Lecture : « Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques des groupes »

Note de lecture

Sociologie du parti dans la démocratie moderne
Enquête sur les tendances oligarchiques des groupes
Robert Michels, Folio, 2015

Tout s’oppose à l’utilisation de la pensée pour sa propre critique. Parce qu’elle n’a plus aucun rapport direct avec la pratique quotidienne, la théorie ne peut se développer que sur le plan théorique et confine au verbiage : le discours critique n’établit plus de lien entre l’être et sa conscience mais entre une théorie et une praxis également abstraites ; finalement, la théorie révolutionnaire est devenue sociologie, une analyse objective d’une société sans sujet. Ce ne sont pas les faits en eux-mêmes qui comptent mais la façon dont ils sont mis en scène et la démocratie peut passer aujourd’hui pour incarner l’idéal de tous les peuples quoique chacun sache d’expérience que si ses élus collaborent bien quelquefois avec le peuple c’est seulement à l’occasion des élections.
La pérennité des formules obscurcissant le mouvement des choses, la grande majorité d’entre nous n’accepte plus que les théoriciens qui marchent au pas cadencé, aux idées justement dosées qui ne risquent pas de former un mélange explosif ni de poser jamais de questions troublantes. Une de ces questions troublantes est celle de la relation entre démocratie bourgeoise et parti révolutionnaire. Deux auteurs y ont porté un regard différent, au début du xxe siècle : le Russe Moisei Ostrogorski (1854-1919) dans un ouvrage écrit en français, La Démocratie et les partis politiques (1903), et Robert Michels (1876-1936) dans Zur ­Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens (1911).
Nous ne possédions en français jusqu’à présent  qu’une version lacunaire de l’analyse de Robert Michels donnée par Samuel Jankélévitch (1868-1951), sous le titre Les Parti politiques. Puis a paru en 2015, chez Folio, une traduction intégrale, par Jean-Christophe Angaut, de la version allemande révisée de 1925 chez Alfred Kröner Verlag. Cette édition de la Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances de la vie oligarchique des groupes, change beaucoup de choses pour les non-germanophones. Car, si Robert Michels cite Ostrogorski dans son ouvrage, les points de vue des deux auteurs sont totalement opposés : Ostrogorski, d’opinion libérale, s’attache au jeu des forces politiques dans les démocraties représentatives de son temps, tandis que Michels recherche quels sont les liens entre la naissance de la démocratie bourgeoise et l’apparition d’organisations liées au suffrage électoral d’une part, d’autre part entre ces organisations et les intérêts de classe de leurs adhérents.
Sociologie du parti dans la démocratie moderne ne s’intéresse pas aux formes d’auto-organisation du prolétariat (on ne peut demander à un livre plus qu’il ne donne) mais aux organisations politiques, partis et accessoirement syndicats, et aux dérives oligarchiques de ces organisations, car « la démocratie conduit à l’oligarchie » (préface à la première édition allemande). Il le fait de plusieurs points de vue : historique, économique, social et psychologique.
Une analyse du parti basée sur son expérience au sein du Parti social-démocrate allemand (SPD), auquel Robert Michels a appartenu entre approximativement 1902 et 1907, complétée par une étude des partis politiques et du syndicalisme révolutionnaire en France et en Italie. Ses réflexions sur les relations de pouvoir au sein des partis socialistes, les relations entre masses et chefs, l’absence de démocratie dans ces rapports de pouvoir et le fait que le parti soit souvent une école des vertus cardinales de la bourgeoisie où le rare dirigeant issu de la classe ouvrière se déprolétarise dans sa fonction et préfère devenir boutiquier que retourner en usine quand il perd sa place, pourraient passer aujourd’hui pour des banalités. Mais Robert Michels va au-delà des quelques platitudes dont les politologues modernes se contentent  et pose à travers son analyse les questions du lien entre parti et démocratie, entre socialisme, intellectuels et classe ouvrière, entre individu et collectif.
Ces questions ne peuvent que soulever l’inquiétude du plus grand nombre car, Robert Michels l’écrit dans sa préface à la première édition (1911) de son livre, « il y a des hommes qui, en particulier dans les matières politiques et religieuses, ne peuvent entendre exprimer une opinion hétérodoxe sans que leur cœur ne se mette à battre violemment » et, dans la préface à la première édition française « personne (…) ne peut empêcher son prochain de parler, si tel est son plaisir, de pénombre par une journée ensoleillée d’août, ou d’appeler chien un chat, ou chat un chien… » (éd. Flammarion, 1971)
Et personne ne peut non plus empêcher quiconque d’évacuer les questions qui dérangent par des attaques personnelles. Le curriculum vitae de Michels y invite qui a évolué de la social-démocratie au fascisme italien en passant par une brève collaboration, entre 1904 et 1914, à la revue syndicaliste révolutionnaire Le Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle (1874-1958), lui-même devenu secrétaire d’Etat au travail sous le régime de Pétain pendant la seconde guerre mondiale. Tout de même qu’il est impossible d’empêcher quiconque d’établir des comparaisons erronées et que l’on fasse de Michels un disciple de Max Weber (1864-1920). Ces manières de qui veut noyer son chien de l’accuser de la rage ne surprendront aucun connaisseur de la vie des groupes humains.
Dans la postface à son édition de la Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Jean-Christophe Angaut y répond que l’« on se gardera (…) de lire la Sociologie du parti à la lumière de l’évolution ultérieure de Michels  » d’autant qu’il y a à se méfier de l’illusion de « transformer des relations de succession temporelle en relations de causalité », et démonte, en particulier, pied à pied les accusations d’une voie royale entre syndicalisme révolutionnaire et fascisme, des relations de Michels avec Max Weber.
Le lecteur qui n’usera pas d’arguties admettra que quelques réflexions sur le fascisme et le bolchévisme dans la préface à la deuxième édition allemande, actuelles pour l’époque (1925), bien que non développées, restent d’actualité : « Le bolchevisme souligne pour la grande industrie mécanisée la nécessité de l’unité la plus inconditionnée et la plus stricte de la volonté et la subordination de milliers d’individus à un seul (…). Le fascisme quant à lui est également expressément antidémocratique (…). » Car, c’est l’objet principal de l’ouvrage de Michels, l’idéal démocratique doit en passer par l’organisation, or l’organisation conduit nécessairement à l’oligarchie qui contredit la démocratie ; et le renoncement à la démocratie au sein de l’organisation se traduit par un renoncement similaire au-dehors. Quant au socialisme, « il n’est pas vrai (…) que le système capitaliste, en enfantant non le prolétariat, mais une nouvelle forme de prolétariat, ait donné la vie au socialisme. Le socialisme, comme idéologie, a existé avant lui. Cela serait aussi faux que de prétendre le contraire, c’est-à-dire que c’est l’Idée qui a engendré le socialisme. Non. Le mouvement socialiste de classe est né de l’union du prolétariat avec l’Idée. Tant que le prolétariat n’existe pas, il peut y avoir certainement des socialistes, mais pas de mouvement socialiste  ; le socialisme reste, comme je l’ai dit dans mon étude, une fleur artificielle. » (« Controverse socialiste », article paru dans le n° 184 [mars 1907] de Le Mouvement socialiste.)
La critique de l’oligarchie dans les partis et les syndicats par Robert Michels si elle est argumentée sur son expérience au sein de la social-démocratie n’épargne pas les anarchistes, car si « c’est aux anarchistes que revient le mérite d’avoir, les premiers, signalé infatigablement les conséquences hiérarchiques et oligarchiques de l’organisation partisane (…) la lutte contre l’autorité (…), lutte à laquelle nombre des tenants les plus éminents de l’anarchisme ont sacrifié de longues années de leur vie, n’a pas été en mesure d’étouffer en eux la soif naturelle de pouvoir ».
Robert Michels écrivait : « Zinoviev, avec cet art bien connu qui lui est propre de la polémique amicale, me reproche d’avoir exprimé en loi d’une manière fataliste la naissance d’une classe supérieure bureaucratique dans toute démocratie ». Les petits Zinoviev d’aujourd’hui ne manqueront pas, même s’ils n’iront pas lire l’ouvrage de Michels. Il est par ailleurs nécessaire qu’un régime basé sur l’expression de l’opinion publique en reçoive les éclaboussures.

J.-P. V.

Note bibliographique :
– Moisei Ostrogorski, La Démocratie et les partis politiques : 1re édition : Calmann-Lévy, 1903 ; réédition corrigée, 1912 ; édition partielle de l’édition de 1912, Seuil, 1979 ; réédition de la 1re édition, Fayard, 1993
– Robert Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens : 1re édition allemande, Klinkhardt Verlag, Leipzig, 1911 ; traduction française de Samuel Jankélévitch en 1914, rééditée chez Flammarion en 1971. Deuxième édition allemande augmentée, Alfred Kröner Verlag in Leipzig, 1925 ; traduction française de Jean-Christophe Angaut, 2015
– Robert Michels, Critique du socialisme. Contribution aux débats au début du xxe  siècle, éd. Kimé, 1992 (recueil, présenté par Pierre Cours-Salies et Jean-Marie Vincent, de textes parus dans la revue syndicaliste révolutionnaire Le Mouvement socialiste – très mal édité, avec de nombreuses coquilles dont une en couverture et mal imprimé.)