embauchées comme « prestataires de service » pour une tâche déterminée ; souvent les conventions collectives ne s’appliquent pas à ces contrats.

 

(10) Lois Hartz : une réforme de la législation du travail et des prestations sociales inspirée par Peter Hartz, alors directeur du personnel chez Volkswagen, fut menée entre 2003 et 2005 en Allemagne sous le mandat du chancelier Schröder. En particulier, la loi « Hartz IV » a réduit le montant des indemnités de chômage et fortement durci les conditions d’obtention d’une allocation. (NDT.)

La grève des mineurs du Donbass de 1994

Ce texte est paru dans Echanges n°77 (janvier-juin 1994)

 

Les mineurs sont les travailleurs les plus combatifs du CIS. Les premières grandes grèves de l’ère Gorbatchev débutèrent dans les mines, en 1989. Les mineurs formèrent les nouveaux syndicats, qui contrebalancèrent les anciennes structures pseudo-syndicales existant depuis les années 20. Les mineurs avaient toujours été considérés comme le noyau de la classe ouvrière. Ils étaient comparativement bien payés pour leur dur labeur, mieux que les ouvriers des autres industries et bien mieux que les ouvriers agricoles ou ceux du secteur des services. Dire que quelqu’un avait un «salaire de mineur », dans l’ex-URSS, signifiait l’aisance. Quand leurs salaires furent réduits,au début des réformes de Gorbatchev, les mineurs ne purent le supporter. L’histoire de la société soviétique a montré que les mouvements de résistance ne surgirent pas quand le régime était des plus stricts, mais quand la terreur diminua et que la politique devint plus libérale.

Quoique les grèves des mineurs aient secoué l’économie de l’ex-URSS depuis 1989, les problèmes essentiels de l’industrie charbonnière n‘ont pas été résolus. Les conditions de travail dans les mines sont exactement les mêmes que lorsqu’elles furent mises en exploitation, voilà soixante ans. Le salaire d‘un mineur avant la grève était de 70 000 karbovantsy par mois (moins de 25 dollars, ou 150 F, autrement dit ce qu’un intellectuel mal payé pouvait gagner à Moscou). Le parlement ukrainien était si occupé à débattre de la légitimité du gouvernement qu’il ne prêtait guère attention aux problèmes économiques des mineurs. Quand les prix furent multipliés par 3 à 5 alors que les salaires restaient les mêmes, les mineurs du Donbass se soulevèrent.

LES MOTIFS DE LA GRÈVE

II y a trente ans, le gouvernement de l’URSS décida que le charbon du Donbass n‘était pas une ressource essentielle et sans potentiel pour l‘industrie. Les investissements dans les mines furent de plus en plus faibles. Aucune mine nouvelle ne fut ouverte et les autres furent laissées en l’état, complètement déficitaires. La production de charbon chuta d’un tiers, n’excédant pas 140 millions de tonnes par an. Le prix du charbon a été pendant ce temps multiplié par 500.

Les mineurs ont plusieurs fois, de 1989 a 1993,rappelé leur situation en déclenchant des grèves : le gouvernement ukrainien a, chaque fois, satisfait leurs revendications car le charbon du Donbass est la seule source stable d’énergie pour l’Ukraine, qui pour les autres fournitures d‘énergie dépend de la Russie. Mais les augmentations de salaire n’ont amené aucune amélioration pour les mineurs : chaque fois que les salaires étaient augmentés dans les régions minières, cela provoquait seulement une spirale inflationniste en Ukraine. En dehors de ces problèmes économiques, il y avait aussi des problèmes de nationalité : la majorité de la population du Donbass parle russe et est hostile à toute tentative d’ukrainisation forcée. Déjà des politiciens de l’est de l’Ukraine en font une issue politique. C’est pour cela que des revendications refirent surface au début des grèves de juin. Il fut demandé qu’un référendum dise si l’on faisait confiance au Parlement, au gouvernement et au président de l’Ukraine et décide de l’indépendance économique du Donbass et des autres régions orientales d’Ukraine. Cette indépendance, espèrent les mineurs, ferait cesser une situation injuste qui fait que les régions de l’Est contribuent pour 80 %-90 % au budget de l’Ukraine.

Tout un ensemble de revendications fut posé avant la grève, lors d’une conférence des représentants de l’industrie charbonnière du Donbass, le 28 mai 1993. Outre l‘organisation d’un référendum sur les bases qui Viennent d’être indiquées, il était demandé d’indexer les salaires et les prix sur le charbon, de conserver des salaires élevés au mineurs pour leur dur labeur, des amendes pour les banques qui menaçaient de bloquer les fonds de la mine à partir du 15 juin 1993.

UNE GRÈVE D’UNE ÉCHELLE SANS PRÉCÉDENT

La grève devait démarrer au plus tôt 1e 21 juin, Ceux de l’équipe de nuit de la mine Zusiadko furent les premiers a débrayer, le 7 juin, et à descendre dans la rue. Cette mine est une des privilégiées du bassin : depuis peu, elle avait le droit de vendre sa production contre des devises fortes. La condition de ces mineurs était comparativement meilleure que celle des autres de la région. La gréve fit boule de neige. Des le premier jour, quinze mines étaient en gréve et, le second, cinquante. Le 11 juin, au cinquième jour de gréve, 226 des 250 mines d’Ukraine étaient closes, 27 entreprises de forage minier étaient en gréve, 8 usines de surface et plus de 100 entreprises travaillant avec le bassin du Donbass dans les régions de Lugansk, Dniepropetrovsk et Kharkov. Le17 juin, la gréve touchait 228 mines, 4O entreprises de forage, 16 usines, les mines in ciel ouvert de la région de Kirovgrad et 123 autres entreprises. Le 13 juin, on calculait que la grève coûtait chaque jour deux milliards de roubles, et cela augmentait chaque jour. A la fin de la première semaine de gréve, il était clair qu’elle surpassait en importance les fameuses grèves de 1989.

La grève différait pourtant du mouvement de quatre ans antérieur : en 1989, une famille typique de mineur pouvait se suffire avec un mois de salaire, et même mettre de l’argent de coté ; mais en 1993, leur salaire mensuel était épuisé en quelques jours. Le gouvernement prit cette situation en compte lorsqu’il déclara, le 10 juin, qu’il essaierait dans la mesure du possible de satisfaire les revendications.

Au cours de la gréve, l’ancien directeur de la mine Zasiadko, alors maire de Donetsk, fut nommé vice président de l’Ukraine. Les gens de la région le considéraient comme un des leurs. Ce fut lui qui annonça, 1e 12 juin, lors d’un meeting, que le gouvernement avait de porter les salaires des mineurs à 400 000 karbovantsy par mois, que le président allait signer un décret réduisant les impôts des mineurs de 10 % et qu’un crédit serait ouvert à la Banque nationale d’Ukraine pour payer ce qui était dû aux mines… Ces nouvelles ne changèrent guère la résolution des mineurs, qui pensaient que les problèmes économiques de la région ne pouvaient trouver leur solution que par des moyens politiques. « tant que le soviet suprême, le président et le ministre ne traiteront pas nos revendications politiques, nous continuerons la grève », déclarait alors Nikolai Volynko, président du syndicat indépendant des mineurs.

Après de longs débats, le 15 juin, le soviet suprême d’Ukraine renvoya 1a discussion des revendications des mineurs à une date indéterminée. Le comité de gréve interbranche décida, 1e 16, de monter les enchères : aucune discussion n’aurait lieu tant qu’aucune décision ne serait prise sur l’organisation d’un référendum, une commission devant discuter des autres revendications ne devant se réunir qu’après. C’était la première fois depuis les gréves de 1989 qu’enseignants, docteurs, métallos, ouvriers du bâtiment, cheminots, étudiants, vétérans — en gros presque toute la population —- soutenaient les revendications des mineurs.

Le 17 juin, le soviet suprême d’Ukraine céda à 1’u1timatum des mineurs et annonça un référendum pour le 26 septembre 1993.Le vice-président du comité de gréve des ouvriers de Donetsk commentait « la décision du soviet suprême de tenir un référendum n’est que la moitié du problème. Nous voulons la garantie que si, lors de ce référendum, la majorité vote contre le président et les soviets, il y aura de nouvelles élections. Nous voulons qu’alors elles aient lieu au plus tard en novembre-décembre 1993. C’est la première condition pour que nous appelions à la reprise ».

Le même jour, des négociations sur les revendications politiques reprirent entre représentants des grévistes et du gouvernement. Le 18, les grévistes maintenaient l’exigence d’une garantie de nouvelles élections au plus tard en décembre.Pourtant, ils n’obtinrent rien en ce sens (en partie pour des histoires de légalité constitutionnelle). Le sort de la gréve devenait de plus en plus Clair : la loi martiale fut décrétée dans la métallurgie de Dniepropetrovsk et Zaporozho. Les stocks de Charbon étaient pratiquement épuisés le 16 juin, et les hauts fourneaux de beaucoup d’industries cessèrent peu à peu de fonctionner. Si la gréve durait encore quelques jours, l’industrie subirait de lourdes pertes. Les métallos demandèrent aux mineurs de les aider à sauver l’industrie du coke et de la métallurgie..

Le 19 juin, le conseil de coordination des mineurs annonça la suspension de la gréve. Il déclara qu’elle reprendrait si le gouvernement ne prenait pas les dispositions nécessaires pour satisfaire les revendications politiques. Dans la résolution adoptée par le conseil figurait une injonction au soviet suprême de décider, dans la semaine qui suivrait le référendum et au plus tard en décembre 1993, de la tenue d’élections.

Le 21 juin, le travail reprenait dans une bonne partie des mines. Mais quelques groupes d’ouvriers n’étaient guère convaincus : le 23 juin, 44 mines étaient encore en grève, dont l5 des 17 mines du bassin de Krivoroshok et même des mines des régions de Lugansk et Pavlograd dans l’ouest du Donbass. Les grévistes étaient mêmes contents du fait que seulement quelques-uns des 35 points revendiqués avaient trouvé une réponse favorable. Mais la gréve était brisée et, le 25 juin, 7 mines seulement n’avaient pas repris.

Les résultats de la grève

Le 24 juin, les mineurs de la mine Zadadko publièrent une déclaration affirmant que l’indépendance économique régionale ne pouvait être acceptée que conjointement à des réélections et à la réorganisation des juridictions et des pouvoirs exécutifs locaux. ll affirmait aussi que, sans une réorganisation, la nomenclatura locale du parti, totalement corrompue, et des dirigeants d’entreprise réactionnaires prendraient encore plus de pouvoir. « Les détenteurs actuels de 0e pouvoir cherchent A tirer le profit maximum aux dépens du peuple. Nous ne voulons pas être les pions sur l’échiquier des autres. » Ceux qui avaient signé cette déclaration savaient que la gréve n’avait pas seulement été lancée en réaction à l’inflation galopante, mais aussi contre le gouvernement local.

Ceci est un exemple caractéristique de la relation des mineurs à la politique. Un autre exemple de cette méfiance fut la réaction des mineurs aux marques de solidarité et aux offres de services de la part d’organisations politiques. Au plus fort de la gréve, ils reçurent un télégramme du leader du parti stalinien « Travailleur russe », Victor Anpilov, qu’ils mirent au panier. « Que Dieu nous préserve de cette sorte de solidarité. Les bolcheviks ont déjà sauve la Russie une fois et on paie encore pour çà. Si l‘Ukraine à un futur quelconque, ce ne sera par un futur communiste », déclaraient Yuri, Makarov et Alexander Kalinin, membres du comité de grève.

Dans l’adresse du 17 juin au soviet régional, à l’attention du général, à la Division des affaires intérieures et aux responsables de la sécurité d’État, les mineurs dénonçaient explicitement les tentatives de quelques pro-communistes voulant utiliser la gréve à leur profit. Ils affirmaient que le congres devant se tenir à Donestk, le l9 juin, pour le rétablissement du Parti communiste ukrainien provoquerait de fortes réactions ouvrières et ils demandaient que l’interdiction de cette réunion d’un parti longtemps discrédité.

Le 26 juin, le conseil des ministres ukrainiens ayant examiné les revendications des grévistes, décida de faire droit à leurs revendications de base : diminution des impôts, changement des règles de paiement aux entreprises, compensations pour maladies ou accidents professionnels, doublement du salaire de base, autorisation aux mines d’exporter jusqu’à 10 % de leur production… Il se prépara aussi des dispositions : augmentation des fournitures aux mines de produits alimentaires, carburant et bois, modifications des congés,utilisation de l‘argent alloué pour le relogement des gens vivant dans la zone de Tchernobyl pour qu’ils soient relogés le plus rapidement possible, amélioration des conditions écologiques des zones industrielles, interdiction aux membres des cabinets ministériels et aux responsables de la sécurité de travailler dans des entreprises commerciales.

Le gouvernement refusa pourtant de faire droit à d’autres revendications, notamment l’indexation des avoirs en liquide des entreprises et de l’épargne des particuliers. Cela coûterait trop cher, de même que le paiement du salaire en cas d’invalidité temporaire, l’augmentation des retraites, l’indexation des salaires sur le niveau de vie et le paiement des heures de gréve. D’après 1e gouvernement, satisfaire de telles revendications déclencherait une poussée d’inflation. Le déficit de l‘Ukraine est déjà énorme, et chaque billet de banque émis par la banque nationale vaut 25 % de moins que ceux déjà en circulation. . . Il n’y a pas non plus de solution au problème de l’indépendance économique régionale de la région du Donbass. Naturellement les mineurs ne sont pas d’accord la-dessus : beaucoup sentent que si le Donbass devait devenir indépendant économiquement, ils ne pourraient plus faire appel à Kiev pour leurs problèmes, mais auraient à traiter avec les bureaucrates locaux, qui seraient sans doute encore plus coriaces.

0n peut dire que les problèmes essentiels du Donbass n‘ont pas été résolus par la grève. Les promesses faites seront sans doute reniées,comme cela se passait et se passe encore dans la société soviétique et ex-soviétique. Cela signifie qu’on verra de nouvelles formes de révolte des mineurs. De cela, on peut être certain.

Vlad Tipikiu

(Traduit de Russian labour Review, n° 2, I993)

Nuit debout : un patchwork, expression d’un ras-le-bol généralisé

Il est difficile de situer le début d’un mouvement, entre les revendications de tel ou tel groupe et/ou les attributions faciles des médias et des politiques pour qui il faut toujours un leader ou un groupe pour lancer ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre. Ce qui est certain, pour tout mouvement du genre de Nuit debout, c’est que si l’idée en a pu venir chez un individu et/ou un groupe, le fait n’a pu naître que d’une situation globale qui s’est établie progressivement, et que le développement d’un tel mouvement vient plus de l’existence de cette situation que de la volonté et de l’activisme des promoteurs initiaux.
Ce serait ainsi qu’à la suite de la projection d’un film, Merci Patron, que les initiateurs et spectateurs seraient convenus, le 23 février, d’une convergence des luttes notamment autour du rejet du projet de réforme des relations de travail connu sous le nom de « loi el Khomri » ou « loi travail ». D’où un appel, relativement suivi dans les milieux  étudiants et lycéens, à des occupations et manifestations qui devinrent relativement importants à partir du 9 février mais restèrent cependant dans certaines limites (par exemple, sur les 188 lycées que compte Paris, une trentaine furent bloqués). Dans la même période, les syndicats organisaient une riposte contre la même loi, mais à leur façon, c’est-à-dire de manière à garder le contrôle des grèves et manifestations. Si le congrès de la CGT qui se tenait au même moment, lança un appel à tenir dans les entreprises des assemblées générales pour décider de la grève ; si cet appel répondait manifestement à une pression de la base et aussi au désir d’être présent dans tout mouvement pouvant surgir sur cette opposition à la « loi travail », il ne fallait pas pourtant se méprendre sur les intentions réelles du syndicat et des autres syndicats qui pouvaient s’y associer. Il y eut une convergence et une participation communes, bien que non mélangées, à la manifestation du 31 mars qui ne réunit pas pourtant les grandes foules ; ce succès tout relatif donna l’opportunité recherchée par les initiateurs du mouvement étudiant-lycéens de lancer, à la fin de cette manifestation, l’occupation nocturne de la place de la République à Paris, une place centrale assez grande pour contenir des foules et symbolique car point de départ historique de nombre de manifestations ouvrières. C’est ainsi que naquit le mouvement Nuit debout qui dure encore plus de soixante jours après son lancement.
Sur cette place où s’est située la première assemblée, ce rassemblement nocturne quotidien a pris une dimension variable dans le temps, sous l’effet de la répression mais aussi de la météo, des tentatives d’appropriation par les plus radicaux, et la lassitude d’une stagnation évidente. Mais, depuis le début s’y retrouvent à la fois ceux qui ont – vaguement mais fortement – un ras-le-bol de leur vie dans cette société et ceux qui dans un domaine spécifique luttent contre les conséquences malfaisantes du système (les « anti » de toutes sortes, des antinucléaires aux anticruauté envers les animaux en passant par le droit au logement ou la révolution verte). Tous ces derniers pensent, par des débats sur le sujet qui les anime, faire prendre conscience de ce problème spécifique, vraisemblablement trouver de nouveaux participants à leur lutte et peut-être espérer qu’une cohérence de l’ensemble intégrera leur combat spécifique dans l’esquisse d’une autre société, qu’un élargissement du mouvement tendrait à définir ou commencer à réaliser.
Tout cela donne une vie particulière à Nuit debout, mais ce patchwork ne semble pas se coaguler en une unité quelconque, au-delà de la volonté évidente de « continuer ». Pour le moment, on ne peut pas dire que quoi que ce soit soit sorti de ces débats généraux ou spécifiques même quant à l’organisation matérielle pour satisfaire les besoins les plus élémentaires des participants qui parfois ont atteint plusieurs milliers.
En cela, Nuit debout s’apparente à tout un ensemble de mouvements d’un type nouveau – à savoir l’occupation permanente d’un espace public – qu’on retrouve internationalement sous des appellations diverses – Révolutions de couleur – Printemps arabe – Occupy… Outre cette récurrence historique on y trouve d’une part une certaine confusion dans l’expression des motivations qui peuvent les caractériser, d’autre part le fait que n’associant pas directement les travailleurs ou leurs organisations ils diffèrent  des processus traditionnels de la lutte de classe ; ce qui entraîne que leurs détracteurs les caractérisent comme actions des classes moyennes.
On doit constater que Nuit debout a présenté rapidement des limites qui l’ont enfermé dans un espace étroit comparé aux occupations d’espaces publics telles que les places Tahrir, Puerta del Sol ou de Catalogne, Occupy Wall Street… en 2011, place Maidan en 2014, etc. Ces limites qui ne semblent pas, pour le moment être franchies relèguent Nuit debout de plus en plus à ce qu’il était dans l’esprit de ses promoteurs, une avant-garde – mais qui n’a nullement joué ce rôle et qui se réduit, quelles que soient les  intentions des participants, à une stagnation. Tout mouvement qui stagne, passée sa période d’essor signe, en général, sa fin. Cet essor et ce déclin sont particulièrement évidents dans la participation aux manifestations organisées par les syndicats, dont les animateurs de Nuit debout pouvaient espérer que leur mouvement s’étendrait à la masse des travailleurs.

Finalement, en dépit de ces limites dans lesquelles la répression a pu jouer un rôle (bien qu’il y ait une dialectique entre l’amenuisement du mouvement et les possibilités d’action répressive), ce sont les organisations du pouvoir économique, social et politique qui se sont montrées les plus préoccupées par le tour qu’a pris Nuit debout, pas seulement dans sa violence marginale mais dans l’esprit qui l’anime. Confusément mais nettement, la « libre parole » est la négation de toutes les structures de représentation, base même de tout le système de domination capitaliste. Il y a d’ailleurs une certaine contradiction dans la participation aux défilés syndicaux qui font partie intégrante de ces structures de représentation et la tendance confuse du mouvement à vouloir s’en échapper.
Des critiques fréquentes touchent l’utilisation d’un vocabulaire comme « citoyen » ou « démocratie » ou autres qui montreraient que les participants ne sont guère que des réformistes sans l’ambition d’un changement radical ; ces critiques sont mal venues car  ces mots peuvent avoir, dans l’esprit de ceux qui les emploient, un sens beaucoup plus radical – et ils s’en servent car ils ne trouvent pour dire ce qu’ils ressentent aucun autre vocabulaire – et pas, notamment, dans une glose politique d’extrême gauche qu’ils ignorent.
On peut considérer que toutes ces limites apparaissent dans un ensemble de caractéristiques constatées sur le terrain même, essentiellement place de la République à Paris. Ces caractéristiques ne sont pas la cause des limitations relevées ; elles ne sont que l’expression de la difficulté – pour des raisons à rechercher – de trouver, alors qu’il existe un malaise et un ras-le-bol général, qui s’exprime par exemple dans une abstention massive aux processus électoraux, un commun dénominateur qui puisse soulever un mouvement puissant. On ne peut faire un procès aux protagonistes ou aux acteurs de Nuit debout d’avoir échoué, mais on doit avant tout les féliciter d’avoir tenté et posé ainsi un jalon dans un type d’action qui sans nul doute se renouvellera. Chacune des constatations ci-après pose un pourquoi dont on peut discuter car cela peut décrire une situation globale :
– les participants chaque soir étaient en grande majorité des « blancs ». Il n’y avait pratiquement pas d’immigrés, quels qu’ils soient ;
– les participants appartenaient pour la plupart à la génération 25-45 ans. Le mouvement des lycéens beaucoup plus important qui s’est déroulé au même moment a cohabité avec Nuit debout mais ne s’y est pas mêlé, cette catégorie de jeunes ne fut guère présente sur la place. C’est particulièrement marqué pour les jeunes et moins jeunes de banlieue qui avaient participé massivement au mouvement anti-CPE de 2006 ;
– le mouvement n’a pas entraîné de perturbations notoires dans les processus économiques et n’a pratiquement pas associé les travailleurs d’une manière efficace à un soutien quelconque, alors même que le but – l’abandon de la loi – les concernait particulièrement;
– il n’est pas dit que si les participants avaient pu aller plus de l’avant – par exemple parvenir à plus de cohérence et la formuler non dans un programme de revendications mais dans une sorte de réflexion globale, la situation présente aurait pu être différente. Ce qui est évident c’est que le seul thème « abandon de la loi travail » (une loi dont on ne connaît pratiquement pas le contenu actuellement) n’était pas cet élément fédérateur que les protagonistes pouvaient espérer ;
– on doit constater que si des tentatives dues à des initiatives locales (et non heureusement à l’envoi d’agitateurs), ont été faites pour étendre le mouvement à toute la France  elles n’ont pas non plus mobilisé les foules, mis à part dans quelques villes, et ont présenté les mêmes caractères et limites que celles du mouvement parisien.
Que dire de plus ? Comme nous le soulignions au début de cet article, on ne peut même pas avoir une réflexion sur tout ce qui a été échangé au cours de ces mois d’existence tant ces propos révèlent des éléments divergents, des cas individuels et aucune cohésion dans une réflexion plus générale pouvant aller plus profondément dans les causes de la faillite d’un système dont la conséquence la plus marquante est la disparition du consensus nécessaire à sa survie.
Mais, même à travers ses limites et ses faiblesses, l’existence même de ce mouvement Nuit debout apparaît être un témoin et certainement une étape vers une prise de conscience collective de cette faillite d’un système. L’avenir dira sous quelle forme et à quelle dimension.  Dans ce qu’elle sera en fait et pas du tout dictée par l’un ou l’autre, pas par nous en tout cas
H. S.