A Berlin, en 1953, les émeutes ont été l’aboutissement d’un long effort de regroupement ouvrier

Ce texte de Benno Sarel, dit Barois, camarade de Socialisme ou Barbarie, est paru dans Le Monde du 25 juin 1953.

La révolte ouvrière de l’Allemagne de l’Est est encore trop peu connue dans ses détails. Sans aucun doute, comme dans tout grand mouvement de masse non organisé, il y entre mille éléments, y compris peut-être des provocateurs réactionnaires ou nazis. Mais le monde des usines qui a tenu un ou deux jours la rue à Berlin, à Magdebourg, à Chemnitz, à Iéna, est le même que celui de la semaine spartakiste de janvier 1919, le même que celui de l’insurrection communiste de Saxe et de Thuringe en 1921. Le même encore que celui qui, communiste à Berlin, socialiste à Magdebourg, combattait avec acharnement les bandes hitlériennes. Les traditions de lutte des organisations ouvrières se transmettent en Saxe, en Thuringe, à Berlin, de père en fils, et avec l’historien socialiste Mehring on pourrait en retrouver la trace jusqu’au quinzième siècle… La coupure du nazisme elle-même n’a pas été totale, et jusqu’à l’intérieur du Front du travail les combats ouvriers continuaient sous une forme larvée.

On peut distinguer trois phases dans l’histoire de la classe ouvrière de zone soviétique. Au cours de la première, qui dure quelques mois en 1945, les ouvriers reconstruisent les usines, souvent sans être payés, se donnent des organes de gestion, reviennent à la vie politique et syndicale libre. Au cours de la seconde, qui dure jusqu’à la mi-1948, les travailleurs déçus de la situation nouvelle adoptent la position du  » chacun pour soi « , du  » débrouillage individuel « . C’est une période de démoralisation et de misère noire.

Avec la réforme monétaire, avec le relèvement économique du pays, l’usine redevient le centre de la vie ouvrière, le mark a regagné de l’attrait, cela vaut maintenant la peine de travailler pour l’acquérir.

L’ancienne lutte recommence

Mais l’ouvrier, le salarié, se trouve comme auparavant face à face avec celui  » qui le paye « . Et l’ancienne lutte recommence. Dans des conditions nouvelles toutefois. La discipline n’a pas été complètement rétablie. Le directeur n’a pas l’autorité qu’il avait autrefois. Mais l’ouvrier ne dispose plus d’un syndicat libre pour le défendre : il existe dans chaque usine une série d’organismes qui l’encadrent toujours plus près.

D’autre part l’épuration des usines, plus sérieuse qu’à l’Ouest, avait favorisé une promotion en masse d’éléments ouvriers. Des dizaines de milliers accédèrent aux fonctions de directeurs, chefs d’atelier, contremaîtres. Les incapables, pour garder leur place, devinrent des instruments de l’occupant. Nombreux cependant furent ceux qui s’assimilèrent rapidement leur nouveau travail. Ouvriers, ils voulurent rester proches de leurs origines. Mais le pays était occupé et mis en coupe réglée.  » Le vent de 1945  » avait aussi amputé l’Allemagne de ses provinces de l’Est, amené le démontage massif d’usines, et les prélèvements sur la production courante. Les nouveaux dirigeants devaient tout approuver. Et surtout la famine régnait. Les ouvriers après une période de travail acharné pour la reconstruction des usines se détournaient de la chose publique, volaient les entreprises, faisaient du marché noir. Et les nouveaux leaders qui appelaient les ouvriers au travail venaient peu à peu à l’idée, courante dans toute bureaucratie, que la masse est veule, inconsciente, que pour son bien il faut la  » mener « , qu’il ne faut pas lui dire la vérité. Cette évolution était d’autant plus facile que la vie de la nouvelle couche dirigeante se déroulait sous le signe du fameux précepte de Staline :  » Les cadres décident de tout.  » Les nouveaux dirigeants s’éloignèrent de leurs origines ouvrières, et les ouvriers en vinrent à les considérer comme des traitres vendus à l’occupant.

Les dirigeants de l’usine avaient à résoudre un problème capital : augmenter la productivité du travail ouvrier. En 1949 encore, alors que la vie du pays était largement normalisée, des travaux effectués avant guerre en une heure exigeaient deux à trois fois plus de temps. Pour y remédier les nouveaux dirigeants appliquèrent à leurs anciens camarades deux méthodes contradictoires : l’une héritée de la direction capitaliste de l’usine, l’autre originale. Ils firent appel à l’esprit de concurrence de l’ouvrier, à son aptitude à  » jouer des coudes  » ; ils l’invitèrent en même temps à s’intégrer à la nouvelle société, à tendre vers la sphère des dirigeants, tout en lui montrant que ce processus n’était que la continuation approfondie de l’ancienne solidarité prolétarienne.

Grâce au système du salaire aux pièces, grâce à des conditions de travail de faveur, les  » activistes  » (stakhanovistes) peuvent gagner quatre à cinq fois plus que leurs camarades les moins payés.  » L’activiste, déclare M. Ulbricht, se distingue par ceci : qu’il relève ses normes.  » Il le fait pour lui-même et il accepte d’être donné en exemple aux autres ouvriers, voire il dénonce les récalcitrants. En même temps il justifie son action par son attachement au socialisme, par sa volonté de relever le pays.

L’autre aspect, l’intégration, l’encadrement de la politique ouvrière du régime, se manifeste sous des dizaines d’autres formes ; l’une des plus intéressantes est sans aucun doute le  » conseil de production « . Les ouvriers d’une brigade (équipe de travail de dix à vingt hommes) se réunissent chaque semaine sous l’égide du brigadier pour discuter de l’application du plan d’usine à leur brigade. Dans ces limites la discussion est libre, et les ouvriers sont attachés à cette forme embryonnaire de démocratie. Bien entendu le brigadier endoctrine les ouvriers ; il est tenu de rattacher chaque fois les problèmes de production à la situation politique. À leur tour les ouvriers introduisent au conseil de production leurs problèmes et leurs revendications :  » Nous ne pouvons pas travailler sans bonnes chaussures, sans bleus de travail, etc.  » Ainsi les ouvriers rendent vivant un des rouages du régime tout en le faussant par l’introduction de leur esprit,

La concurrence acharnée au sein d’un groupe nuit toujours à l’ensemble des membres de ce dernier. Finalement son excès même aide l’esprit de solidarité des groupes à reprendre le dessus. Ce renversement de conscience s’est produit dans les usines d’Allemagne orientale au cours de la seconde moitié de 1949. Il semble que l’élément catalyseur ait été la réapparition du chronométreur, symbole d’exploitation pour les ouvriers.

La lutte ne pouvait encore être menée contre la direction de l’usine en tant que telle : elle se limite en 1949 à neutraliser les stakhanovistes et les chronométreurs les plus gênants. On les frappe, on les hue au passage, on les accuse à l’assemblée syndicale d’incapacité, on fait circuler des pétitions demandant leur renvoi, et il n’est pas rare que ces actions réussissent. Le parti tente alors, fin 1949 début 1950, de couvrir le chronométreur. La prise des temps et la fixation des normes seront faites en présence du délégué syndical, du chef d’équipe, parfois d’un membre du comité syndical d’atelier. Et par là même la lutte ouvrière s’élargit, s’élève. Le délégué syndical est un ouvrier comme les autres : en général il est facile de l’avoir de son côté. Le cas de la direction syndicale d’atelier est plus difficile ; on peut néanmoins l’influencer : elle a besoin de popularité et ne peut travailler au milieu de l’hostilité. Ainsi naît en usine une atmosphère de compromis tacites, très changeants, entre ouvriers et organes dirigeants. Cette situation caractérise l’usine pendant la période de trêve. De toute façon la norme est bien davantage le résultat d’un rapport de forces que celui des temps pris par le chronométreur.

Les travailleurs à la reconquête des syndicats

Dans cette atmosphère, les ouvriers entreprennent instinctivement la reconquête des organismes syndicaux de base. C’est une des caractéristiques des années 1950-1951. Bien sûr le comité syndical d’atelier a toujours pratiqué le double jeu, pris qu’il est entre les ouvriers et la direction. Il s’agit simplement de l’amener à être plus favorable aux ouvriers qu’à la direction. Et dans l’ensemble les ouvriers réussissent. Ils remédient ainsi pour une part au terrible handicap qu’est le manque d’une organisation propre.

En 1951 la lutte pour les normes, et pour les salaires en général, se déroule dans le cadre de la conclusion des conventions collectives. D’une part, par le Jeu des primes à la production, de l’autre par celui des réductions de suppléments pour le travail de nuit, pour le travail insalubre, pour le travail du dimanche, etc., les conventions collectives diminuent les salaires des catégories les plus basses et relèvent ceux des catégories supérieures. D’autre part, on invite les ouvriers à s’engager à relever leurs normes et à inscrire cet engagement dans la convention. Comme en 1949, ce sont les activistes qui prennent l’initiative.

Mais il est dans l’esprit du régime de tenter de faire approuver par les ouvriers la convention, et de ne pas la leur imposer purement et simplement. D’animées les assemblées syndicales deviennent tumultueuses. Aux usines Leuna à Mersebourg, aux usines Zeiss à Iéna, aux forges de Riesa, les conventions sont rejetées trois, quatre fois. Les assemblées se tiennent en général à la cantine, et il arrive que les chaises et les bancs voient vers la tribune, que la police évacue la salle et qu’elle opère des arrestations. Des grèves isolées de quelques heures ou d’une journée ont lieu. Les conventions passent, mais sur plus d’un point les directions des usines ont dû céder.

La classe ouvrière se regroupe

Vers 1950-1951 un pas important est accompli par des ouvriers d’Allemagne orientale. Au sein des ateliers, du syndicat, du parti même ; des groupes d’anciens et de nouveaux militants hostiles au régime se forment spontanément. Ces groupes n’ont pas de liaison organique entre eux, mais des antennes. La classe ouvrière se regroupe, s’efforce de venir à bout de la situation où elle est réduite par le manque d’organisation, de presse, de programmes, d’idéologie. Par le manque aussi d’une avant-garde de jeunes, ceux-ci étant en majorité influencés par le régime.

1952, comme 1950, est une année d’autocritique. On découvre après leurs conclusions que les conventions collectives ont été imposées. On dénonce le caractère antidémocratique du procédé, on prend des sanctions. Mais les conventions restent en vigueur.

1953 : une année très dure

1953 est une nouvelle année de révision des normes. C’est en même temps une année très dure. Une grave crise alimentaire sévit. Le réarmement a provoqué un retard dans la réalisation du plan, dont souffre en premier lieu la fabrication d’objets de consommation. En échange, le plan des salaires est largement dépassé: les usines font faire des heures supplémentaires, qui reviennent plus cher. Conformément à la ligne  » dure  » du moment, on mène l’offensive sur tous les fronts. La révision des normes est commencée en avril. Une politique d’économie féroce est imposée aux usines: sur les salaires, sur les matières premières, sur l’outillage.

Parallèlement, on esquisse des concessions aux ouvriers, on joue sur leur hostilité envers les commerçants. En avril on organise des commissions syndicales de contrôle du ravitaillement et du commerce privé. En avril encore, le conseil des ministres décide de doubler les quantités de viande et de matières grasses allouées aux cantines d’usines. Mais comme toujours ces gestes ont une contrepartie: les journaux annoncent qu’en remerciement les ouvriers décident  » spontanément  » de relever leurs normes, sans relèvement parallèle des salaires…

Une autre pratique contribue à exaspérer les ouvriers. Une foule de souscriptions quasi obligatoires s’abattent sur l’entreprise : des  » contrats d’épargne  » – pratiquement un impôt supplémentaire pour la reconstruction; des souscriptions pour la Corée, et surtout au mois de mai dernier des souscriptions massives pour ériger des monuments à Staline…

Mais la conscience ouvrière a fait des progrès. Des grèves limitées éclatent en avril et en mai. Magdebourg, vieille cité socialiste, est le centre de la fronde. Les communistes flanchent dans les usines. Neues Deutschland, organe du parti unifié, fait parler dans son numéro du 17 avril l’ouvrier de l’entreprise no 1 du pays, la base sidérurgique de l’Oder.  » J’ai l’impression, dit-il, que certains membres du parti n’ont pas le courage de défendre la politique du parti… Ils fléchissent lorsqu’il y a discussion.  » En même temps un revirement semble se produire au sein de la jeunesse : beaucoup de jeunes ouvriers manifestent maintenant aux côtés des anciens.

Il ne fallait qu’une occasion pour que le mécontentement, la haine accumulée, éclatent. Le recul, la désunion gouvernementale du début de juin, ont constitué cette occasion. Les grèves grandissent, on manifeste dans la rue. Le gouvernement cède, revient sur sa décision de relèvement des normes, la déclarant antidémocratique, promet des sanctions. Il est trop tard. La conscience ouvrière a fait un bond. La lutte n’est plus économique. Les ouvriers exigent la démission du gouvernement, celle du régime, un changement total : la liberté.

Il est trop tôt encore pour tirer des conclusions de ces  » journées de juin « . On peut dire avec certitude néanmoins que le régime  » ouvrier  » de Berlin-Est est profondément touché, car les ouvriers n’oublieront ni la fusillade ni les cours martiales de l’occupant. Il est probable également que les journées de Berlin et de Magdebourg seront finalement connues à Prague, à Budapest, à Varsovie, dans tous les centres ouvriers du glacis soviétique et qu’elles contribueront au développement de la résistance ouvrière.

Mais les journées de juin peuvent avoir une signification plus vaste encore. Ces ouvriers occidentaux, vivant dans l’espace soviétique, ont rejeté le capitalisme, qui élève une barrière entre eux et le système soviétique. Cette classe ouvrière dense, qualifiée, consciencieuse, cultivée, offrira peut-être un jour au monde la synthèse positive de ses tragiques expériences.

BENNO SAREL