Je vous écris de Huntsville, Alabama

Texte paru dans The Brooklyn Rail de décembre 2015-janvier 2016 (http://www.brooklynrail.org/2015/12/field-notes/huntsville-notes) et dans Echanges n°154 (hiver 2015-2016).

Huntsville, nichée au pied des monts Appalaches, à l’endroit où ils s’effacent  pour laisser place à la plaine agricole d’Alabama, est à mille lieues du monde de la ceinture rurale très pauvre à la terre argileuse de l’Alabama du Sud – la fameuse Black Belt de Selma, de Montgomery et de « Bloody Lowndnes » qui a donné naissance au mouvement pour les droits civiques (1).
Mais contrairement à la Black Belt, la région de Huntsville est trépidante et bourdonnante grâce aux nouveaux emplois de l’industrie et du secteur de la défense. Remington projette de relocaliser à Huntsville une grande usine du nord de l’État de New York, en partie parce que la culture de l’Alabama est moins hostile au port d’arme et ne l’interdit pas. GE Aviation vient d’annoncer la création d’un projet très important, une usine high-tech de fabrication de produits en carbure de silicium pour l’industrie aérospatiale en plein essor de Huntsville. Même le port somnolent de Mobile, situé dans le golfe à l’extrémité sud de l’Etat, a décroché l’implantation de la  très rentable usine de North American Airbus, la première de cette entreprise. Et les travailleurs d’United Auto Workers ont remporté une victoire rare, mais dont le Sud profond avait bien besoin, en organisant la Commercial Vehicle Company, petit fournisseur de pièces automobiles, à Piedmont.
Cependant les finances de l’Etat d’Alabama sont en chute libre, en grande partie parce que  le corps législatif, vraisemblablement le plus à droite du pays, refuse d’augmenter les impôts des entreprises (2). Le dernier budget, menacé d’un déficit de 200 millions de dollars, aurait ruiné le programme Medicare de l’Etat ; en dépit d’un sursis pour l’année fiscale à venir grâce à un financement du même ordre, l’avenir à long terme du programme Medicare est encore incertain. Il est prévu de fermer les parcs de l’Etat et de réduire les services publics. La TVA de l’Alabama, qui s’élève à 9 cents par dollar, s’applique même à la nourriture, ce qui est une épreuve supplémentaire, même si elle n’est pas inattendue,  abusivement imposée aux travailleurs et aux pauvres.
La coupe budgétaire la plus tristement célèbre, celle qui a attiré l’attention au niveau national, a été le programme de fermetures échelonnées des bureaux de permis de conduire, programme qui, dès mars 2016, n’aurait laissé que quatre bureaux ouverts dans tout l’Etat (3). Cette décision a été très largement comprise comme un moyen de réduire la participation des Noirs aux élections, car – en Alabama, grâce à la loi qui oblige l’électeur à prouver son identité – les électeurs sont obligés de produire un document officiel, et un permis de conduire en cours de validité en est la forme la plus courante. On a moins remarqué qu’il était prévu de maintenir l’ouverture des magasins de vins et spiritueux non rentables agréés par l’Etat dans nombre de petits comtés ruraux, ce qui signifie qu’il serait plus facile d’acheter une bouteille de gnôle que de voter.
La loi stipule que tout alcool vendu dans l’Etat de l’Alabama le soit par l’intermédiaire de l’Alabama Beverage Commission. Cet organisme augmente les prix de 30 %, puis ils  augmentent encore lorsqu’on leur applique les taxes de l’Etat. Par conséquent, une bouteille à 10 dollars finit par en coûter 21. Le recours massif à des taxes régressives, comme la TVA, signifie que l’Alabama, à l’instar de nombreux Etats du Sud profond, finance en fin de compte son budget sur le dos des salariés, cependant que la classe politique locale dénigre le timide programme de l’Obamacare en le qualifiant de « complot socialiste » et refuse d’étendre le programme Medicaid.
Mais les choses vont actuellement si mal que l’Etat d’Alabama ira jusqu’à vous prendre votre sang. Fin octobre, un juge a proposé à des inculpés, trop pauvres pour payer leurs amendes, de faire un don de sang. L’Etat est littéralement devenu un vampire (4).
Cette manière de répartir les taxes a une longue histoire dans le Sud profond. De fait, une grande partie de l’accumulation capitaliste qui alimenta le développement industriel du Sud après la guerre civile était  ouvertement prélevée sur les travailleurs, contrairement à ce qui se passait ailleurs. Le Tennessee, par exemple, est un cas particulièrement frappant : on a fait pression sur les ouvriers pour qu’ils fassent un versement hebdomadaire à un fonds immobilier pour la construction d’une nouvelle usine (5). Comme nombre d’autres phénomènes qui prennent naissance dans le Sud et finissent par s’étendre au Nord, c’est là que les Etats ont commencé à subventionner l’industrie.
En 1930, le Mississipi élabora un programme appelé « Balancing Agriculture With Industry » (« Equilibrer agriculture et industrie »), ou BAWI, qui utilisait des obligations municipales pour attirer les industries. Ces obligations étant exemptées d’impôts, cette méthode devint pour le capital industriel un moyen lucratif et sans risques de profiter de la solvabilité des finances publiques. De généreuses exemptions fiscales ainsi que des prêts, à faible taux d’intérêts ou sans intérêts, prélevés directement dans les coffres municipaux, vinrent engraisser les employeurs potentiels que l’on encourageait ainsi. En raison du succès remporté par le BAWI, le modèle s’étendit rapidement à tout le Sud. Ce qu’il y a d’ironique, c’est que très fréquemment, les villes sudistes finissaient par être propriétaires des usines et par les louer à des entreprises, ce qui, à une certaine période, fit peut-être du Sud la région du pays où le niveau de socialisation de la production était le plus élevé.
La plupart des villes sudistes, grandes et petites, ayant peu de traits distinctifs hormis des terres et une main-d’œuvre bon marché, la concurrence était rude pour attirer les industries. Afin que les industriels puissent se sucrer davantage, les villes leur accordaient encore d’autres avantages ; ainsi Star City (Arkansas) imposa-t-elle préventivement une redevance de 1 000 dollars par jour sur les syndicalistes potentiels dans le but d’empêcher la délocalisation d’une usine d’habillement, en dépit de l’inexistence de toute action syndicale prévisible.
A leur tour, les employeurs ne tardèrent pas à comprendre quelle chance ils avaient et apprirent à manipuler le système pour en tirer tout ce qu’ils pouvaient – c’est ce qu’on appelle « jouer un double jeu », jouant sur la rivalité entre les grandes et les petites villes, les comtés et pour finir, les Etats entiers. Le gouvernement fédéral ne s’en avisa qu’en 1969 et supprima les points faibles de la fiscalité des obligations qui alimentait ce système de subventions dissimulées. Mais entre-temps, des dizaines de milliers d’emplois industriels du nord avaient été délocalisés dans le Sud. Avant l’accord de libre-échange nord-américain (Alena), un « grand bruit de succion » montait du Mississipi, de l’Alabama, et des Carolines.
En outre, et cette fois au niveau fédéral, l’Etat joua un rôle dans une politique de keynésianisme militaire à l’époque de la seconde guerre mondiale. Les politiques sociales du New Deal à l’origine des énormes programmes de travaux publics tels que la Tennesse Valley Authority prirent fin. Grâce aux fonds du département de la défense, un nombre excessif de bases militaires partit vers le Sud, transformant toute la région, non seulement directement par la construction de usines et de casernes, mais aussi indirectement, par l’investissement dans des infrastructures nécessaires telles que des routes et des ponts.
L’Alabama n’échappa pas au keynésianisme militaire. Huntsville, par exemple, avait été un petit centre textile de 30 000 habitants avant que la Nasa n’y installe son Centre spatial Marshall, mais elle a poussé comme un champignon et elle est désormais la ville de l’Etat qui croît le plus vite. Bien que les casernes ne soient plus en activité, sur la carte le tentaculaire arsenal Redstone tient presque autant de place que la cité de Huntsville elle-même.
De nos jours, imitant en cela le reste du pays, l’économie de Huntsville présente deux faces. Même si l’on n’en est plus à « Cocktails pour l’élite et pellagre pour les autres » (6), slogan qui servait à brocarder ceux qui travaillaient au développement du Nouveau Sud il y a plus d’un siècle, les inégalités entre les classes sont très nettes ici. Tandis qu’ingénieurs, chercheurs et techniciens roulent en Prius et en BMW, travaillent dans de beaux parcs technologiques, et font leurs courses dans des centres commerciaux haut de gamme comme celui de Bridge Street, dans University Drive le bus déverse les travailleurs mal payés du secteur des services qui vont travailler dans les centres commerciaux proches où abondent les chaînes de fast food, les Dollar Generals (7), les hôtels très bon marché, les magasins d’occasion, etc. Les bus ne passent qu’une fois par heure et si on le rate ou s’il tombe en panne, on est très en retard et on peut même perdre son travail. Et ces bus ne roulent plus après 18 heures, c’est tant pis pour qui est coincé dans un emploi à horaires flexibles.
En raison d’une particularité exaspérante tout à fait typique du Sud profond, tous les bus de Huntsville doivent passer par un dépôt central, dans le centre-ville, et c’est le seul endroit où l’on puisse prendre une correspondance. Le dépôt lui-même est un excellent centre de socialité pour la classe ouvrière, où les détenus récemment libérés des prisons et des camps de travail du sud de l’Etat se mêlent et se heurtent aux ménagères, aux drogués, aux cuisiniers de fast food qui parlent de ce qui s’est passé chez eux et au travail. Les gens demandent des cigarettes, font la monnaie, et échangent des ragots, parce qu’ils se connaissent presque tous ou sont apparentés à quelqu’un.
Dans les bus de Huntsville, les relations sociales sont à des années-lumière de celles qui ont cours dans les villes du Nord comme Baltimore, où les tensions sont palpables, où n’importe qui peut « partir en vrille » n’importe quand et où les gens s’enferment dans les écouteurs de leur iPhone personnel pour éviter les autres. Ici, au moins, les gens se parlent et échangent. Mais il n’empêche qu’un trajet en bus à Huntsville est beaucoup plus long et moins fiable.
L’âme divisée du Sud
Il est aisé de ne voir dans l’histoire du Sud qu’un enchaînement ininterrompu de misère noire, de racisme virulent, d’arriération sociale – une région qui donnait carte blanche au capital pour faire tout ce qu’il voulait, quand il le voulait. Mais si cela vaut pour décrire des tendances générales, cela ne tient pas compte des nuances et des contradictions qui parcourent encore cette région. Quelqu’un a dit, en paraphrasant Sartre, que ce qui compte, « ce n’est jamais ce qu’on t’a fait mais ce que tu en fais ». Et il en va ainsi dans le Sud.
Tout au long de l’histoire sudiste, il existe un récit non officiel différent de l’histoire conventionnelle, et qui a été, pour l’essentiel, découvert récemment. L’historien David Williams, dans des ouvrages comme Bitterly Divided, son livre sur la résistance intérieure à la guerre civile, a brillamment restitué cette histoire occultée. Plus récemment, Dixie Be Damned, de Neal Shirley et Saralee Stafford, renoue également les fils de ce récit alternatif. Faiblement peuplé, le comté de Winston majoritairement blanc, à quelques dizaines de kilomètres de Huntsville, par exemple, fit sécession pendant la guerre civile, et forma « l’Etat libre de Winston ». L’histoire officielle n’incorpore que de très rares et très ténus fragments de cette histoire, et l’ironie de l’histoire, c’est que ceux qui chantent les louanges du vieux Sud (8) en agitant le drapeau confédéré sont peut-être les arrière-petits-enfants de ceux qui s’opposèrent à la conscription ou menèrent une guérilla contre les Confédérés.
On découvre un exemple plus récent de cette histoire alternative dans la grève sauvage de 1967 à l’usine Masonite (9) de Laurel, dans le Mississipi (10). La direction exploita le fait que le syndicat local était dirigé par un membre du Ku Klux Klan pour distribuer aux travailleurs des tracts les encourageant à franchir les piquets de grève, au motif que cette grève n’était pas dans leur intérêt, tandis que l’Internationale lui retirait son soutien : tous les éléments pour la faire échouer étaient réunis. Mais, grâce à l’intervention des militants du mouvement des droits civiques du Southern Christian Education Fund (SCEF), fondation chrétienne pour l’éducation dans le Sud, des rassemblements multiraciaux se formèrent et attirèrent des centaines de travailleurs dans les champs alentour pendant des mois. La grève, qui n’était que l’une de celles, nombreuses au Mississipi à cette époque, auxquelles participait le SCEF, échoua, mais les travailleurs publièrent un journal et formèrent un parti des travailleurs pour contester les élections locales à Laurel. Aujourd’hui, toute cette histoire est oubliée.
Dans son autobiographie de 2008, The Wrong Side of Murder Creek : A White Southerner in the Freedom Movement, Bob Zellner, l’un des organisateurs du SCEF mêlé à cette grève, rapporte un incident au cours duquel certains grévistes blancs, dont les idées racistes étaient de notoriété publique, lui ont demandé de « discuter de ce truc communiste ». À sa grande surprise, il lui ont déclaré qu’ils « avaient vérifié et que tout ce qu’ils pouvaient en dire était qu’ils étaient tous communistes, parce que ça signifiait que les gens devaient partager et partager équitablement et qu’ils étaient tous égaux. » A son échelle réduite mais néanmoins significative, la grève de Laurel démontre que la conscience n’évolue pas grâce à une propagande abstraite mais grâce à la pression des événements réels. Les gens commencent à agir différemment alors même que les vieux modes de pensée qu’ils utilisent pour comprendre leur situation sont en décalage avec leur besoin d’agir pour résoudre un problème concret.
Aussi exceptionnelle qu’ait pu être l’expérience de Laurel, elle n’était qu’une retombée de l’effervescence qui accompagna le mouvement des droits civiques. Le mouvement lui-même était en grande partie le produit  de l’isolement régional du Sud rural, tout  comme l’étaient, dans le domaine de la culture, les conditions sociales et culturelles qui produisirent un Elvis Presley ou un B. B. King. L’isolement qui fut à l’origine de ces deux phénomènes a désormais pratiquement disparu, il a été érodé par des décennies de modernisation et par les effets conjugués du développement économique après la guerre contre la pauvreté et cette érosion s’est accélérée plus récemment sous l’effet uniformisant d’Internet.
C’est pourquoi il n’y aura pas de reprise du mouvement des droits civiques dans le Sud, et on ne découvrira pas un nouvel Elvis Presley, chanteur au style local particulier, en train de servir de l’essence dans un bled du Mississipi. En revanche, le Sud est soumis aux mêmes forces que le reste du pays. Mais ce fait a également des effets paradoxaux.
D’une part, ici l’entraide et les traditions communautaires sont encore les plus fortes. Parce qu’il n’existe pas de filet de sécurité sociale, les gens comptent encore sur leur famille, sur leur parenté, et sur leurs voisins, enracinant les liens sociaux plus profondément dans des réseaux locaux et dans la famille étendue et renforçant un sentiment de solidarité sociale de base.
Même les institutions sociales réagissent différemment de celles du Nord. Par exemple, Alabama A & M (Alabama Agriculture and Mechanical College), l’université noire historique de Huntsville, autorise les gens à récolter les choux frisés et les fanes de navets cultivés sur ses terres dans le cadre de son programme d’agriculture. Ce sentiment communautaire et cette confiance dans la parenté qui permettent de traverser les périodes difficiles sont parfaitement restitués (bien que sous une forme édulcorée) dans les films de Tyler Perry, où tous les problèmes disparaissent sans effort sous le soleil sudiste lors d’une réunion de famille étendue et avec l’aide d’une cuillerée de salade de pommes de terre. La famille étendue, ce « havre dans un monde dénué de cœur », offre un espoir, fût-il ténu, d’avenir meilleur.
J’ai vu ce que cette tradition communautaire avait de meilleur, assis en silence à une table de cuisine, où un groupe de femmes noires d’un certain âge parlaient des fils, des frères, et parfois des maris, pris dans le système carcéral de l’Alabama. Ce fut une conversation émouvante et souvent bouleversante.
Mais à la même table de cuisine, quelques jours plus tard, alors qu’un certain nombre des mêmes protagonistes sirotaient une bière, il y eut très peu d’échanges. Cette fois, tout le monde était absorbé par des vidéos de YouTube sur les téléphones portables. L’individualisme et l’isolement si caractéristiques de l’Amérique contemporaine étaient entrés en action. Le journal le plus lu à Huntsville n’est probablement pas le Huntsville Times, journal de la classe dominante, mais l’hebdomadaire Hard Times, qui « dénonce et montre du doigt » en publiant la photo d’identité et le casier judiciaire de toutes les personnes arrêtées la semaine précédente. Hard Times induit à la fois le sentiment que justice est faite, ce qui mine la solidarité et, chez les jeunes, il provoque un effet pervers en décernant un signe honorifique prouvant qu’on a fait « quelque chose » qui mérite d’être publié.
Cependant, derrière le rempart de ses « vous autres », l’existence de la classe ouvrière sudiste est submergée par la souffrance. Comme on le sait, il y a dans le Sud plus de diabétiques, d’obèses, de cardiaques, de malades du sida et de malades chroniques que partout ailleurs. Toute la région constitue une « Stroke Belt » (« ceinture d’infarctus ») ininterrompue, comme on dit dans le milieu officiel de la santé, avec des taux d’infarctus parfois deux ou trois fois plus élevés que la moyenne nationale. L’usage de stupéfiants, thermomètre de la misère sociale, n’en est pas responsable. Aux Etats-Unis, Huntsville compte parmi les points névralgiques du recours aux analgésiques, les médecins y délivrent 38 fois la moyenne nationale de prescriptions contestables  de ces produits sous forme de piqûres (11).
A la suite de l’affaire de l’Oxy Contin (12), ou plus exactement à cause des mesures prises contre les centres de prescription qui suppriment la possibilité de s’approvisionner en pilules dans la rue, une nouvelle vague d’héroïne envahit désormais les rues sudistes. Une enquête récente sur l’augmentation des admissions au service des urgences pour des overdoses dues à l’héroïne prouve qu’elle est plus forte dans les Etats du Sud. Et la métamphétamine demeure l’un des principaux fléaux chez les sudistes blancs de la classe ouvrière.
Ce bond de la consommation de stupéfiants est en grande partie lié à l’insécurité économique et psychologique qui frappe durement l’ensemble de la classe ouvrière. L’étude récente qui montre un déclin rapide de l’espérance de vie chez les Blancs de la classe ouvrière, déclin inédit qui s’apparente à celui de l’URSS après la chute du mur, dû à la drogue, à l’alcool, et au suicide, traduit cette accumulation de désespoir occulté. C’est un genre de désespoir sur lequel l’intervention politique n’a peut-être aucune prise. Une enquête récente du Washington Post sur le camp de caravanes de Caroline du Nord où vivait Dylan Roof, l’auteur de la fusillade dans une église de Charleston (13), a mis au jour un monde dont les journées interminables sont d’un ennui sans fin, dans lequel transitent des familles brisées et abîmées dont les seules occupations sont les jeux vidéo en boucle et le cannabis (14).
Mais contrairement à ce qui s’est passé pour la grève de Laurel au Mississipi, il n’existe aujourd’hui personne qui puisse, comme le SCEF, nous fournir un contre-récit. Une gauche déjà marginale, plus centrée sur l’identité que sur l’économie, a fait une croix sur ce groupe de personnes, en considérant que le racisme débridé fait partie de l’ADN de la classe ouvrière blanche sudiste. Cette manière de ne voir qu’une domination sans tache de la classe blanche ne tient pas compte des raisons pour lesquelles le racisme croît dans certaines conditions et décline dans d’autres. A défaut d’être motivée par quelque alternative, en supposant qu’elle soit adoptée, et plus important encore, qu’elle soit soutenue par une pratique, la classe ouvrière blanche sudiste mécontente se retourne facilement contre les immigrants ou se laisse manipuler par les Donald Trump et les groupes qui prônent la suprématie de la race blanche, ou encore se rabat de manière très réactionnaire sur un passé mythifié de la Confédération.
Même si l’on accorde foi à cette description qui augure mal de la suite, il y a encore une chance pour que tout explose, pour que la Vieille Taupe de l’alternative sudiste se fraie à nouveau un chemin vers la surface. A l’apogée du mouvement Occupy, des camps et des groupes Occupy  ont surgi tout à coup dans plusieurs villes du Sud, y compris Huntsville, des villes où il n’y avait jamais eu ni gauche ni militants. Dans l’une des vidéos de réunions publiques mises en ligne sur l’ancien site Occupy de Huntsville, les intervenants disaient être venus et avoir participé au mouvement parce qu’ils « voulaient plus de contrôle sur leurs propres vies » et dans le but « d’avoir leur mot à dire ». J’ignore ce qui est arrivé depuis aux milliers de sudistes sans engagement politique préalable qui « voulaient avoir plus de contrôle sur leurs propres vies ». Mais puisque ce qui se passe dans le Sud y reste rarement confiné et se répand lentement ailleurs, le « problème sudiste » est plus que jamais crucial en cas de renouveau de l’opposition aux Etats-Unis, et si elle se développait, ce que feraient ces gens-là serait également très déterminant.
Curtis Price
9 décembre 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

 

NOTES

(1) Référence à une marche pour les droits civiques, qui devait conduire les manifestants de Selma à Montgomery pour protester contre l’assassinat d’un manifestant par la police, le 18 février 1963, dans une autre ville de l’Alabama, Marion. Le dimanche 7 mars, les 600 marcheurs sont violemment chargés par la police qui les empêchent de franchir un pont. Il y aura 60 blessés. Une nouvelle marche réunissant cette fois 50 000 personnes atteindra Montgomery le 25 mars. En août, le congrès américain votera le Voting Rights Act, qui entérine définitivement le droit de vote pour les Noirs.

 

(2) Jason Zengerle, « The Civil Rights Mouvement is Going in Reverse in Alabama », The New Republic, 10 août 2014 (https://newrepublic.com/article/119019/civil-rights-movement-going-reverse-alabama).

 

(3) Lee Roop, « State Will CLose All But Four Drivers’ Licence Offices Next Year if Budget Cuts Stand » Huntsville Times, 19 octobre 2015 – http/www.al.com/news/index. ssf/2015/08/state_says_it_will_close_all_b.html).

 

(4) Campbell Robertson, « For Offenders Who Can’t Pay, It’s a Pint of Blood or Jail Time », New York Times, 19 octobre 2015 (http://www.nytimes.com/2015/ 10/20/us/for-offenders-who-cant-pay-its-a-pint-of-blood-or-jail-time.html).
(5) James C. Cobb, Industrialization and Southern Society 1877-1984. Dorsey Press, 1984.

(6) « Juleps for the few, Pellagra for the crew. » Julep désigne un cocktail à base de menthe, de bourbon, de sucre et d’eau que l’on associe à la gastronomie du Sud et qui a inspiré le mojito. La pellagre est une maladie due à la malnutrition.

(7) Dollar Generals : entreprises de grande distribution à bas prix.

(8) Old Dixie : Dixie est le nom donné à l’ensemble des Etats du Sud esclavagistes.

 

(9) Masonite fabrique des plastiques.
(10) Des documents d’archives de SCEF sur Laurel sont disponibles en lignes. « Les leçons de Laurel » à l’adresse suivante : http://www.crmvet.org/info/68_scef_laurel-r.pdf ; et « Grève et organisation des travailleurs à Masonite » à l’adresse suivante : mscivilrightsproject.org (http://mscivilrightsproject.org/index.php?option=com_content&view=article&id=89:masonite-strike-and-worker-organization&catid=403:organization&Itemid=42).

 

(11) Amy Brittain, David S. Fallis et Dan Keating, « Pain and Gain : An Alabama Pain Clinic Stand Out amid Data on Medicare Payments », Washington Post, 10 mai 2014.
(12) En 2007, le groupe pharmaceutique Purdue Pharma a été condamné à une amende de 634 millions de dollars pour avoir masqué les effets de cet analgésique opiacé qui crée une forte dépendance. En 2013, le gouvernement américain a interdit l’une des pilules d’Oxy Contin, trop friable et donc facile à écraser pour être sniffée ou diluée et injectée comme une drogue.

(13) Ce jeune homme de 21 ans a tué neuf personnes le 17 juin 2015 (NDE).
(14) Stephanie McCrummen, « An American Void », Washington Post, 12 septembre 2015.

Lecture : « Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques des groupes »

Note de lecture

Sociologie du parti dans la démocratie moderne
Enquête sur les tendances oligarchiques des groupes
Robert Michels, Folio, 2015

Tout s’oppose à l’utilisation de la pensée pour sa propre critique. Parce qu’elle n’a plus aucun rapport direct avec la pratique quotidienne, la théorie ne peut se développer que sur le plan théorique et confine au verbiage : le discours critique n’établit plus de lien entre l’être et sa conscience mais entre une théorie et une praxis également abstraites ; finalement, la théorie révolutionnaire est devenue sociologie, une analyse objective d’une société sans sujet. Ce ne sont pas les faits en eux-mêmes qui comptent mais la façon dont ils sont mis en scène et la démocratie peut passer aujourd’hui pour incarner l’idéal de tous les peuples quoique chacun sache d’expérience que si ses élus collaborent bien quelquefois avec le peuple c’est seulement à l’occasion des élections.
La pérennité des formules obscurcissant le mouvement des choses, la grande majorité d’entre nous n’accepte plus que les théoriciens qui marchent au pas cadencé, aux idées justement dosées qui ne risquent pas de former un mélange explosif ni de poser jamais de questions troublantes. Une de ces questions troublantes est celle de la relation entre démocratie bourgeoise et parti révolutionnaire. Deux auteurs y ont porté un regard différent, au début du xxe siècle : le Russe Moisei Ostrogorski (1854-1919) dans un ouvrage écrit en français, La Démocratie et les partis politiques (1903), et Robert Michels (1876-1936) dans Zur ­Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens (1911).
Nous ne possédions en français jusqu’à présent  qu’une version lacunaire de l’analyse de Robert Michels donnée par Samuel Jankélévitch (1868-1951), sous le titre Les Parti politiques. Puis a paru en 2015, chez Folio, une traduction intégrale, par Jean-Christophe Angaut, de la version allemande révisée de 1925 chez Alfred Kröner Verlag. Cette édition de la Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances de la vie oligarchique des groupes, change beaucoup de choses pour les non-germanophones. Car, si Robert Michels cite Ostrogorski dans son ouvrage, les points de vue des deux auteurs sont totalement opposés : Ostrogorski, d’opinion libérale, s’attache au jeu des forces politiques dans les démocraties représentatives de son temps, tandis que Michels recherche quels sont les liens entre la naissance de la démocratie bourgeoise et l’apparition d’organisations liées au suffrage électoral d’une part, d’autre part entre ces organisations et les intérêts de classe de leurs adhérents.
Sociologie du parti dans la démocratie moderne ne s’intéresse pas aux formes d’auto-organisation du prolétariat (on ne peut demander à un livre plus qu’il ne donne) mais aux organisations politiques, partis et accessoirement syndicats, et aux dérives oligarchiques de ces organisations, car « la démocratie conduit à l’oligarchie » (préface à la première édition allemande). Il le fait de plusieurs points de vue : historique, économique, social et psychologique.
Une analyse du parti basée sur son expérience au sein du Parti social-démocrate allemand (SPD), auquel Robert Michels a appartenu entre approximativement 1902 et 1907, complétée par une étude des partis politiques et du syndicalisme révolutionnaire en France et en Italie. Ses réflexions sur les relations de pouvoir au sein des partis socialistes, les relations entre masses et chefs, l’absence de démocratie dans ces rapports de pouvoir et le fait que le parti soit souvent une école des vertus cardinales de la bourgeoisie où le rare dirigeant issu de la classe ouvrière se déprolétarise dans sa fonction et préfère devenir boutiquier que retourner en usine quand il perd sa place, pourraient passer aujourd’hui pour des banalités. Mais Robert Michels va au-delà des quelques platitudes dont les politologues modernes se contentent  et pose à travers son analyse les questions du lien entre parti et démocratie, entre socialisme, intellectuels et classe ouvrière, entre individu et collectif.
Ces questions ne peuvent que soulever l’inquiétude du plus grand nombre car, Robert Michels l’écrit dans sa préface à la première édition (1911) de son livre, « il y a des hommes qui, en particulier dans les matières politiques et religieuses, ne peuvent entendre exprimer une opinion hétérodoxe sans que leur cœur ne se mette à battre violemment » et, dans la préface à la première édition française « personne (…) ne peut empêcher son prochain de parler, si tel est son plaisir, de pénombre par une journée ensoleillée d’août, ou d’appeler chien un chat, ou chat un chien… » (éd. Flammarion, 1971)
Et personne ne peut non plus empêcher quiconque d’évacuer les questions qui dérangent par des attaques personnelles. Le curriculum vitae de Michels y invite qui a évolué de la social-démocratie au fascisme italien en passant par une brève collaboration, entre 1904 et 1914, à la revue syndicaliste révolutionnaire Le Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle (1874-1958), lui-même devenu secrétaire d’Etat au travail sous le régime de Pétain pendant la seconde guerre mondiale. Tout de même qu’il est impossible d’empêcher quiconque d’établir des comparaisons erronées et que l’on fasse de Michels un disciple de Max Weber (1864-1920). Ces manières de qui veut noyer son chien de l’accuser de la rage ne surprendront aucun connaisseur de la vie des groupes humains.
Dans la postface à son édition de la Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Jean-Christophe Angaut y répond que l’« on se gardera (…) de lire la Sociologie du parti à la lumière de l’évolution ultérieure de Michels  » d’autant qu’il y a à se méfier de l’illusion de « transformer des relations de succession temporelle en relations de causalité », et démonte, en particulier, pied à pied les accusations d’une voie royale entre syndicalisme révolutionnaire et fascisme, des relations de Michels avec Max Weber.
Le lecteur qui n’usera pas d’arguties admettra que quelques réflexions sur le fascisme et le bolchévisme dans la préface à la deuxième édition allemande, actuelles pour l’époque (1925), bien que non développées, restent d’actualité : « Le bolchevisme souligne pour la grande industrie mécanisée la nécessité de l’unité la plus inconditionnée et la plus stricte de la volonté et la subordination de milliers d’individus à un seul (…). Le fascisme quant à lui est également expressément antidémocratique (…). » Car, c’est l’objet principal de l’ouvrage de Michels, l’idéal démocratique doit en passer par l’organisation, or l’organisation conduit nécessairement à l’oligarchie qui contredit la démocratie ; et le renoncement à la démocratie au sein de l’organisation se traduit par un renoncement similaire au-dehors. Quant au socialisme, « il n’est pas vrai (…) que le système capitaliste, en enfantant non le prolétariat, mais une nouvelle forme de prolétariat, ait donné la vie au socialisme. Le socialisme, comme idéologie, a existé avant lui. Cela serait aussi faux que de prétendre le contraire, c’est-à-dire que c’est l’Idée qui a engendré le socialisme. Non. Le mouvement socialiste de classe est né de l’union du prolétariat avec l’Idée. Tant que le prolétariat n’existe pas, il peut y avoir certainement des socialistes, mais pas de mouvement socialiste  ; le socialisme reste, comme je l’ai dit dans mon étude, une fleur artificielle. » (« Controverse socialiste », article paru dans le n° 184 [mars 1907] de Le Mouvement socialiste.)
La critique de l’oligarchie dans les partis et les syndicats par Robert Michels si elle est argumentée sur son expérience au sein de la social-démocratie n’épargne pas les anarchistes, car si « c’est aux anarchistes que revient le mérite d’avoir, les premiers, signalé infatigablement les conséquences hiérarchiques et oligarchiques de l’organisation partisane (…) la lutte contre l’autorité (…), lutte à laquelle nombre des tenants les plus éminents de l’anarchisme ont sacrifié de longues années de leur vie, n’a pas été en mesure d’étouffer en eux la soif naturelle de pouvoir ».
Robert Michels écrivait : « Zinoviev, avec cet art bien connu qui lui est propre de la polémique amicale, me reproche d’avoir exprimé en loi d’une manière fataliste la naissance d’une classe supérieure bureaucratique dans toute démocratie ». Les petits Zinoviev d’aujourd’hui ne manqueront pas, même s’ils n’iront pas lire l’ouvrage de Michels. Il est par ailleurs nécessaire qu’un régime basé sur l’expression de l’opinion publique en reçoive les éclaboussures.

J.-P. V.

Note bibliographique :
– Moisei Ostrogorski, La Démocratie et les partis politiques : 1re édition : Calmann-Lévy, 1903 ; réédition corrigée, 1912 ; édition partielle de l’édition de 1912, Seuil, 1979 ; réédition de la 1re édition, Fayard, 1993
– Robert Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens : 1re édition allemande, Klinkhardt Verlag, Leipzig, 1911 ; traduction française de Samuel Jankélévitch en 1914, rééditée chez Flammarion en 1971. Deuxième édition allemande augmentée, Alfred Kröner Verlag in Leipzig, 1925 ; traduction française de Jean-Christophe Angaut, 2015
– Robert Michels, Critique du socialisme. Contribution aux débats au début du xxe  siècle, éd. Kimé, 1992 (recueil, présenté par Pierre Cours-Salies et Jean-Marie Vincent, de textes parus dans la revue syndicaliste révolutionnaire Le Mouvement socialiste – très mal édité, avec de nombreuses coquilles dont une en couverture et mal imprimé.)

Un groupe libertaire tunisien

Un groupe de Toulouse a rencontré les Tunisiens « Les Désobéissants », et a monté un documentaire sur la base d’interviews effectuées pendant son voyage. Les camarades tunisiens ont besoin d’une part de relais d’information et d’autre part de livres politiques, inaccessibles en Tunisie.

Contact : [->aael-toulouse@sfr.fr]

Tunisie. La misère de Kasserine

Des  manifestations ont eu lieu partout en Tunisie  deux jours après la mort d’un chômeur, Ridha Yahyaoui, à Kasserine, le 16 janvier 2016. Le jeune homme de 28 ans s’est électrocuté, après être monté sur un poteau près du siège du gouvernorat pour protester contre son retrait d’une liste d’embauches dans la fonction publique. Pour comprendre la situation économique en Tunisie, j’ai analysé la condition socio-économique de la ville la plus émergée  en Tunisie : Kasserine.

Le gouvernorat de Kasserine est situé au centre-ouest de la Tunisie, tout au long de la frontière algérienne sur 220 km. Il s’étend, du nord au sud, de la région de Thala à la steppe semi-aride de Mejel Bel Abbès. De l’est à l’ouest, il s’élève graduellement des confins du Kairouanais au massif du djebel Chambi, le point culminant de la Tunisie (1 544 m). Il est limité au nord par le gouvernorat du Kef, à l’est par les gouvernorats de Seliana et Sidi Bouzid, au sud par le gouvernorat de Gafsa, à l’ouest par la wilaya de Tbessa en Algérie.
Créé en 1956, lors du premier découpage administratif de la Tunisie indépendante, le gouvernorat avait pour chef-lieu la ville de Sbeïtla. Depuis 1965, celui-ci a été transféré à Kasserine. Il est constitué de treize délégations : Kasserine Nord ; Kasserine Sud ; Sbeïtla ; Sbiba ; Jedliène ; Ayoun ; Thala ; Ezzouhour ; Haidra ; Foussana ; Feriana ; Mejel Bel Abbes et Hassi Frid. Ses principaux centres urbains sont Kasserine ville (19,7 % de la population), Sbeïtla (17 %), Sbiba et Feriana.
Abandon scolaire
Il comptait 43 9243 habitants en 2014, cette population connaissant un taux de croissance annuel de 0,64 % et une densité caractérisée par de forts contrastes – en moyenne 53 habitants au km2, la moyenne nationale étant de 67 habitants au km2. Kasserine est une région où 50 % des habitants n’ont pas de niveau d’instruction : 20,5 % sans aucun niveau, 37 % le niveau primaire. Ces proportions effrayantes nous ont fait rechercher des chiffres au niveau des délégations, mais la situation s’aggrave : à Feriana, le taux de réussite au baccalauréat recule de 51,7 % en 2008-2009 à 11,1 % en 2010 -2011. Une problématique sociale évidemment marquée par l’espérance de la vie scolaire entre les sexes, entre délégations et entre catégories sociales.
Beaucoup de questions ont été soulevées en face de l’abandon scolaire, telles les conditions et les situations dans lesquelles les élèves accèdent au savoir, les types de supports pédagogiques et les équipements informatiques et sportifs existant dans les établissements. D’autres questions rejoindront l’aspect qualitatif de l’encadrement éducatif au niveau régional.
Selon les focus, groupes organisés en mars 2015 par des organisations de la société civile (OSC) à Kasserine, les causes de l’abandon scolaire s’expliquent par la faiblesse au niveau de l’infrastructure des établissements d’enseignement : la majorité est mal équipée. Les régions rurales souffrent d’un nombre insuffisant d’enseignants, d’absence d’eau potable, d’éclairage et de moyens de transport alloués aux élèves. La dégradation de la qualité de l’enseignement public a favorisé l’installation des établissements d’enseignement privés et dont l’accès est trop cher, ce qui pose la question : Peut-on encore parler du droit à une éducation gratuite ?
Bien que l’abandon scolaire complique encore la condition régionale du marché de l’emploi à Kasserine, la formation professionnelle reste l’un des chemins alternatifs de l’insertion professionnelle. Mais ce qui est remarquable est la faible capacité de formation qui ne couvre qu’un tiers des demandes. Les 28 centres, dont 7 publics et 21 privés localisés dans 5 délégations, ne forment que 50 % des personnes qui y ont accès. D’autre part, une nécessité de développer le modèle de formation (alternance : entreprise + centre) s’impose surtout face au déclin de certains programmes comme la menuiserie /l’artisanat ou la formation en textile, insuffisante par rapport aux besoins. Ceci est clairement justifié lorsqu’on aborde l’emploi par niveau d’instruction : les employés appartiennent essentiellement au niveau primaire avec un pourcentage qui atteint 38 % dont 19 % sont des femmes. On note également que le taux d’analphabétisme chez les femmes est égal à 41,6 %. L’insertion professionnelle en milieu rural occupe 58,3 % du marché de l’emploi dans la région de Kasserine.
Les conditions de vie des individus et des ménages sont le résultat des stratégies des politiques publiques (en matière d’infrastructures, d’éducation, de culture…) et des comportements de divers acteurs tels que les entreprises, les associations. L’insuffisance en matière d’infrastructures caractérise le territoire de Kasserine : 121 espaces de l’enfance, 44 espaces du sport et de la jeunesse, 20 espaces culturels, pour une population qui atteint les 400 000 personnes. Pas plus de 1,3 % des Kasserinois ont accès à Internet. Cela peut être inutile devant le poids de la demande d’une population très jeune.
Pour les ménages, les principaux indicateurs de condition de vie sont mieux développés dans le milieu communal ; le taux de branchement en eau potable est de 27,7 % pour les ménages non communaux face à un taux de desserte en eau potable qui est égal à 95 % ce qui pose des problèmes d’accès à ces infrastructures, et de la qualité de l’eau.
Les enjeux dans le domaine de la santé retiennent de plus en plus l’attention à Kasserine. 3 200 personnes en moyenne se partagent un seul médecin et 366 lits (source : Le gouvernorat de Kasserine, ministère du Développement et de la Coopération internationale, 2012). Le taux de prise en charge par médecin ainsi que la qualité du traitement dépensé renvoient à des situations de vulnérabilité, de précarité, d’insécurité, de pauvreté et d’exclusion. L’activité économique en est affaiblie, alors que la croissance et le bien-être doivent se connecter à des conditions sanitaires convenables.
Récapitulons l’ensemble des équipements et des établissements de santé : un seul hôpital régional, six hôpitaux de circonscription, 106 centres de santé de base, 7 centres de PMI et 13 laboratoires d’analyses dont un est privé, 199 médecins dont 29,6% spécialistes travaillant dans le secteur privé, un cadre paramédical composé de 995 agents dont 28,1% de techniciens supérieurs, plus de 909 000 consultations enregistrées dans le secteur public, c’est-à-dire deux consultations par citoyen et par an.
Les ressources humaines constituent la ressource primordiale que le système de santé doit mobiliser pour créer les conditions nécessaires à une amélioration de l’état de santé de la population. La ville de Kasserine souffre d’une insuffisance aiguë en personnel soignant,  déficit quantitatif autant que qualitatif.
Dans la majorité des régions de la Tunisie, il existe des déséquilibres significatifs entre les hommes et les femmes sur le marché du travail. A Kasserine le taux de chômage durant l’année 2010 s’est élevé à 27,5 % chez les femmes. L’analyse de la répartition des employés par sexe montre que le taux des employés masculins a atteint 81 %.
Cette problématique du genre a des origines dans l’éducation ; l’accès des femmes à l’éducation reste difficile, surtout dans les milieux ruraux qui connaissent un taux d’analphabétisme de 30 % en 2010, taux qui est de 18,4 % chez les hommes et de 41,6 % chez les femmes.
Activité industrielle
La population active à Kasserine est répartie principalement sur le secteur des services  – 45 % des actifs dont 20 % dans les services non-marchands du secteur public. L’agriculture reste le premier secteur générateur d’emplois avec 29 % des actifs pour cette population à caractère fortement rural (59,3%).
Avec un taux d’activité faible qui ne dépasse pas 41,2 %, le gouvernorat de Kasserine est classé au niveau national dans les derniers rangs (18e place sur 24), bien que l’activité industrielle soit riche et diversifiée. Dès 1963, le gouvernorat a connu l’installation du complexe cellulosique qui présente la première industrie de papier à base d’alpha en Tunisie, la Société Tuniso-Andalouse de ciment blanc (Sotacib, située à Fériana), la société Interchaux (à Thala), la Marbrerie de l’Ouest (à Thala) et la Céramique de l’ouest privatisées par la suite, et divers autres unités créées par des investisseurs privés comme la Société de papiers fins, la Société de papiers cartonnés, la minoterie de Sidi Tlil , le Blanc minéral de Tunisie , la société de peinture Ripolin, la société Poly plastique, la Société de céramique de Sbeïtla et les entités Benetton de textiles.
Un tableau de la répartition des entités industrielles témoignerait de la forte présence du secteur de textiles et d’habillement par rapport aux autres types d’industrie. En effet la société de textile Benetton a lancé en 2007 un partenariat avec de jeunes promoteurs tunisiens, dans le cadre de contrats de sous-traitance financés par la Banque de l’Habitat (BH). Cet accord s’inscrit dans le cadre de la politique gouvernementale qui offre des avantages supplémentaires à toute entreprise choisissant de s’implanter dans une région défavorisée pour y créer des emplois. Environ 33 unités de production ont été créées employant 3 000 salariés et apprentis, à 90 % des femmes pour un salaire qui ne dépasse pas 257 dinars/mois c’est à dire 5,5 euros/jour, un salaire qui ne dépasse pas le taux des salaires minimums garantis (Smig) en Tunisie. Le paysage économique a été transformé après 2007, l’arrivée de Benetton a laissé dans l’abandon une population rurale caractérisée par le pourcentage de chômage le plus élevé en Tunisie. Sans tradition en confection Kasserine se trouve face à un secteur fragile caractérisé par la non-durabilité et la main-d’œuvre à faible coût (1).
L’alfa est une plante naturelle qui constitue un pilier de première importance dans le développement régional à travers la transformation industrielle qui contribue à la diminution du taux de chômage au niveau urbain et qui occupe des milliers de personnes dans le milieu rural. La valorisation de cette plante peut s’appuyer sur le secteur de l’artisanat, qui présente aussi une activité utile à un milieu pauvre. L’exploitation artisanale de cette plante consiste en la fabrication et la confection des couffins et des tapis.
Pour un tissu économique peu varié et dominé par les activités traditionnelles basées sur l’exploitation des ressources naturelles qui sont peu créatrices d’emploi et de valeur ajouté, la plante de l’alfa constitue un pilier de première importance économique dans la région de Kasserine et s’impose comme une évidence économique. La Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA), premier employeur dans la région, représente actuellement une menace susceptible de détruire l’environnement sur des kilomètres à la ronde, aussi capable de provoquer des pathologies respiratoires et digestives chez les habitants. Six unités rassemblent la production de la pâte d’alfa, la fabrication des produits chimiques, la fabrication de papiers, une usine de fabrication de chaux, deux chaudières et une dernière pour l’assainissement des eaux sont à l’origine de dégagements de fumées contenant une grande quantité de chlore qui provoque des maladies pulmonaires chroniques. Des centaines de malades souffrent d’une diminution de capacité physique. la question qui se pose est de savoir si SNCPA est prête à s’impliquer dans la responsabilité sociétale vis-à-vis des effets de ses activités sur la société et sur l’environnement.
Toutes les délégations du gouvernorat de Kasserine sont classées en zones de développement régional prioritaire, c’est-à-dire bénéficiant du maximum d’encouragements prévus par le code de l’investissement, mais cette discrimination positive ne semble pas avoir produit un impact significatif concernant l’attractivité de l’investissement privé. Le gouvernorat de Kasserine a bénéficié pendant la période 1992-2010 de 1 253 millions de dinars, soit 2,1 % de l’ensemble des investissements privés réalisés dans le pays occupant ainsi la 11e position par rapport à l’ensemble des 24 gouvernorats. L’analyse de l’investissement privé par habitant confirme également le retard enregistré par le gouvernorat de Kasserine dans ce domaine : avec un montant moyen par habitant de 2 856 dinars, ce gouvernorat enregistre un ratio largement faible par rapport à la moyenne nationale (5 742 dinars). Par conséquent, le paysage socio-économique régional reste entre deux voies : un ralentissement de la croissance de la population et un taux de chômage élevé, ce qui produit la migration des habitants vers les régions littorales, surtout celle des femmes qui travaillent dans le textile (PREDD).
Beaucoup de questions à poser sur plusieurs paradoxes en termes d’objectifs, de logique et d’approche. La planification économique était plutôt verticale, émanant des pouvoirs publics centraux et non régionaux .
H. H.

NOTE

(1) www.jeuneafrique.com/207413/societe/kasserine-fait-sa-r-volution-avec-benetton – Voir aussi www.webdo.tn/2011/ 07/06/benetton-sous-paie-les-petites-mains-de-kasserine/

 

L’industrie du migrant . Mutations et migrations, une longue histoire de la vie sur Terre

Depuis l’origine de la vie sur Terre, les êtres vivants du monde végétal et animal, depuis la plus petite cellule jusqu’aux plus gros des mammifères supérieurs, sont apparus et se sont développés en raison d’un milieu favorable à cette naissance et expansion. Mais rien n’est jamais fixé dans un monde en perpétuelle évolution. D’un point de vue purement astrologique, la Terre elle-même bouge sans arrêt, hors de toute interférence du monde vivant, dans des cataclysmes naturels soit intrinsèques à la terre, brutaux ou dans une évolution lente, soit dus à l’irruption d’un agent extérieur venant de l’univers. Dans de telles circonstances, quelles qu’elles soient, le monde vivant doit ou muter dans le même milieu, ou migrer sous d’autres cieux plus cléments, ou disparaître. Mais ce monde vivant lui-même peut être la cause de cette même situation : les conditions favorables qui ont présidé à sa naissance et sa prolifération peuvent entraîner une pollution telle que non seulement elle détruit les possibilités de reproduction de cette espèce et entraîne son extinction, mais aussi elle rompt toute la chaîne vitale dans laquelle cette espèce s’insérait. Muter, migrer ou disparaître est finalement l’élément central de la vie sur la Terre.
L’espèce humaine, depuis des millions d’années, n’a pas échappé à ce type de situation. On ne sait pratiquement rien des mutations dont on connaît l’existence, mais encore moins de leurs causes. Quant aux migrations jusqu’à l’époque moderne, on n’en sait guère plus sur leurs causes, même si les analyses génétiques permettent d’en retracer le parcours. Pour la période la plus récente, entre deux mille à trois mille ans, si on connaît mieux les migrations on n’en sait pas trop non plus sur leurs causes. Difficile de savoir si les grandes invasions qui ont submergé et disséqué l’empire romain, toutes venues de l’Est, ont eu une cause commune de même que les plus récentes (les Huns au ve siècle et les Arabes au viie siècle pour la France, les Turcs au xviie siècle pour l’Europe). Toutes ces dernières migrations étaient autant des tentatives de conquêtes militaires au sens où nous l’entendrions aujourd’hui que de grands déplacements de populations. D’autres migrations, intereuropéennes celles-là, et de moindre importance, ont jalonné la période moderne depuis celles des Vikings, des Normands débarquant en Angleterre, de la fuite des persécutions religieuses (protestants, juifs, arabes). Plus on se rapproche de notre époque, mieux on connaît les causes de ces migrations. Une partie d’entre elles sont des migrations de survie, caractère que l’on retrouve aujourd’hui. Mais c’est l’essor du capitalisme qui, dans l’époque moderne, va entraîner d’importantes migrations tant à l’intérieur des Etats que d’un Etat à l’autre, sous des formes totalement nouvelles. D’abord en Europe occidentale, puis progressivement dans le monde entier.
Certains analystes se sont demandé si les migrations encadrées du capitalisme dont nous allons parler ne procédaient pas non plus de la survie, pour revenir ainsi aux causes probables des migrations ancestrales avec leur formes spécifiques. La Syrie et l’Irak ont connu plusieurs années de sécheresse qui ont appauvri les trois quarts de la population. Il est certain que dans l’appréciation de l’ensemble des migrations modernes, le réchauffement climatique et la série de catastrophes climatiques qu’il entraîne parut sous-tendre les migrations dans un cadre différent.

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Un arbre qui cache la forêt, la Syrie
Environ la moitié des 23 millions d’habitants de la Syrie ont dû migrer soit à l’intérieur du pays (7 millions), soit dans des camps dans les pays voisins (4,8 millions en février 2016, selon le Haut Commissariat aux réfugiés [HCR]). Près de 2 millions ont bravé la mer pour gagner l’Union européenne. Plus de 700 y ont laissé leur vie (0,035 % des migrants) mais ce risque ne pèse guère eu égard à celui de rester en Syrie : 250 000 morts, plus de 1 % de la population totale, une liste qui s’allonge chaque jour avec les détenus de Bachar el-Assad (plus de 10 000), les victimes des frappes aériennes ou les morts de faim. D’une manière ou d’une autre, cette balance de la mort et de la survie a toujours été la base des migrations.

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Migrations et capitalisme
D’une certaine façon, le début du Moyen Âge et la fin des grandes invasions entraîne une sédentarisation dans le système féodal, basé sur l’agriculture et les activités techniques annexes nécessaires au fonctionnement de l’ensemble. Les villes deviennent à la fois des centres commerciaux et d’activité artisanale voire industrielle. Partout en Europe, on voit une migration des campagnes vers les villes qui absorbent essentiellement le surplus de population campagnarde, les migrants passant pour la plupart d’activité paysanne et/ou artisanale à une activité liée à un secteur de production économique. Par rapport à toutes les migrations antérieures, la finalité en est parfaitement claire.
Le capitalisme ne peut exister que par l’exploitation de la force de travail et il doit puiser pour ce faire dans les classes sociales existantes. La migration de base de l’essor de ce système ne peut venir que des campagnes et est le prolongement de ce qui existait déjà au Moyen Âge. On peut penser que ce n’est pas tant le surplus de population agricole qui favorise ces migrations de la campagne vers les usines, mais aussi les aléas climatiques ou autres des travailleurs agricoles et des paysans pauvres. L’emplacement des centres industriels n’était pas dû au hasard : il pouvait dépendre du secteur primaire (mines de charbon ou de minerai), de la proximité des transports, plus récemment de la proximité des marchés. Quelles que soient les raisons de ce développement industriel, il nécessitait une main-d’œuvre de plus en plus abondante, que la proximité ne fournissait qu’en nombre limité, d’où d’importantes migrations intérieures avec un total déracinement non seulement professionnel mais aussi familial et culturel. De plus, si l’approvisionnement en force de travail n’est pas suffisant, des moyens coercitifs sont mis en œuvre par ce qui est devenu la classe bourgeoise dominante, comme en Grande-Bretagne avec le mouvement des « enclosures » (xvie-xviie siècles), une réforme des structures agricoles qui prive une bonne partie des paysans de tout revenu et les contraint à migrer vers les centres industriels. En France, qui était relativement peuplée, ce processus s’est fait progressivement, en partie pour des raisons politiques, mais dans des pays comme l’URSS, il a été conduit avec une extrême violence (depuis l’utilisation de la famine jusqu’à la déportation dans les camps sibériens).
Une des plus « extraordinaires migrations » qui démontre de manière criante le lien entre déplacement des populations et capitalisme est la traite négrière (1).
Au cours des xixe et xxe siècles le développement capitaliste a été accompli au prix non seulement de migrations internes mais aussi de migrations internationales. Notamment les Etats-Unis et le Canada et à un moindre degré le Brésil, l’Argentine et le Chili ont vu affluer des migrants, principalement d’Europe. Ces migrations étaient volontaires favorisées par la misère (un bon exemple en fut l’Irlande), la surpopulation et l’attrait de l’aventure et d’une possibilité de vie meilleure : elles ont fait l’essentiel du développement capitaliste de ces pays parfois au prix de l’élimination des populations autochtones. Les derniers développements importants, la Chine et l’Inde, se sont faits suivant le schéma traditionnel des migrations internes des campagnes vers les zones industrielles, sans apport extérieur.
Il est difficile de comprendre les migrations contemporaines sans prendre en compte les transformations radicales et catastrophiques provoquées au cours des années 1980 dans tant de pays africains par les Programmes d’ajustement structurel du FMI, ou, à partir des années 1970, les investissements vers l’étranger des multinationales, avec la création des « zones de production pour l’exportation » et le bouleversement de l’agriculture traditionnelle. Par exemple, la vente à des personnes ou sociétés privées de centaines d’hectares de terres éthiopiennes pour la production d’agrocarburants, entre autres. Ces acheteurs privés sont majoritairement européens (hollandais, suisses, allemands etc.), soit les mêmes qui renâclent à l’arrivée de migrants éthiopiens chez eux…
Mondialisation et vicissitudes
du capital : la fabrication
des migrants
Qui sont ces migrants modernes qui fuient ainsi la misère, l’insécurité et la mort ? Sont-ils si différents, bien que placés dans des conditions totalement autres, de tous ces migrants historiques qui fuyaient, sans qu’on sache exactement pourquoi, une situation qui menaçait leurs conditions d’existence ?
Disons tout de suite qu’une approche humanitaire, si elle existe, peut être un soulagement temporaire dans tout ce que le migrant va vivre, mais n’a aucun sens relativement au problème central de la migration dans le monde capitaliste moderne. « Le migrant » n’est pas le personnage homogène que l’on tend à nous présenter, une sorte de modèle uniforme de victime expiatoire du système, mais les migrants sont une population différenciée venant de classes, de milieux et d’origine sociale diverses : la même collection d’exploiteurs, de cyniques, de naïfs, d’égoïstes, d’intelligents et d’imbéciles que l’on trouve dans toute société. Un rappel : les migrations d’aujourd’hui ne concernent que 3 % de la populations mondiale vivant hors de leur lieu d’origine (migration intérieure et/ou extérieure) ce qui signifie que 97 % de cette population est restée sédentaire (2).
Il y a aussi un « gouvernement global des migrations » incarné par exemple par une organisation des Nations Unies telle que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).
La mondialisation complique encore les données. Selon elle les migrations des personnes sont doublées d’une migration des entreprises, donc des emplois industriels, allant souvent dans un sens inverse de celui des personnes
Dans l’extrême diversité des situations engendrant des migrants quelques détails émergent : près de 50 % sont des femmes (ce qui correspond à la démographie générale) mais aussi qu’elles sont plus menacées que les hommes. Les enfants sont aussi parmi les victimes : 50 000 d’entre eux auraient disparu de la circulation. Migrations intérieures ou extérieures se recoupent sans qu’on puisse distinguer réellement le migrant volontaire (c’est-à-dire un départ décidé par le migrant en fonction de sa situation) du migrant « contraint » – par les réseaux de prostitution, les rapts d’enfants, les internements dans des camps.
Cela inclut aussi ceux qui, un peu partout dans le monde, sont leurrés par des promesses qui les transforment en esclaves. Selon l’estimation d’un institut allemand, 37 % des migrants sont des travailleurs qualifiés (contre 21 % de la force de travail en Allemagne mais 30 % de non-qualifiés contre 9 % en Allemagne) (3).
Il y aurait ainsi dans le monde aujourd’hui 36 millions d’esclaves : des enfants kidnappés ou abandonnés (10 000), des femmes contraintes à la prostitution, des pêcheurs dans les élevages de crevettes, etc. Pour la seule péninsule arabique, 1 400 000 « migrants » sont pratiquement dans l’impossibilité de quitter leur emploi d’esclaves, leurs passeports ayant été confisqués (400 000 rien que pour le Qatar).
Des migrations plus ou moins importantes ont toujours accompagné les remous de l’avancée économique et politique du capital. D’une certaine façon elles prolongeaient les migrations antérieures pour des raisons de persécution religieuse. La révolution française a vu l’exode des « ci-devant » vers les pays voisins, la révolution russe de 1917 a vu l’exode des « Russes blancs » vers l’Europe, les Etats-Unis ou l’Extrême-Orient. Nazisme et fascisme ont engendré des migrations en Europe et vers les Etats-Unis. La fin de la guerre d’Espagne en 1939 a vu une importante migration d’Espagnols en France. Les rectifications de frontières à la fin de la seconde guerre mondiale ont entraîné d’importantes migrations dans toute l’Europe centrale. La formation de l’Etat d’Israël en 1947, avec l’expropriation des Palestiniens, a vu d’importantes migrations et la constitution de « camps » dont la permanence s’étend jusqu’à aujourd’hui (la diaspora palestinienne compte 7 millions d’émigrés dont 1,3 million vivent dans des camps depuis plus d’un demi-siècle).

C’est ce type de situation de guerre qui ne cesse d’alimenter les migrations, tant dans l’Afrique subsaharienne que dans tout le Moyen-Orient, avec la même tendance à la constitution de camps permanents de réfugiés. Après Israël, d’autres guerres ont apporté leur contingent : Corée, Vietnam, Afghanistan (trente-cinq ans de conflits armés), d’Irak, du Soudan du Sud (avec le Nigeria, 1,4 million de personnes déplacées) et présentement de Syrie pour ne pas évoquer les situations de guerre et guérilla dans toute cette partie d’Afrique, du Nigeria à la Somalie et la Libye. Il n’y a pas que les guerres ou les situations économiques à provoquer des migrations, celles-ci peuvent résulter de décisions politiques. Par exemple, le dégel entre Cuba et les Etats-Unis a déclenché une émigration importante pour tous ceux qui craignent la fin du droit d’asile aux Etats-Unis, et rapidement des filières se sont organisées à partir de l’Equateur pour ces nouveaux migrants.
Quand ceux qui fuient ces guerres et guérillas ne se retrouvent pas sur les routes de l’exil vers les terres promises (surtout l’Union européenne), ils peuplent ces camps de réfugiés qui se sont édifiés un peu partout à la périphérie des zones de conflits (une estimation chiffre le total des migrants en 2010 à 232 millions).
Si les guerres autour du pétrole ou la défense d’intérêts stratégiques sont un pur produit du capitalisme, il est une autre guerre – moins évidente, économique – qui déstabilise totalement les pays conquis récemment par la pénétration capitaliste totale, souvent dans le sillage de la décolonisation, couvrant toute l’Afrique et partiellement l’Amérique latine. Cette pénétration capitaliste déstabilisatrice concerne tous les secteurs de l’activité économique. L’appropriation des ressources naturelles se réalise dans les exploitations minières ; l’accaparement et la pollution de l’eau ruine les paysans, chassés par des dirigeants corrompus des terres agricoles transformées en vastes domaines. Ces mêmes paysans, les artisans et commerçants locaux sont ruinés par le déversement de produits bon marché des pays industrialisés ou la concurrence mondiale des multinationales supplantant les productions agricoles locales. Evincés par le capitalisme, ils se retrouvent soit dans les bidonvilles autour des centres urbains (souvent seulement une étape vers l’émigration), soit dans des camps (une autre étape), soit sur les routes de l’exil.
Surpopulation, misère, déstabilisation économique, guerre… toutes ces facettes de l’activité capitaliste, si toutes ces variantes alimentaient et alimentent encore les besoins en main-d’œuvre du capital dans certaines régions du monde, leur caractère a profondément changé en raison de l’évolution du capital lui-même, à la fois dans ses techniques de production et dans ses mutations géographiques. La France offre un bon exemple de ces mutations depuis la première guerre mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, pour compenser les hécatombes du premier conflit mondial, les portes de l’immigration s’ouvrirent tout grand pour les Italiens, les Polonais et les Espagnols, principalement dans les mines, le BTP et l’agriculture – en plus d’émigrations de circonstance que nous avons déjà évoquées. Un problème différent se posa après la seconde guerre mondiale : la mécanisation de l’agriculture et les importantes réformes foncières ne suffisaient pas à alimenter le développement industriel. Les besoins étaient tels que des équipes de recrutement écumèrent les pays magrébins pour peupler les chaînes de montage d’OS. Dans le même temps, les Portugais envahissaient le BTP et les Espagnols l‘agriculture ou les services domestiques. Cette situation dura jusque dans les années 1970 avec le développement de l’automatisation et le transfert d’industries vers les pays à faible coût du travail (qui pouvaient se développer avec leurs propres migrations intérieures traditionnelles).
Depuis cette période, la pompe aspirante qui pousse les populations des pays déstabilisés vers les pays développés fonctionne encore et toujours, alors que le capital français ou européen n’a plus besoin de ce complément de main-d’œuvre. Si les premières mesures contre l’immigration ont été prises dès 1932 à cause de la crise d’alors (avec des expulsions de Polonais ou d’Italiens par trains entiers et des pogroms d’Italiens à Marseille), c’est précisément lors du remplacement des OS par les processus automatisés que des circulaires administratives de 1972 (dites Marcellin-Fontanet) décident que ne seront autorisés à séjourner en France que les détenteurs d’un contrat de travail et d’un logement décent. La grande majorité des étrangers ne peuvent satisfaire ces obligations et deviennent alors expulsables. L’application stricte de ces circulaires déclenche des mouvements plus ou moins violents, des grèves de la faim, des actions collectives. Le même schéma peut s’appliquer avec des variantes à l’ensemble des pays industrialisés. Aux Etats-Unis, la migration intérieure a fait monter notamment le Noirs du Sud vers la région industrielle des Grands Lacs. Mais là aussi l’automatisation, la concurrence japonaise et les transferts d’industrie vers l’Extrême-Orient ont réduit tout intérêt du capital pour une immigration quelconque, alors que la déstabilisation économique due à la pénétration du capital américain dans toute l’Amérique latine faisait fonctionner à plein la pompe aspirante et que des centaines de milliers de migrants se pressaient à la frontière sud des Etats-Unis. On parle peu des migrations de l’Inde vers tout le Sud-Est asiatique (2,3 millions de 2007 à 2012, émigration alimentée par l’impossibilité pour le pays d’absorber, en raison de sa faible progression économique, les 12 à 15 millions de jeunes mis sur le marché) ou celles du Bangladesh vers ces mêmes destinations (2 millions dans cette même période) (4).
La chute du cours du pétrole touche sérieusement les économies des pays fonctionnant entièrement sur la rente pétrolière come l’Algérie ou le Nigéria : la réduction des subventions notamment alimentaires et aux carburants entraîne une chute brutale du niveau de vie, source de troubles sociaux mais aussi d’une poussée de l’émigration.
Mais ce développement capitaliste, en brisant les situations économiques et sociales existantes, a aussi contribué à développer une autre sorte de migrations qui s’est largement amplifiée dans la période récente.
Ces migrations internes existent sous la forme traditionnelle du passage de l’état de rural à celui d’esclave industriel ; mais il existe aussi des migrations contraintes de moindre ampleur mais tout aussi violentes : au Brésil, accompagnant en vingt ans la déforestation, près de 50 000 travailleurs n’ont eu que le choix entre l’exploitation extrême et la mort s’ils tentaient de s’enfuir (5). L’atrocité peut être démesurée mais se produire dans un fait migratoire dont l’importance est très relative.
Par exemple ces bateaux de pêche nord-coréens chargés de cadavres morts de faim qui dérivent vers les côtes japonaises (près de 300 en cinq ans) dont on ne sait s’ils ont cherché à fuir ou se sont perdus (6). Ce n’est sans doute qu’un exemple d’innombrables « migrations » de ce genre de par le monde.
Parmi de tels exemples : les Rohingyas, minorité musulmane fuyant la Birmanie ou le Bangladesh vers l’Indonésie, l’Australie ou l’Afrique australe. Parmi les migrants de Birmanie, ceux qui viennent du pays Shan (7) seraient – si l’on peut dire – les mieux lotis – alors que les Rohingyas peuvent rencontrer la mort à chaque moment (8). Pour ceux qui voient dans l’Afrique du Sud le havre de paix, le risque de mort n’est pas dans le transit mais dans le « pays » d’accueil où la persécution populaire violente est constante avec des sortes de pogroms.
Les conflits permanents au Soudan – Darfour et Sud-Soudan – recèlent aussi leur part de mort et d’horreur (9).
Sauf circonstances particulières (par exemple l’évolution démographique de l’Allemagne), l’immigration n’est plus du tout souhaitée et on est passé d’un caractère bénéfique  à une calamité, avec des politiques nationales anti-immigrés, des barrières politiques et matérielles et une montée de la xénophobie et du racisme à la démesure d’un afflux croissant de migrants en raison du chaos mondial causé par l’expansion capitaliste et sa crise. L’Union européenne et les Etats-Unis sont actuellement les plus menacés par cette invasion pacifique qu’ils ont bien du mal à endiguer.
La machine à fabriquer du migrant fonctionne à plein et la marchandise force de travail doit prendre la route, nantie souvent d’un viatique proportionnel à sa position sociale, dont la réalisation matérielle déstabilise encore plus l’économie locale par la vente des possessions ou par des emprunts (qui vont suivre le migrant et conditionner son insertion future). Cet effet déstabilisateur pourra même augmenter au cours du transfert du migrant si celui-ci est victime de vols, de racket ou autres sévices, et doit faire appel à la famille restée sur place pour financer la suite de son voyage.
On pourrait penser qu’à partir du moment où il quitte son milieu social spécifique, chaque migrant est semblable à tout autre, dans la banalisation et l’uniformatisation d’une force de travail non qualifiée au plus bas de l’échelle. C’est en partie vrai, car prendre le chemin de l’exil c’est être dans la même situation que tous les autres. Mais la « valeur » d’un migrant peut se référer à deux ordres différents ; le premier est celui non seulement de ses possessions matérielles mais aussi de la « valeur » que les auxiliaires du passage vont lui accorder – positive si on peut obtenir de lui des finances, directement par le prix du passage, par le racket exercé sur sa famille restée au pays, par son utilisation pour un travail temporaire ou le passage de drogue ou tout autre trafic pouvant aller jusqu’à la prostitution, ou encore par un prêt qui va lier le migrant à un travail défini dans le « pays d’accueil » ; ou négative par le fait qu’il a été « acheté », par exemple à un gardien du camp où il a été interné, et revendu à chaque intermédiaire de transit jusqu’au point de livraison final où il doit rembourser d’une manière ou d’une autre.
Le migrant peut avoir une autre « valeur », hors de ce transit. Ses qualifications professionnelles peuvent lui permettre de se « faire valoir » dans son arrivée à destination. Mais là aussi, quelle que soit sa qualification, des obstacles comme la langue, les protections professionnelles locales, des différences de pratique peuvent se révéler des obstacles qui réduisent ou suppriment la « valeur » de ces qualifications et ramènent sa force de travail dans les équivalents communs. D’une certaine façon, la migration dévalorise le coût de la force de travail à la fois par cette uniformisation par le bas et par la pression que cette dévalorisation entraîne dans le pays d’accueil.
Un autre facteur est apparu dans l’émigration récente : dans le passé, les migrants étaient en général individualisés, la famille restant au pays, et par la suite on discutait éventuellement de « regroupement familial » ; aujourd’hui, particulièrement pour les Syriens, ce sont des familles entières qui tentent l’aventure et la notion de regroupement familial n’a plus cours.
Tout un secteur marchand, en forte expansion, celui où opèrent les agences matrimoniales transnationales, est né autour d’une demande masculine de renormalisation patriarcale des rôles de genre à l’intérieur de la famille, offrant « femmes dociles et affectueuses » pour qui « les seules choses qui comptent sont la famille et les désirs du mari », le jeu complexe caractéristique d’une bonne part des migrations féminines contemporaines, fait à la fois de fuite loin des rapports patriarcaux des pays d’origine, de substitution au travail affectif et de soin que ne veulent plus assurer les femmes occidentales « émancipées », et de reproduction des conditions de subordination de classe et de genre (10).
Par ailleurs, on ne peut pas négliger la pression collective et familiale dans le projet migratoire des migrants. En Afrique, la décision de migrer est rarement individuelle. Quand les candidats à l’émigration proviennent d’un milieu rural, ils sont souvent désignés par le village qui réunit les fonds pour le voyage. Si le migrant arrive en Europe il sera contraint d’envoyer la majorité de son salaire au village car c’est sur lui que reposent les véritables espoirs de développement : combien de villages ont pu obtenir la construction d’un centre de santé, d’une école ou d’un véhicule grâce à l’argent de la diaspora. L’absence prolongée et éventuellement le retour des migrants est un véritable facteur de déstructuration sociale et de conflits familiaux (11).

Une agence de voyage
très prospère
Tous les moyens sont bons pour que le migrant décide de gagner la « terre promise » choisie tant en fonction de relations personnelles que d’un imaginaire. Cela devient beaucoup plus facile – si l’on peut dire – avec le développement du chemin de fer et de la vapeur dans les transports maritimes. On pense que cette expansion de la machine à vapeur dans les transports a joué un rôle important dans le développement de l’immigration, notamment vers les Etats-Unis, en rendant le voyage plus sûr (en particulier pour l’hygiène), plus court et moins coûteux. Il n’en reste pas moins que cet acheminement du migrant reste une épreuve pendant un siècle, de 1850 à 1950, notamment dans la traversée transatlantique (12). Un autre aspect que l’on observera aujourd’hui dans d’autres moyens de transport va naître de l’utilisation clandestine du chemin de fer et prendra une grande dimension aux Etats-Unis avec les hobos (13).
Une autre caractéristique importante de ces migrations réside, jusque dans les années 1960, dans le peu d’obstacles administratifs ou autres : pourvu que l’on puisse payer le prix du voyage, migrer ne rencontrait guère d’obstacles. La raison principale en était que jusqu’à maintenant, le capitalisme avait besoin de sang frais pour ses développements nationaux, ouvrait largement les portes et même parfois allait recruter la main-d’œuvre dans son pays d’origine, finançant le voyage et fournissant les documents administratifs nécessaires. La migration est devenue aujourd’hui un parcours du combattant.
C’est ainsi que l’on a pu voir d’importantes émigrations, pour les raisons économiques que nous avons exposées et parfois des dangers causés par la guerre, de toute l’Amérique latine vers les Etats-Unis et le Canada, de l’Europe vers toutes les Amériques, de certains pays d’Europe, d’Afrique et d’Extrême-Orient vers les pays plus industrialisés d’Europe.
Il y avait bien des cas d’entraves à cette immigration qui amenait d’une part au développement d’une industrie de faux papiers et d’autre part à la constitution de filières, mais bien loin de ce qui peut exister actuellement. Ces filières pouvaient être clandestines et prendre les chemins de la contrebande, de la drogue, de la prostitution… ou bien naître de situations spécifiques, le plus souvent de la situation politique de pays dictatoriaux : tel, par exemple, le passage de la ligne de démarcation dans la France de l’Occupation, l’URSS, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, l’Espagne franquiste, le Portugal salazariste, plus tard le Vietnam du Viet Minh (les boat people). Mais, eu égard aux émigrations présentes pour des raisons semblables, elles restaient de faible dimension et de rencontraient pas, hors la sortie du territoire national, de difficultés particulières.
A partir des années 1970, la transformation structurelle du capitalisme mondial a totalement modifié cette situation : avec l’automatisation, le capitalisme développé n’avait plus besoin de force de travail non qualifiée et, avec la mondialisation liée à la révolution des transports maritimes, le capital pouvait aller puiser cette main-d’œuvre dans les pays surpeuplés en développement, principalement la Chine et l’Inde. Comme nous l’avons souligné ci-dessus, la même mondialisation, la crise économique et le chaos engendré ont précipité dans l’émigration une masse croissante de candidats au voyage au même moment où ils n’étaient plus aucunement nécessaires, sauf cas particuliers au fonctionnement et développement du capital dans des entités nationales. Ce n’est pas une des moindres contradictions présentes du système capitaliste de produire par son seul fonctionnement des problèmes qu’il n’est capable de résoudre que par des mesures coercitives, qui créent encore plus de problèmes qu’elles n’en résolvent.
Les barrières de protection que pratiquement tous les Etats concernés ont édifiées et édifient encore sont soit juridiques, soit matérielles, et elles ne font que renforcer cette industrie du migrant sans pour autant endiguer le flot renouvelé d’une « fabrication du migrant » mouvante (14).
On doit examiner le coût global de ce « transfert de migrants » (la matière première) du lieu de production au lieu de consommation (celui de l’exploitation de sa force de travail) sous deux aspects, bien qu’ils soient étroitement liés. D’un côté pour le migrant qui doit en payer le prix en gros ou en détail pas seulement financièrement, pour ce qu’on regroupe sous le nom de « passeur » qui peut être unique dans l’organisation élaborée et « filières » ou très diversifiée, chaque étape du transfert devant être résolue au coup par coup.
Les obstacles juridiques peuvent paraître des formalités avec des possibilités de fraude (faux papiers), mais ils peuvent avoir des conséquences matérielles sur le transfert et même conduire à l’impasse des camps de réfugiés. Pour tenter de faire un tri à prétention humanitaire, les Etats refuges de migrants ont imaginé la distinction entre réfugié politique et migrant économique, comme si les deux n’étaient pas un même produit de l’activité capitaliste sous des formes différentes. Le « réfugié » pouvant bénéficier du sésame – le droit d’asile – doit prouver qu’il a été contraint de fuir un danger dû au pouvoir politique en place. Le tri pour séparer le bon grain de l’ivraie peut se faire dans des conditions assez éprouvantes ; voici une description de l’entrée dans l’Union européenne par les îles grecques : « …Irakiens, [les quatre membres d’une famille] viennent de débarquer à Efthalou [Lesbos]. Transportés en bus à Moria, ils sont tout de suite orientés vers le “camp du bas”, celui qui gère l’enregistrement des arabophones et des ressortissants les plus susceptibles de bénéficier de l’asile en Europe ; les Syriens, les Irakiens, les Eythréens, les Somaliens, les Soudanais et les Yéménites. Les autres – Afghans, Iraniens, Pakistanais – sont transférés au “camp du haut”, où les opérations sont plus lentes. Les Marocains et les Algériens, considérés, eux, comme de simples migrants économiques, sont placés en rétention dans les cellules du commissariat de Mytilène avant d’être renvoyés au vaste camp de rétention du continent situé à Corinthe, puis renvoyés vers le Maroc ou vers la Turquie […] [Pour ceux qui ont franchi cette étape de sélection, le processus est le même :] le conteneur d’identification où […] l’Agence européenne de gestion des frontières extérieures [Frontex] se charge d’établir la nationalité des réfugiés [qui doivent] déposer [leurs] empreintes sur des machines raccordées au fichier central européen, [être pris en] photo […] Et on délivre le laissez-passer qui octroie six mois de circulation » dans l’UE (15). Le migrant « autorisé » est transporté à la frontière avec la Macédoine et alors, à lui de se débrouiller. Avec des variantes, les conditions du tri sont à peu près les mêmes pour la filière italienne passant par Lampedusa.

D’autres frontières restent à franchir. L’octroi d’un statut juridique provisoire ne met pas fin au périple du migrant qui rencontre les difficultés matérielles de toute personne vivant dans l’illégalité : d’innombrables barrières de longueur et efficacité croissantes complètent les obstacles naturels que sont les mers, les fleuves et les montagnes (16). Leur efficacité n’est jamais que temporaire : les filières se déplacent vers d’autres routes ou utilisent d’autres techniques (cisaillage des barrières, tunnels) (17) ; ces barrières font monter le prix des passages, elles multiplient la sédentarisation, officielle et/ou sauvage, dans des camps (exemple de Calais) et les possibilités de corruption tout comme les violences physiques (viols ou trafic des enfants).
S’il ne finit pas au fond de la mer ou dans un cimetière côtier, le migrant se trouve donc bloqué dans un des innombrables camps de toutes tailles qui ont fleuri un peu partout, proches des frontières ou à l’intérieur d’un pays voisin – depuis les camps de rétention officiels d’où l’on sort pour être expulsé, jusqu’aux camps sauvages régulièrement détruits par la police pour être reconstruits ailleurs en passant par les camps dont la permanence remonte à plus d’un demi-siècle. Mais avant de voir la fonction et le coût de ces camps de migrants, il  nous faut regarder le coût et le rapport financier de cette portion de l’industrie du ­migrant.

Pour être largement illégale, cette industrie du migrant n’en est pas moins constitutive à part entière du procès de production capitaliste : le voyage consomme un certain nombre de produits, faisant en cela la prospérité de telle ou telle industrie ; il permet d’accumuler en raison de sa haute rentabilité une masse de capitaux investis dans ces circuits légaux (18). On peut observer que le fait de transformer du capital immobilisé sous des formes diverses (terres, bijoux, épargne, etc.) en capital financier, non seulement enrichit les banques mais aussi contribue à la circulation mondiale des flux financiers.
Les estimations financières concernant cette industrie au caractère flou sont forcément imprécises, mais la comparaison avec d’autres industries plus légales peut donner une idée de leur importance. Pour avoir une idée de cette dimension, on doit considérer trois volets impliquant une transaction moyennent finance, c’est-à-dire une marchandise ou un service, ceci dans le monde entier :
1 – ce que perçoivent en argent les filières de transfert de migrants ;
2 – ce dont profitent les fournisseurs de matériels utilisés pour ces transferts ;
3 – ce que coûtent aux Etats les moyens de contrôle, de sélection, de blocage et le stockage des migrants au cours de leur voyage.

1 Chiffrer ce que paient globalement les migrants à leurs « passeurs », depuis leur départ du pays jusqu’à leur arrivée dans le pays d’accueil, est difficile parce qu’il s’agit d’une activité clandestine et que le prix peut varier selon les pays, selon les moyens utilisés et, au sein d’une même filière, selon les difficultés telles qu’un renforcement de la répression, de contrôle ou l’édification de barrières (19).
On peut tenter une estimation globale en relation avec le nombre d’une catégorie de migrants (il ne s’agit ici que de migrations extérieures, pas intérieures). En 2013 les Nations Unies recensaient 232 millions de migrants dans le monde entier (20). Même si l’on chiffre le prix payé par chaque migrant pour son transfert en moyenne à 1 000 euros, on obtient un montant global annuel d’un chiffre d’affaire de 232 milliards – bien en deçà de la réalité. On peut comparer avec le budget de la France en 2016, qui prévoit 300 milliards d’euros de recettes, ou avec les six premières entreprises mondiales qui toutes avaient un chiffre d’affaires aux environs de 400 milliards de dollars. Mais d’une part le chiffre d’affaire de l’industrie du migrant peut aussi bien atteindre le double de cette estimation et d’autre part, cela ne dit rien sur ce que doivent payer ces « entrepreneurs » de transport de voyageurs ou agences de voyage, comme vous voudrez, pour s’assurer les moyens matériels de transport, la fourniture de faux papiers et l’argent de la corruption des agents de contrôle. Bien sûr, le plus souvent, les mafias règnent sur ces secteurs dont elles ont vite repéré le caractère aussi rentable que le trafic de drogue (mafias turque pour le passage en Grèce, italienne pour le trajet Libye-Italie, albanaise pour les passages par la Macédoine). De plus, les filières de la drogue peuvent être utilisées et les migrants eux-mêmes contraints à devenir passeurs de drogue.
En bonnes capitalistes, ces mafias ont aussi compris, grâce à leur expérience dans la drogue, que dans tout trafic illégal les profits s’accroissent si on contrôle en aval les passeurs de base et en amont les fournisseurs de matériels. Ce processus de « concentration » a été accompli par la mafia turque : elle s’est d’abord assuré par ses rackets la domination économique des passeurs, puis celui des vendeurs de matériel de passage, s’assurant ainsi le quasi-monopole de la fourniture des bateaux gonflables, qui sont produits essentiellement en Chine.
La mafia italienne, par exemple, qui brille dans son trafic de migrants, « consolide » l’exploitation des migrants dans les dits pays d’accueil. On se souvient des terribles affrontements avec les mafias dans le Sud de l’Italie. Et le village calabrais Riace, souvent cité pour l’accueil qu’il offre aux migrants, a dû passer simultanément par la case « lutte anti-mafia ».
2 Le matériel utilisé au cours du transfert peut aussi être d’une diversité extrême et une source de profit tant pour les « trusts » des filières que pour les artisans locaux dont la possession d’un bateau de pêche permet de profiter de la situation. Là aussi, l’imagination poussée par la perspective de profit est délirante et les migrants doivent toujours en passer par là. Chacun a pu voir sur son écran de télévision ou d’ordinateur ces embarcations gonflables chargées de migrants debout, pressés comme des sardines. Quelques chiffres : un bateau gonflable dont le prix varie de 170 à 700 euros peut transporter 40 à 50 migrants qui auront payé jusqu’à 800 euros chacun ; profit net : au moins 30 000 euros. D’après le Financial Times une embarcation avec 450 migrants rapporterait 1 million d’euros pour un seul passage. Peu importe que l’embarcation soit perdue, quelle industrie rapporterait autant ? Mais il y a mieux : l’exemple, sans doute pas unique, du Blue Sky, cargo promis à la casse pour ses 38 ans d’âge, mais racheté pour 100 000 euros (21). On y entasse 800 migrants qui crachent 6 000 à 8 000 euros chacun pour un prétendu passage de la Turquie vers l’Italie. Le navire est abandonné dans l’Adriatique, moteur et gouvernail bloqués pour un naufrage assuré avant d’être repéré et ses occupants sauvés. Profit : près de 5 millions d’euros. Plusieurs autres cargos de ce genre seront interceptés
Et il n’y a pas de petits profits ; en plus du prix du passage ceux qui ont encore des réserves doivent payer 170 euros pour un gilet de sauvetage ou pour une couverture, et même 170 euros si, parqués dans la cale, ils veulent respirer sur le pont.
Un autre moyen de passage clandestin d’une frontière est celui des tunnels, comme ceux de Gaza vers Israël et vers l’Egypte ou ceux du Mexique vers les Etats-Unis ; mais là aussi on connaît peu de choses de ce monde souterrain (voir note 17).
3 Que coûtent tous les moyens mis en œuvre pour contrôler, stopper les migrants et détruire les filières ? Libération (22) tente une approche. En quinze ans ce budget « migrants » aurait coûté :
– 75 milliards aux pays d’Afrique pour des investissements destinés à stopper les migrations (on peut comparer avec les profits des filières migratoires indiqués ci-dessus et penser qu’une bonne partie de cette manne se perd dans les comptes offshores de dirigeants corrompus) ;
– 1 milliard pour l’Agence Frontex (voir ci-dessous) ;
– 11 milliards pour les expulsions ;
– 450 millions pour les recherches de moyens techniques de détection ;
– 77 millions pour la construction de murs et barrières.
On n’arrête pas le progrès : à l’imagination cupide des patrons de filières correspond l’imagination défensive des Etats pour prévenir l’invasion migratoire.
La Commission européenne a constitué depuis 2015 un groupe de travail auquel participent les principaux fabricants d’armes (Airbus, Thalès Finmeccanica et BAE) et de technologies spéciales (Saab, Indra, Siemens etc.) qui a reçu 225 millions pour élaborer des projets de protection des frontières.
L’Agence européenne chargé de l’interception-accueil-sauvetage éventuel des migrants, Frontex, va être remplacée par une force européenne de « gestion de la migration » de 1 000 agents permanents et de 1 500 agents de réserve mobilisables en une force de déploiement rapide en cas de nécessité.
Parallèlement a été créé un Fonds d’affectation spécial (Trust Fund), doté de 18 milliards d’euros pour le développement de l’Afrique saharienne (23).
Le passage du tunnel sous la Manche serait paraît-il, d’après les dirigeants de la société qui l’exploite, entièrement « sécurisé » pour 13 millions d’euros avec le concours du Royaume-Uni et l’installation de 40 km de barrières diverses. Dans ce domaine, les nouveautés techniques abondent, depuis un centre européen des empreintes digitales jusqu’à la mise au point par Israël et les Etats-Unis d’un drone capable de détecter les tunnels.
On ne sait pas grand-chose du coût des barrières diverses qui ont proliféré récemment dans les Balkans (par exemple des 175 km entre la Serbie et la Hongrie [24])et ont – provisoirement – coincé les migrants, mais causé aussi, dans ces Etats autrefois unis dans la Yougoslavie, des réactions locales, car elles compliquent les relations quotidiennes personnelles, de travail, de commerce, de leurs habitants : c’est ainsi que s’est constitué un groupe baptisé « Front Ouvrier » dont les commandos nocturnes coupent une certaine longueur de barbelés entre la Croatie et la Slovénie et les revendent au profit d’un fonds de solidarité pour les migrants (25).
On peut se demander si la balance entre ce que paient les migrants globalement et ce que l’Europe dépense pour limiter leur entrée ne correspond pas à un prix payé par le migrant pour avoir un emploi, comme on vit autrefois proliférer dans différents pays des bureaux de placement payants.
Si l’on s’est attaché dans ces récits à l’Europe, c’est parce que cela nous touche directement et que les médias sont donc particulièrement prolixe sur ce point limité de la question mondiale des migrations. Mais on retrouve, à des degrés divers, la même horreur dans des migrations « de seconde zone » .
Juste un récit d’un migrant vers l’Afrique du Sud : « Alors qu’on lui avait promis “une belle voiture”, M. Giro a parcouru la première étape du voyage – la traversée du Kenya et de la Tanzanie – à bord d’un minibus bondé. Il a tout de même eu de la chance, car l’autre moitié du groupe de 76 Éthiopiens dont il faisait partie a fait le même trajet caché dans un chargement de bois à l’arrière d’un pick-up. Les deux véhicules ont emprunté des routes secondaires en mauvais état et roulé principalement de nuit afin d’éviter de se faire repérer. Les policiers qu’ils ont rencontrés les ont laissés poursuivre leur chemin en échange de pots-de-vin.
Juste avant la frontière du Malawi, les passeurs de M. Giro ont fait descendre les migrants dans le bush et les y ont laissés sans nourriture ni eau pendant cinq jours pour aller faire du repérage (…). “Nous avons partagé le peu d’eau que nous avions et mangé des feuilles”, se rappelle M. Giro. “Plusieurs d’entre nous sont tombés malades à cause de la chaleur et du paludisme ; quatre personnes sont mortes pendant que nous attendions.” (…) Une semaine plus tard, alors que M. Giro peinait à respirer à l’arrière d’un camion traversant le Mozambique, 42 Ethiopiens sont morts étouffés dans un autre camion qui parcourait le centre de la Tanzanie. Le chauffeur a abandonné les cadavres et les 85 survivants sur le bord de la route et continué son chemin. S’il n’y a pas eu de morts dans le véhicule dans lequel M. Giro voyageait, 16 personnes parmi celles qui se trouvaient à bord du camion chargé de bois sont décédées pendant le voyage. » On pourrait renouveler de tels faits dans le monde entier notamment dans l’assaut de migrants d’Amérique latine vers les Etats-Unis (26).
D’une manière ou d’une autre, la marchandise force de travail trouve un point d’utilisation ou de mise en réserve dans cet entrepôt de stockage que sont les camps divers. On laisse de côté ceux qui sont livrés en pièces détachées dans les trafics d’organes (27). Le trafic des enfants est aussi particulièrement apprécié et rémunérateur depuis l’esclavage industriel, domestique ou sexuel, la revente pour adoption ou le trafic d’organes (28).
Les autres pertes dans le stock global de cette marchandise, au cours des transferts qui sont exploitées médiatiquement pour faire accepter l’injection de cette force de travail bon marché dans les économies nationales, apparaissent tout aussi dérisoires, eu égard aux millions de migrants et à leur renouvellement constant ; ce ne sont finalement que les pertes et profits du commerce d’une marchandise et, vue sous cet angle, c’est une affaire très rentable.
Car il est un autre aspect dont on parle peu, celui de la dévalorisation de cette force de travail dont le migrant est porteur. Ce n’est pas tant dans la mutation traditionnelle d’un paysan, d’un ouvrier agricole ou d’un artisan en ouvrier industriel ou en employé des services, mais dans le fait que le migrant a eu dans son pays d’origine une activité professionnelle dans un certain secteur économique à un certain niveau de qualification et de position hiérarchique. Le plus souvent ce migrant, quelle qu’ait été sa position antérieure, se trouve réduit au plus simple de la condition de prolétaire. Car de nombreux obstacles vont contrarier ses bonnes volontés d’insertion : langue, différences techniques, culturelles, assignation géographique, racisme, règles juridiques. D’un autre côté, l’inaction dans les camps (qui concerne de loin les plus nombreux des migrants actuels) et la situation d’assisté permanent entraînent une déqualification dans un monde en évolution technique accélérée. Certains camps permanents ont pourtant réussi à organiser des formations scolaires et professionnelles, mais dans une bonne partie des camps les migrants n’ont accès à rien.
Les camps, réservoirs
de la force de travail
Dans la filière de la migration, un peu comme dans un jeu de l’oie, une case rétention plus ou moins longue peut être la case dans laquelle tombe le migrant. Cette case est le « camp » dont l’origine, la nature, le caractère peuvent être fort divers (29).
Bien sûr, ces camps ont existé depuis longtemps mais depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les premiers de quelque importance ont suivi la constitution de l’Etat d’Israël (1948) et l’expropriation des Palestiniens. Une bonne partie se sont retrouvés dans des camps au Liban (le camp de Chatila à Beyrouth a été créé en 1949), en Jordanie et en Cisjordanie ; ils y sont encore, deux générations après, avec toujours l’espoir fallacieux d’un retour dans le pays dont ils ont été exclus.
On trouve encore ce type de camps qui sont le sous-produit de guerres, notamment en Afrique et maintenant autour de la Syrie. Ces camps « officiels » regrouperaient jusqu’à 15 millions de réfugiés dans le monde.
Un seul exemple : le camp de Dadaah au Kenya, proche de la frontière somalienne, abrite plus de 400 000 réfugiés, principalement somaliens, fuyant le chaos de leur pays parfois depuis trois générations. C’est le plus grand du monde, une véritable ville qui a développé une activité commerciale, et dont ne sont partis en 2014 que 500 personnes, parce que la plupart ne peuvent payer un passage (30).
Dans de tels camps « officiels », un minimum de subsistance est assuré par l’ONU et/ou les ONG, mais ce minimum n’existe guère dans les camps « sauvages », plus ou moins improvisés mais devenus permanents, dont le modèle, si l’on peut dire, est la jungle de Calais (6 000 migrants, auxquels il faut ajouter les 3 000 de « l’annexe » de la jungle à Grande-Synthe, dans l’agglomération de Dunkerque).
Ces camps « provisoires » se sont multipliés ces derniers temps comme conséquence d’une énorme et hypocrite décision politique relative aux émigrés syriens, aujourd’hui les plus nombreux. Sur les 14,5 millions de Syriens qui ont fui leur pays, 40 % se trouvent dans des camps en Turquie, en Jordanie, en Libye et en Egypte. La décision de l’Allemagne d’accueillir jusqu’à 1,3 million de Syriens a donné un vernis humanitaire à la froide politicienne Merkel, alors qu’elle a agi au seul bénéfice du capital allemand, en manque de main-d’œuvre à cause du déficit démographique (on oublie souvent que l’Allemagne compte depuis des années 4 à 5 millions de Turcs et Kurdes et que l’intégration des Syriens ne poserait guère de problèmes). La décision, aussi brutale, de fermer le robinet a brusquement rompu la filière, alors que nombre de Syriens répondant à l’appel d’air allemand étaient déjà dans les différents pays étapes de la filière. Les frontières se sont fermées progressivement, les contraignant, à l’instar des migrants de Calais ou de Libye, à s’installer sur place dans des camps improvisés ; cela s’est prolongé ainsi par un effet de dominos jusqu’à la frontière turco-syrienne.
La Turquie compte déjà plus de 2 millions de réfugiés syriens dans des camps « plus classiques » où ceux qui fuient la mort sous les bombardements russes autour d’Alep sont parqués du côté syrien dans des camps de fortune, restant sous la menace de la guerre. La présence de ces camps sauvages produits de décisions politiques deviennent eux-mêmes un élément de tractation politique autour de chantage – « aidez-nous financièrement ou autre ou nous ouvrons les vannes pour porter l’invasion chez vous ».
Ces camps provisoires posent à ces Etats des Balkans un problème réel : avec des taux de chômage qui peuvent atteindre plus de 30 % de la population active et des économies à la dérive, comment ces Etats peuvent-ils humainement accueillir des milliers de réfugiés bloqués ainsi sur leur territoire et subvenir temporairement à leurs besoins sans une aide extérieure ? C’est particulièrement le cas de la Grèce, qui est le premier maillon de la chaîne d’évasion-invasion dans l’Union européenne des émigrés syriens : en gros « nous fermons nos frontières et vous effacez la dette sinon on laisse passer ». Une solution serait – paraît-il – que l’Europe finance la construction d’un camp permanent capable d’absorber près d’un million de réfugiés syriens (31).
Une autre formule se trouve dans les camps de rétention dont les « hôtes » ne sont là que pour un temps mais constamment renouvelés au fur et à mesure des chasses au migrant : les 1 000 centres de rétention connus regrouperaient, à un moment ou à un autre, plus de 1 million de ces hôtes de passage (32).
Il existe des camps encore plus sinistres et secrets comme celui de Misrata où sont enfermés dans les pires conditions 20 000 migrants arrêtés en Libye (33). 200 000 prisonniers politiques croupiraient dans les camps secrets de détention de Bachar Al-Assad, et on ne sait combien dans des équivalents en Ethiopie ou dans le Sud-Soudan. Tout aussi sinistres que secrets, aux confins sud de la Birmanie, ces camps clandestins « privés » qui compteraient plus de 140 000 « résidents » bangladais ou des minorités opprimées birmanes, moitié camps de transit, moitié camps de la mort, dont témoignent la découverte de charniers. Les camps, quels qu’ils soient, font aussi partie d’un cycle industriel, à commencer par la fourniture de ces innombrables tentes, d’un minimum d’équipement matériel de voirie, d’adduction d’eau et d’électricité, jusqu’aux fournitures alimentaires. Si l’Union européenne peut verser 30 millions à l’Ukraine pour l’entretien de centres de rétention et de camps de transit, on peut imaginer l’ensemble du financement d’origines diverses des camps « officiels ». C’est là que s’immisce l’industrie. Pour les services dans ces camps sont lancés des appels d’offres internationaux. Un certain nombre de sociétés existent sur un plan international et répondent à ces appels d’offres : le moins offrant gagne la timbale et n’en donne aux migrants que ce qu’il en a reçu. On connaît certaines de ces sociétés : Serco, Mitie and Geo Group, Broad Spectrum, Transfield Services (qui agissent aussi dans les services aux prisons) (voir http://business-humanrights.org, qui proclame sur son site : « Nous travaillons avec tous pour faire progresser les droits humains dans le monde des affaires »), dont les actionnaires sont parfois les fonds de pension mais dont la finance se détourne quelque peu, pas pour des raisons morales mais pour défaut de rentabilité. En fait c’est une activité bien moins documentée que ce que rapporte le transit des migrants pour cette question de rentabilité.
Reste une question, la plus importante pour le migrant porteur de la force de travail. Le camp est une sorte de stockage de la marchandise force de travail, mise en réserve pour on ne sait quel futur productif. D’une certaine façon, le séjour dans le camp peut avoir des effets contradictoires : d’une part l’inaction et la coupure du monde extérieur en perpétuelle évolution entraîne une dévalorisation de la force de travail du migrant, de l’autre au contraire l’auto-organisation du camp peut permettre, comme à Dadaah au Kenya, d’élever le niveau d’instruction et de développer es formations de qualification, de sorte que l’on peut affirmer aujourd’hui que dans ce camp le niveau d’instruction et de qualification est largement supérieur à la moyenne de la population locale alentour.
Il n’en reste pas moins que pour beaucoup, l’entrée dans le camp peut signifier un long séjour : l’impécuniosité de la plupart leur interdit de pouvoir postuler dans une filière quelconque de l’émigration. Reste une voie tragique qui pour être limitée (elle concerne vraisemblablement plus de 100 000 personnes) n’en existe pas moins, comme une épée de Damoclès sur toute « tête » d’un camp. Affirmer à l’un de ceux-ci qu’une possibilité de sortie vers un pays d’accueil (dans notre exemple, Israël) existe était le travail d’un gardien ou d’un recruteur qui vendait ainsi une centaine d’euros le migrant naïf et le remettait à un passeur. Celui-ci le revendait à un autre passeur et de fil en aiguille, le migrant parvenait dans des centres secrets dans le désert du Néguev avec une valeur de 1 000 euros qu’il devait « rembourser » s’il voulait entrer en Israël. C’est sa famille élargie restée au pays qui devait envoyer l’argent, et pour la faire céder des images de séances de torture lui étaient envoyées via Internet et iPad. Si rien ne venait le migrant était tué et ses organes récupérés pour transplantation (voir note 27).  La construction d’un mur de séparation avec Israël a mis fin à cette filière, mais elle existerait eencore ailleurs, notamment en Libye.
On pourrait aussi classer comme un camp l’amoncellement des migrants de l’intérieur des Etats qui s’agglutinent dans des sortes de ghettos à la périphérie des villes, notamment du tiers monde. Ils peuvent bien sûr en sortir, soit pour gagner emploi et résidence hors du bidonville soit pour tenter les filières de l’émigration, mais le plus souvent leur impécuniosité est une barrière aussi infranchissable que les barbelés des camps matérialisés.
Migrations et socialisation
Un des points souvent soulignés sur la montée du capitalisme réside dans la constatation qu’en regroupant les travailleurs dans une seule unité on créait une collectivité unie dans une condition identique en un seul lieu, l’usine : cette forme de socialisation était opposée à une individualisation antérieure d’unités individualisées de production dépendant d’un seul patron. On citait en exemple ce qui constituait un de ces premiers regroupements, celui des tisserands travaillant à domicile sur leur métier à tisser regroupés dans une seule usine de tissage.
Ce n’était qu’en partie exact car une autre forme de socialisation existait auparavant, tant chez ces producteurs indépendants que chez les paysans dont le déracinement allait constituer l’essentiel de la force de travail initiale du capital. En témoignent par exemple les mouvements collectifs de paysans locaux ou généraux au cours du Moyen Age et jusqu’à aujourd’hui. Comme le capital a toujours détruit les systèmes préexistants pour se développer, la socialisation qu’il introduisait se substituait à celles qui préexistaient. Mais elle était tout autant nocive pour lui : une telle socialisation était à l’origine de résistances individuelles et collectives de sorte que le capital se trouvait dans la nécessité, pour que le procès de production fonctionne sans heurts, de les briser ou de les intégrer. Ce qui ressort de toute son évolution depuis sa consolidation.
Les migrations, de natures différentes parce que sortant des cadres nationaux, qui se sont développées depuis la moitié du xixe siècle, d’abord de l’Europe vers les Amériques, puis intereuropéennes, pour devenir internationales comme elles le sont aujourd’hui, posent toutes cette question de destruction d’une socialisation dans le pays d’origine du migrant, qui retrouve inévitablement une autre forme de socialisation, soit au cours de son transfert soit lors de sa fixation dans son pays d’accueil. C’est encore le sort des migrants d’aujourd’hui, mais dans les migrations récentes, notamment d’Asie vers l’Europe, la destruction de la socialisation d’origine est évidente dès le départ mais par contre, on ne sait rien de ce qu’elle sera dans le pays d’accueil. Dans ce creuset que sont les migrations d’aujourd’hui, on ne souligne souvent que les conflits dans les divisions naturelles dérivant des nationalités, religieuses et/ou ethniques, reproduisant une socialisation parcellaire d’origine, ou bien dans cette division artificielle introduite par les pays d’accueil entre réfugiés et migrants économiques, ou sociale entre les riches et les impécunieux.
On ne parle guère de cette socialisation peut-être éphémère qui ne peut que se tisser, même sous des formes très élémentaires, entre migrants de même origine ou entre migrants de toutes origines : une telle socialisation ne peut que surgir de la condition commune dans laquelle ils sont placés. Elle existe mais personne n’en parle, elle appartient à la geste des relations humaines. Cette question a pu se poser dans le passé, par exemple aux migrants traversant l’Atlantique pour gagner les Etats-Unis. Mais elle se posait beaucoup moins pour les migrations nationales ou intereuropéennes, qui étaient souvent plus individuelles.
Cette socialisation éphémère peut même se prolonger dans le pays d’accueil, mais ici aussi c’est une terre inconnue et on ne peut que l’évoquer. De toute façon, ces formes transitoires de socialisation seront absorbées dans la socialisation globale du capital sous ses formes nationales.
Le bout du voyage : l’insertion
du migrant force de travail
dans le « pays d’accueil »
Une fois que le migrant est parvenu d’une manière ou d’une autre à une sédentarisation dans un camp ou un hébergement quelconque dans un pays d’accueil, une autre forme d’industrie se met en place pour leur logement, leur nourriture, leurs soins, leur reconversion professionnelle. Mais tous ne sont pas logés à la même enseigne.
On voit réapparaître ici la grande division, artificielle mais réelle, entre réfugiés (migrants politiques) et migrants économiques. Les premiers sont seuls à pouvoir « bénéficier » du droit d’asile, c’est-à-dire à être autorisés à rester plus ou moins longtemps dans un pays défini.
Leur « accueil » n’est pas en principe l’affaire des ONG, mais dans le cas contraire celles-ci doivent aussi trouver des fournisseurs du minimum de survie.
La diversité des situations ne permet d’évoquer que quelques exemples hors les cas, relativement fréquents, où le migrant est pris en charge à travers des relations familiales ou de voisinage d’origine (un cas fréquent chez les Latinos migrants aux Etats-Unis). Des exemples de ces « solutions d’urgence » : à Vienne en Autriche une famille de trois personnes est hébergée dans un hôtel bas de gamme converti en centre d’accueil ; le gargotier perçoit de l’Etat 19 euros par jour et par personne pour leur assurer l’hébergement minimal, trois repas journaliers, et empoche ainsi 65 000 euros par mois pour héberger a minima dans un hôtel sordide 150 migrants arrivés dans la Terre promise.
On trouve partout dans les pays d’accueil des réfugiés une multitude de formules similaires dispensées pour un temps plus ou moins long avec des compléments, notamment pour l’apprentissage de la langue ou autres formations. Mais il est difficile de chiffrer les sommes consacrées aux réfugiés par les collectivités publiques, d’autant que les réfugiés sont souvent dispersés.
Un peu partout en Europe, de telles solutions d’hébergement provisoire existent et deviennent parfois un juteux business, ce que montrent maints exemples. Empiler cinq ou six migrants payant chacun 20 euros par mois dans une seule chambre pour laquelle on reçoit 30 euros par mois de subvention locale est une affaire « intéressante » pour tout hôtelier, au point qu’en Allemagne, l’offre hôtelière s’est tarie jusqu’à obérer la fréquentation régulière hôtelière (voyageurs divers et tourisme). En Suède, à Skarn (10 000 habitants), un ancien sanatorium transformé en centre d’accueil a reçu en 2014 12 millions d’euros de subventions et en a retiré 10 % de profit ; ce groupe gère dans le pays 32 autres centres.
Dans tout le pays, 250 centres d’accueil ont ainsi reçu 191 millions d’euros. Les mêmes groupes dont nous avons parlé à propos des camps œuvrent également dans cette fourniture de « services aux réfugiés » (34). Au Danemark, il a été question de faire payer au migrant son séjour en le contraignant à donner la totalité de ce qu’il avait réussi à conserver de ses possessions (argent, bijoux, etc.) au-delà de 1 340 euros ; on ne sait pas si ce projet a été réalisé.
Bien sûr les migrants économiques ou les exclus du droit d’asile sont laissés à eux-mêmes ou à la solidarité des autochtones. Ils s’agglutinent avec les SDF, campent ici ou là, squattent et partagent, d’expulsion en expulsion, ces lieux combien précaires. Certains finissent par trouver un emploi au noir et même un logement. Ou encore sont laissés aux bons soins d’associations qui doivent pallier les défaillances gouvernementales en la matière tout en subissant une baisse importante des subventions publiques, pour cause de rigueur. Le contrôle sanitaire des migrants, réintroduit en force sous Sarkozy avec la transformation de l’Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations (Anaem) en Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), accroît encore la précarité.
Suivant les pays, ces migrants peuvent vivre de situations de quasi-esclavage ou tout aussi dangereuses que celles qu’ils ont affrontées au cours du transfert. Ainsi ceux qui passent en Grande-Bretagne, clandestinement ou pas, peuvent finir dans un véritable esclavage moderne dans l’agriculture, la pêche, les hôpitaux ou le BTP (35).
D’autres continuent de s’agglutiner à des points de passage comme Calais. Leur coût pour la collectivité qui les accueille est principalement celui du déploiement de moyens policiers ou autres pour les expulser ou les empêcher de se regrouper ou les entretenir dans les centres de rétention.
Mais ce qu’il importe de faire ressortir, c’et l’incidence souvent positive que l’accueil des migrants peut avoir sur l’activité capitaliste locale, au-delà des spéculations médiatiques.
Il faut cesser de considérer le problème des migrants sous les aspects divers que nous avons évoqué pour le centrer sur ses seuls aspects économiques et au-delà sur la relation que l’on peut faire entre les migrations modernes et celles du passé.
Se concentrer sur les aspect humanitaires et/ou politiques masque les réalités économiques : en France, près d’un tiers de la population est issu de l’immigration. Cette ancienne immigration de l’entre-deux-guerres est pratiquement invisible dans l’ensemble de la population. Il n’en est pas de même pour les immigrés récents, notamment maghrébins ou noirs, qui s’ils sont parvenus, parfois difficilement, à s’intégrer économiquement, se heurtent à une discrimination persistante qui leur rend problématique l’accès à certains services. On peut supposer que la France n’est pas une exception sur ce point et que ces discriminations plus ou moins fortes et/ou teintées de racisme existent partout dans le monde. Si certains ont souligné le peu d’empressement des réfugiés syriens à choisir la France comme pays d’asile, on ne peut qu’opposer le fait qu’en 2015, 80 000 réfugiés ont demandé l’asile, qu’en 2013 on a estimé qu’il y a eu 235 000 immigrants illégaux (dont 15 000 ont été expulsés et 95 000 en transit) ce qui montre que même modérément, la France reste un pays d’immigration.
Pour les Etats-Unis, on parle beaucoup des barrières à la frontière mexicaine, mais lorsque Obama met en route en novembre 2014 – difficilement – un projet de régularisation sous conditions de 5 millions de sans-papiers sur les 11 millions d’illégaux présents sur le territoire des Etats-Unis (nombre stable ces dernières années), cela signifie une reconnaissance de l’utilité pour le capital américain de ces millions d’émigrants qui, à cause de cet appel d’air vont affluer à la frontière (36). Les Etats-Unis restent la plus importante destination pour les migrants qui stockent ainsi en 2015 46 millions de migrants dans les soixante-dix dernières années ; bien que réduite cette émigration atteint encore 200 000 personnes par an solde migratoire compte tenu des expulsions (400 000 en 2014). La Grande-Bretagne donne l’impression, à cause de la fixation de Calais, d’une fermeture totale aux migrants ; mais, le pays comptait 260 000 migrants entre juin 2013 et juin 2014 et, dans la période 2010-2012, 643 800 migrants ont franchi la Manche (37).
L’impact économique
des migrations
Récemment un laboratoire de recherche anglais a fait une étude prospective et multisectorielle (démographique, économique, anthropologique, etc.) pour voir ce qui se passerait si on ouvrait toutes les frontières. Les résultats sont sans appel : tout le monde y gagnerait, même l’économie du système capitaliste.
C’est une vaste question dont les divers éléments peuvent comporter pas mal d’incertitudes, à cause de la clandestinité et illégalité et dont les innombrables controverses, souvent sur une base uniquement nationale et aux intentions politiques marquées faussent une approche globale, tant sur l’ensemble du globe que sur l’ensemble des éléments, depuis le départ du migrant jusqu’à son utilisation comme force de travail.
Dans la période précédant les années 1970, où le capital avait besoin de cette immigration pour sa progression mondiale, de grands mouvements de populations avaient été absorbés sans problème particulier et avaient contribué à l’essor de ces pays : 150 000 juifs russes en Europe autour de 1900, 700 000 républicains espagnols en France en 1939, un million de pieds noirs algériens en 1962 en France, qui accueille aussi en 1973 170 000 « boat people » d’Asie du Sud-Est.
Nous voulons d’abord considérer l’incidence dont on ne parle guère sur le début du phénomène migration qui, aujourd’hui, implique le plus souvent la « mobilisation » financière, c’est-à-dire la conversion en argent (mis à part les bijoux qui pourront être négociés en cours de route) des possessions familiales en terres, bâtiments, et toutes autres installations ou matériels qui permettaient jusqu’alors de survivre. Cette conversion de capital immobilisé et capital monétaire n’est pas sans incidence : d’une part il fait entrer de nouveaux capitaux dans les circuits financiers. Une petite partie est dépensée dans la consommation de produits nécessaires pour le grand voyage. Il en est de même tout au long du trajet où l’argent liquide ou les valeurs emportés par le migrant sont prélevés à chaque étape de la filière, avec une incroyable rentabilité pour les prédateurs. Une partie plus importante de ces avoirs va non pas dans des circuits de consommation mais dans les circuits de blanchiment d’argent pour s’accumuler dans les caisses des banques. Si l’on peut considérer cette opération comme profitable au capital uniquement à ce stade du départ et du transfert du migrant, on peut difficilement estimer les conséquences négatives que cette liquidation de biens matériels (terres, immeubles, entreprises diverses) peut avoir sur les structures économiques et sociales du pays, mais il est probable qu’elles contribuent aux déstabilisations politiques dans les différents pays d’Afrique par exemple, ou en Syrie, tout comme les migrations internes détruisent l’équilibre ancestral des campagnes, ayant pour effet boomerang de provoquer de nouvelles migrations. Rien que pour arriver en Europe, les migrants dépenseraient 1 milliard d’euros par an et les pays concernés dépenseraient à peu près la même somme pour les stopper. Si ces milliards ne tombent pas dans les mêmes poches (ce qui n’est même pas certain), ils sont la source de profits juteux qui tombent dans les circuits financiers internationaux (38). Dans ces pays réservoirs de migrants, que représente dans la balance économique l’argent envoyé par les migrants dans leur famille d’origine ? Ces transferts ont représenté en 2015 600 milliards d’euros pour le monde entier (39).
Pour les « pays d’accueil », quel peut être le bilan des migrations dans le cadre national ? En 2014, les migrations globales dans les pays de l’OCDE ont regroupé 4,3 millions de migrants dont 800 000 ont demandé l’asile, alors que pour les Etats-Unis, de 2006 à 2014, jamais le nombre annuel de migrants n’a été inférieur à 4 millions (40). Ces éléments peuvent être très fluctuants pour différentes raisons, ce qui rend plus difficile une approche de la question : de 2006 à 2013, en Allemagne, le nombre d’arrivants s’est accru de 101 % (les chiffres font apparaître que dès 2009, l’Allemagne avait opté pour une augmentation des entrées de migrants et que son attitude actuelle est le parachèvement d’une politique délibérée et non d’une invasion incontrôlée). Cette augmentation pour la même période est de 26 % pour la France, de 51 % pour la Corée du Sud. En revanche d’autres pays européens voient, toujours dans cette même période, une chute de l’immigration : – 15 % au Royaume-Uni, – 57 % en Italie, – 72 % en Espagne,– 37 % au Portugal et – 67 % en Irlande (41). En ce qui concerne les Syriens de l’émigration récente, ce sont les plus jeunes et les plus instruits qui dominent (42).
Il faut considérer le problème à différentes périodes : le court terme, le moyen terme et le long terme dont le mélange donne souvent des appréciations contradictoires autorisant les polémiques de l’exploitation politique.
A première vue, le court terme doit être vu comme entièrement déficitaire, tout au moins pour les seuls réfugiés pouvant bénéficier de mesures d’accueil (logement précaire, hébergement et parfois un faible viatique) prises sans contrepartie mais pour un temps limité par les collectivités publiques. Quant aux migrants économiques « illégaux », qu’ils se débrouillent seuls ou avec la solidarité des ONG et/ou des populations locales. Eux, leur coût est celui de leur chasse, de leur rétention éventuelle et de leur expulsion (qui peut conduire à l’absurde comme, en France, l’opération qui consiste à transférer quotidiennement une poignée de migrants « réfugiés » qui veulent passer en Grande-Bretagne dans le centre du pays, voire à la frontière espagnole par avion). Si le coût des récentes migrations en Allemagne atteint 23 milliards, cela provoque des tensions financières comme dans tout autre pays dont les recettes sont obérées par la crise (43). Les remous politiques que peut provoquer cette hémorragie financière peuvent s’accompagner de troubles sociaux plus sérieux. En Afrique du Sud, les émeutes raciales anti-migrants sont allées récemment jusqu’au lynchage, alors qu’en Allemagne l’incendie des centres de rétention est un passe-temps favori et fréquent des groupes néonazis. La jungle de Calais est souvent affligée de ces commandos nocturnes qui enlèvent et lynchent les malheureux migrants qui se sont trouvés sur leur chemin de violence.
On peut retrouver aussi une même violence entre les groupes nationaux des migrants eux-mêmes. Souvent toute la politique intérieure des pays d’accueil comme ceux de transit peut se trouver ainsi sérieusement perturbée, mais il est bien difficile d’en chiffrer l’impact économique et/ou financier.
Le moyen terme, c’est-à-dire les années suivant la pénétration du migrant dans l’espace national, peut avoir conservé ces mêmes problèmes, d’autant plus que le court terme se renouvelle constamment par l’apport de nouveaux migrants toutes catégories. « A court terme comme à une échelle de temps plus longue, les deux dernières décennies, l’effet des flux migratoires est positif… Toutes les variables économiques prises en compte ont eu un effet positif pour la France, même à court terme (44). »
Pour le long terme, avant 1972, la question des conséquences positives de l’immigration ne se pose pas ; les migrants ont fait la construction et l’essor de la puissance américaine, la renaissance du capital français des « trente glorieuses », la reconstruction de la République fédérale d’Allemagne après la seconde guerre mondiale. On pourrait multiplier les exemples. Aujourd’hui il est effectivement plus difficile de donner quelques chiffres. Pour l’Allemagne, par exemple, les quelque 800 000 migrants accueillis par an coûtent 20 milliards d’euros, soit 0,6 % du PIB. En regard on prévoit qu’en 2020, leur présence assurerait une croissance entre 0,3 % et 0,7 % du PIB. Ce ne sont que des spéculations et avec les incertitudes du chaos du Moyen-Orient et de l’Afrique, l’évolution de la crise qui à la fois approvisionne le réservoir migrant et tarit le réservoir force de travail nécessaire. Aussi on ne doit pas négliger les mutations dans le processus mondial de la migration : l’amoindrissement de la filière Sud-Nord et le développement des filières Sud-Sud (45).
Mutations et migrations : tendances originelles sous
la couverture capitaliste
Comme dans bien d’autres domaines, le capitalisme crée par son seul fonctionnement et sa nécessaire expansion des nuisances qu’il est dans l’impossibilité de stopper et de résoudre. Le processus que nous venons de décrire est – en partie – le résultat du fonctionnement du système qui en retour essaie de s’en servir pour son fonctionnement, avec de plus en plus de difficultés à cause même du stade présent de son expansion mondiale.
Derrière ces accidents de parcours de la domination capitaliste et de l’exploitation du travail, ne s’agit-il pas d’un courant migratoire ancestral, qui simplement prendrait aujourd’hui les formes imposées par le capital ? Par exemple dès avant le capitalisme des changements climatiques, quelle qu’en soit la cause, que nous avons évoqués à propos du Moyen-Orient mais qui commencent à se manifester un peu partout dans le monde, ont provoqué des mouvements de population.
Il semble que ces courants concernent l’évolution globale de la population mondiale et des économies, choses que le capital ne contrôle pas (qui peut dire, sans entrer dans la spéculation oiseuse, pourquoi, à part la France et l’Irlande, l’Europe se dépeuple ?).
Comparée au continent africain et à tout le Sud-Est et Est asiatique qui témoignent d’une population plus jeune et plus pauvre, la population de l’Europe stagne autour de ses 500 millions d’habitants. En 1900, l’Europe représentait 25 % de la population mondiale, aujourd’hui à peine 7 %. En 2010, l’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants avec de véritables puissances comme le Nigeria et l’Egypte. Cette évolution résulte de la natalité et de l’extension de l’hygiène et des soins, et des migrations internes ou inter-Etats africains. Y aura-t-il, comme en Chine ou en Inde, un essor économique correspondant ?
Sur le long terme, il est un autre aspect des migrations que l’on n’évoque guère : c’est la transformation des êtres humains et des sociétés dans lesquelles ces millions de migrants s’installent.
Les Etats-Unis et à un moindre degré l’Argentine peuvent donner une réponse à cette question non négligeable. Après plus d’un siècle d’afflux de migrants de toutes sortes venant principalement d’Europe, on peut voir aujourd’hui un Américain typique avec un langage dérivé de l’anglais mais qui s’en différencie et même une manière spécifique de le parler, avec des habitudes alimentaires bien caractérisées, avec une culture, notamment musicale et cinématographique, tout aussi bien identifiée. C’est le produit du melting-pot qu’est encore aujourd’hui ce pays, avec une nouvelle mutation avec la montée des « Latinos  » qui formeront prochainement plus de la moitié de la population ; en d’autres termes, les migrations entraînent des mutations dans l’espèce humaine.
Qu’en sera-t-il de l’Europe qui entre dans un tel processus depuis un demi-siècle ? Une réponse très partielle peut être donnée par la France avec la fusion des immigrations presque uniquement européennes de l’entre-deux-guerres, au point que l’on ne distingue plus aujourd’hui que par le nom de famille l’origine d’individus chez qui on pourrait peut-être déceler des traits nouveaux, issus d’une mutation (le fait que les dirigeants politiques comme Nicolas Sarkozy, Manuel Valls et Anne Hidalgo, tous issus de l’immigration, puissent accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat sont une petite illustration de cette mutation). Ce melting-pot qui se fait dans un cadre national dépassera-t-il les frontières pour créer un être humain européen ? Comme il était facile de concevoir une telle évolution avec des migrants de race blanche venant de pays voisins, de tradition religieuse chrétienne et d’un fonds de culture commun, autant il est plus difficile de concevoir ce que serait un melting-pot impliquant des Arabes, des Noirs, chacun portant non seulement sa couleur, sa religion et ses coutumes de vie, ses ancrages culturels différents. Dans certains domaines – musical par exemple – cette fusion déjà se concrétise. D’un côté on peut regretter que la mondialisation du système capitaliste uniformise tout, faisant disparaître toute la richesse des particularismes nationaux, ethniques, culturels ou religieux. Mais d’un autre côté on peut voir aussi que dans cette uniformatisation surgissent d’autres particularismes. Ce qui est certain – et souvent difficilement détectable lors de leur gestation – c’est que tous les éléments qui composent les conditions de vie et de survie de l’espèce humaine bougent sans arrêt et que les migrations ne sont qu’un petit aspect – une goutte d’eau dans cette évolution. Un commentateur déclarait : ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les 3 % mondiaux de migrants mais les 97 % de sédentaires et de voir comment ils évoluent.
La plupart des migrations du passé portaient avec elles les idéologies et les cultures matérialisées dans les croyances et religions de toutes sortes. On peut s’interroger aujourd’hui sur l’imprégnation religieuse que prennent les courants divers qui alimentent les contestations et conflits à l’intérieur du capitalisme, guerres ouvertes ou autres. Là aussi une certaine réalité peut en cacher une autre : alors que ces conflits se focalisent entre ceux qui des Juifs aux Musulmans, procèdent tous du même dieu, celui de la Bible, d’autres conflits bien réels mais peu médiatisés opposent en Asie ces mêmes exégètes de la Bible et de son dieu guerrier avec toutes les variantes du Bouddha jouisseur et pacifique (plus de la moitié de l’humanité actuelle). Ce qui nous ramène aux migrations autour de ces conflits extrême-orientaux.
La discussion sur l’ensemble des questions que nous avons évoquées est ouverte.
H. S.

 

NOTES

(1) Pour certains (comme Eric Williams [1911-1981, historien et premier ministre de Trinidad-et-Tobago] dans son livre Capitalisme et Esclavage [éd. Présence africaine, 1968]), le capitalisme naît dans la société de plantation et le commerce triangulaire. Forme finalement très moderne du capitalisme quand on lit les liens plus qu’étroits entre négriers-banquiers-corsaires et propriétaires d’industrie qui étaient parfois une seule et même personne. Certaines banques avaient même spéculé sur le prix des esclaves : « Anticipant sur l’abolition de la traite des Noirs, elle [la Ship Bank] spécula sur une grande échelle sur l’achat des esclaves. La loi, toutefois, ne fut pas votée. Les esclaves durent être habillés et nourris, leur prix subit une baisse sensible, la maladie les emporta par centaines. La firme fit faillite en 1795, et ce fut le plus grand désastre financier que Glasgow n’ait jamais vu. » Williams démontre aussi que les bénéfices du commerce triangulaire ont servi à financer les industries métallurgiques (la machine à vapeur par exemple) ou d’autres industries britanniques (industrie de l’ardoise, coton). Les bénéfices furent également l’occasion de l’essor des compagnies d’assurance (Lloyd’s).

(2) « Germany debates how immigration affects crime », Financial Times, 17 janvier 2016, et « The numbers game », Financial Times, 2 décembre 2014.
(3) Enquête de l’Institut für Wirtschaftsforschung (Ifo), organisation basée à Munich et spécialisée dans le domaine économique, citée dans « German employer pessimistic about the chances of finding work for low skilled refugees », Financial Times, 27 novembre 2015.

(4) « The migration numbers game », Financial Times, op. cit..
(5) « Human traffic king. Brazil slaves face death threat and debt », Financial Times, 8 décembre 2015.
(6) « N Korean ‘ghost ships’ wash up on Japanese shores », Financial Times 4 décembre 2015 (https://next.ft.com /content/a0d56d1e-9a63-11e5-bdda-9f13f99fa654).
(7) Partner Relief & Development, 19 mars 2014. La Thaïlande exploite dans les pires conditions et les plus durs travaux (BTP, nettoyage, domestique, prostitution) 2 millions de migrants venant de Birmanie dont 200 000 du pays Shan, situé dans le Nord-Est de la Birmanie, frontalier de la Chine et de la Thaïlande. Pour une bonne part illégaux, tous ces migrants n’ont droit à aucun des services sociaux réservés aux Thaïlandais.
(8) « Le peuple le plus persécuté du monde », Le Figaro, 11 mai 2015. Les Rohinghyas sont un groupe ethnique musulman du Sud-Ouest de la Birmanie dans le district d’Arakan, région côtière montagneuse proche du Bangladesh. Ils ont été déchus par la junte militaire de la nationalité birmane et toutes les actions dirigées contre eux visent à contrôler cette région pétrolière. Le nettoyage ethnique les contraints à l’exil au Bangladesh ou en Malaisie, d’où ils sont refoulés, comme de Malaisie, d’Indonésie et d’Australie (en 2015, en trois mois, 25 000 personnes ont été refoulées dans la mer). 140 000 d’entre eux sont parqués dans des camps dans des conditions atroces, objets de tous les trafics. En Malaisie 139 fosses communes ont été découvertes autour de 29 camps de transit. (« Les damnés de la mer, Libération, 17 mai 2015 ; Wikipédia, Euro News 25 mai 2015.)
(9) En Afrique du Sud survivent 5 millions de migrants illégaux (10 % de la population) dont 3 millions de Zimbabwéens. La montée du chômage, des inégalités, de la pauvreté, des pollutions et de la corruption fait qu’empire avec la crise mondiale la condition des natifs noirs. Comme souvent, la tension sociale est déviée vers l’affrontement contre les immigrés et les Zimbabwéens en particuliers. Les émeutes raciales en avril 2015 ont fait 7 morts et 300 arrestations. Plus de 300 boutiques de migrants ont été incendiées de même que des dizaines d’habitation dans des émeutes raciales que certains considèrent comme des pogroms (Wikipédia, UN Dispatch, 16 avril 2015. Pour le Sud Soudan, « Les récits hallucinés de l’enfer sud-soudanais», Le Monde (31 octobre 2015).
(10) En dehors du cas extrême de la prostitution, les migrations des femmes – notamment africaines, mais on le voit aussi en Guyane avec les Brésiliennes – passent par le fait de se marier avec un Européen. On peut ainsi observer dans les capitales du Sud de gigantesques cybercafés occupés par des femmes qui « appâtent » le mari via des sites de rencontre et les réseaux sociaux. Plus anecdotique mais symbolique, on retrouve ces cas dans des émissions de télé-réalité, par exemple sur TF1. Ainsi voit-on une perspective de « libération » (de sa condition de pauvreté en particulier) de la femme africaine via une position « antiféministe » aux yeux des Européennes, celle de la femme docile et soumise à son mari.
(11) Avec la chute de Kadhafi, les villages tchadiens, par exemple, se sont trouvés dans une situation catastrophique car ils perdaient la perfusion financière fournie depuis des années par la diaspora établie en Libye. Le retour des Tchadiens de Libye (grâce notamment à l’organisation de leur évacuation par l’OIM) a eu un double effet catastrophique : l’arrêt des transferts d’argent plus de nouvelles bouches à nourrir ainsi que des conflits sociaux : beaucoup des migrants ont constaté à leur arrivée que leurs investissements et leurs biens dans les villages avaient été spoliés par leurs voisins, leurs familles, etc.
(12) Quelles que soient les améliorations (raccourcissement du trajet, lois sur l’hygiène et les conditions de transport), le séjour dans l’entrepont d’un navire reste difficile, comme en témoigne Edward Steiner en 1906, dans On the Trail of the Immigrant (rééd. BiblioLife, 2008) : « L’aménagement de l’entrepont ne varie guère, pas plus que son emplacement : toujours situé au-dessus des vibrations des machines, il est bercé par le vacarme saccadé de la ferraille en mouvement et le grincement des amarres. On y accède par un escalier étroit, aux marches visqueuses et glissantes. Une masse humaine, des couchettes nauséabondes, des toilettes rebutantes : tel est l’entrepont qui est aussi un assemblage suspect d’odeurs hétéroclites : pelures d’orange, tabac, ail et désinfectant. Pas le moindre confort, pas même une chaise. Une nourriture médiocre, apportée dans d’énormes bidons, est servie dans des gamelles fournies par la Compagnie. Les profits retirés par les compagnies de ce transport d’immigrants sont énormes en raison de leur nombre et la concurrence y est féroce. »
(13) Les « hobos » sont des travailleurs itinérants qui sillonnent les Etats en quête de petits boulots et de bonnes combines. Ils sont un des résultats des changements profonds qui affectent la société américaine du début du xxe siècle. Ils tentent de fuir la misère, voyagent par la route ou clandestinement dans les trains de marchandises. L’image du hobo est d’ailleurs inséparable de celle du train. Beaucoup de hobos se retrouvent le long des lignes ferroviaires dans des points d’accueil plus ou moins improvisés. Ils y échangent des informations sur les lieux où trouver de l’emploi et mener une vie stable. Quand ils ne se parlent pas de vive voix, les hobos laissent des symboles dessinés à la craie ou au charbon. Ce système de symboles a pour but d’informer ou d’avertir les autres (endroits pour attraper un train pour dormir, présence fréquente de la police, repas chauds, chiens dangereux, etc.). Cette langue est un ensemble de signes qu’on trouve parfois gravés dans la pierre des immeubles des villes et qui indique que la maison est accueillante ou qu’au contraire on y lâche les chiens.

(14) Par exemple l’effondrement du prix du pétrole pourrait désétatiser des pays vivant de la rente pétrolière comme l’Algérie ou le Nigeria et jeter sur la route de l’exil des milliers de personnes victimes de la fin des subventions aux denrées de base et de l’inflation conséquente.

 

(15) « A Lesbos, les migrants continuent d’affluer », Le Monde, 9 janvier 2015.
(16) Voir « Murs », Echanges n°153 (automne 2015) et
« Les parias à l’assaut de la forteresse Nord », Echanges n° 148 (été 2014).

(17) « Depuis le début de l’année [2015], près de 4 000 demandeurs d’asile ont fait un très long crochet via le Grand Nord pour traverser la frontière entre la Russie et la Norvège, pays membre de l’espace Schengen à défaut d’appartenir à l’Union européenne. Ils n’étaient que dix en 2014 », extrait de « Migrants : frictions entre la Norvège et la Russie avec l’essor de la route arctique », dépêche de l’AFP du 10 novembre 2015 reprise par de nombreux sites de presse. Une triple barrière, dont une de 7 m de haut, protège les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, mais chaque mois 1 000 migrants réussissent quand même à la franchir alors que 80 000 espèrent faire de même. Europe 1, 19 janvier 2014.
Entre le Mexique et les Etats-Unis une barrière de 5 m de haut accompagnée de 1 800 tours de contrôle et peuplée de 18 000 « borders patrol », ornée de chaque côté de deux barrières parallèles de barbelés de 2 m de haut, avec un chemin de ronde et un fossé empêchant l’accès en voiture, peut être franchie par plus de 200 tunnels. Pour la drogue, on utilise des catapultes ou des drones.

 

(18) Quelques exemples : Istanbul-Lesbos, prix moyen 2 800 euros par migrant (Financial Times du 16 juin 2015). Une famille syrienne de trois personnes devra verser 5 000 euros pour parvenir en Allemagne (Financial Times du 22 avril 2015). D’après le Financial Times (11 octobre 2015), l’industrie du passage entre la Syrie et les Balkans se serait « organisée » et rationalisée pour accroître la sécurité (c’est dire !), éviter les accidents de tous ordres (notamment avec les autorités et les médias) avec un minimum de passeurs (moins de dix) présentant une offre diversifiée (même par avion pour les plus riches) et un prix moyen de 7 000 euros (avec réduction de moitié pour les enfants de moins de huit ans). Alors qu’il n’en coûte que 600 euros pour passer de Libye à Lampedusa, mais avec un risque bien plus grand. Comme partout, la sécurité ça se paie. A la tête d’un des plus importants groupes de trafiquants de migrants, un personnage dénommé « le docteur » siège à Istanbul et organise de là vers les îles grecques des passages dont le nombre peut varier chaque nuit de quatre à quinze, selon l’état de la mer et autres problèmes de contrôle. Il a un projet de faire construire un navire de 200 m de long capable de transporter 400 réfugiés à la fois, chacun payant 1 500 dollars cash depuis la Turquie jusqu’au large des côtes italiennes où une armada de bateaux de pêche les prendrait en charge jusqu’à la côte ; un tel navire pourrait faire ainsi quatre à cinq voyages chaque jour (« Smuggling rings struggle to stay afloat », Financial Times, 14 décembre 2015).

(19) « The migration numbers game », ONU et Financial Times.

 

(20) Voir par exemple https://www.ined.fr/ fichier/s_rubrique/23808/fichier.fiche.peda.migrations.monde.fr.pdf

(21) « Personne ne pensait s’en sortir vivant. Les réfugiés du Blue-Sky racontent leur calvaire vers l’Europe », Le Monde, 4 janvier 2015.

 

(22) « Les moyens de la répression migratoire », Libération, 18 juin 2015 (http://www.liberation.fr/apps/2015/06/tmf/).

(23) « Frontex, mission européenne presque impossible », La Croix, 16 janvier 2015. Frontex (Frontières extérieures) est l’Agence européenne de gestion des migrations. Son siège est à Varsovie. Ses pouvoirs accrus pour le contrôle des migrations vers l’Europe et leur interception requiert pour ses 1 500 gardes-frontières des pouvoirs militaires déployés avec l’aide éventuelle des pays de l’UE sur terre, mer et air. Financé à concurrence de 238 millions d’euros en 2016, ce budget va monter à 322 millions d’euros en 2020. Un projet actuellement en discussion vise à transformer Frontex en un corps européen de gardes-frontières qui aurait un pouvoir direct d’intervention aux frontières européennes sans l’accord préalable des pays concernés, ce qui soulève pas mal d’oppositions.

(24) « Barrière frontalière hongroise », Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Barri%C3%A8re_frontali%C3%A8re_hongroise).

(25) http://communisme-ouvrier.info/?Europe-forteresse-Ces-europeens.
(26) « Les passeurs prospèrent et les tragédies se multiplient  », irinnews (www.irinnews.org/fr/report/95877/migration-les-passeurs-prosp%C3%A8rent-et-les-trag%C3%A9dies-se-multiplient). De nombreux témoignages similaires : « Le long voyage d’un jeune Somalien vers la sécurité en Afrique du Sud », UNHCR, 20 septembre 2010 ;  « L’enfer des migrants Est -Africains vers l’Afrique du Sud »,  Slate Afrique (site Internet), 30 juillet 2012.
(27) «  Voyage en barbarie, un documentaire réalisé par Delphine Deloget et Cécile Allégra : « Depuis 2009, 50 000 Erythréens sont passés par le Sinaï, 10 000 ont disparu ». Il existe plusieurs versions de ce documentaire, diffusé par la chaîne de télévision Public Sénat et par lemonde.fr http://abonnes.lemonde.fr/afrique/visuel/2014/10/13/voyage-en-barbarie-dans-le-desert-du-sinai_4501271_3212.html, et publié par Le Monde du 1er septembre 2014 et par Grands reporters.com (http://www.grands-reporters.com/Voyage-en-barbarie-2-Sinai-Deux.html) ; seule ce dernier site parle de trafics d’organes, s’appuyant su des témoignages qu’il cite au conditionnel. Affirmations à prendre avec prudence, donc, sans en exclure la possibilité.  « Chez les bourreaux du Sinaï », Le Monde, 1er septembre 2014.
« Des immigrants victimes d’un trafic d’organes au Mexique », Le Monde, 7 novembre 2013.
(28) Ces enlèvements d’enfants concernent 124 pays, 40 % dans l’Asie du Sud-Est et du Sud (Rapport mondial sur la traite des personnes, 2014, Office des Nations Unies contre la drogue et le crime [ONUDC]).

 

(29) Un monde de camps, dir. par Michel Agier, éd. La Découverte, 2014.

 

(30) En Afghanistan un autre exemple de camp actif avec des émigrés locaux : « A Gulan la ville fleurit sur le camp », Libération, 15 juin 2015
(http://www.liberation.fr/planete/2015/06/24/a-gulan-la-ville-fleurit-sur-le-camp_1336414). – « A Dadaab on Naît, on meurt, depuis trois générations » Libération, 29 septembre 2015 (http://www.liberation.fr/planete/2015/09/29/a-dadaab-on-nait-on-meurt-depuis-trois-generations_1393537).
(31) « Life on the line. Immigration fleeing violence and poverty, Hondurans making dangerous journey to the US only to become part of a bitter political figh », Financial Times, 1er juillet 2014, ou encore: « Two FT journalists report from different sides of the US border, speaking to Hondurans fleeing poverty and violence for a better life in America (http://podcast.ft.com/2014/07/18/). « Greek debt to the key to refugee crisis », Financial Times, 26 janvier 2016.
(32) « Réfugiés, le retour de l’Europe forteresse », Le Monde, 27 novembre 2015. « After joining the UE a decade ago central and eastern countries largely bought into the union liberalisation agenda », Financial Times, 27 novembre 2015.
(33) « Libya detention center is flip side or Europe’s immigration crisis », McClatchy DC, 2 avril 2015 (http://www.mcclatchydc.com/news/nation-world/world/article24783472.html).

 

(34) « Des systèmes d’asile très inégaux en Europe », www.euractiv.fr/section/justice-affaires-interieures/news/des-systemes-d-asile-toujours-tres-inegaux-en-europe/.

(35) «UK migration: Toil, trouble and tension  » et «Ruthless UK employers trap migrants in ‘modern-day slavery’ », Financial Times, 12 août 2015.
(36) « The migration numbers game », Financial Times,  2 février 2014.

(37) Ibid.
(38) « The migrants files », collectif de journalistes européens, 2015.
(39) « Migrations régionales et envoi de fonds, principaux repères », Problèmes économiques n° 3124 (janvier 2016).
(40)  « Migrations internationales, état des lieux »,  Problèmes économiques n° 3124 (janvier 2016).
(41) Ibid.
(42) « Quelle réponse apporter à la crise des réfugiés ? », Problèmes économiques n° 3124 (janvier 2016).

(43) « L’Allemagne se préoccupe du coût de l’accueil des réfugiés. Au moins 23 milliards d’euros seraient consacrés en 2016 aux migrants. Les Länder s’inquiètent des choix d’Angela Merkel », Le Monde, 1er janvier 2016.
(44) « Immigration, une chance pour l’économie », Problèmes économiques n° 3124 (janvier 2016).
(45) Exodus, How Migration is Changing Our World, de Paul Collier, éd. Oxford University Press, 2013.

 

 

 

 

Le 17 juin 1953 en RDA

Cette note de lecture du livre d’Arnulf Baring « Der 17. Juni 1953 » (Cologne, 1965) est parue dans ICO n° 43 (novembre 1965).

 

Le 17 juin 1965, c’était jour de vacances en Allemagne de l’0uest ; comme chaque année depuis onze ans, on profite du soleil (quand il y en a) pour aller saucissonner à la campagne. A peine écoute-t-on au transistor les discours officiels tant il est bon de se promener sous les arbres, et le soir on rentre à la maison. Sur les routes de l’Ouest, on aura laissé beaucoup plus de morts dans les voitures calcinées qu’il n’y en eut en tout, au cours du soulèvement de l’Allemagne de l’Est, le I7 juin I953, jour, que cette fête nationale est censée commémorer. Selon l’auteur de ce récent. petit livre, ce chiffre est estimé à vingt et un morts connus pour les I6 et I7 juin I953.

Arnulf Baring a voulu dissiper certaines légendes sur cet événement. En effet, en Allemagne de l’0uest, les discours officiels proclament rituellement que le soulèvement fut une levée en masse de tout un peuple, avide de liberté, de démo- cratie et de réunification allemande. C’est faux, et les documents le montrent bien. Les cadres, les petits-bourgeois (commerçants, artisans) et les paysans restèrent à l’écart du mouvement (en tout cas à l’échelle de masse). Le soulèvement eut un caractère strictement ouvrier et limité à certaines villes et branches profession- nelles. Selon les sources, on estime le nombre des participants à la grève du I7 juin I953 à 5 % ou 7 % du total des salariés. Certes, il est possible que la proportion réelle fût supérieure ; mais en tout, cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable.

Rappelons très brièvement le cadre et le cours des événements (1). L’un .des problèmes qui ont toujours suscité le plus de difficultés aux dirigeants de l’Est en général, c’est l’élévation de la productivité du travail. Aux champs., à l’usine, les travailleurs n’ont qu’une seule préoccupation : se débrouiller (chaparder, couler les temps..,) et se réserver des forces pour pouvoir ensuite, qui cultiver son lopin personnel, qui travailler au noir. Si la productivité en général, est basse, c’est aussi parce que la production de biens de consommation est (mais la situation commence à changer) basse.

En 1952, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est (ci-après RDA) amorcent un tournant. On va réviser les normes, c’est-à-dire augmenter les cadences et la durée du travail, réduire les salaires et comprimer le niveau de vie de la population en général : voilà ce que réclame l’accumulation socialiste (sic) du capital. Cette campagne se poursuit dans la presse, les réunions, etc. Toute l’année 1952 et en 1953, par paliers, la révision est introduite dans les entreprises, non sans rencontrer des résistances dans toutes les couches de la société. Tandis qu’à l’échelle internationale se produit un événement spectaculaire, la mort de Staline (le 5 mars 1953) et que les négociations da paix prennent en Corée un tour décisif, le gouvernement recule et adopte un « cours nouveau » qui favorise quelque peu les paysans, les commerçants et les cadres, etc., mais cependant (comme toujours dans un pays capitaliste) néglige les ouvriers : la révision des normes sera poursuivie.

Cette politique est accueillie de plus en plus mal, en particulier par les ouvriers maçons qui bâtissent à Berlin-Est les immeubles destinés à border une avenue triomphale, la Stalinallee. Ces maçons sont parmi les ouvriers les mieux payés de RDA (5 à 9 marks de l’heure, contre 3 au manœuvre ). On veut leur imposer des normes plus élevées, 10 %, tout de suite, mais bientôt 150 %, 200 % et même 300 %, si l’on en croit le ministre de la construction ( de 1950 à 1953, les coûts de construction ont augmenté de 35 % à 40 % et à Berlin l’entreprise d’Etat fonctionne avec de très grosses pertes ; la pénurie de main-d’œuvre qualifiée est très importante dans ce secteur).

A partir d’ avril, des assemblées de fonctionnaires du parti et du syndicat décident d’augmenter les normes et de réduire les salaires dans le bâtiment ; des brigades de travailleurs le· décident aussi « volontairement », mais l’agitation croît sur les chantiers de l’avenue Staline. Une grève y éclate le 15 juin ; le 16 au matin un cortège·se forme, d’abord d’ouvriers qui veulent aller chercher du travail ailleurs ; mais, bientôt grossi, il vient manifester devant la Maison des Syndicats puis devant le siège du gouvernement. Les ouvriers veulent que le président de la République , Grotewohl, et le président du Conseil, Ulbricht, viennent s’adresser à eux. Mais on leur envoie des sous-fifres ; de calme qu’elle était la manifestation devient de plus en plus houleuse. Finalement, les ouvriers retournent sur les chantiers en appelant à la grève générale. Ils décident de se retrouver le lendemain pour manifester de nouveau. La radio du secteur américain diffuse ces nouvelles à 16 h 30; mais les autorités militaires américaines lui recommandent d’en rester là et de n’inciter ni à la grève ni à la manifestation (les occupants français chercheront en vain à interdire aux manifestants de passer par le secteur qu’ils contrôlent).

Le I7 juin, le mouvement gagne un grand nombre de villes, des régions entières. Dans l’ensemble les manifestants sont uniquement des ouvriers et presque toujours des jeunes. La participation des membres des autres classes est exceptionnelle, d’après notre auteur. Le moμvement, de plus, est limité aux grands centres industriels : Berlin-Est (61 000 grévistes), Allemagne centrale (121 000), Magdebourg (38 000), et puissant surtout dans les grandes usines de produits chimique : Leuna (28 000 gévistes) ou Buna (12 000) et certains bassins miniers (Mansfeld).

Les comltés de grève sont composés de jeunes ouvriers (25 à 40 ans), et souvent aussi d’anciens militaires, sous-officiers en général ( 8 % à 10 % des membres des comités dans certains cas ). Selon Baring,

« au 17 juin, les· ouvriers considéraient – à juste titre – les cadres de leur entreprise comme une fraction de la nouvelle classe dirigeante, que le régime· cherchait à se gagner en “l’achetant” par de fortes incitations matérielles. »

De même , le grand complexe industriel de Stalinstadt (aujourd’hui Eisenhüttenstadt, dans le Brandebourg) sur l’0der (frontière polonaise), ne se joignit pas au mouvement. Le régime portait tous ses efforts sur ce nouveau centre, monté de toutes pièces et_les travailleurs, des réfugiés de l’Est pour la moitié, y bénéficiaient des salaires les plus élevés du pays ; même les maçons de Stalinstadt ne cessèrent pas le travail (alors qu’ailleurs le bâtiment faisait grève par solidarité avec Berlin-Est). En Saxe, la présence des armées russes, qui effectuaient leurs grandes manœuvres, empêcha les mineurs du charbon et de l’uranium de participer massivement à la grève et aux manifestations. Ces activités entraînèrent donc surtout des travailleurs du bâtiment, des mines et des industries de· base.

A Berlin-Est, les manifestants contrôlaient apparemment la rue. Comme la veille, rassemblés devant le siège du gouvernement, ils réclament l’apparition de Grotewohl et d’Ulbricht réunis en Conseil de cabinet. Un ministre, dit-on, demanda à Ulbricht de prendre la parole pour calmer les grévistes. Ulbricht refusa et comme l’autre insistait, il lui répondit qu’il pleuvait et que par conséquent les manifestants n’allaient pas tarder à se disperser (2).

Quelles sont les revendications de ces masses ? A Berlin-Est comme dans les autres centres, c’est pour l’essentiel :

1) paiement des salaires d’après les anciennes normes et révisions des contrats collectifs d’entreprise ;

2) baisse des prix des produits de grande consommation ;

3) élections libres et au scrutin secret ;

4) pas de représailles contre les grévistes.

Les manifestants défilent dans les rues, tiennent des meetings où leurs orateurs reprennent les revendications économiques et politiques du mouvement. Dans certaines villes, les délégations ouvrières exigent et obtiennent la libération de prisonniers dont elles donnent le nom ; mais le 17 dans l’après-midi, la tension augmente et des « masses incontrôlées » brisent les portes des prisons et libèrent des détenus de droit commun en même temps que des « politiques ». La propagande officielle exploitera ce fait, de même que de petits pillages (de locaux du PC), incendies (des archives de la justice) ou lynchages (de flics. Mais la subversion n’ira pas plus loin et, les démonstrations terminées, les manifestants rentrent chez eux, ou reviennent sur leurs lieux de travail.

Le gouvernement répond aux « désordres » en faisant appel aux troupes russes. Face à des masses désarmées – contrairement à la Hongrie de 1956 où l’armée nationale passera du côté des grévistes – ces troupes agiront de manière pacifique : tirant en l’air et dispersant les attroupements avec des tanks. En général les policiers est-allemands n’étaient pas disposés à marcher contre les grévistes et, du moins dans la plupart des cas, discutaient avec eux avant de laisser passer leurs cortèges ; mais il semble probable que si le mouvement avait changé de caractère ils auraient participé à la répression.

En bref, au soir du 17 juin, « l’ordre » est rétabli; certes les discussions vont se poursuivre sur les chantiers et dans les usines, mais elles n’iront plus jusqu’au point d’explosion. Le gouvernement va faire des promesses : amélioration du niveau de vie et retour aux anciennes normes ; · il va tout de suite commencer de les grignoter et finira par imposer ses exigences. Il autorisera aussi l’expédition de colis de vivres occidentaux en RDA à la fois pour calmer le mécontentement et pour obscurcir la volonté de lutte ouvrière. La répression se fera petit à petit : 1 300 condamnations , dont 7 à la peine de mort , 4 à la réclusion à vie et le reste à des peines de prison plus ou moins longues.

A l’Ouest, le ministre des affaires panallemandes demanda par radio dès le 16, à la population de RDA « de ne pas se laisser entraîner à des actions irréfléchies… dangereuses. » Les dirigeants sociaux-démocrates et syndicaux de Berlin crurent bon de faire ou de préparer quelques appels radiodiffusés, invitant la population de RDA et les soldats russes à se montrer solidaires des maçons de Berlin-Est. Mais ces appels furent désavoués par la direction du parti socialiste comme des « provocations extrêmement dangereuses et d’une inconcevable irresponsabilité ». D’ailleurs les postes de radio, sous contrôle militaire allié, ne les diffusèrent pas (sauf un, le 16 en fin d’après-midi ) ; et les bonzes socialistes locaux s’en tinrent là. La police militaire alliée et la police allemande de Berlin-Est (aux ordres des socialistes) refoulèrent les curieux venus pour observer les événements (à la lisière des deux Berlin) et peut-être pour y participer. Mais il n’y eut aucune grève de solidarité en Allemagne de l’Ouest. Les seuls groupes à faire preuve d’énergie furent des groupes plus ou moins dans la main de certains services secrets américains. Gros appoint pour la propagande de RDA.

Quant à l’appareil de propagande occidental, qui fit tant de bruit après coup, il se borna pendant l’action à transmettre les informations. Ce faisant il a –semble-t-il – contribué à l’extension du mouvement, mais sans l’encourager par ailleurs.

Notons encore que le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur-sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements de façon très sensible (3). Selon Baring, si le fait est possible, les rapports qu’il a eu en mains ne lui permettent pas de conclure en ce sens. Le soulèvement, dit-il, eut lieu dans les régions qui élisaient des députés communistes comme [dans] les autres. En tout cas, dans la rue, la « tradition » incarnée par les « anciens » était absente (il ne faut pas oublier que les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, et enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les militants ouvriers actifs).

D’après Baring, dont l’exposé a été ici très résumé et un peu complété, les Occidentaux auraient dû intervenir plus efficacement en juin 1953. Cette inaction a mené la population de RDA à se résigner, à chercher à « s’arranger » avec le régime. Maintenant, dit-il, l’heure est passée des révolutions, on en est à l’évolution. Dans sa préface, le Herr Professor Richard Löwenthal (4) déplore lui aussi « l’occasion manquée du 17 juin ». Cette attitude est celle de politiciens qui regrettent de ne pas avoir pu exploiter la faille de l’adversaire. Utopie ! En réalité, les Occidentaux ne tenaient pas à appuyer les grévistes. Certes, ils s’intéressaient auu mouvement comme un patron peut rêver d’exploiter les difficultés qu’un patron concurrent éprouve avec son personnel, mais sans ignorer qu’il lui faut être discret et prudent.

En définitive, le soulèvement du 17 juin apparaît comme une immense grève sauvage, instinctive, spontanée, qui s’étend rapidement et so résorbe aussi vite. Elle n’a touché que certains secteurs d’une énorme entreprise, sans entraîner de solidarité au dehors. Elle a ébranlé pendant quelques jours de 300 000 à 400 000 hommes sans armes, qu’aucune grande lutte antérieure n’avait préparé matériellement et spirituellement, et qui ne pouvaient donc s’en tenir qu’à la surface des choses. Le mélange de prudence et de puissance extrêmes dont usa le gouvernement de RDA contribua également à désamorcer l’explosion. Dans d’autres conditions, dans la Hongrie de 1956, une grève sauvage, somme toute analogue au début, prit ensuite un caractère absolument différent.

C. B.

 

Notes

(I) La meilleure étude en français sur ce sujet reste celle de Benno Sarel : « Combats ouvriers sur l’avenue Staline », Les Temps modernes, n° 95 (octobre 1953), repris dans La Classe ouvrière en Allemagne orientale, Editions Ouvrières, Paris 1958.

(2) Gustave Noske, lui aussi, au début de la Révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf. Noske, Von Kiel bis Kapp, 1920, p.17).

(3) Même opinion par exemple, chez Vega, « Signification de la révolte de juin en Allemagne orientale », Socialisme ou Barbarie n° 13 (janvier-mars 1954 – http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/soub/SouB-n13.pdf), qui invoque « l’expérience » des insurrections communistes de 1919 et 1921 !

(4) Autrefois théoricien de la « nouvelle classe » sous le nom de Paul Soring, au- jourd’hui historien d’Etat, spécialisé dans les études soviétiques.