A Berlin, en 1953, les émeutes ont été l’aboutissement d’un long effort de regroupement ouvrier

Ce texte de Benno Sarel, dit Barois, camarade de Socialisme ou Barbarie, est paru dans Le Monde du 25 juin 1953.

La révolte ouvrière de l’Allemagne de l’Est est encore trop peu connue dans ses détails. Sans aucun doute, comme dans tout grand mouvement de masse non organisé, il y entre mille éléments, y compris peut-être des provocateurs réactionnaires ou nazis. Mais le monde des usines qui a tenu un ou deux jours la rue à Berlin, à Magdebourg, à Chemnitz, à Iéna, est le même que celui de la semaine spartakiste de janvier 1919, le même que celui de l’insurrection communiste de Saxe et de Thuringe en 1921. Le même encore que celui qui, communiste à Berlin, socialiste à Magdebourg, combattait avec acharnement les bandes hitlériennes. Les traditions de lutte des organisations ouvrières se transmettent en Saxe, en Thuringe, à Berlin, de père en fils, et avec l’historien socialiste Mehring on pourrait en retrouver la trace jusqu’au quinzième siècle… La coupure du nazisme elle-même n’a pas été totale, et jusqu’à l’intérieur du Front du travail les combats ouvriers continuaient sous une forme larvée.

On peut distinguer trois phases dans l’histoire de la classe ouvrière de zone soviétique. Au cours de la première, qui dure quelques mois en 1945, les ouvriers reconstruisent les usines, souvent sans être payés, se donnent des organes de gestion, reviennent à la vie politique et syndicale libre. Au cours de la seconde, qui dure jusqu’à la mi-1948, les travailleurs déçus de la situation nouvelle adoptent la position du  » chacun pour soi « , du  » débrouillage individuel « . C’est une période de démoralisation et de misère noire.

Avec la réforme monétaire, avec le relèvement économique du pays, l’usine redevient le centre de la vie ouvrière, le mark a regagné de l’attrait, cela vaut maintenant la peine de travailler pour l’acquérir.

L’ancienne lutte recommence

Mais l’ouvrier, le salarié, se trouve comme auparavant face à face avec celui  » qui le paye « . Et l’ancienne lutte recommence. Dans des conditions nouvelles toutefois. La discipline n’a pas été complètement rétablie. Le directeur n’a pas l’autorité qu’il avait autrefois. Mais l’ouvrier ne dispose plus d’un syndicat libre pour le défendre : il existe dans chaque usine une série d’organismes qui l’encadrent toujours plus près.

D’autre part l’épuration des usines, plus sérieuse qu’à l’Ouest, avait favorisé une promotion en masse d’éléments ouvriers. Des dizaines de milliers accédèrent aux fonctions de directeurs, chefs d’atelier, contremaîtres. Les incapables, pour garder leur place, devinrent des instruments de l’occupant. Nombreux cependant furent ceux qui s’assimilèrent rapidement leur nouveau travail. Ouvriers, ils voulurent rester proches de leurs origines. Mais le pays était occupé et mis en coupe réglée.  » Le vent de 1945  » avait aussi amputé l’Allemagne de ses provinces de l’Est, amené le démontage massif d’usines, et les prélèvements sur la production courante. Les nouveaux dirigeants devaient tout approuver. Et surtout la famine régnait. Les ouvriers après une période de travail acharné pour la reconstruction des usines se détournaient de la chose publique, volaient les entreprises, faisaient du marché noir. Et les nouveaux leaders qui appelaient les ouvriers au travail venaient peu à peu à l’idée, courante dans toute bureaucratie, que la masse est veule, inconsciente, que pour son bien il faut la  » mener « , qu’il ne faut pas lui dire la vérité. Cette évolution était d’autant plus facile que la vie de la nouvelle couche dirigeante se déroulait sous le signe du fameux précepte de Staline :  » Les cadres décident de tout.  » Les nouveaux dirigeants s’éloignèrent de leurs origines ouvrières, et les ouvriers en vinrent à les considérer comme des traitres vendus à l’occupant.

Les dirigeants de l’usine avaient à résoudre un problème capital : augmenter la productivité du travail ouvrier. En 1949 encore, alors que la vie du pays était largement normalisée, des travaux effectués avant guerre en une heure exigeaient deux à trois fois plus de temps. Pour y remédier les nouveaux dirigeants appliquèrent à leurs anciens camarades deux méthodes contradictoires : l’une héritée de la direction capitaliste de l’usine, l’autre originale. Ils firent appel à l’esprit de concurrence de l’ouvrier, à son aptitude à  » jouer des coudes  » ; ils l’invitèrent en même temps à s’intégrer à la nouvelle société, à tendre vers la sphère des dirigeants, tout en lui montrant que ce processus n’était que la continuation approfondie de l’ancienne solidarité prolétarienne.

Grâce au système du salaire aux pièces, grâce à des conditions de travail de faveur, les  » activistes  » (stakhanovistes) peuvent gagner quatre à cinq fois plus que leurs camarades les moins payés.  » L’activiste, déclare M. Ulbricht, se distingue par ceci : qu’il relève ses normes.  » Il le fait pour lui-même et il accepte d’être donné en exemple aux autres ouvriers, voire il dénonce les récalcitrants. En même temps il justifie son action par son attachement au socialisme, par sa volonté de relever le pays.

L’autre aspect, l’intégration, l’encadrement de la politique ouvrière du régime, se manifeste sous des dizaines d’autres formes ; l’une des plus intéressantes est sans aucun doute le  » conseil de production « . Les ouvriers d’une brigade (équipe de travail de dix à vingt hommes) se réunissent chaque semaine sous l’égide du brigadier pour discuter de l’application du plan d’usine à leur brigade. Dans ces limites la discussion est libre, et les ouvriers sont attachés à cette forme embryonnaire de démocratie. Bien entendu le brigadier endoctrine les ouvriers ; il est tenu de rattacher chaque fois les problèmes de production à la situation politique. À leur tour les ouvriers introduisent au conseil de production leurs problèmes et leurs revendications :  » Nous ne pouvons pas travailler sans bonnes chaussures, sans bleus de travail, etc.  » Ainsi les ouvriers rendent vivant un des rouages du régime tout en le faussant par l’introduction de leur esprit,

La concurrence acharnée au sein d’un groupe nuit toujours à l’ensemble des membres de ce dernier. Finalement son excès même aide l’esprit de solidarité des groupes à reprendre le dessus. Ce renversement de conscience s’est produit dans les usines d’Allemagne orientale au cours de la seconde moitié de 1949. Il semble que l’élément catalyseur ait été la réapparition du chronométreur, symbole d’exploitation pour les ouvriers.

La lutte ne pouvait encore être menée contre la direction de l’usine en tant que telle : elle se limite en 1949 à neutraliser les stakhanovistes et les chronométreurs les plus gênants. On les frappe, on les hue au passage, on les accuse à l’assemblée syndicale d’incapacité, on fait circuler des pétitions demandant leur renvoi, et il n’est pas rare que ces actions réussissent. Le parti tente alors, fin 1949 début 1950, de couvrir le chronométreur. La prise des temps et la fixation des normes seront faites en présence du délégué syndical, du chef d’équipe, parfois d’un membre du comité syndical d’atelier. Et par là même la lutte ouvrière s’élargit, s’élève. Le délégué syndical est un ouvrier comme les autres : en général il est facile de l’avoir de son côté. Le cas de la direction syndicale d’atelier est plus difficile ; on peut néanmoins l’influencer : elle a besoin de popularité et ne peut travailler au milieu de l’hostilité. Ainsi naît en usine une atmosphère de compromis tacites, très changeants, entre ouvriers et organes dirigeants. Cette situation caractérise l’usine pendant la période de trêve. De toute façon la norme est bien davantage le résultat d’un rapport de forces que celui des temps pris par le chronométreur.

Les travailleurs à la reconquête des syndicats

Dans cette atmosphère, les ouvriers entreprennent instinctivement la reconquête des organismes syndicaux de base. C’est une des caractéristiques des années 1950-1951. Bien sûr le comité syndical d’atelier a toujours pratiqué le double jeu, pris qu’il est entre les ouvriers et la direction. Il s’agit simplement de l’amener à être plus favorable aux ouvriers qu’à la direction. Et dans l’ensemble les ouvriers réussissent. Ils remédient ainsi pour une part au terrible handicap qu’est le manque d’une organisation propre.

En 1951 la lutte pour les normes, et pour les salaires en général, se déroule dans le cadre de la conclusion des conventions collectives. D’une part, par le Jeu des primes à la production, de l’autre par celui des réductions de suppléments pour le travail de nuit, pour le travail insalubre, pour le travail du dimanche, etc., les conventions collectives diminuent les salaires des catégories les plus basses et relèvent ceux des catégories supérieures. D’autre part, on invite les ouvriers à s’engager à relever leurs normes et à inscrire cet engagement dans la convention. Comme en 1949, ce sont les activistes qui prennent l’initiative.

Mais il est dans l’esprit du régime de tenter de faire approuver par les ouvriers la convention, et de ne pas la leur imposer purement et simplement. D’animées les assemblées syndicales deviennent tumultueuses. Aux usines Leuna à Mersebourg, aux usines Zeiss à Iéna, aux forges de Riesa, les conventions sont rejetées trois, quatre fois. Les assemblées se tiennent en général à la cantine, et il arrive que les chaises et les bancs voient vers la tribune, que la police évacue la salle et qu’elle opère des arrestations. Des grèves isolées de quelques heures ou d’une journée ont lieu. Les conventions passent, mais sur plus d’un point les directions des usines ont dû céder.

La classe ouvrière se regroupe

Vers 1950-1951 un pas important est accompli par des ouvriers d’Allemagne orientale. Au sein des ateliers, du syndicat, du parti même ; des groupes d’anciens et de nouveaux militants hostiles au régime se forment spontanément. Ces groupes n’ont pas de liaison organique entre eux, mais des antennes. La classe ouvrière se regroupe, s’efforce de venir à bout de la situation où elle est réduite par le manque d’organisation, de presse, de programmes, d’idéologie. Par le manque aussi d’une avant-garde de jeunes, ceux-ci étant en majorité influencés par le régime.

1952, comme 1950, est une année d’autocritique. On découvre après leurs conclusions que les conventions collectives ont été imposées. On dénonce le caractère antidémocratique du procédé, on prend des sanctions. Mais les conventions restent en vigueur.

1953 : une année très dure

1953 est une nouvelle année de révision des normes. C’est en même temps une année très dure. Une grave crise alimentaire sévit. Le réarmement a provoqué un retard dans la réalisation du plan, dont souffre en premier lieu la fabrication d’objets de consommation. En échange, le plan des salaires est largement dépassé: les usines font faire des heures supplémentaires, qui reviennent plus cher. Conformément à la ligne  » dure  » du moment, on mène l’offensive sur tous les fronts. La révision des normes est commencée en avril. Une politique d’économie féroce est imposée aux usines: sur les salaires, sur les matières premières, sur l’outillage.

Parallèlement, on esquisse des concessions aux ouvriers, on joue sur leur hostilité envers les commerçants. En avril on organise des commissions syndicales de contrôle du ravitaillement et du commerce privé. En avril encore, le conseil des ministres décide de doubler les quantités de viande et de matières grasses allouées aux cantines d’usines. Mais comme toujours ces gestes ont une contrepartie: les journaux annoncent qu’en remerciement les ouvriers décident  » spontanément  » de relever leurs normes, sans relèvement parallèle des salaires…

Une autre pratique contribue à exaspérer les ouvriers. Une foule de souscriptions quasi obligatoires s’abattent sur l’entreprise : des  » contrats d’épargne  » – pratiquement un impôt supplémentaire pour la reconstruction; des souscriptions pour la Corée, et surtout au mois de mai dernier des souscriptions massives pour ériger des monuments à Staline…

Mais la conscience ouvrière a fait des progrès. Des grèves limitées éclatent en avril et en mai. Magdebourg, vieille cité socialiste, est le centre de la fronde. Les communistes flanchent dans les usines. Neues Deutschland, organe du parti unifié, fait parler dans son numéro du 17 avril l’ouvrier de l’entreprise no 1 du pays, la base sidérurgique de l’Oder.  » J’ai l’impression, dit-il, que certains membres du parti n’ont pas le courage de défendre la politique du parti… Ils fléchissent lorsqu’il y a discussion.  » En même temps un revirement semble se produire au sein de la jeunesse : beaucoup de jeunes ouvriers manifestent maintenant aux côtés des anciens.

Il ne fallait qu’une occasion pour que le mécontentement, la haine accumulée, éclatent. Le recul, la désunion gouvernementale du début de juin, ont constitué cette occasion. Les grèves grandissent, on manifeste dans la rue. Le gouvernement cède, revient sur sa décision de relèvement des normes, la déclarant antidémocratique, promet des sanctions. Il est trop tard. La conscience ouvrière a fait un bond. La lutte n’est plus économique. Les ouvriers exigent la démission du gouvernement, celle du régime, un changement total : la liberté.

Il est trop tôt encore pour tirer des conclusions de ces  » journées de juin « . On peut dire avec certitude néanmoins que le régime  » ouvrier  » de Berlin-Est est profondément touché, car les ouvriers n’oublieront ni la fusillade ni les cours martiales de l’occupant. Il est probable également que les journées de Berlin et de Magdebourg seront finalement connues à Prague, à Budapest, à Varsovie, dans tous les centres ouvriers du glacis soviétique et qu’elles contribueront au développement de la résistance ouvrière.

Mais les journées de juin peuvent avoir une signification plus vaste encore. Ces ouvriers occidentaux, vivant dans l’espace soviétique, ont rejeté le capitalisme, qui élève une barrière entre eux et le système soviétique. Cette classe ouvrière dense, qualifiée, consciencieuse, cultivée, offrira peut-être un jour au monde la synthèse positive de ses tragiques expériences.

BENNO SAREL

L’Insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est. Juin 1953. Lutte de classe contre le bolchevisme

Ce texte est paru en français sous forme de brochure en 1979 (Echanges et Mouvement, format A4, 24 p.). Il est souvent repris sans son introduction, et sans les paragraphes «Des préludes au printemps» et «Pas seulement la Stalinallee mais tout Berlin», ni la fin «Le bolchevisme sans masque». Le lecteur le trouvera ici dans son intégralité.

Rédigé en néerlandais en 1953 et publié anonymement par le groupe hollandais communiste de conseils Spartacus, il a été réédité en 1978 par le groupe Daad en Dedachte, Cajo Brendel [http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=953] y faisant quelque légères retouches. C’est cette seconde édition qui a été traduite en français par Échanges et mouvement.

 

INTRODUCTION

Cela fait un peu plus d’un quart de siècle [écrit en 1979, NDLR] qu’en 1953, par un matin d’été, 80 à 100 ouvriers du bâtiment travaillant Stalinallee à Berlin-Est posaient leur truelle. Ils descendaient des échafaudages et, rejoints par leurs camarades de travail, se dirigeaient vers les immeubles du gouvernement dans la Leipzigerstrasse ; ils y allaient pour protester contre l’augmentation des normes de travail.

Ils ne se doutaient pas qu’ils donnaient ainsi le signal d’une insurrection prolétarienne qui allait s’étendre comme un feu de paille à toute l’Allemagne de l’Est. Les 16 et 17 juin 1953, le régime bolchevique de la République démocratique d’Allemagne (RDA) (2) vacillait. Même dans les coins les plus reculés du pays, les esclaves salariés du capitalisme d’Etat entraient en action. Presque partout où l’étincelle de la résistance les avait pour ainsi dire électrisés, ils formèrent spontanément des conseils révolutionnaires. Ils faisaient ainsi les premiers pas sur un chemin qui ne menait pas, comme on a pu le dire, vers la démocratie bourgeoise, mais bien au-delà, vers une démocratie de la classe des travailleurs.

L’insurrection avait un caractère strictement prolétarien, ce qui avait été rarement vu dans des événements révolutionnaires d’une telle dimension. Elle montrait au monde d’une manière vivante ce qu’était une révolution prolétarienne et ce qu’elle n’était pas. Et elle détruisait radicalement, du même coup, tous les mythes qui pouvaient exister à ce sujet (3).

L’insurrection en Allemagne de l’Est bouleversait la thèse selon laquelle on ne pourrait avoir de pratique révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire (4). Elle démontrait de plus que, pour une action de la classe ouvrière, une « avant-garde » n’est pas une condition nécessaire. Elle démontrait qu’une tempête révolutionnaire ne découle pas d’une « conscience révolutionnaire » mais que, au contraire, c’est la tempête révolutionnaire qui fait naître la « conscience révolutionnaire ». Les événements montraient aussi comment de petits groupes d’ouvriers luttant pour leurs conditions de travail se transformaient en peu de temps en masses agissant pour des objectifs beaucoup plus vastes et plus radicaux. Comme devait le faire trois ans plus tard la révolution hongroise, on pouvait voir, dans un tel processus révolutionnaire, les revendications des masses changer à grande vitesse et les slogans du moment remplacés par d’autres le moment suivant. Ce qu’on pouvait apprendre de cette insurrection, c’était que dans la lutte de classe l’important n’est pas tellement ce que les ouvriers s’imaginent à propos de leur propre action, mais ce qu’ils représentent et ce qu’il leur faut faire, par la force des choses.

Les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont pas toujours une conception bien claire de ce qui s’est passé à ce moment-là. Il faut ajouter que les mensonges de l’Est et de l’Ouest (5) ont modifié l’histoire. Les pages qui suivent représentent un effort pour reconstruire ce passé. Nous nous sommes basés sur des publications diverses dont la valeur réside surtout dans les témoignages deceux qui se trouvaient au centre des événements.

Nos sources principales (6) :

– Der 17. Juni (le 17 juin), de Arno Scholz et Werner Nieke ;

– Des Aufstan (L’Insurrection), de Stefan Brant ;

– les résumés publiés par Leithäuser dans le mensuel Der Monat ;

– l’article « Deux jours qui ébranlèrent le monde » de Louis Fisher dans Reader’s Digest de décembre 1953 ;

– quelques articles de la presse syndicale de la RFA.

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UNE TEMPÊTE SE LÈVE

Au cours de l’été 1953, la zone orientale de l’Allemagne, occupée par les troupes russes, fut le théâtre de très importants événements révolutionnaires. C’était la première fois depuis trente-deux ans que l’on voyait de grands mouvements du prolétariat se dérouler sur le sol allemand. En même temps, à Berlin-Est, Magdebourg, Rostock et Warnemünde, Brandebourg et Rathenau, Dresde et Görlitz à la frontière polonaise, à Iéna et dans la région de l’uranium de Aue, à Halle et à Leipzig, dans le bassin de lignite de l’Allemagne centrale, les ouvriers quittaient les usines et descendaient dans la rue.

Cela avait commencé par les ouvriers du bâtiment. Ils avaient été suivis pas la grande masse des métallos. Aux aciéries de Hennigsdorf, dans l’entreprise Bergmann-Bosig, dans les fonderies de Calbe et Fürstenberg, dans les fonderies Max à Unterwellenborg, dans les usines Zeiss, dans l’usine de moteurs BMW à Gera, dans les fabriques de munitions de Schönebeck et dans les usines Olympia d’Erfurt… partout, le travail s’arrêtait.

Pendant un bref moment, les ouvriers virent le pouvoir à portée de leurs mains. Le gouvernement de Grotewohl et d’Ulbricht, qui n’étaient que des marionnettes aux mains des Russes, était en pleine panique. Il perdait toute initiative et toute capacité d’agir. Le régime existant succombait sous la pression irrésistible des masses.

Dans les grandes rues et sur les places dans tout le pays se rassemblaient tout d’un coup de grands cortèges d’ouvriers qui se rendaient compte soudainement qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que leurs chaînes.

Au matin du 9 novembre 1918, les marins insurgés de Kiel étaient entrés dans un Berlin en pleine effervescence ; le 17 juin 1953, le même Berlin était envahi par les ouvriers des aciéries de Hennigsdorf. Mais il y avait une grande différence : les matelots de Kiel descendaient la chaussée de Charlottenbourg en petits groupes séparés qui avaient perdu leur cohésion. Les ouvriers de Hennigsdorf restaient groupés, et ils étaient douze mille.

Ils marchaient bras dessus-bras dessous sur un large front. Ils descendaient la chaussée qui venait du Nord ; ils avaient encore leurs vêtements de travail et leurs lunettes de protection sur le front ou autour du cou. Ils traversaient le secteur français après avoir cisaillé les barrages de barbelé. Quelques-uns avaient des chaussures à semelles de bois qui résonnaient sur les pavés. Le bruit s’amplifiait contre les maisons de la Müllerstrasse à Wedding, comme l’approche d’une tempête qui chasserait les dirigeants bolcheviques de la scène politique.

Il pleuvait à verse lorsque les ouvriers d’Hennigsdorf sortirent de leurs usines. En peu de temps, ils étaient tout trempés. Mais rien ne pouvait les retenir (7). Parmi eux, il y avait des femmes en chaussures légères achetées dans les supermarchés de l’Organisation du commerce et qui n’étaient pas faites pour supporter de telles marches. Lorsque leurs pieds commencèrent à souffrir, elles ôtèrent leurs chaussures et continuèrent pieds nus. A aucun prix elles ne voulaient rester en arrière. Ce qui les poussait, c’était un désir commun et une action commune. Tous n’avaient qu’un but : aller à Berlin. La distance qu’ils devaient couvrir était de vingt kilomètres et ce n’était que l’aller ; personne ne pensait au retour. Quant aux conséquences de leur action, personne n’en avait une idée précise.

Tout se passait comme l’avait décrit une fois Henriette Roland-Holst : « L’élan révolutionnaire ne peut entraîner les individus qu’au moment où le jugement logique des conséquences de leurs actes est plus ou moins sorti de leur conscience (8). » Il en allait bien des ouvriers d’Hennigsdorf. Et il en allait bien ainsi pour de nombreux ouvriers d’Allemagne de l’Est qui avaient commencé avant eux. Le 16 juin par exemple, un cortège d’environ dix mille personnes était passé devant le siège de la police à Alexander Platz. Derrière les vitres de l’immeuble de huit étages, on avait pu voir des officiers se frapper la tête : manifestement, ils avaient affaire à des fous. Dans un café de Greifwalderstrasse, trois ouvriers jouaient aux cartes. Quand ils virent le cortège, leur première réaction fut aussi de dire « ils sont fous ». Mais pour les masses une fois levées, tout se passe selon d’autres normes que pour les individus qui ne les ont pas rejointes.

« Fous ! » C’est bien ainsi qu’ils devaient apparaître aux yeux de ceux qui se rendaient compte de la puissance énorme de l’Etat et du parti unique, le SED (Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié). A leurs yeux, tous ceux qui s’insurgeaient en Allemagne de l’Est devaient apparaître comme des fous. C’est pourquoi la presse bourgeoise de l’Ouest avait toujours considéré comme impossible ce qui précisément advenait en Allemagne de l’Est en cet été 1953.

La croyance la plus répandue, et fréquemment développée dans cette presse bourgeoise, était que, sous un système comme le bolchevisme, des mouvements de masse sont impossibles. Deux historiens allemands, Gerhard Ritter et Walter Görlitz, avaient même exprimé cette opinion la semaine où justement l’insurrection éclatait. Ils partageaient avec beaucoup d’autres cette ferme conviction que les masses n’étaient pas assez audacieuses pour résister au système bolchevique. Une telle résistance était tenue pour improbable, incroyable.

Néanmoins l’improbable et l’incroyable se produisaient. Déjà Rosa Luxemburg constatait que « les masses peuvent devenir tout autres que leur apparence le laisse croire et avancent toujours d’une façon qui correspond aux circonstance historiques. Dans les masses, il y a toute une série de possibilités. Aujourd’hui, elles peuvent paraître indifférentes et apathiques. Demain, elles peuvent se lever et montrer la plus grande audace. Donc il ne faut pas juger d’après leur esprit du moment mais tenir compte des lois du développement social (9). »

La lutte contre l’oppression et l’exploitation et contre la condition ouvrière est inclus dans le développement des relations capitalistes. Au moment où cette lutte prend le caractère d’une insurrection ou d’une révolution, cette loi du développement social surgit au premier plan et balaie impitoyablement les mythe et les illusions. Des mythes et des illusions qui existent partout encore à ce moment-là. Il en était ainsi en juin 1953.

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue selon laquelle une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin. C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant-garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette «tâche historique» n’existaient pas dans l’État d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le SED Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers «que faire» étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (10).

Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : «Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue.»

Un Berlinois qui marchait dans un cortège traversant la capitale décrivait ainsi ses expériences : «Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite.» Un habitant de Dresde déclarait de son côté : «Nous voulions faire une manifestation place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes.» C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : «C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude.» Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : «Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché…»

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été-là en a conclu que «les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’État. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait (11) ». Plus loin, le même auteur constate que «dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages (12) ». Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un «complot qui aurait été ourdi bien avant», de la «terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (13) personnellement», l’action de «milliers de provocateurs fascistes étrangers» qui «échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du SED, du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin «mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amplifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des «provocateurs». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclenche plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait-être mené l’assaut contre la RDA.

Selon les bolcheviques, «95 % des manifestants de Berlin-Est étaient venus des secteurs occidentaux». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes, comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin-Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland, ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin-Est habitaient des ouvriers «intelligents qui ne se laissaient pas provoquer».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont «coupables» il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonné ou fusillé ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin, et Neues Deutschland le 23, que dans les chantiers de construction de la Stalinallee — où ne travaillaient pratiquement que des membres du SED — à l’usine de câbles de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève, ou le fait d’être élu dans un comité de grève, étaient les crimes dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais il n’était pas question qu’ils en soient accusés ouvertement. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et menaçaient ainsi le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable selon laquelle l’insurrection aurait été «l’œuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : «Les provocateurs étaient vêtus de chemises de cow-boys» et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les «provocateurs» et «espions de l’Ouest» s’étaient «déguisés en ouvriers du bâtiment». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est, et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des «hooligans», c’est-à-dire des gens de cette espèce qui «se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin-Est et qu’on aurait tout de suite reconnus à leur apparence». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la RDA surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le SED soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux USA. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : «On n’a envie de lutter que si l’on a des raisons de le faire, et de telles raisons, vous n’en aviez pas.»

L’idée que le fait qu’ils luttaient montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, «l’intérêt du prolétariat», c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un «malentendu», un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soit-disant populaire — la Volkspolizei [police du peuple, NDLR].

DES PRÉLUDES AU PRINTEMPS

Dans leur grand mouvement de classe en 1953, les ouvriers ont pratiqué diverses formes de lutte. Presque tous les moyens de résista,nce du prolétariat furent utilisés, soit les une après les autres, soit simultanément. La grève, la manifestation, la grève de masse, l’occupation des usines, l’une remplaçant l’autre et se succédant. Chaque fois, une méthode de lutte se substituait à une autre dès que le mouvement avait évolué à un certain niveau ou dès qu’étaient épuisées les possibilités liées à une certaine forme d’action.

Tout avait commencé très tôt au printemps. Le 16 avril 1953, à la centrale électrique Zeitz, à côté de Halle, où se tenait une réusion des travailleurs de l’entreprise convoqués sous la pression de tous (14). Au cours de cette réunion, les ouvriers protestèrent contre les conséquences catastrophiques du système des primes. Selon un compte rendu publié des semaines plus tard, le 29 mai, dans le journal Freiheit de Halle, les ouvriers lançaient pratiquement une attaque violente contre le Parti. D’après le journal, l’ouvrier Walter se leva et dit : «Camarades, ce qui se passe ici en ce moment est humiliant pour nous travailleurs. Soixante-dix ans après la mort de Karl Marx, il nous fat encore discuter de nos besoins les plus élémentaires…» Et l’ouvrier Mayer demanda d’un ton sarcastique à combien se montait la prime du responsable Khant et ce qu’il avait produit pour ça…

Le jour où Freiheit publiait ce reportage, le gouvernement annonçait une augmentation des normes de travail. Ce même jour, Neues Deutschland faisait état d’une inquiétude croissante sur ce qui passait dans une entreprise de Leipzig travaillant pour les chemins de fer.

Dan le Neues Deutschland du 2 juin, on pouvait lire la relation de «discussions très dures» des ouvriers de la fonderie «populaire» et d’une usine de machines-outils de Berlin Lichtenberg où un ajusteur, Adolf Scharmer, et quelques autres, avaient pris parti violemment contre l’augmentation des normes de travail.

Le 7 juin, la direction du SEO à Magdebourg était critiquée par la rédaction de Neues Deutschland parce que, apparemment, elle n’était pas à la hauteur de la situation dans ce qui s’était passé au cours de «discussions violentes, dans les ateliers».

Dans cette ville et dans quelques autres comme Wilhelmsruh [quartier de Berlin] ou Iéna, tout se limitait ainsi à des discussions. Ailleurs, les ouvriers allaient plus loin. A Rosslau par exemple, ils ne montraient pas seulement leur révolte devant l’accroissement de la charge de travail mais ils critiquaient ouvertement toute la politique du Parti et du gouvernement. dans d’autres villes, dont nous avons donné quelques noms dans le chapitre précédent, ils cessaient le travail.

La discussion d’abord, les discussions liées à des protestations politiques, la grève ensuite, c’était comme les trois premières marches d’un escalier que l’on montait pas à pas. Dans toutes ces grèves du printemps de 1953, il n’y avait chaque fois qu’un tout petit nombre d’ouvriers en action. Partout, les grèves étaient de courte durée et elles n’étaient pas déclenchées en même temps. Mais d’une part ce qu’il y avait derrière ces mouvements, et d’autre part la fréquence à laquelle ils éclataient, tantôt ici, tantôt là, l’un après l’autre à travers tout le pays, tout cela montrait qu’ils étaient qu’ils étaient les éléments dispersés d’un mouvement plus vaste.

La tension montait en permanence. Au cours d’une réunion d’un département du Parti dans la Druchaus (Maison de l’imprimerie) à Leipzig, un certain Zaunert avait qualifié tous ceux qui plaidaient pour l’augmentation des normes comme des «imbéciles qui ne faisaient rien d’autre que d’exécuter des ordres». Un autre, nommé Ramlau, déclarait que «s’il devait y avoir une véritable élection, le Parti ne serait nulle part (15)». Le 28 mai, les charpentiers du chantier G Nord dans la Stalinallee à Berlin-Est se mettaient en grève. Neues Deutschland le relatait le 14 juin. Deux rédacteurs de ce journal racontaient que le brigadier Rocke avait parle de l’augmentation des normes comme d’un «chantage direct». Ils écrivaient aussi que les ouvriers se plaignaient déjà depuis des mois que ce qu’ils touchaient ne concordait pas du tout avec les chiffres inscrits sur leurs bulletins de paie.

Le 12 juin, quatre jours avant l’insurrection, c’était de noveau la grève dans la Stalinallee, cette fois au chantier C Sud. Cela suivait la lecture d’une lettre annonçant que l’on avait augmenté les normes de 10 % aveceffet rétroactif au 1er juin. Les ouvriersrefusaient de reprendre le travail tant que ces mesures ne seraient pas annulées.

Vers 14 h 30, quinze fonctionnaires du Parti, du syndicat bolchevique et de la direction du chantier arrivent. Ils se mêlent aux grévistes et essaient de les calmer. Mais ce qu’ils disent, les ouvriers le qualifient de «vieilles histoires» : «…Il faut attendre, dès que vous travaillerez un peu plus, la vie sera meilleure parce que la production augmentera. Vous ne resterez pas en arrière si le travail augmente parce que tout deviendra bon marché…»

«Ces bavardages, on ls attend déjà depuis cinq ans, mais on a toujours moins à manger», répondait un ouvrier. Un autre renchérissait : «Votre ventre est déjà pas mal gros, mais regardez donc le nôtre. Vous ne rentrez pas chez vous avec 144 marks, vous en touchez 1 200 (16).»

Un fonctionnaire syndical croyait bon de préciser : «Faire la grève dans une usine populaire qui est votre propriété, ça n’existe pas. Si vous faites la grève, vous la faites contre vous-mêmes.» Ce qui amenait un ouvrier à répondre : Nous ne faisons pas la grève pour notre plaisir et nous savons très précisément pourquoi.  Alors le fnctionnaire syndical tentait un autre argument : «Si vous voulez faire la grèv, d’accord, mais il faut en aviser votre syndicat.» Les ouvriers firent alors comprendre de façon très claire que leur grève n’avait rien à voir avec les syndicats. Malgré tout cela, les fonctionnaires réussirent à diviserles ouvriers en petits groupes, sans pourtant réussir à leur faire reprendre le travail.

Le lendemain, samedi 13 juin, la direction de l’entreprise avait organisé une excursion en bateau. L’augmentation des normes de travail était le seul sujet de discussion. Pendant le retour, éclata une vive altercation entre quelques ouvriers du bâtiment et quelques bonzes du Parti. On pouvait entendre des cris comme «bloquez tout» et «grève générale».

Pourtant, le lundi 15, le travail reprenait, mais l’inquiétude et la tension étaient plus fortes qu’auparavant dans la Stalinallee. Vers 14 heures, sur un chantier, on faisait de nouveau la grève. Le feu couvait sous la cendre. Dans le 24 heures qui suivaient, l’incendie embraserait tout le pays.

 

«La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener à des différences encore plus grandes»

[«Le système des salaires dans la zone soviétique», Der Gewerkschafter («Le Syndicaliste» – ouest-allemand), juillet 1953].»

PAS SEULEMENT LA STALINALLEE, MAIS TOUT BERLIN

Le conflit qui avait surgi ainsi le 12 juin au chantier C Sud de la Stalinallee ressemblait en tous points à ceux des semaines précédentes. Pourtant, dans les premières heures de la matinée du 16, le mouvement entrait dans une phase différente. Jusqu’à ce moment-là, les actions dispersées dont il se composait n’avaient pas eu de conséquences visibles. Les ouvriers du bloc 40 qui cessaient le travail ce mardi-là se rendaient compte que leur force était leur nombre, qu’ils devaient faireappel à d’autre camarades et que l’extension de leur lutte était une nécessité. Et par conséquent, leur résistance prenait une forme différente.

Très tôt, le matin, un représentant de la direction du bâtiment se présente aux chantiers.Il répétait: Travaillez plus d’abord, plus tard vus aurez une existence plus humaine.» C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. A peine les ouvriers étaient-ils montés sur les échafaudages qu’ils en descendaient. Ils étaient alors à peine une centaine, mais une fois à terre, ils commencèrent à discuter avec les autres ouvriers. Tous n’avaient qu’une pensée: «L’augmentation des normes de travail, c’est un coup de poignard dans le dos.» C’était cela qu’ils voulaient aller dire eux-mêmes au gouvernement qui siégeait Leipzigstrasse. Et lorsqu’ils commencèrent à se mettre en marche, vrs 10 heures, ils n’étaient plus quelques centaines, mais quelques milliers.

D’abord, ils se se dirigèrent vers les autres chantiers. Leurs collègues de C Sud les virent venir de loin. Ils étaient déjà à terre avant qu’un seul mot fut échangé. A Küstiner Platz, l’immeuble du Neues Deutschland en cours de restauration était sous les échafaudages. Un témoin a raconté : «Avec 15 camarades de notre cortège, je montais sur une échelle : “Ecoutez, êtes-vous d’accord avec ce qui se passe ?” Déjà le premier posait sa truelle. Quelques secondes plus tard, les échelles ployaient sous le poids des ouvriers qui descendaient en masse, laissant tomber leurs outils sur les planchers. De nouveau, notre cortège s’était accru d’une centaine d’ouvriers.»

Le mouvement se développait irrésistiblement. Le passage d’une petite grève isolée à une action plus étendue n’avait pas seulement un immense écho mais avait aussi pour conséquence que l’action changeait de caractère. De la grève surgissait une manifestation qui en peu de temps devenait el-même une démonstration de masse. Et en peu de temps, on entendait les premiers cris de la foule, des slogans de masse : «Nous sommes des ouvriers, pas des esclaves !»

Vers 11 heures, la foule s’approchait de l’Alexander Platz. Déjà le cortège avait grandi : c’était une masse de plus de 10 000 hommes et femmes.L’Alexander Platz est vaste ; là, la foule pouvait se rendre compte de son importance, ce qui lui donnait l’impression que rien ni personnes ne pourrait lui résister. Un des participants racontait, par la suite : «Nous étions devenus à ce moment-là une unité, je veux dire une unité qui était consciente de sa force.» Les ouvriers pouvaient constater que les flics de la Volkspolizei fuyaient en hâte, sous leurs yeux. Cela renforçait encore le sentiment de leur force. Et par réaction, ils lançaient de nouveaux slogans : «A basA bas le gouvernement. A bas la Volkspolizei. Nous voulons la baisse des normes de travail !»

Après l’Alexander Platz, le cortège entrait dans la grande avenue Unter den Linden. D’un côté à l’autre, on aurait pu marcher sur les têtes. Au moment où les premiers entraient à la Wilhelmstrasse, toute l’augmentation des normes de travail était déjà oubliée. On scandait : «Nous ne voulons plus être des esclaves, nous voulons être libres.» Tout d’un coup, une même pensée emplissait les têtes et es cœurs.

L’effet de cette manifestation de masse était lamême que celui produit par toutes les manifestations de masse. D’un seul coup elle unifiait les différentes individualités de la classe oovrière en ne unité cohérente. Elle démontrait aux ouvriers eux-mêmes autant qu’àleurs ennemis les fondements mêmes du pouvoir ouvrier :leur nombre et leur sort commun.

Henriette Roland-Holst, que nous avons déjà citée, a décrit ce phénomène : La manifestation transforme les individus en une foule active qui s’étonne avec enthousiasme de sa force et de son audace. De là, la confiance en eux-mêmes que la  manifestation spontanée donne à ses participants. Il semble à chacun qu la force de tous vient d’ajouter à ses propres forces (17).» Voilà précisément ce qui se passait ce 16 juin à Berlin-Est. La foule se transformait en masse (18).

Ils étaient plus de 20 000 lorsqu’à é heures de l’après-midi ils assiégèrent les bâtiments du gouvernement dans la Leipzigerstrasse. Ils hurlaient «A bas le gouvernement ! A bas Ulbricht et Grotewohl !» Les deux mninistres n’osaient pas se montrer. Deux de leurs collègues, Selbmann et Rau, sortaient à leur place, mais leur apparition ne pouait contenter la foule : «Nous voulon voir Ulbricht et Grotewohl. C’est nous qui décidons qui nous voulons entendre !»

A 14 h 30, Selbmann montait sur une petite table que quelqu’un avait portée dehors. «Chers collègues, commença-t-il. Tout de suite, la masse l’interrompit : «Tu n’es pas notre collègue. Tu es un salaud et un traître !» Selbmann essaya pourtant de nouveau d se faire entendre. Il avouait que l’augmentation des normes de travail avait été une mauvaise décision et il annonça qu’on l’annulerait. Mais c’était en vain. Une telle promesse n’avait pas de sens. Peut-être aurait-elle eu un effet le matin. Dans l’après-midi, elle ne provoqua que des rires et de la colère. D’une poussée de la main, un maçon fit tomber Selbmann de sa table, et y monta lui-même. De la foule montèrent des cris d’approbation. Le maçon prit la parole : «Ce que tu nous racontes ici, ça ne nous intéresse pas du tout. Nous ne voulons plus être sous votre joug.  Nous ne sommes pas seulement contre les nouvelles normes de travail et nous ne venons pas tous de la Stalinallee. Nous sommes tout Berlin.»

Il n’y avait pas un mot de trop dans tout cela. Ce qui avait commencé par une manifestation des ouvriers du bâtiment était devenu la résistance de toute une ville. A 16 heures des voitures gouvernementales équipées de haut-parleurs se répandirent dans la ville. Les autorités faisaient avoir qu’elles annulaient l’augmentation des normes de travail. Mais cela n’eut aucun résultat. Il ne restait plus rien de leur autorité. Sur la Rosenthaler Platz,les voitures officielles furent rnversées.Le slogan«Grève générale» volait de bouche en bouche.

Vers 17 heures, on commençait à s’attaquer aux fonctionnaires bolcheviks sous les yeux de la police impuissante. Au début de la soirée, la foule scandait : «A bas le SED». Un peu plus tard, on arrachait des murs les affiches bolchaviques. Devant le prison des femmes de la Barnimstrasse, des manifestants réclamaient la libération immédiate des prisonnières. A10 heures du soir, la fièvre de la révolution s’était répandue dans toute la révolution de Berlin-est. Dans les grandes usines, à la fabrication des machines, l’équipe de nuit ne se présentait pas au travail.

Un témoin des scènes qui se déroulèrent dans la Leipzigerstrasse racontait : «Les ouvriers étaient surpris de leur propre audace.» Un  autre déclarait : «Lorsque je rentrai chez moi au soir du 16 juin, je n’avais qu’une seule pensée : j’espère que nous serons assez forts demain et j’espère que tout le monde participera àa mouvement. dans la nuit du 16au 17 juin,il devenait clair qu’il fallait lutter quelles qu’en soient les conséquences et qu’il fallait que tous luttent jusqu’au bout. Le 16 juin nous avient tous transformés.»

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale. C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : «Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus !» Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : «À bas l’augmentation des normes de travail» ; un peu plus tard ils criaient : «À bas Walter Ulbricht.» Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. À Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra «La Chauve Souris» de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

À Dresde, un certain Richard S. — 34 ans — habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : «Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue !» Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : «Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio.»

À Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer — et pas par hasard — ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. À Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. À Halle, à 13 heures 30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait «comité d’initiative» mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

À Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (18) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

À Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. À cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. À ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soit-disant gouvernement de la R.D.A. à Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la «formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires».

À Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. À Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenburg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. À Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le Neues Deutschland de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui «avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5% de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève (20) ». En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, Neues Deutschland écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte «pour l’unité allemande».

Lors d’une manifestation solennelle, place Rudolf-Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : «La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée.» Et le bourgmestre Reuter ajoutait : «Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté…»

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la RDA de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la RFA. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé «Liberté» et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du SED. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la RFA. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve «Liberté» et même «Unité», la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifié. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : «Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient d’une façon qui, formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’État, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour «l’unité allemande». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

«L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne…» — Rosa Luxembourg.

 

LE BOLCHEVISME SANS MASQUE

Vis-à-vis du muvement spontané des ouvriers d’Allemagne de l’Est, le gouvernement Ulbricht était totalement impuissant. dans plusieurs cas, la police populaire se montrait peu sûre et même lorsqu’elle restait fidèle aux bureaucrates, elle apparaissait beaucoup trop faible. dans plusieurs villes, elle fut balayée en un clin d’œil.

Moralement, la bureaucratie bolchevique était battue alors que la bataille était à peine commencée. Déjà, dans l’après-midi du 16 juin, le pourrissement du régime était évident. Les ministres les plus importants n’osaient pas se montrer lorsque la foule furieuse serassemblait sous leurs fenêtre de la Leipzigerstrasse. Le même soir, pas mal de bureaucrates du sommet du Parti préparaient leurs valises. A cette heure-là, des maçons, des ajusteurs, des monteurs, des charpentiers, étaient déjà maîtres de la rue. Le Columbushaus [immeuble de bureaux et commerces de neuf étages construit sur la Potsdamer Platz entre 1930 et 1932, incendié en juin 1953, détruit en 1961, NDE]  n’était pas encore en feu. On ne le brûlerait pas avant l lendemain. Mais tout ce que les autorités avaient pu rêver était parti en fumée. Le pouvoir total ne se trouvait pas encore entre les mains de la classe ouvrière mais déjà le Parti et le gouvernement ne le détenait plus.

Ce pouvoir,  les bolchevistes allemands ne pouvaient le reconquérir que grâce à l’armée et aux chars russes. S’ils n’étaient pas entré en action à Berlin et dans beaucoup d’autres villes insurgées, si les Russes n’avaient pas instauré l’état de siège, s’ils n’avaient pas procédé à des arrestations en masse, et exécuté pas mal d’ouvriers, le sort du régime était décidé.

En décembre 1905, les cosaques du tsar Nicolas II, sous le commandement d’un général Semionov, avaient mis fin à l’insurrection des ouvriers de Moscou. En juin 1953, ce fut aussi un Semionov, haut commissaire de l’URSS, qui mit fin à l’insurrection en Allemagne de l’Est. Des soldats russes tirèrent sur la foule, des ouvriers furent écrasés sous les chenilles des chars russes, auxquels ils tentaient de s’opposer sans armes et d’une manière héroïque qui était un exemple pour leurs camarades qui était un exemple pour leurs camarades d’autres pays (21). Au cours de l’été 1953, le bolchevisme perdait de nouveau son masque. Jamais depuis l’insurrection de Cronstadt en mars 1921, la contradiction entre la classe ouvrière et la dictature du parti bolchevique n’était apparue d’une manière aussi aiguë et aussi ouverte. Jamais un nombre aussi imposant d’ouvriers n’avaient ainsi fait l’expérience directe de la barrière et de l’ennemi impitoyable qu’était le bolchevisme sur le chemin de leur libération.

Des divisions de chars russes entraient dans la lutte vers la fin de l’après-midi du 17 juin, dans un grand déploiement de force. Mais ils ne réussirent pas directement à étouffer  la résistance. Le commandant du secteur soviétique de Berlin, le général Dibrowa, instaura à 13 heures l’état de siège dans la ville. Celui-ci fut bientôt étendu à toutes les villes de l’Allemagne de l’Est. Ce qui ne mit pourtant pas fin à la lutte. Il est vrai que le 18 juin les rues de Berlin étaient vides, mais les grèves continuaient.

Ce même 18 juin, dans tout le pays, les actions s’étendaient aux usines qui jusqu’alors n’étaient pas entrées en lutte. A Warnemünde, les ouvriersdes chantiers navals Warnow cessaient le travail. A Dresde, Chemnitz, Rostock, les ouvriersde toute une série d’usines «populaires» se mettaient en grève. A Potsdam, les fonctionnaires faisaient de même, Dans un certain nombredevilles ily eut des dévastations considérables. Sur les voies fluviales toute la circulation des bateaux était stoppée.

Au soir du 18 juin une division de 800 policiers « populaires » occupait les mines de charbon de Zwickau et de Œlsnitz (Saxe). La police avait en  face d’elle 15 000 mineurs qui réclamaient la libération de leurs camarades arrêtés. Aux usines Leuna, proches, les manifestations continuaient : 300 policiers se mirent du côté des manifestants. L’infanterie russecommenaç à tirer et occupa les bâtiments de l’usine. Un peu plus tard, une patie de ces bâtiments éait incendiée par les ouvriers.

Ce même 18 juin, la région minière de la Erzebirge [Monts Métallifères, le long de la frontière tchèque], qui était restée calme jusqu’à ce moment, commençait à e révolter. Les 80 000 mineurs se mettaient en grève, manifestaient, prenaient d’assaut les bureaux du Parti, les mairies et les locaux de l’administration régionale. A Johanngeorgenstadt, Marienberg, Eibenstock, Falkenstein et Oberschlema se déroulaient de furieuse bataille de rue avec la police poplaire et les Russes bien armés.

Le 19 juin, toute la région minière était en pleine insurrection. 100 000 hommes faisaient grève et manifestaient. Pas moins de 65 puits des mines d’uranium furent sabotés à l’explosif, d’autres firent noyés. Les Russes se voyaient forcés d’utiliser dans ce seul coin de la RDA plus de forces qu’ils n’en avaient utilisées en 1945 pour la conquête de Berlin (22). Il s’ensuivit une vague d’arrestations et des fusillades, mais la révolte se prolongeait quand même. Le dimanche 21 juin, l’état de siège fut encore plus strict. En réponse, les ouvriers lynchèrent un certain nombre de policiers. Les Russes ne restèrent maître de la situation qu’après dix jours de furieux combats.

Le vendredi 19 et le samedi 20 juin, dans toutes les autres régions d’Allemagne de l’Est, les ouvriers étaient toujours en lutte. Warnemünde et Rostock étaient le théâtre de conflits violents. A Dessau, en amont de l’Elbe, il n’y avait plus de pain dans toute la ville mais les ouvriers ne pensaient pas à capituler pour ça. A Meclenbourget dans le Hartz, de fortes divisions  de la police populaire refusaient de tirer sur les ouvriers et commençaient à se retirer. A la fin de la semaine, de nouvelles grèves s’étendaient dans plusieurs villes, cette fois dans de petites entreprises. Cette fois aussi, les ouvriers formaient tout de suite des comités de grève. C’étaient eux qui déclaraient qu’il ne reprendraient pas le travailavant que l’état de siège ne soit levé et avant que les soldats quittent les usines.

En fin de compte, les masses ouvrières durent capituler devant les forces supérieures des Russes. Ils furent poussés à leurs postes de travail, mitraillettes dans le dos. Après cela, les dirigeants du SED seremettaient mal de leur pezur : la force que la classe ouvrière avait montré dans sa révolution les avaient fait trembler. Maintenant commençait la vengeance. Après la marée de la révolution, une marée de terreur s’abattait sur l’Allemagne de l’Est.

Les contradictions sociales d’où avait surgi la résistance ouvrière subsistaient bien sûr. Les forces qui étaient apparues pendant l’insurrection de juin ne pouvaient pas être détruites. Elles étaient au cœur même de la classe ouvrière allemnde, en raison de sa place dans le processus de production. Tant que n’importe quelle société se base sur le travail salarié, une révolte des salariés est l’épée de Damoclès pendue au-dessus de cette société. Comment une telle révolte peut se produire, les ouvriers de l’Allemagne de l’Est l’ont précisément montré.

NOTES

(1) La Stalinallee (avenue Staline), avant-guerre Frankfurtallee, et qui retrouva ce nom lors de la déstalinisation, était en 1952-1953 un immense chantier de reconstruction pour déblayer les ruines de la guerre et en faire le centre de Berlin et du régime.

(2) RDA, République démocratique allemande, par opposition à la République fédérale allemande, RFA.

(3) Contrairement à ce qu’affirme la propagande d’Allemagne de l’Ouest qui a fait du17 juin une fête légale, les cadres, petits bourgeois, paysans, toutes les classes non ouvrières, sont restées totalement à l’écart de l’insurrection.

(4) C’est ainsi que les paroles de Lénine sont toujours citées. En réalité, la citation n’est pas tout-à-fait correcte. Dans Que faire, Lénine écrit : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » (Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 28). L’idée est la même parce que, pour Lénine, la pratique révolutionnaire et le mouvement (des révolutionnaires professionnels bien sûr) sont une seule et même chose.

(5) Les deux propagandes paraissent s’opposer mais en réalité sont complémentaires, les mensonges de l’une étant reprises comme des réalités par les mensonges de l’autre.

(6) Parmi les autres articles accessibles en français citons la meilleure étude parue sur ce sujet : « Combats ouvriers dans l’avenue Staline », Les Temps modernes n° 95 (octobre 1953), de Benno Sarel, texte repris dans La Classe ouvrière d’Allemagne orientale (Les Editions ouvrières), ainsi qu’une note de lecture du livre Le 17 juin 1953, d’Arnul Baring Der 17. Juni 1953 (Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1965). Sous une forme un peu romancée la fin de l’ouvrage Berlin, de Theodor Plievier Berlin (trad. fr. Flammarion, 1955 – dernier tome d’une trilogie après Stalingrad et Moscou), contint une évocation de ces journées.

(7) Dans la critique du livre d’Arnulf Baring Der 17. Juni 1953  publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965), il est rapporté qu’Ulbricht refusa de prendre la paroe devant les grévistes en arguant qu’il pleuvait et que les manifestants ne tarderaient pas à se disperser. Gustav Noske, lui aussi, au début de la révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf Von Kiel bis Kapp, de Noske, 1920, p. 17).

(8) Action révolutionnaire des masses, de Henriette Roland-Holst (1869-1952), Rotterdam 1918, p. 372.

(9) Rosa Luxemburg, lettre à Mathilda Wurm du 16 février 1917, écrite dans la prison de Wronke, citée par Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, L’Harmattan, 1991.

(10) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring, rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 1930 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la “tradition” incarnée par les “anciens” était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les « anciens » restés sur les champs de bataille.

(11) Joachim G. Leithäuser, Der Monat, octobre 1953, p. 46.

(12) Ibid., septembre 1953, p 613.

(13) Adenauer était chancelier de l’Allemagne fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin-Ouest.

(14) Le SED a hésité longtemps avat de décider si oui ou non une telle réunion serait autorisée. Au dernier moment il donna le feu vert. Voilà commet se pratique le «bon droit à une libre expression garanti par la loi» dont parlait plus tard le nommé Kuba dans Neues Deutschland.

(15) Citation du Leipziger Volkszeitung, 25 mai 1953.

(16) Témoignage d’un ouvrier du bâtiment, Der Monat, septembre 1953, p. 601.

(17) Les Méthodes de lutte de la révolution sociale, de Henriette Rland-Holst, Amsterdam, 1916, p.16.

(18) On a pu voir le même phénomène pendant la révolution hongroise en 1956, pour ne pas mentionner la révolution allemande de 1918 ou d’autres révolutions.

(19) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.

(20) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965) souligne que d’après cet auteur seulement 5 % à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fut supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable. » Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.

(21) Plus de trois ans plus tard, fin octobre-début novembre 1956, l’exemple allemand était suivi en Hongrie. Les ouvriers de Budapestet d’autres villes hongroises savaient mettre hors de combat les chars russes au moyen de cocktails Molotov qu’ils fabriquaient eux-mêmes.

(22) Le chiffre est donné par Der Monat d’octobre 1953. En plus du nombre des troupes russes, les informations donnaient des précisions sur leurs faibleses : les officiers et soldats russes éprouvaient une certaine sympathie pour les ouvriers en lutte. Quelques officiers russes comme quelques policiers allemands, à cause de cette sympathie, passèrent devant le peloton d’exécution. D’autres purent s’enfuir à l’Ouest. Parmi ces derniers se trouvait le major russe Nikita Ronschin. Selon son témoignage, au moins 18 militaires russes furent fusillés (Der Monat, octobre 1953, p. 66).

 

 

Une critique de l’avant-gardisme. Entretien d’Henri Simon avec l’Anti-mythes : de la scission avec Socialisme ou Barbarie à la rupture avec Informations et Correspondance Ouvrières


Le dernier numéro (de L’Anti-mythes) qui a précédé la dissolution de l’APL (Agence de Presse Libération) Basse-Normandie était la transcription d’un entretien avec Cornélius Castoriadis, entretien qui permettait à ce dernier, à la fois de proposer une approche de l’histoire du groupe Socialisme ou Barbarie et d’éclairer la republication (dans la collection 10-18) d’une série d’articles, jusqu’alors pratiquement introuvables.

Au cours de cet entretien, Henri Simon avait été explicitement mis en cause, ses positions évoquées et discutées. Il souhaitait apporter des précisions, discuter les appréciations portées par Castoriadis. Ce fut là l’origine d’un entretien enregistré par les membres de l’Anti-mythes (ayant participé à celui fait avec Castoriadis dans le cadre de l’APL), le 7 septembre 1974.

A travers l’évocation de Socialisme ou Barbarie, de la scission qui déboucha sur la création d’ICO (informations et Correspondance Ouvrières), de sa rupture avec ICO en 1973, Henri Simon s’interroge sur les conditions et la signification du militantisme aujourd’hui.

Faut-il préciser encore qu’il ne s’agit pas là, par le biais de cet entretien, de la définition d’une “orientation” pour l’Anti-mythes, mais seulement du compte rendu d’une expérience ?

Henri Simon a revu le texte de la bande magnétique avant sa publication.


Question : Comment s’est faite la scission avec S ou B (Socialisme ou Barbarie) en 1958 ? Qu’a été ICO (Information et Correspondance ouvrière) ?

Henri Simon : La scission est un problème historique intéressant dans la mesure où ça peut soulever des problèmes théoriques, quand ça s’inscrit dans les discussions qui sont venues après…

Quand on a été dans un groupe on l’a vécu entre hommes, dans les conflits personnels, ou mieux qui se personnalisaient, et avec Castoriadis ils se personnalisaient inévitablement. C’est un personnage qui a une certaine présence : quand il était au sein d’un groupe, il avait une tendance dominatrice, au moins à ce moment-là. Et les conflits, je les ressens toujours ; j’admets volontiers quand je parle du passé de S ou B que j’ai tendance à ne pas être objectif, à garder une certaine méfiance parce que j’ai trop vécu certains faits précis qui nous avaient rendus méfiants… pas spécialement moi ! Et l’évolution de Castoriadis – car effectivement évolution il y a eu, et assez grande, et pas seulement sur le plan de la critique du marxisme qu’il fait, mais aussi sur le plan de ses conceptions de l’organisation – ne peut m’empêcher d’être toujours méfiant, sans que ce soit justifié autrement que d’une façon très subjective. Il y a des choses qu’on ressent toujours, et ça c’est inévitable dans un groupe, après des affrontements assez violents, avec un certain lyrisme dans le plus beau style des scissions traditionnelles. Cette scission de S ou B, il faut la replacer dans le contexte de mai-juin 58. Tout s’enchaînait, tout venait brusquement faire irruption dans le groupe.

Le groupe dans les années 56-57 se composait d’une douzaine d’individus, une poignée. Castoriadis le dit dans ses textes : l’audience était excessivement limitée (d’ailleurs les chiffres qu’il donne sont un peu au-dessus de la réalité, c’est toujours sa tendance d’être très très optimiste). Presque à chaque réunion il y avait deux problèmes :

  • Où trouver du fric ?
  • Où stocker les invendus ?

58, c’est l’irruption brutale des événements, de la réalité dans un petit groupe où toutes les discussions étaient théoriques et où finalement les divergences pouvaient parfaitement cohabiter sans provoquer de clash, parce que finalement ça n’avait pas d’intérêt de se battre a ce propos.. Ca restait des discussions théoriques, purement académiques. A partir du moment où c’est devenu une discussion concrète, les choses se sont exacerbées, des deux côtés d’ailleurs. Dans ces moments-là, dans des scissions ou des conflits de ce type tu crois toujours que ceux avec qui tu te trouves ont les mêmes positions que toi parce que les discussions se déroulent sur un point précis et laissent dans l’ombre tout un tas d’autres point : c’est ce qui. explique d’ailleurs qu’aussi bien du côté de S ou B que du côté d’ICO, après 58, il y a eu de nouvelles scissions sur des points qui finalement étaient au moins aussi fondamentaux que la raison pour laquelle on a scissionné en 58.

D’autre part dans ces moments-là on va beaucoup plus loin que ce qu’on pense vraiment, on en vient à faire, à dire, à écrire des choses qui dépassent peut-être ce qu’on veut ; on est pris d’une certaine passion d’absolu qui après, retombe ; il y a toute une violence qui déferle sur un groupe et tend à déformer un peu, à déshumaniser les positions des uns et des autres.

Je ne suis pas entré à S ou B dès le début. Je ne suis pas entré dans une organisation par la voie royale de l’option politique pendant mon adolescence. Je ne suis passé ni par le trotskisme ni par le PCF. S ou B était mon premier groupe et j’y suis entré par le militantisme de boîte, c’est à dire d’une formation pratique. Je suis parti de mon expérience personnelle et des luttes au sein de la CGT. J’ai commencé à bosser en 45. A ce moment je n’avais pratiquement aucune formation, je sortais du fin fond de la campagne, avec juste les vieux clichés traditionnels : droite, gauche, curé, pas curé, laïcité, antilaïcité, enfin tout le tremblement. Bref, les vieux clivages traditionnels qui d’ailleurs, au sortir de la guerre gardaient toute leur valeur ; et puis l’idéalisation de la libération, à laquelle j’avais plus ou moins participé, avec une espèce d’aura autour du PCF parce qu’il paraissait le truc le “plus à gauche”, selon la conception que je viens d’évoquer. Mais il n’y avait pratiquement aucun contenu réel de classe dans tout ça, c’était plutôt une orientation de tendance vaguement humaniste, le prolongement, en train de mourir à ce moment, du vieux radicalisme libre-penseur de la IIIe république. Mon père était artisan, ma mère institutrice. Cette vague aspiration à la “justice sociale” pouvait servir de base aux réactions d’un adolescent devant la société vue d’un petit bourg de campagne de mille habitants où les possédants, ce sont les commerçants, le notaire, le hobereau, etc., et les exploités tout le milieu agricole. J’ai débarqué à Paris en 1945, et ça m’a paru tout naturel d’adhérer, de militer à la CGT. Peu à peu, mais rapidement en définitive, ces vagues aspirations se sont transformées par la rencontre d’autres réalités, des réalités de classe. J’ai pris des responsabilités dans la section CGT, j’en ai été secrétaire pendant longtemps et pendant toute cette période c’était la guerre froide… Déjà lors de la scission de Force Ouvrière, j’avais opté pour la CGT, parce que je trouvais que dans la boîte ça s’était fait d’une façon assez dégueulasse : c’est-à-dire que FO était carrément parachuté par le patron (une boîte nationalisée…). J’ai opté pour la CGT, mais sans en savoir beaucoup plus que cette idéalisation CGT-PCF.

Très rapidement, ça a été la bagarre au sein de la CGT contre toutes ses options politiques de l’époque. C’était la guerre froide, l’alignement sur toutes les positions, toutes les conneries d’Appel de Stockholm, de Ridgway-la-peste… Au sein de la section CGT, on s’était retrouvé tout un noyau de jeunes à lutter contre la politique PCF au sein de la CGT, ce qui n’était pas facile, parce que d’un côté on avait cette lutte et de l’autre on était marqué par son appartenance à la CGT, on avait droit à une espèce de chasse aux sorcières dans les boîtes.

On était plus ou moins toléré par la CGT, parce que, à l’époque, ce qui comptait pour eux, c’était l’agitation, mais qui pour nous avait une autre base que la nécessité de faire un peu d’agitation dans le capitalisme français, d’être une espèce d’affaiblissement du Capital en France, et des USA par contrecoup. On s’en foutait dans la boîte, on luttait parce que c’était nécessaire sur les positions qu’on essayait de faire exprimer aux gars, d’après leurs propres nécessités.

A cette époque, je n’avais aucun lieu politique. Mon apprentissage politique s’est fait par l’activité syndicale. Et le hasard a joué. C’est ça le hasard des options politiques… J’aurais rencontré un trotskiste, j’aurais peut-être adhéré au trotskisme ; un anar, j’aurais été à l’anarchisme. Souvent les options sont comme ça, tout au moins au début. Il s’est trouvé par hasard dans la boîte un gars de Socialisme ou Barbarie, qui y était depuis le début, avait été trotskiste, et qui, à l’époque où j’avais adhéré à la CGT, était au service militaire. Quand il fut rentré, on s’était trouvé à se bagarrer ensemble, avec à la fois des affinités personnelles et des affinités sur la conception de la bagarre. Seulement, lui, il avait un certain passé politique : il avait fait partie de la tendance Chaulieu-Montal (Castoriadis-Lefort) dans le PCI, il avait vécu la sortie, et tout le début de Socialisme ou Barbarie. On s’est trouvé ensemble à la tête d’une grève c’était en mars 1950, une grève de trois semaines. Peu à peu, on a discuté, beaucoup discuté dans les années 50-52, pas seulement de S ou B… Bref, je suis allé à S ou B. Ca me semblait le prolongement naturel de mon activité de boîte ; tout ce que je pouvais apprendre, ça recoupait à peu près ce que j’avais pu renifler dans la situation, générale, dans les affrontements qu’on avait vécu avant. Ma première école politique, si école c’était, ce fut S ou B.

A S ou B, je suis tombé dans ce petit groupe où on se retrouvait au maximum à quinze : c’était alors la période de reflux total de S ou B. Au début, S ou B avait attiré un certain nombre de gens, de petits groupes, notamment des ex-bordiguistes, communistes des Conseils, etc. Mais à ce moment-là, c’était fini. Même Lefort ne venait plus à S ou B (il y a eu toute une période où il n’a pas assisté aux réunions…). Dans le groupe la seule chose à faire c’était la revue : le plus gros boulot était fait par Castoriadis essentiellement, au moins toute la partie théorique. Le reste, le complément, était fait par un copain, ou par un autre selon les intérêts que chacun pouvait avoir pour une chose ou pour une autre. Des discussions à proprement parler, des grands débats, il n’y en avait pratiquement jamais dans les réunions elles-mêmes. Chacun amenait son texte, on discutait plus ou moins des options de détail, et ça paraissait dans la revue. Quand il y avait des divergences trop grandes, par exemple entre Lefort et Castoriadis sûr l’organisation, il y avait deux textes qui cohabitaient et puis c’était tout. Sur les textes assez fondamentaux que Castoriadis pouvait publier (il commençait son évolution en partant d’analyses sur l’après-guerre, sur la nature de l’URSS), il n’y avait pas de contestation sérieuse dans le groupe parce que finalement il n’y avait personne qui pût vraiment lui porter la contradiction sur ce terrain là. Le seul gars qui tenait un peu tête et avait conservé ses propres idées, c’était un ex-bordiguiste qui passa ensuite à Pouvoir Ouvrier et est maintenant à la Ligue [communiste révolutionnaire] ; il était encore très léniniste, et ne restait à S ou B qu’à défaut d’autre chose.

Pour moi, ce fut très facile d’entrer à S ou B. Je ne sais pas ce qui avait été discuté avant, comment ils avaient décidé mon admission, mais finalement il n’y a pas eu d’examen de niveau politique ou d’option. Personne ne m’a jamais demandé : “Est-ce que t’acceptes les positions de S ou B ?”. C’eut été d’autant plus difficile que les positions de S ou B à l’époque étaient plutôt floues : entre ce qui était exprimé par Castoriadis et par Lefort sur l’organisation, il y avait un monde, et finalement personne ne pouvait dire qu’il y avait une position nettement tracée. Certainement, c’était la même chose sur beaucoup d’autres questions, chacun espérant plus ou moins une évolution du groupe sur ses propres conceptions.

Je me sentais relativement à l’aise dans S ou B parce qu’on pouvait y dire ce qu’on pensait. C’était une bande de copains à coté de l’isolement où on était ailleurs quand on avait ce genre de positions. C’était à ce niveau là que tout était essentiel, certainement pas dans un quelconque projet révolutionnaire.

A partir d’un certain moment, S ou B a pris des contacts avec des communistes-conseils hollandais, un groupe qui s’appelait Spartacus. Des copains de Socialisme ou Barbarie avaient été à un congrès en Hollande, des copains hollandais étaient venus en France. Je m’étais trouvé à discuter avec l’un d’eux, et les positions qu’il exprimait m’avaient paru plus nettes, correspondaient mieux en tant que théorie à mon expérience que ce que j’avais pu entendre à S ou B, parce que ce qui s’y discutait se développait à un niveau beaucoup trop élevé, trop politique, alors que les communistes-conseils étaient plus près de l’espace d’analyse de la lutte au jour le jour, de la manière dont la lutte de classes se déroulait. Ca correspondait exactement à ce que j’avais pu sentir, observer… Alors on a été quelques-uns à S ou B (pas Lefort), notamment un vieux copain du midi, animateur d’un groupe communiste-conseil avant 1939, et quelques autres à se regrouper là-dessus. On s’est retrouvé, bien qu’avec des divergences assez grandes, sur le plan de la lutte des classes, avec Lefort, dans une certaine conception de l’organisation et de l’activité du groupe, la forme de travail, etc.

En fait, dès que ces questions étaient abordées dans Socialisme ou Barbarie, il y avait deux grands courants :

  • un courant assez traditionnel, tendant à faire du groupe un groupe avec une orientation définie, un programme, avec des positions définies par des votes majoritaires et s’imposant aux membres du groupe.
  • un autre courant d’ouverture, de remise en cause, plus préoccupé de chercher dans la lutte de classes elle-même que dans l’analyse théorique des “perspectives révolutionnaires” et des orientations pratiques pour le groupe.

Le paradoxe (apparent sans aucun doute), c’est qu’en 1958, Castoriadis, qui devait remettre en cause tant de choses (et avait déjà commencé à le faire, d’où l’adhésion à S ou B d’un certain nombre d’entre nous), se retrouva aux côtés des éléments les plus traditionnels, dans une “majorité” qui devait éclater un peu plus tard à propos de questions finalement plus fondamentales que celles qui motivaient la scission de 1958.

Mais avant 1958, tout ça restait un peu des formules de style : personne ne pouvait se permettre de chercher à imposer à d’autres une discipline quelconque, sous peine de se retrouver tout seul. On restait à S ou B, même si les discussions révélaient des désaccords profonds. On tolérait certaines pratiques, remballant sa rancoeur après quelque coup de gueule. Je me souviens de discussions qu’il y avait eu à propos du texte sur le “Contenu du socialisme”. Peut-on d’ailleurs appeler ça des discussions, parce que Castoriadis était très autoritaire de par sa personnalité et dès que la contradiction avait tendance à le gêner, ça explosait. Il y avait au sein du groupe un type de rapport qui n’étaient pas très agréables. Quand il amenait un texte, on le discutait, il y avait quelques aménagements et il était publié comme ça. Je me souviens aussi de certaines pratiques qu’on avait assez mal encaissées : avec les copains dont je parlais tout à l’heure, on avait fait un article sur les grèves de 55 à Nantes. On avait mis une conclusion à l’article et on l’avait donné pour être publié. Quand on l’a vu publié dans la revue, toute la conclusion avait été transformée, des mots changés, des temps de verbe changés… Bref, ça changeait l’orientation du truc. Parce que l’on ne lui donnait pas un tour assez triomphaliste, Castoriadis avait modifié l’article sans nous en avertir, sans qu’il y ait eu une discussion dans le groupe. Il y a e u toute une polémique, sur laquelle je ne vais pas revenir, autour de la lettre de Pannekoek->160]… (cf. Castoriadis, L’expérience du mouvement ouvrier, t.1, 10-18, p. 249 sq). Il maintient des choses qui ne se sont sûrement pas déroulées comme ça. Mais ce qui est certain, c’est que tout ce qui le gênait, par rapport à ses conceptions, il tendait à le bousculer d’une manière assez brutale et assez dictatoriale au sein du groupe. C’était ce qui rendait les rapports pas très faciles et qui explique une méfiance, même lorsque je le vois écrire certaines choses avec certains mots aujourd’hui encore, j’ai tendance à chercher la petite bête dans ce qu’il veut dire. Cela vient aussi sans aucun doute d’une approche politique totalement différente, je dirai même opposée. Cela soulève d’autres problèmes fondamentaux dont je reparlerai.

C’était vraiment la période héroïque. On avait déjà bien du mal à faire payer les cotisations, à faire venir les mecs à l’heure. Pratiquement, nos liaisons ouvrières étaient très ténues, à part le copain qui bossait dans les assurances avec moi et un noyau qu’il y avait à Renault, pas centré autour de Mothé, comme le dit Castoriadis dans l’entretien avec l’APL-Caen. Celui qui a été surtout l’animateur de Tribune Ouvrière à Renault, c’était un ancien bordiguiste, Gaspard, un gars très individualiste, en même temps très actif, se proclamant bolchevik. C’était un animateur d’hommes. Il venait de temps à autre à Socialisme ou Barbarie. Il rassemblait chez Renault, facilement, trente à quarante gars. Il organisait des sorties, etc. A un moment donné il a lâché complètement Tribune Ouvrière pour faire un voyage autour du monde, puis créer une espèce de maison pour les jeunes dans les Alpes. Mais à l’époque, c’était lui l’animateur de Tribune Ouvrière.

Dans les années 50, se dessinaient les premières réactions contre les bureaucraties de tous les syndicats ; elles s’exprimaient tantôt par la création de syndicats autonomes (qui n’étaient pas alors ce qu’ils sont devenus), tantôt par la création de groupes à coloration plus politique. Ca allait des machines de guerre trotskistes (Voie ouvrière) à des groupes de gens qui refusaient le trotskisme et l’anarchisme. C’était le commencement du grand brassage qui s’est développé jusqu’à maintenant.

Vers 1957, l’audience de Socialisme ou Barbarie a commencé à s’élargir un peu, mais ça se limitait aux étudiants et aux enseignants, les ouvriers et les employés ayant plutôt tendance à quitter S ou B.

Après le 13 mai 1958, on a vu arriver une centaine de gars qui voulaient travailler avec S ou B. Mais les problèmes n’étaient plus les mêmes. Il s’est posé tout de suite, dans le concret, des problèmes d’organisation, et il y a eu sur ce point seulement un affrontement excessivement violent.

Il est difficile, en de telles circonstances, de déterminer dans les analyses politiques ce qui est l’expression d’une aspiration longtemps refoulée. J’ai eu alors le sentiment que pour beaucoup de ceux qui allaient entraîner la “majorité” des nouveaux venus, c’était l’ambition enfin concrétisée de sortir du tunnel et de construire l’organisation révolutionnaire qui conditionnait tout. Pendant trois ou quatre mois, une sorte de délire politique catalysait les enthousiasmes des nouveaux venus. Pour les uns, De Gaulle c’était le fascisme (ils l’assimilaient aux généraux d’Alger). Les nouveaux arrivaient aussi pour la plupart à S ou B sur cette base, pour agir “contre le fascisme” et être dans le sens de la réaction ouvrière qui n’allait pas tarder à se manifester. Il fallait donc construire une organisation efficace. Nous n’étions qu’un petit nombre à rejeter cette analyse et à soutenir que De Gaulle, en tant que représentant du Grand Capital, avait pour mission de mettre fin à la guerre d’Algérie.

Les deux points de l’analyse de la situation et de l’organisation étaient si liés que lors de cette assemblée générale de S ou B, d’où la scission est partie, les minoritaires se virent traités pratiquement de lâches, parce que, soit disant, ils refusaient de se battre. Tout se déroulait dans une atmosphère passionnelle.

Tout ça n’est pas paru dans S ou B. Quelques bulletins intérieurs en parlaient un peu plus tard, vers septembre-octobre 58. On trouve encore, même dans les positions de Castoriadis, cette tendance à considérer De Gaulle comme l’homme du fascisme, mais déjà il y a des nuances. Et dans le premier numéro qui est paru plus tard, tout à fait à la fin de 1958, déjà une clarification s’était faite, et les analyses politiques étaient à peu près celles de la “minorité” six mois auparavant. Je ne sais pas si je peux parler de tactique, mais lorsque je repense à tout ce déroulement, je ne peux m’empêcher de penser que, comme je l’ai dit plus haut, l’affrontement des idées était déterminé par les ambitions politiques.

Sur le moment il y a eu deux camps, et ces deux camps étaient d’un côté ceux qui ne voulaient pas d’un groupe structuré, monolithique et superactiviste, et ceux qui, au contraire, l’acceptaient ; et effectivement, Castoriadis a opté pour ce côté-là.

A ce moment-là, on s’est retrouvé contre la formule de groupe qu’il proposait dans ses textes, avec un certain nombre de copains contre la “majorité” qui préconisait une organisation avec cellules, apparemment maîtresses de leur orientation, mais maîtresses de leur orientation dans le cadre de l’orientation générale définie par une assemblée générale, par un vote majorité / minorité, avec obligation pour la minorité de défendre la position de la majorité, avec simplement la possibilité de défendre leurs positions dans le bulletin intérieur et dans la revue. Mais en-dehors de ça, il y avait une discipline assez stricte, tout au moins sur le papier, parce que je ne peux pas dire comment ça a fonctionné : je n’étais plus à S ou B et je n’en ai suivi que d’assez loin le déroulement.

Au cours de ces affrontements, à aucun moment ne furent en cause les analyses que Chaulieu (Castoriadis) avait déjà bien esquissées dans S ou B. Au contraire, certains textes de la “minorité” reconnaissaient la valeur de sa critique économique et de ses analyses, ce que, dans le feu de la polémique, Chaulieu reprocha à la “minorité” comme une “appropriation” abusive des thèses de la “majorité”.

Dans ce que Castoriadis critique de la conception d’ILO (Information et Liaison Ouvrière) qui a été formulée à ce moment-là, il y a des choses justes et d’autres plus tendancieuses, dans ce sens qu’il minimise volontairement ce qui était le but d’ILO. Les textes sont là : on posait le principe qu’il fallait faire une organisation révolutionnaire, une organisation d’avant-garde même ; les minoritaires disaient simplement que cette organisation devait être construite sur un mode de groupes autonomes et effectivement avec une ouverture assez large. Sur ce dernier point, la critique que fait Castoriadis est assez juste : on ne fixait pas de frontières nettement définies pour l’adhésion à un groupe, mais on s’assignait finalement un rôle d’avant-garde. Le groupe, en tant qu’organisation d’avant-garde devait être l’organe de liaison, d’impulsion de groupes d’entreprises ; il devait constituer un front de groupes d’avant-garde d’entreprises autour du bulletin mensuel. On opposait effectivement une formule d’organisation avant-gardiste à une autre formule d’organisation avant-gardiste. Ce sont des positions avec lesquelles je ne suis plus d’accord. La dissolution de S ou B, de Pouvoir Ouvrier, puis d’ICO (pour ne citer que les groupes qui nous intéressent) peut être considérée comme s’inscrivant dans le processus du développement de l’autonomie des luttes (je reviendrai plus loin là-dessus).

Les divergences venaient de ce qu’on considérait comme « l’avant-garde“. Pour la”majorité“, cette”avant-garde“c’étaient d’abord ceux qui appartenaient au groupe ; le mode de fonctionnement de cette organisation, l’entrée et l’adhésion, étaient assez strictement définis, avec la nécessité d’un consensus sur les positions exprimées par le groupe. Pour la”minorité“, cette”avant-garde“c’étaient en quelque sorte tous ceux, de préférence travailleurs, qui se déclaraient tels. On allait à l’autre extrême : pas de frontières nettes entre l’organisation et l’extérieur, quelqu’un venait, disait”j’ai envie de travailler avec vous“’, on disait”d’accord » et c’était tout. Ca a été la formule qu’ILO a préconisé et qu’ICO a reprise ensuite, en en modifiant d’ailleurs sensiblement le contenu.

Après la scission avec Socialisme ou Barbarie, on a suivi des voies divergentes. ILO était un groupe purement intellectuel ; seulement trois travailleurs, un dessinateur et deux employés ; tout le reste c’était des étudiants et des enseignants influencés par Lefort, qui, effectivement, comme Castoriadis le dit, était plutôt une sorte d’humaniste qu’autre chose. Il y avait des divergences, cette négation de toute base de classe, de toute possibilité de révolution. Ce n’était pas très apparent au moment de la scission, mais, rapidement il est apparu que, malgré un consensus sur ce qui s’était produit au moment où on avait quitté S ou B, il y avait des divergences encore beaucoup plus profondes, plus fondamentales, sur là conception même des luttes sociales et du processus révolutionnaire… Même la notion de groupe “ouvert” pouvait n’avoir plus le même sens.

Tant que la guerre d’Algérie a duré, de 58 à 62, il y avait une espèce d’activité première qui, apparemment, soudait le groupe (ça a fait la même chose à S ou B et dans les autres groupes) : l’activisme, parce qu’on faisait manif sur manif. Il y avait tout le temps des discussions sur l’évolution de la guerre, mais rien de très profond ; bref, un aliment pratique qui masquait les divergences. Il y avait même dans tous les groupes un aspect factice et superficiel de cette lutte, qui faisait prendre par exemple l’engagement des étudiants contre la révocation des sursis pour une politisation profonde.

Dès la fin de la guerre d’Algérie, ça a été le grand trou, pour ILO comme pour beaucoup de groupes. ILO a disparu à ce moment-là. Les problèmes réels surgirent brusquement et les divergences firent éclater le groupe. Ce fut, à l’exception de la fraction qui continua ICO, plutôt une dispersion. Comme le but qu’ILO s’était donné, c’était de rassembler des travailleurs, il s’était créé, parallèlement à ILO (scissionné de S ou B) un autre groupe, où il y avait effectivement des travailleurs, rien que des travailleurs. Il faut revenir en arrière. En juin 1958, il y a eu à la Bourse du Travail une réunion de cent à cent cinquante gars, uniquement composée d’“oppositionnels”, c’est-à-dire de tous ces petits noyaux de boîte dont on a parlé, qui s’étaient constitués en réaction à la bureaucratisation des syndicats. Ca regroupait tout un tas d’orientations. Avant, on avait déjà eu des contacts horizontaux avec des gars de boîtes différentes, des groupes indépendants, ou plus ou moins trotskistes ; et là, c’était un regroupement de tous ces courants de marginaux du syndicat, certains travaillant dans le syndicat, d’autres réformistes du syndicat. D’autres, dont j’étais, commençaient à définir la fonction du syndicat dans le capitalisme, considéraient qu’être dans le syndicat n’avait plus aucun sens, qu’on pouvait y être par nécessité, mais qu’on ne pouvait plus défendre à tout prix l’adhésion au syndicat. Ces débats durèrent deux jours. Y participaient :

  • des trotskistes du groupe Lambert (OCI), pratiquement à l’époque le seul groupe de quelque importance, dont l’activisme s’appliquait aux boîtes et à l’enseignement
  • les premiers noyaux de VO, Voix Ouvrière (VO est née à cette époque-là), dont Pierre Bois, qui était à l’époque le principal animateur de VO. Rescapés du SDR (Syndicat Démocratique Renault), centrés sur Renault, ils participaient à Tribune Ouvrière dont j’ai parlé, avec des anars, un mec de S ou B, Mothé
  • des anars traditionnels de la Fédération Anarchiste, anarcho-syndicalistes “travaillant” avec des trotskistes lambertistes à FO, à Saint-Nazaire, etc.
  • les mecs de la RP (Révolution Prolétarienne), syndicalistes révolutionnaires
  • des marginaux isolés de tous ces groupes, de la Sécurité sociale, des PTT, etc., ou ayant eu des expériences ayant conduit à des groupes autonomes de boîte comme dans l’assurance (AGP), chez Morse (une boîte de l’électromécanique), qui avaient eu une expérience à peu près identique de lutte autonome avec persistance d’un noyau actif autour d’un bulletin de boîte. Cette réunion n’a rien donné pratiquement… Elle était intéressante parce qu’elle témoignait d’un mouvement qui se dessinait, de gars qui se rencontraient pour essayer de se définir, mais ne pouvaient y parvenir parce qu’il y avait trop d’options politiques et d’expériences divergentes, et de là sont partis un certain nombre de courants qu’on va retrouver dans la période de dix ans qui suit.

Les trotskistes ont continué, pareils à eux-mêmes, ce qui n’était pour eux qu’une nouvelle tentative de pêche à la ligne. Bois a quitté Tribune Ouvrière ; l’autre gars qui en était l’animateur s’est barré aussi, sur sa lancée individuelle, et il n’est plus resté effectivement que Mothé, avec un autre copain anar, Blachier, qui a rejoint ICO plus tard. Bois a commencé à lancer les feuilles VO, qui n’étaient alors que des feuilles d’usine à Renault et dans quelques autres boîtes où il avait des contacts ; c’est ça qui a été le premier maillon d’où est parti VO. Les syndicalistes révolutionnaires de la RP ont continué, eux aussi éternellement semblables à eux-mêmes, de même que les anars.

A ce moment-là, Socialisme ou Barbarie lançait son “mensuel ouvrier”, Pouvoir Ouvrier, pensant qu’il fallait sortir un journal d’agitation, de contact avec les boîtes. Tribune Ouvrière a décliné peu à peu, puis a disparu, parce que Mothé poursuivait sa carrière syndicale déjà commencée d’abord à PO, puis à la CFDT. Je ne veux pas tirer de conclusion à cette évolution. Je veux souligner seulement qu’elle venait après des années de militantisme anti-syndical chez Renault, à un moment où S ou B se transformait en groupe politique actif. Dans la logique de cette attitude, il était normal que Mothé abandonne le bulletin de base Tribune Ouvrière pour le mensuel politique Pouvoir Ouvrier ; tout comme Bois l’abandonnait aussi pour fonder Voix Ouvrière.

Ceux que toutes ces formules ne satisfaisaient pas se sont retrouvés finalement, à peu près tous, à ICO (gars de base, anars de la FA, Noir et Rouge, communistes de Conseil…). Parallèlement à la dégringolade du groupe ILO, le groupe “travailleurs” au contraire s’est peu à peu développé de 1959 à 1967. ICO se contentait d’être un instrument de liaison entre des gars qui menaient leurs propres activités de boîte. Sur cette base-là (ne pas avoir un programme quelconque, de frontière tracée), cette absence de règles n’était pas gênante. On faisait des réunions une fois par mois, on déballait nos problèmes de boîte, on en discutait. C’était ce déballage, ces débats, qui passaient dans la revue ICO, avec des articles sur les luttes dans d’autres boîtes, dont on avait connaissance par les journaux ou par des contacts, ou sur des luttes à l’étranger (à partir de traductions de journaux ou de contacts directs).

Dans les années 66-67, ça a commencé à changer. Des gars d’autres groupes ont commencé à venir, mais non sur cette base de départ d’ICO : sur des bases plus politiques. Huit gars, issus de Voix Ouvrière, sont d’abord venus. Ils étaient plus ou moins influencés par les situ. Au bout d’un certain temps, ils n’ont plus été satisfaits des discussions du groupe, évidemment trop terre-à-terre par rapport à une “perspective révolutionnaire” qu’ils cherchaient à redéfinir en dehors de la tradition léniniste et marxiste. Ils ont commencé à écrire des textes généraux, avec la volonté de les voir discuter à ICO. Il y a eu alors une sorte de refus à peu près général des “anciens” d’ICO de discuter ces idées ; refus qui était exacerbé parce que ces critiques venaient de jeunes, traités avec un certain “paternalisme politique”, qui de plus finirent, selon les pratiques remises en honneur par les situ, par des dénonciations individuelles des contradictions de chacun. Ce qui était facile, car effectivement il y avait de tout à ICO.

Il y avait par exemple un copain ouvrier métallo réfugié hongrois de 60 ans, qui disait constamment : “il faut une organisation de type bolchevik”, ce qui faisait marrer tout le monde. Il était venu à ICO parce qu’il était rejeté et même victimisé par le PCF. Les seuls copains auprès desquels il pouvait parler de sa vie passée et présente, et trouver de la sympathie, c’étaient les copains avec lesquels politiquement il était en désaccord. C’était un peu le cas extrême, caricatural, mais pour chaque membre d’ICO, il y avait de ça. Mais était-ce bien différent de ce qui existe dans chaque groupe, que l’on cherche constamment à dissimuler et qui ici était connu de tous ? Pour moi, ce n’était guère différent de ce que j’avais pu connaître à S ou B.

Juste avant mai 68, il y a eu une intrusion du groupe des Enragés (avec Riesel). Ils sont venus presque aussi nombreux que les membres d’ICO et ils ont voulu imposer leurs orientations et leur pratique. Les accrochages commencèrent à propos de textes dont ils demandaient, exigeaient presque, la publication dans ICO : des pages de Cœurderoy, etc. On était loin des problèmes concrets que voulaient aborder les copains d’ICO. Ils se réunissaient une fois par mois, ce n’était pas pour discuter de Cœurderoy.

Rapidement là aussi ça a été la rupture. Comme ils voulaient imposer leur propre thème de discussion à une réunion, le groupe d’ICO a proposé de faire deux cellules d’ICO, chacune avec ses thèmes de discussion, et de voir comment matériellement ces cellules pouvaient se coordonner. Ils ont alors quitté la salle en déclarant : “Ca vous retombera sur la gueule”. C’était la phrase historique de Riesel. Cette histoire semble effectivement correspondre à ce que Castoriadis décrit dans son entretien avec l’APL-Caen. Mais sa critique reste superficielle et ne répond pas à cette question : qu’est-ce qui empêche un groupe “ouvert” dans lequel deux fractions s’opposent de former deux (ou plusieurs) cellules coordonnant leurs activités ? Précisément, c’est une question qui touche à la domination d’une théorie, d’une pratique, des uns sur celles des autres ; le problème même qui avait fait éclater S ou B ; celui-là même que je pense mis en cause profondément par le développement de l’autonomie et dont je parlerai plus loin.

Tout de suite après, il y a eu mai 68. Un des traits d’ICO, c’était le fait que bien de ses membres appartenaient en même temps à un autre groupe. Jusqu’en 68, cette situation pouvait être estompée, parce que chacun venait pour discuter de choses bien concrètes, mais comme ils auraient pu le faire dans un syndicat, un syndicat où ils se seraient sentis à l’aise, parce qu’il ne définissait pas de ligne, ni ne prétendait à en être un réformé ou plus pur ou révolutionnaire. 68 a entraîné un glissement vers une orientation nouvelle, celle d’un groupe politique. Cela s’est senti surtout tout de suite après mai 68, quand il y a eu un afflux de gars (principalement des étudiants) pour qui tout ce qui se passait dans les boîtes n’était pas très passionnant et qui avaient des visions beaucoup plus générales, empreintes d’un activisme étranger au quotidien des tôles.

Il y a eu alors tout un chassé-croisé. Il y a eu des expériences en marge d’ICO, où certains allaient tout en gardant un pied dans ICO, par exemple, la tentative de lancer un journal dès l’hiver 68-69, Passer Outre, qui a eu quelques numéros, ou l’expérience du journal Tout, lancé par VLR (Vive La Révolution), avec lequel ont travaillé des éléments du Mouvement du 22 mars. Par rapport à ça, ICO servait de soupape de sécurité pour ceux qui avaient des possibilités politiques. Je pensais qu’il aurait pu en sortir autre chose. En tous cas, il est certain qu’à ce moment la formule d’ICO était inviable, à tous points de vue.

En 1969, il y a eu une convergence sur ICO de tout un tas de groupes, depuis les mecs de la Vieille Taupe (derniers vestiges de Socialisme ou Barbarie) jusqu’à des farfelus proches des situ., en passant par Révolution internationale, Archi-Noir, Noir et Rouge, les communistes des Conseils, etc. Il y a eu une réunion où on était au moins cent, venus de partout. Les contacts de divers noyaux de province étaient au moins aussi importants, mais qu’est-ce que chacun espérait là-dedans ? Est-ce que ICO aurait pu être la fédération de ces groupes disparates, unis seulement autour de leur anti-autoritarisme ?

Certains espéraient peut-être noyauter certains… Un mois plus tard, il y a eu une réunion internationale, du même type, à Bruxelles, et il s’est produit la même chose. Finalement, cela s’est réduit à des affrontements. Il y eut des lavages de linge sale respectifs des attitudes en mai 68, tout le monde s’accusant d’avoir eu des attitudes bureaucratiques, ce qui était vrai pour certains… Aucune possibilité réelle de travail constructif commun, bien qu’ICO devint pendant un an l’organe (imprimé) de ce “regroupement”’.

En 1970, lors d’une nouvelle réunion à Saint-Etienne, avec à peu près les mêmes courants mais avec moins de monde, l’affrontement fut encore plus violent, entre d’une part Révolution Internationale et un groupe de Clermont-Ferrand, le MARS (Mouvement d’Action Révolutionnaire Spontanée) fondu ensuite dans RI, et d’autre part toutes les tendances proches des situ. Il était manifeste qu’aucun de ces courants participant à ICO ne pouvait cohabiter. Les gars qui venaient des boîtes étaient noyés là-dedans. La fraction active d’ICO n’était plus de nouveau qu’un tout petit noyau, qui assurait la publication du canard en essayant désespérément d’en faire un organe d’expression collective de discussion, d’élaboration. Efforts qui se sont poursuivis durant deux années (1).

Tout un magma continuait d’assister aux réunions bimensuelles d’ICO. Mais, pendant deux heures, il n’y avait pratiquement pas de réunion. C’était la sortie de la messe le dimanche matin. Les gens discutaient par petits groupes. Cette fonction aurait aussi bien pu être assurée par Maspéro. A la fin, même les discussions plus politiques, les informations intéressantes n’arrivaient plus à passer. Les trucs sur la lutte des classes n’intéressaient même pas ceux qui venaient. On avait par exemple eu une rencontre à l’automne 72 avec un groupe italien de Milan, Autonomie Ouvrière. Impossible d’en faire un compte-rendu, d’en discuter ; ça n’intéressait personne. C’était pourtant tout de suite après les grandes luttes en Italie de 68-69. Où ça a été le comble (et c’est ce qui a déterminé mon départ) c’est qu’à un moment donné, tout fut remis en cause, même le travail persévérant des réunions hebdomadaires, du bulletin. L’idée même de faire une réunion où il serait discuté de tel ou tel point était critiquée. J’avais fait un texte exposant mes conceptions pour le travail du noyau qui faisait le bulletin. Ce n’était qu’une question de méthode. Mais il a été impossible de discuter là-dessus. C’était bien évident que ces querelles de méthodes dissimulaient des divergences plus profondes qui ne furent formulées qu’au cours d’une des dernières réunions mensuelles.

Après mon départ, le bulletin a cessé presque aussitôt de paraître ; les réunions ont un peu continué et ICO a cessé d’exister (La dissolution d’ICO est annoncée de manière officielle par une lettre circulaire de Blachier, de novembre 1973).

Question : Que faut-il penser de cet échec ? Est-ce un accident ? Ou comme le dit Castoriadis, l’aboutissement logique de la conception de l’organisation que tu développais ?

Simon : On pourrait poser la même question pour S ou B et conclure en sens inverse. Ca n’aurait pas plus de sens dans un cas comme dans l’autre. C’est certain, comme Castoriadis le dit, que si on laisse venir n’importe qui pour discuter de n’importe quoi, il ne peut arriver que cela. Et il y a effectivement une certaine hypocrisie de dire : on est un groupe ouvert, et au moment où toute une masse de gens viennent, deviennent majoritaires et veulent imposer une orientation, tu te barres en disant : c’est pas ce que je veux. Il y a une certaine critique de Castoriadis qui est juste. Mais, comme je l’ai dit plus haut, cette critique, pour juste qu’elle soit, reste assez superficielle. Elle n’explique pas pourquoi des gens qui se sont retrouvés ensemble, veulent finalement imposer leur “vérité” aux autres au lieu de chercher à définir des relations réciproques, entre groupes autonomes. A ce moment, tout se pose dans des termes totalement différents.

Sous cet angle-là, je pense que quand on a fait ICO en 58, ça correspondait effectivement à un besoin chez un certain nombre de gens (c’est pourquoi j’ai insisté sur les histoires de boîtes). Mais ICO s’est développé indépendamment de ce qui était en cause dans la scission de S ou B et qui était les “idées d’ILO”. Ce qui a fait évoluer ICO, avec l’arrivée de groupes divers, c’est la réalité sociale elle-même, les événements (de même que ce qui a fait éclater S ou B, c’est bien finalement la réalité sociale). On ne peut pas parler, pas plus pour ICO que pour S ou B d’échec ou d’accident, mais il faut tenter de voir comment un groupe a correspondu à une nécessité double à la fois pour ceux qui y participaient et dans le milieu social où il trouvait audience. Ce n’est pas un problème de volontarisme comme le pose Castoriadis. Il s’agit de comprendre de quoi et de quelles luttes le groupe est l’expression, consciente ou non.

De fait, la formule d’ICO n’est absolument plus viable. Elle n’est pas viable pour un groupe politique. Elle a correspondu à un moment aux besoins un peu terre-à-terre d’un certain nombre de gars qui se trouvaient rejetés de partout. ICO leur permettait de mettre en commun leur expérience, mais ne pouvait pas répondre à d’autres problèmes plus généraux.

Dans l’introduction au premier tome de La Société bureaucratique (10/18 NS 751), Castoriadis dit des choses très justes sur l’organisation ; par exemple, il écrit : à partir du moment où on parle d’un mouvement autonome, il n’y a plus de place pour enseigner quoi que ce soit à ce mouvement puisqu’il doit être la totalité par lui-même. Il ajoute : mais à ce moment-là le problème qui se pose, c’est : qu’est-ce qu’une organisation doit être, puisque (alors, c’est là qu’il pose un postulat) on ne doit pas pour autant se croiser les bras. Après, il renchérit : je pense qu’une organisation révolutionnaire est nécessaire, mais il le dit dans une parenthèse, et donc il évacue un problème. Cette “nécessité” d’une organisation, ça ne sort pas du bleu du ciel ; si ça vient de la tête de Castoriadis, c’est avec un sens précis. Si ça vient d’une “nécessité sociale”, il faut comprendre laquelle dans le capitalisme et le rapport de force du moment où ce groupe existe.

C’est le débat qu’on tient actuellement avec certains copains dont ceux du groupe anglais Solidarity. D’un coté, le mouvement de lutte, tout en se rattachant au passé, présente des particularités entièrement nouvelles, de l’autre les formes d’organisation traditionnelles sont complètement balayées, même si elles essaient de survivre en faisant du racolage quotidien et finalement, en faisant des choses totalement en désaccord avec leurs principes de base. On assiste à un double courant d’évolution relativement aux organisations, évolution due à la montée de l’autonomie des luttes. Les organisations qui recherchent une domination formelle (fonction d’encadrement pour atteindre les buts de l’organisation) sont contraintes pour se maintenir d’adopter une position de plus En plus légaliste, de se faire “reconnaître”. Elles glissent alors vers les organisations “de gauche” traditionnelles (PS, PC, syndicats), soit de manière ouverte (participation électorale avec désistements, fronts comme le soutien à la social-démocratie via le Chili…), soit de manière indirecte ou individuelle.

Les organisations qui cherchent un contact réel (notamment par l’action), finissent par éclater à cause des contradictions entre la pratique que, consciemment ou non, ils tendent à imposer et la pratique réelle de ceux qui luttent. D’où de multiples scissions, une atomisation, ce que j’ai essayé de préciser dans la brochure ICO, un point de vue. Faute d’avoir une possibilité d’action pratique, une partie de ces groupes se réfugient dans l’élaboration et la distribution d’une théorie “révolutionnaire”, dans le repli sur des solutions individuelles, camouflé souvent dans une sorte d’ascèse “révolutionnaire”.

Le problème de l’organisation, comme les autres, est réglé par la pratique de la lutte. On voit depuis quelques années surgir des organisations sui generis, qui durent ce que dure la lutte, puis se dissolvent. L’idée de la permanence de l’organisation est remise en cause, avec bien d’autres choses. Des liens horizontaux, très diffus, se tissent ; les barrières que les organisations mettaient entre les individus éclatent. Toute une hiérarchisation de l’idée et de l’action se trouve également remise en cause.

Question : Est-ce qu’il reste alors un projet révolutionnaire global ?

Simon : C’est une question que nous avons discutée à ICO dans une des dernières réunions, avant que je quitte, et aussi récemment avec un camarade de Solidarity. Comme tout mot utilisé actuellement, il change de sens selon les interlocuteurs. Il peut tout aussi bien être employé par un trotskiste, par un anarchiste, par Castoriadis ou par moi.

Dans la discussion à ICO, le mot prenait pour certains (la tendance anarchiste) le sens d’un “programme” au sens traditionnel (léniniste si l’on veut) du terme, mais celui d’un ensemble de règles qui conditionnent l’activité présente et déterminent un choix critique entre ce qui est jugé “révolutionnaire” et ce qui ne l’est pas. Une sorte d’anarchisme modernisé si l’on veut. Dans la position de Castoriadis, il y a un mélange entre la position traditionnelle (le projet-programme) et la position qui était celle des camarades d’ICO (le projet-éthique). D’une part, il modèle dans Le Contenu du socialisme l’organisation précise d’une société communiste basée sur les conseils, d’autre part, il déclare, au terme d’un certain nombre de critiques (certaines très pertinentes), que le seul critère de classe est le volontarisme “révolutionnaire”, en ajoutant que l’organisation (nécessaire) ne peut être conçue qu’avec un type de rapports qui préfigurent la société communiste. On peut rapprocher cette conception de celle de tout groupe traditionnel ; seul le langage change.

Toutes ces conceptions, malgré leurs divergences réelles mais superficielles, procèdent d’une même idée : ce que l’on appelle “projet révolutionnaire global” surgit de la tête des gens et non de la réalité sociale, du conflit des forces sociales, du conflit des classes. Ce que l’on appelle la “conscience”, dans les conceptions que je viens d’évoquer, est dans la tête des gens avant tout et décide de leur action. Je ne suis pas d’accord avec ça. La conscience surgit des nécessités de la lutte au cours de la lutte. Je ne veux pas m’étendre sur ce point bien que nous avions poussé ce débat assez loin avec divers camarades. Ce que je conclurais par rapport au “projet global”, c’est précisément que ce projet n’est que la constatation de ce qui s’est dégagé du mouvement de lutte contre la domination du capital au cours des cinquante dernières années et de ce qui continue de se dégager des luttes de maintenant. Dans les luttes, ce “projet” peut se trouver transformé, précisément par ce qui se crée au cours de ces luttes, et qui n’était pas spécialement dans la tête des gens auparavant. Cette conception remet en cause non seulement le rôle du groupe mais aussi celui de la théorie de la révolution, et toutes les “nécessités” que des groupes prétendent apporter au cours des luttes. Par exemple, la coordination se fait par la lutte elle-même. Si on pense à un moment donné qu’il y a un processus révolutionnaire, c’est parce que cette coordination existe dans la pratique et qu’elle n’est pas le fait d’éléments extérieurs à ceux qui luttent.

Question : Vous n’avez jamais eu, par exemple, de contacts avec les Cahiers de Mai ?

Simon : Absolument pas. Les Cahiers de Mai, c’est finalement la gauche syndicale, ou syndicaliste si tu veux. Ils sont liés à la CFDT. Je les considère comme l’instrument possible, objectivement, d’une réunification syndicale. C’est une sorte de renouveau syndical qu’ils visent. S’il y avait, comme en Italie, un mouvement à la base, en profondeur, les Cahiers de Mai pourraient jouer un rôle. Il n’y a qu’à voir à Lip, par exemple, celui qu’ils ont joué, avec un dualisme, car d’un côté effectivement leur truc a propagé la lutte, mais en même temps ils propageaient des informations censurées par rapport à la réalité de la lutte. Qu’ils aient eu un rôle à la fois positif et négatif, on peut dire ça de toutes les choses nouvelles qui surgissent comme cela. Elles ont à la fois une vie, parce qu’elles correspondent à quelque chose qui se dégage de la lutte ; mais en même temps elles tendent à, de nouveau, orienter cette lutte vers de nouvelles institutions. Un type comme Piaget s’est déchargé sur les Cahiers de Mai d’une fonction qui était essentielle dans la grève et que les Lip auraient dû et pu assumer eux-mêmes s’ils n’avaient pas eu ça, et qu’ils ont finalement fait assurer par un appareil. Les Cahiers de Mai se veulent un nouveau mode de liaisons syndicales horizontales, une sorte d’aménagement des structures syndicales hiérarchisées, la correspondance au niveau syndical de la réforme de l’entreprise moderne.

Si on veut faire des analogies avec les Cahiers de Mai, on peut le faire avec des mouvements comme en Angleterre l’Institue for Worker’s Control. En Hollande il existe également des mouvements du même ordre qui représentent la gauche syndicale (mouvement syndical critique), etc. Avec les Cahiers de Mai, ça a pris une autre dimension parce qu’effectivement il y a eu mai 68, il y a eu ce ramassage de militants que la CFDT a assumé (plutôt la “gauche” de la CFDT). En Italie, il existe un mouvement analogue qui débouche sur une tentative d’unification syndicale, déjà réalisée pour la métallurgie.

Question : Que penses-tu de l’appréciation que donne Castoriadis au sujet de la situation du mouvement ouvrier, lorsqu’il dit notamment que le prolétariat n’est plus le porteur du projet révolutionnaire ?

Simon : Tout dépend d’abord de ce qu’on appelle le “prolétariat”. Encore un mot qui change de sens selon les interlocuteurs. Je suis d’accord avec Castoriadis lorsqu’il critique la conception trop étroite que certains ont pu se faire du prolétariat (par exemple limité aux seuls travailleurs “productifs de plus value”, ce qui appellerait maints développements). Je crois aussi que des luttes dans d’autres secteurs peuvent être aussi importantes, pas tant par leurs objectifs, mais par les modes de lutte et ce qu’elles révèlent de la société globale. Mais là où ça ne va plus, c’est quand il en arrive à la conclusion qu’il n’y a plus de classes et que, sauf une toute petite frange, la seule frontière entre les individus, c’est leur volontarisme. Ce n’est pas la volonté des gens qui trace la frontière de classe, mais leur situation objective dans le procès de production. Qu’il n’y ait pas de frontières tracées au cordeau, c’est évident, mais cela a toujours existé. Le problème du choix qu’a l’air de poser Castoriadis est celui de la petite, moyenne ou grande bourgeoisie définie comme origine sociale et non comme fonction sociale. Et dans le monde d’aujourd’hui, comme hier, la fonction définit bien une classe sans que des choix soient possibles.

Intervention d’une camarade anglaise : Je crois que les Français ont tendance à être obsédés par la question des paysans, des commerçants, pour des raisons propres à la France. C’est vrai qu’il y a beaucoup plus de paysans en France qu’ailleurs, sauf peut-être en Italie. Les “révolutionnaires” ont tendance à parler des paysans comme Lénine parlait des koulaks en Russie au début du siècle. Je ne considère pas l’épicière du coin comme mon “ennemi de classe”. Je serais pour cette raison probablement d’accord avec Castoriadis sur son analyse selon laquelle la masse potentielle pour une révolution ne se réduit pas aux ouvriers. Mais là où je ne suis pas d’accord avec lui, c’est quand il dit que c’est la volonté qui fait la frontière entre classes révolutionnaires et pas révolutionnaires. Je pense plutôt, comme Simon, que c’est la fonction sociale et les circonstances de la lutte qui tranchent. Ce qui est plus intéressant chez Castoriadis, c’est sa critique d’un marxisme traditionnel, de ceux qui croient que le revenu des ouvriers doit nécessairement baisser, que le capitalisme va s’écrouler automatiquement à cause de ses “contradictions internes”. Mais il n’y a que des marxistes rigides pour penser ça. Les ouvriers, eux, pensent que telle année leur revenu baisse, telle autre il augmente, et qu’il faut lutter selon les circonstances immédiates.

En plus, si les critiques que Castoriadis fait au marxisme sont justifiées, ce qu’il propose par contre, c’est aussi une esquisse de système global, qui se termine en queue de poisson. Quand il parle d’imaginaire social, d’auto-institution, on a l’impression qu’il arrive au bout de son rouleau et qu’il ne sait pas trop où aller maintenant.

Simon : C’était l’impression que j’avais eue dans le dernier numéro de Socialisme ou Barbarie. Il avait commencé une série d’articles qui sont restés en points d’orgue et à l’époque j’avais eu l’impression qu’il n’avait pas pu terminer parce qu’en raison du blocage sur d’autres questions il ne pouvait pas la terminer. Connaissant Castoriadis, ce n’était pas le mec à laisser quelque chose en suspens, par sa seule volonté. Il fallait qu’il soit contraint de le faire.

La camarade anglaise : Cela dit, ce que je trouve formidable chez lui et qui m’a toujours très impressionnée, ce sont ses analyses économiques.

Simon : C’est normal que cela ait été la partie où il était le plus fort, car il était économiste. Mais je pense à un autre point qui m’avait frappé : sa position par rapport aux syndicats. Déjà à S ou B c’est un problème qui n’avait jamais été abordé de manière fondamentale. S ou B avait annoncé pendant longtemps une étude là-dessus, mais ça ne vit jamais le jour. Castoriadis a publié après mai 68 un texte dans La Brèche, sous le nom de Coudray ; à la fin, il conseille l’adhésion à la CFDT. Il a également écrit des textes sur la hiérarchie dans la revue théorique de la CFDT, dont le dernier avec Mothé. Si j’évoque ce point, c’est parce que je pense qu’il se relie aux conceptions de Castoriadis.

Les positions de Mothé sont sans ambiguïté. Il suffit de lire ce passage tiré de son bouquin Un militant chez Renault : “Il faut préparer la mutation de nos revendications, ajouter aussi aux types de revendications déjà existantes un autre type qui serait celui de la revendication autogestionnaire. Ne peut-il y avoir de revendication autogestionnaire où peut exister ce terrain d’entente ? Est-ce un domaine où patrons, directeurs d’usines, gouvernants, se refuseront toujours à traiter ? Les revendications autogestionnaires à la différence des autres ont un grand avantage : elles ne sont pas onéreuses, bien au contraire. La revendication autogestionnaire a donc l’avantage non seulement de ne pas porter atteinte au catéchisme industriel mais au contraire d’aller dans le sens de la réduction du prix de revient”. Mothé est pour l’intégration et il donne toute satisfaction à la CFDT. On lui a d’ailleurs offert le poste de direction des écoles de la CFDT. Il a refusé mais quand même il est le prototype du carriériste syndical.

Dans Socialisme ou Barbarie, il y avait une espèce d’osmose, de symbiose Mothé/Castoriadis. Il y a presque toujours accolé dans S ou B l’article théorique de Castoriadis et l’article concret de Mothé. Mothé voyait l’usine à travers les lunettes théoriques de Castoriadis. Ils sont restés en contact étroit même après la dissolution. C’est pour cela que je faisais allusion à l’article de La Brèche parce que certainement cet article conseillant d’adhérer à la CFDT à un moment où Mothé y était et avait déjà certaines responsabilités chez Renault à la CFDT n’est par hasard sous la plume de Castoriadis, mais vénait certainement de contacts. Après tout, pourquoi la CFDT plus qu’un autre syndicat ? Les mecs de Lutte ouvrière adhèrent souvent, par exemple, à FO et ils peuvent aussi bien faire de l’agitation en tant que Lutte ouvrière. Il y a une réponse liée à la fonction d’un syndicat moderne dans un capitalisme moderne et aux thèmes de l’autogestion et des conseils présentés comme un “projet” (au sens programme que j’évoquais ci-dessus).

La publication d’articles dans CFDT aujourd’hui procède quand même de l’idée qu’il est possible d’influencer les militants de la CFDT. Car qui lit CFDT aujourd’hui ? Pas les ouvriers de la base.

Ce qui m’intrigue dans les théories de Castoriadis, je n’ai pas le temps de fouiller tout ça, mais c’est de voir où se trouve dans son système apparemment cohérent cette espèce de faille d’un certain réformisme, d’une certaine tradition ; cela peut paraître résider dans ce qu’il dit au sujet des classes ; mais ce n’est qu’une conséquence de thèmes plus fondamentaux.

Il explique que chez Marx il y a une contradiction entre le matérialisme historique et la lutte des classes. Il retient le deuxième terme, la lutte des classes ; mais après il évacue la notion de classe. Or s’il n’y a plus de classes, il n’y a plus de lutte de classes, sauf si on dit que tout dépend du volontarisme des individus ; tout s’enchaîne effectivement.

Question : Mais peut-on dire que ce qu’il dit de la hiérarchie dans CFDT aujourd’hui procède également du réformisme ?

Simon : C’est toujours dans cette même lignée du volontarisme, une certaine éthique de la revendication. Or je regrette beaucoup, les revendications hiérarchisées c’est presque un moteur de la lutte de classes. On peut le déplorer ou bien émettre des opinions, pas fausses en elles-mêmes, par exemple que c’est contradictoire avec l’autogestion comme le fait Castoriadis. Mais où ça conduit ? A rejeter comme “condamnables” des revendications hiérarchisées et à vouloir introduire une moralisation des luttes. Dans quel but ? Pour la CFDT à coup sûr conformément à son insertion dans le capitalisme moderne, reprenant des revendications qui vont dans le sens de l’aménagement du capital. La théorie ainsi conçue hors du contexte des luttes devient le paravent idéologique de la fonction syndicale. Si l’on observe les luttes, ce ne sont pas les revendications égalitaires qui jouent un rôle essentiel. Et ce qui finalement, même du point de vue de l’économie capitaliste, ce qui tend à détruire un certain type de régies, c’est constamment la revendication du salaire au-dessus. Il y avait une grève du métro il y a deux ou trois ans qui était très caractéristique de ce point de vue-là : parce qu’une catégorie (les conducteurs) maintenait ses revendications catégorielles et hiérarchisées, ça avait foutu en l’air tout le système syndical de la RATP. On peut avoir une éthique de la revendication, mais dans la réalité, il n’y en a pas. Cela ne veut pas dire que je suis pour la hiérarchie, mais, ça, c’est mon point de vue personnel et cela n’a. aucune incidence dans l’analyse que je peux faire des luttes, du mouvement autonome, du projet révolutionnaire tel que je l’ai exposé.

Question : Pour toi, sans avoir une conception étroite du prolétariat, la lutte économique reste centrale ?

Simon : Pas forcément. Je considère également comme important, dans un autre domaine, ce que les filles par exemple ont fait pour les histoires d’avortement, l’existence de groupes d’avortement direct. C’est un phénomène important qui révèle, dans un domaine spécifique, des choses semblables à ce qui peut se passer dans les luttes ouvrières. Ca a aussi pour effet de bloquer tout le réformisme possible, de le rendre très difficile. Et ça peut se poser dans d’autres domaines. A partir du moment où l’autonomie se développe dans un secteur (les luttes ouvrières essentiellement, en comprenant dans ces luttes aussi bien ce qui s’est passé à Lip que l’absentéisme ou le sabotage), elle apparaît aussi dans les autres secteurs. Cela devient une tendance globale dans la société, cela doit transparaître dans tous les secteurs où il y a lutte. La caractéristique d’un processus révolutionnaire (et si c’est là mon projet révolutionnaire, je pense qu’il est en cours), c’est de surgir, dans tous les secteurs de la société, inopinément souvent, là où on ne l’attend pas. La société n’est pas quelque chose de cloisonné. Tu ne peux pas détacher un secteur du Capital du reste. Dés qu’un truc s’exprime dans un secteur de la société tu peux dire que tu retrouves des correspondances qui peuvent avoir autant d’importance ailleurs. Il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé dans les prisons cet été. Il n’y a pas eu Lip, mais il y a eu ça. Et ça peut être autre chose demain, ailleurs. On peut l’expliquer par des “circonstances spécifiques”. Mais il y a trop d’exemples partout dans le monde, pour ne pas comprendre qu’il s’agit d’un processus en cours partout et dans tous les domaines.

Question : Comment analyses-tu la situation actuelle avec Giscard ? Comme une nouvelle forme de Capitalisme ?

Simon : Certainement pas. Giscard c’est un retrait par rapport au gaullisme. Mais çà, c’est une péripétie du Capitalisme en France. Ce qui s’imposera, Giscard ou pas Giscard, ce sont les vicissitudes du Capital au plan international (y compris les pays de l’Est, la Chine…). À la fois les capitalistes essaient et même peuvent régler un certain nombre de choses et en même temps ne règlent rien. Personne ne connaît exactement comment les choses se déroulent. Un équilibre est détruit déjà depuis quelques années ; la lutte de classes y a été pour beaucoup (Grande-Bretagne, Italie, France, Pologne…). Un nouvel équilibre peut s’établir, mais au prix de quelles violences ? Et quelles autres luttes sociales s’y opposeront ? Nul ne le sait. De là à parler de la “Crise” ; depuis la guerre de Corée qui devait amener la guerre mondiale, j’ai entendu parler, de je ne sais combien de crises ! Ca fait déjà vingt-cinq ans ! Alors bien sûr, à force de dire des choses on finit bien par avoir raison ! De toute façon, ce qui se déroule maintenant n’est guère comparable à la“crise” de 1930 qui reste la référence à laquelle chacun pense quand on parle de la crise.

Ce qui est important c’est ce que les gens font en réponse à ce que le capitalisme leur impose, les luttes et ce qui sort de ces luttes. Cela inclut effectivement une certaine connaissance de la globalité mais je ne considère pas la globalité comme quelque chose d’absolu et comme hiérarchiquement supérieure. L’action au cours des luttes, ce qu’inventent ceux qui luttent dans leur lutte est tout autant théorie et réponse théorique. Ce ne sont finalement pas les discussions sur ce sujet qui sont essentielles (sauf si on assigne un rôle central et hiérarchique à la théorie). Si on fait le bilan de toutes les explications et de leurs bases économiques, on ne comprend plus rien. Je ne sais même pas si un nouveau Marx s’y retrouverait. Et on est loin d’en être…

Question : Où en es-tu de ton activité militante ?

Simon : Pour l’instant, c’est d’une part dés contacts, matérialisés beaucoup avec les copains étrangers (Solidarity, copains hollandais, etc.), d’autre part des brochures (une sur Lip qui sort prochainement), la publication des Conseils ouvriers de Pannekoek (éditions Belibaste) et de Capitalisme et lutte de classes en Pologne : déc. 70-janv. 71 (éditions Spartacus). On s’oriente surtout sur des analyses de luttes, soit anciennes (on sortira une brochure sur la Hongrie 1956, qui est une traduction de Solidarity) soit actuelles (Lip, la traduction d’un texte américain sur des luttes d’infirmières et sur l’essor de la médecine capitaliste en Amérique, et un texte sur les luttes de classes anglaises). Une activité de groupe à proprement parler, ça dépend de tout ce travail d’analyse dont on parlait tout à l’heure. Il y a, beaucoup plus qu’autrefois, une communication qui se fait, et en tout cas, ce que je suis bien décidé à ne pas faire, c’est un groupe où j’aurais un rôle dominant comme cela a pu l’être à ICO ou comme Castoriadis a pu l’avoir été à S ou B.

Finalement, avoir une activité de groupe vient d’une certaine réalité qui fait qu’un besoin est ressenti collectivement. Ca vit un certain temps et puis ça meurt. C’est comme le reste dans la Société. Si tu essaies de maintenir un groupe artificiellement, tu subis le sort de toutes les structures sociales qui essaient de se maintenir à tout prix. Ou ça prend un tour autoritaire, et tu cherches à avoir un pouvoir plus ou moins légal, plus ou moins occulte, pour imposer le maintien volontaire du groupe, ou bien, malgré tous tes efforts, le groupe se détruit.

Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je crois qu’on ne pourra plus avoir de grands groupes fondés à partir de la conception traditionnelle de l’organisation. Il faut essayer de voir le groupe en relation avec ce qu’en fait le mouvement de lutte et en rapport avec ce que nous pouvons avoir dans la tête. De toutes façons, comme une chose bien distincte du mouvement de lutte lui-même et n’exprimant au mieux qu’un moment de ce mouvement.

Un copain de Caen : Mais par rapport à ce que S ou B a été à une certaine époque…

Simon : Qu’est-ce que ça été S ou B ? Ca n’a jamais été que cent mecs maximum. Pour un gars qui sort du trotskisme par exemple, la lecture d’une collection de S ou B peut lui faire passer en huit jours l’itinéraire que S ou B a parcouru en vingt ans. Sous cette forme-là, effectivement, il y a un point de départ. D’un autre coté, S ou B n’a été, pour un certain nombre, que cela. Parce qu’il y avait chez Castoriadis un parti pris d’ignorer les courants historiques qui avaient précédé S ou B et qui finalement sur nombre de points avaient été beaucoup plus loin que Castoriadis n’allait vers les années 50. S ou B n’a par exemple jamais parlé de tout le courant du communisme des Conseils (sauf la correspondance avec Pannekoek, pour la rejeter d’ailleurs immédiatement) dont les représentants avaient existé en France, dont certains existaient encore à ce moment-là. Il y avait quand même eu le KAFD en Allemagne, bref, là-dessus S ou B a fait black-out total. Alors que Castoriadis faisait des analyses sur la nature de la bureaucratie en Russie, sur le plan purement politique, S ou B n’a jamais publié, comme textes d’opposition communiste, que “L’opposition ouvrière” de Kollontaï, et encore, que dans l’un des derniers numéros de S ou B. Pourtant il y avait eu bien d’autres courants, bien d’autres textes, bien d’autres événements que S ou B a ignorés ou que Castoriadis n’a jamais cités ou étudiés. L’histoire des Conseils ne commence pas en 56 avec la Hongrie. Sous cet angle, Solidarity a été beaucoup plus loin. Il y a eu peu à peu une remontée dans l’histoire, mais ça n’a jamais été plus loin que Kollontaï, qui n’était jamais qu’une opposition à l’intérieur du parti.

Une camarade anglaise : Castoriadis disait que les conseillistes Pannekoek, par exemple, avaient des idées tout à fait traditionnelles du point de vue économique, ce qui est vrai, mais il ne faut pas oublier que “Les Conseils ouvriers” ont été écrit en 1943, pendant la guerre.

Simon : Oui, mais sur d’autres plans, l’apport était loin d’être négligeable et cela ne justifiait pas un tel silence. Pas seulement à propos de Pannekoek.

D’autre part il y a la question des emprunts. Ca, c’était aussi un aspect pas très agréable de Castoriadis. Il empruntait beaucoup (il avait la possibilité de lire beaucoup) sans citer les sources. Il ne cite dans ses articles que lui-même ou Mothé. Par exemple, dans ses articles sur le développement du capitalisme, il a beaucoup emprunté à Wright Mills, dont les livres, alors, n’étaient pas encore traduits. Quand ils étaient traduits, lui, il en était déjà plus loin. Mais tout cela n’enlève rien à la capacité de Castoriadis de faire la synthèse de tout un ensemble de matériaux.

Si on a pu parler d’un mythe Socialisme ou Barbarie, c’est uniquement parce qu’une partie des courants qui se sont développés après sont venus de gars qui avaient été à S ou B. Mais enfin, ça s’est produit comme ça, parce que c’était le seul groupe qui existait par rapport à l’anarchisme traditionnel et à tous les groupes marxistes traditionnels. De 1946 jusqu’à 66-67, il n’y avait guère d’autre choix entre les sous-marins PC, les trotskistes ou les groupes anarchistes. Pendant presque quinze ans, ça a été pratiquement le seul groupe où les gens pouvaient venir, emprunter quelque chose de nouveau, et puis repartir après. Tout le monde peut se dire alors le fils de S ou B, tout en ne l’étant pas. Il y a même eu deux des ex-militants de S ou B qui sont devenus ensuite PDG. Mais ça, ça arrive dans tous les groupes. Il suffit d’attendre un peu. La pureté révolutionnaire, pour beaucoup, c’est aussi le privilège de la jeunesse.

Il y avait autre chose de désagréable à S ou B. Il y avait des sortes de débats théoriques parallèles, dont la piétaille du groupe n’était pas informée. Les têtes (Lefort, Castoriadis, etc.) discutaient entre elles à l’occasion de trucs universitaires ou autres, mais les débats qu’ils avaient, tu ne les connaissais qu’à un stade second. Ils mettaient sur le tapis des questions, apparemment comme ça, mais en fait c’était parce qu’ils poursuivaient une discussion commencée ailleurs. Le groupe ne devenait qu’une sorte de banc d’essai pour leurs idées. Tu te sentais quelquefois seulement un maillon dans leur système de discussion théorique. Quand ILO s’est dissous, vers 1962, ils ont essayé de matérialiser ces débats dans un “Cercle Saint-Just”. Il y avait là-dedans des hauts fonctionnaires, des hauts technocrates. C’était une espèce de truc à double entrée : charnière sur le pouvoir et charnière sur une tentative d’élaboration politique, jouant parfois sans s’en rendre compte certainement, ce rôle par rapport au pouvoir tout en ayant l’impression de poursuivre leur propre débat. Je n’en ai guère su plus long. Cela n’a pas duré sous cette forme. Mais de temps en temps, on voit resurgir dans une revue ou autre “séminaire” des signes que ce débat se poursuit entre “intellectuels” et théoriciens.

Question : Quelle est ta conception de l’organisation ?

Simon : Cette question a été abordée un peu par la bande dans la discussion. Je fais à la fois la critique de la conception de l’organisation telle que Castoriadis l’a exprimée, celle qui fut théorisée par ILO et celle que j’ai vécue à ICO. Si tu me demandes de préciser plus cette conception avec des définitions ou des règles, je te dirai que je n’en sais rien. Je crois qu’il n’y a pas de formule. C’est la pratique qui tranche. Ou du moins, il y a des formules adéquates selon les situations. Tous les principes qu’on essayait de mettre au fronton des organisations n’ont pas de sens. Ils n’ont de sens que par rapport à certaines réalités. Pas plus qu’on ne pouvait prévoir Lip, ni la grève des mineurs anglais en 1972, on ne peut prévoir ce qui va se passer. Il arrivera peut-être un moment où on dira : on doit faire ça et on se retrouvera pour faire ça, parce que les choses seront claires tout d’un coup, mais claires, pas en fonction de ce qu’on aura eu auparavant dans nos têtes, mais en fonction de ce que la situation requerra de nous.

Comme je l’ai dit avant, il en est de l’organisation comme du reste. Tu peux dire ça de toutes les notions de “projet révolutionnaire”, de “coordination des luttes”, etc. Les grands principes, c’est à peu près comme Liberté, Egalité, Fraternité, au fronton des mairies. On fait aujourd’hui, tous plus ou moins, l’expérience du fait que tous les concepts d’organisation sont dépendants de la lutte, non de nos idées, ni de constructions bien strictes où tout s’enchaîne logiquement. On peut se mettre ensemble pour faire un certain travail d’analyse des luttes, du capitalisme, d’approfondissement théorique, de discussion, d’échange d’informations. Ca suppose une base politique minimum commune (ce qui manquait à ICO), des affinités nécessaires au travail en commun (ça existait en partie à S ou B, à ILO ou à ICO, comme à Solidarity), mais également, je crois, une conception commune sur le rôle et la fonction du groupe dans les luttes d’aujourd’hui. Je crois qu’il faut (ce n’est pas mon idée, mais ce qui correspond à une pratique) que chacun voie dans le groupe la satisfaction de ses propres besoins, par l’échange avec les autres qui font la même démarche, et que le groupe lui-même se définisse sur un plan d’égalité avec les autres groupes, principalement avec ce qui surgit des luttes, quelles qu’en soient les formes et les perspectives.

Je crois qu’on doit comprendre que la volonté absolue de permanence de l’organisation et de prétention à la totalité sont la marque d’une hiérarchie définissant l’avant-garde politique traditionnelle et la raison de son rejet par le mouvement autonome de lutte.

Tout groupe, tout effort individuel ou collectif, tend effectivement à durer et à aborder tous les problèmes. C’est la marque même de la vie (je dirai même de l’existence d’un projet révolutionnaire au sens que je lui ai donné). Mais en même temps, chacun doit comprendre qu’il n’est qu’une infime partie d’un tout déjà dans le pays où il se situe, à plus forte raison sur le plan mondial. Comprendre que l’activité de tous les groupes, partis et syndicats réunis, y compris les plus superactivistes, ne sont rien eu égard à la puissance d’un mouvement de lutte (voir seulement mai 68). Et en tirer les conséquences quant à toutes les conceptions, y compris celles que l’on englobe sous l’étiquette “problèmes de l’organisation”.

Beaucoup paraissent “remettre en cause” beaucoup de choses. Pour des raisons fort diverses, qui échappent souvent à leurs auteurs, cela s’arrête en chemin ; ou il s’agit d’une remise en cause orientée.

Si j’ai évoqué aussi longuement le passé de Socialisme ou Barbarie, ou d’ICO, si j’ai rappelé les attitudes de Castoriadis et essayé de préciser les points d’accord ou les limites de son travail (qui reste un apport important à l’analyse du capitalisme moderne), c’est que l’on retrouve un peu tout cela dans les groupes ou individus se mouvant dans ce que l’on appelle traditionnellement l’avant-garde ou les “révolutionnaires”.

Je ne veux pas m’étendre sur ce point : il suffit de regarder la vie de beaucoup de groupes, les rapports de beaucoup de camarades pour voir que subsiste beaucoup, sous des formes diverses, de ces rapports hiérarchiques, depuis la pensée du spécialiste jusqu’à la destruction de toute pensée individuelle en passant par le langage ésotérique, jusqu’à l’affirmation de la “compétence”. Tout cela n’est que la persistance des rapports capitalistes, quelle que soit la volonté des individus d’y échapper. Et c’est normal : tant que le capital dominera, c’est que ses structures domineront…

L’organisation de la lutte révolutionnaire surgira de la lutte elle-même à mesure de ses nécessités. C’est une réponse pratique à des situations pratiques par ceux-là mêmes qui sont contraints de lutter de par leur situation dans le procès total du capitalisme. Si l’on considère la capacité des acteurs de cette lutte à “faire leurs affaires eux-mêmes”, ils n’ont nul besoin d’une aide (qui implique une hiérarchie) mais d’établir une relation avec tous les autres placés dans la même condition, dans la même situation, sur le même plan. Et cette relation est à la fois l’organisation révolutionnaire (pas dans le sens d’une organisation consciente des révolutionnaires) et la construction du monde nouveau. Chacun peut se trouver impliqué par elle, où il se trouve, en égalité avec les autres, dans le même type d’organisme que chacun a construit avec ceux qui l’entourent en tant que collectivité quelconque (Ce n’est pas une vue de l’esprit, il n’y a qu’à penser à mai 1968 et ça n’a rien à voir ni avec une idéologie égalitaire, ni avec l’activité propre de chaque collectivité : la relation égalitaire s’établit précisément en fonction des besoins et des apports de ces collectivités entre elles. La globalité ne peut être, atteinte qu’à travers cela et non pas par l’affirmation d’un groupe-encore moins d’un individu, qu’il atteint cette globalité.)

Cela, qui doit être avant tout une réflexion sur la pratique des luttes est une réponse pratique. Ce qu’on appelle “l’atomisation de l’avant-garde” doit être vu sous cet angle d’un nouveau mode de rapport que le développement de l’autonomie des luttes apporte dans tous les domaines (autonomie, pour moi, cela va depuis l’absentéisme jusqu’aux groupes actifs d’avortement…). Sous cet aspect, ce qu’on constate (on pourrait s’étendre) est un phénomène positif dans un processus révolutionnaire déjà commencé. Au groupe auquel on peut participer de définir sa place dans ce mouvement, dans ses rapports avec les autres, de la même façon que la pratique des luttes peut esquisser la place des organisations de lutte.

En regard, on peut mettre les aspects négatifs – ceux que Castoriadis évacue quand il pose qu’une organisation, “est nécessaire”. Nécessaire à qui et pour quoi ? Ce sont effectivement les “imperfections” et les carences qui situent ce “nécessaire”. Certains groupes l’ont senti quand ils postulent leur auto-disparition quand la société communiste sera venue. Mais cette position masque souvent aussi l’affirmation hiérarchique du caractère “révolutionnaire”, avant-gardiste, du groupe, de l’individu. Toute intervention dans une lutte qui n’est pas la sienne propre est un avant-gardisme. Inévitablement. Ca L’est d’autant plus qu’on creuse des séparations avec sa théorie, son langage, son action exemplaire. Ca l’est d’autant moins qu’on essaie de n’être qu’une collectivité de circonstance qui apporte comme dans un échange à d’autres qui appréhendent une autre part du réel et peuvent avoir besoin un moment de la part de ce réel que nous appréhendons nous-mêmes.

Evidemment ces rapports sont d’autant plus faciles à définir avec une même pratique, plus difficile sinon impossible avec qui s’en éloignent. Et cela ne dépend pas finalement seulement de notre propre volonté mais de l’évolution de la “conscience” inextricablement liée à l’évolution des techniques, du capitalisme et des luttes dans ce qui compose la société mondiale moderne.


Notes

(1) On était parvenu pourtant à faire des réunions hebdomadaires de travail, où ne venaient guère plus de cinq à dix copains, d’où, malgré les divergences, est sorti un certain travail (dont le livre sur la Pologne par exemple). Mais ce travail et ces efforts étaient la persévérance de trois ou quatre.