Pour une histoire de la lutte de classe depuis les débuts du capitalisme industriel

Ce qui suit n’est  qu’une première approche et s’inscrit dans la continuité d’une discussion poursuivie dans des cercles différents au cours de cet été 2015. Il ne contient pas, même si certains y trouveront indirectement certains liens théoriques, de références théoriques précises. Il est le produit – le point à ce stade – d’une réflexion personnelle, nullement définitive, sur l’évolution des formes et du contenu de la lutte de classe au sens large du terme, c’est-à-dire prenant en considération les luttes à l’intérieur du procès de production, mais aussi à l’extérieur, dans ce qui entoure la reproduction de la force de travail. Il tente de définir quelle relation a existé et existe aujourd’hui entre ces formes et contenu avec l’évolution des structures du capital et les formes et contenus de l’exploitation de la force de travail.

Les conseils ouvriers
Cette recherche a tiré son origine d’une discussion avec un camarade qui critiquait nos positions présentes, dans lesquelles il voyait l’abandon (presque une trahison) des positions antérieures que nous avons défendues effectivement quant à la théorie sur les conseils ouvriers.

Cette discussion nous a permis de constater que depuis cinquante ans, pratiquement aucune lutte n’avait conduit à des tentatives de former des conseils, elle nous a fait aussi en rechercher une explication. Cette réflexion nous a fait constater que les structures du procès de production capitaliste avaient été profondément modifiées au cours des cinquante dernières années, et que cela pouvait expliquer l’évolution que nous avions constatée quant aux conseils. Nous avons pensé alors que, si cela avait été le cas pour les conseils, on devrait aussi trouver une relation identique pour l’ensemble du mouvement ouvrier depuis le développement du capitalisme, notamment industriel. C’est ce que nous tentons de présenter avec ce texte qui, nous le répétons, n’est qu’une première ébauche en vue d’un large débat.

La lutte de classe existe même « quand il ne se passe rien »
La lutte de classe est constante et ne cesse jamais tant que celui qui ne vit que de la vente de sa force de travail, quelle que soit son activité, reste exploité. Elle est une réalité sous des formes individuelles et/ou collectives, alors même que, faute d’expression ouverte comme la grève, certains peuvent dire ou écrire qu’« il ne se passe rien ». Elle est directe lorsqu’elle se place sur le lieu du travail mais elle est aussi indirecte lorsque le travailleur éprouve des difficultés dans une situation de précarité qui ne permet pas la reproduction de sa force de travail (nourriture, logement, détente). Depuis le développement conséquent du capitalisme, cette lutte – directe et/ou indirecte – a pu prendre différentes formes dans lesquelles on ne relève en général que les affrontements, depuis la grève jusqu’au conflit. On néglige le plus souvent toutes les autres formes plus ou moins souterraines de lutte sur le lieu du travail (par exemple l’absentéisme, la perruque, le « vol » du temps comme du matériel, etc.) ou hors du travail (la « récupération », la fraude aux avantages sociaux, etc.).
L’ampleur et les possibilités de ces luttes internes ou externes dépendent évidemment de la situation et des structures dans le procès de production tout comme de la distribution. Si la répression contre le conflit ouvert tant dans l’entreprise qu’en dehors (contre les occupations, les manifestations, les attaques diverses) est bien connue, la répression contre ces luttes « souterraines » est beaucoup plus sournoise. Elle mobilise non plus seulement une armée de flics et contrôleurs divers mais une foule de sociologues, d’experts divers et « d’organisateurs » quant aux meilleures méthodes pour accroître l’efficacité dans l’exploitation de la force de travail et de la récupération dans la consommation de la part de plus-value qui leur a été assignée.
Aux débuts du capitalisme

Dans les premiers pays touchés par le développement capitaliste industriel dans la première moitié du XIXe siècle le travailleur, souvent un paysan déraciné, était pratiquement totalement démuni devant les conditions de son exploitation imposée par l’entrepreneur capitaliste. C’était particulièrement vrai en Grande-Bretagne mais c’est devenu aussi la règle dans d’autres pays européens dont la France. Alors que la Grande-Bretagne, pays de droit coutumier, ne formulait pas précisément les conditions d’une telle situation de dépendance totale du travailleur, en France, sous la Révolution (une révolution destinée à assurer le pouvoir économique de la bourgeoisie), une loi prétendit établit la « liberté du travail » (loi Le Chapelier 1791) qui proscrivait toute organisation ouvrière. En France, comme en Angleterre, toute tentative d’organisation, de même que toute grève, était sévèrement réprimée par la prison, le bagne et même la mort.
Point n’est besoin de s’étendre sur la répression interne, toute infraction aux conditions de production pouvant impliquer des sanctions pécuniaires, ou le licenciement sans contrepartie et souvent avec une inscription sur une liste rouge bloquant toute embauche ailleurs. Le travailleur, non seulement était soumis à des conditions drastiques de travail dans une période pouvant aller jusqu’à 10 ou 12 heures sept jours sur sept, mais son salaire ne lui permettait pas la reproduction de sa force de travail. C’est le manque de jeunes pouvant se trouver dans de bonnes conditions physiques pour le service militaire obligatoire qui contraignit le capital à faire voter en 1841 la première loi sur les relations sur les conditions de travail des enfants, suite à un rapport alarmant d’un médecin, Villermé (1) qui finalement conseillait au capital de prendre des mesures pour permettre un minimum dans la reproduction de la force de travail. Ce n’était pas une mesure révolutionnaire et pas du tout le produit de la lutte de classe, mais celui des effets extrêmement néfastes de la surexploitation de la force de travail.

Le capital, par ses excès, tuait la source même de sa richesse (on peut faire la comparaison aujourd’hui avec l’attitude du capital devant les effets tragiques de la surexploitation de l’ensemble des ressources, y compris humaines).
Cette loi de 1841 était pourtant particulièrement timide : elle ne s’appliquait qu’aux entreprises de plus de 20 salariés ; elle interdisait le travail des enfants de moins de 8 ans, fixait à 8 heures la durée de la journée pour ceux de moins de 12 ans avec interdiction du travail de nuit, et à 12 heures pour ceux de moins de 16 ans. Pour tout le reste c’était carte blanche pour les patrons et même pour les enfants car l’application de la loi, jusqu’en1866, était contrôlée par les notables locaux qui étaient le plus souvent ces mêmes employeurs de travaux forcés. Quant à la reproduction de la force de travail, il suffit de lire les témoignages et romans de l’époque pour se faire une idée de l’extrême misère dans laquelle vivaient les travailleurs quels que soient leur âge, leur sexe, leur activité dans toutes les branches de l’économie.

Deux courants
Si nous avons développé dans le détail ces aspects de la condition ouvrière à la fin de la moitié du XIXe siècle, c’est pour montrer qu’en l’absence de possibilités de lutte, tant collectivement qu’individuellement, les travailleurs ont été contraints de trouver des formes de défense. C’est d’ailleurs une loi générale dans les relations de travail : si les travailleurs ne s’organisent pas collectivement pour promouvoir leurs droits, ils en créent de nouvelles, correspondant mieux à la défense de leurs intérêts du moment (cela dit sans préjuger de la nature et du sort futur de telles organisations de défense). Mais ces formes d’organisation pour tenter de pallier la misère ouvrière dans l’exploitation capitaliste vont prendre deux directions différentes, même si vraisemblablement, les mêmes travailleurs ont pu participer en même temps à ces deux courants.
L’un de ces courants va partir des conditions internes de l’exploitation de la force de travail et l’affrontement constant dans la violence intrinsèque qu’implique la domination capitaliste dans le procès de production : une violence qui trouvera sa réplique dans la violence ouvrière dans la grève, l’insurrection, la révolution par la conquête. Les sociétés diverses de travailleurs, préfiguration des syndicats, d’abord tolérées, puis réglementées et intégrées sous la forme syndicale, sont aussi le berceau des organisations révolutionnaires, qui prennent la forme de partis hiérarchisés ou celle de collectifs anarchistes. Toutes ont un objectif commun, celui de la conquête et la destruction de l’Etat capitaliste, mais avec un clivage ultérieur entre les réformistes qui voient cette conquête par les voies légales de la démocratie élective et les révolutionnaires qui privilégient l’aspect militaire.
L’autre courant va partir, non de l’exploitation directe interne au processus de production, mais des conditions de la reconstitution de la force de travail, c’est-à-dire non sur les causes, mais sur les conséquences, pensant à travers de nouvelles organisations parvenir à constituer les conditions d’une société non capitaliste. Les formes nouvelles de ce courant vont se développer parallèlement à ce que l’on peut appeler le courant politique, ce mouvement pouvant être qualifié de courant social. C’est ainsi qu’en 1844 en Grande-Bretagne, pays capitaliste le plus avancé à l’époque (mais qui voit déjà se développer un mouvement politique très différent de la France où le prolétariat, dans des conditions spécifiques, prend la voie insurrectionnelle qui culminera dans la Commune de Paris), 28 tisserands de la région de Manchester, à la suite d’une grève perdue pour des revendications de salaires, fondent la Société des équitables pionniers de Rochdale, une coopérative de consommation (ce nom n’existe pas à ce moment-là) qui veut permettre aux travailleurs d’échapper à la mainmise des commerçants locaux en offrant des marchandises, essentiellement de produits alimentaires, à prix coûtant. Le titre « équitable » montre à l’évidence qu’en fondant leur entreprise, les 28 tisserands pensaient poser les termes d’une nouvelle société. Ce mouvement connaît rapidement une grande extension, à la fois quant aux activités proposées (consommation, production, logement, finance, etc.) qu’au nombre de participants (en 1900 le mouvement coopératif comptera 1 million d’adhérents). Mais ce courant social, si il essaimera en Europe, n’y connaîtra pas le même succès qu’en Grande-Bretagne. De toute façon il restera distinct du courant politique, tout en subissant le même processus d’intégration dans le système.

Après la guerre, le parti contre les conseils

 

La guerre de 1914 sonnera dans tous les pays européens le glas de tous ces courants avec leur intégration dans « l’effort de guerre » pour la défense des capitalistes nationaux, à l’exception d’une minorité réduite fidèle à l’internationalisme révolutionnaire. Cette intégration (déjà acquise avant la guerre) conduira à la naissance, pendant la guerre et dans l’immédiat après-guerre, à la naissance d’une nouvelle forme d’organisation, les conseils. Sous cette nouvelle dénomination on peut trouver une fusion entre les deux courants, le politique et le social : le conseil se veut, à travers la lutte sur le lieu de production et la prise de possession de l’instrument de production pour en assurer le fonctionnement par l’ensemble des travailleurs, être aussi un organisme de gestion de l’ensemble de la société. A ce même moment, d’ailleurs, le courant politique prend une nouvelle vigueur et voit triompher le parti révolutionnaire. Celui-ci va parvenir en quelques années à éliminer le mouvement des conseils, qui avait la prétention d’être un mouvement révolutionnaire global.
Ce mouvement des conseils trouva pourtant une certaine continuité dans d’autres luttes jusqu’au milieu du XXe siècle, avec un moment fort en 1956 dans l’insurrection hongroise, rapidement réglé par la force militaire du courant politique tout comme cela l’avait été dans l’URSS des années 1920.
Pour reprendre le thème évoqué au début de cet article, le développement des deux courants politique et social correspondait à la structure capitaliste qui, malgré le processus constant de concentration, n’avait pas modifié profondément l’organisation du travail dans l’entreprise. L’organisation scientifique du travail, le fordisme et les grandes concentrations ouvrières qui en furent la conséquence ont pu favoriser d’une part le développement de puissants syndicats et l’implantation de partis hiérarchisés, mais aussi, d’autre part, offert les possibilités de former des conseils : ces unités assumaient la totalité d’une production, et leur prise de possession donnait une grande force au mouvement des conseils.

Aujourd’hui, la désaffection politique
Nous ne voulons pas ici développer l’idée que ces possibilités ont disparu dans l’organisation présente du procès de production capitaliste (avec les délocalisations et la multiplication de la sous-traitance signifiant la disparition des unités de production globales) mais insister sur le fait que dans ce processus la lutte de classe, telle qu’elle pouvait se concevoir avant l’instauration de ce nouveau processus de production, non seulement a fait disparaitre l’idée des conseils, mais également a rendu pour tout travailleur presque inutile toute forme de lutte. On peut ajouter que le développement énorme des possibilités de contrôle et de répression dont le capital dispose aujourd’hui affaiblit considérablement le courant « révolutionnaire » de conquête et de destruction du système par l’insurrection et l’affrontement armé. Cet ensemble s’accompagne d’une désaffection générale pour la politique et l’action politique, c’est-à-dire pour la version réformiste de la transformation sociale, car cette puissance du capital mondiale est telle que les gouvernements nationaux n’ont pratiquement qu’une marge d’impuissance dans leur gestion politique.

De nouvelles formes
D’une certaine façon, le travailleur se trouve dans la même situation que les travailleurs de la première moitié du XIXe siècle. L’apparition de multiples tentatives, soit de nouveaux moyens de lutte du style « Printemps arabe » ou « Occupy », soit d’expériences individuelles et/ou collectives de « vivre différemment » avec de nombreuses variantes, pourrait être la réponse spontanée à cette situation d’impossibilité de se lancer dans les luttes traditionnelles. On pourrait voir dans la coexistence de ces deux types de mouvement la résurgence entre un courant politique et un courant social. Mais vu les conditions dans lesquelles ils se développent, on peut penser qu’ils ne seront pas antagonistes comme dans le passé, mais devront se fondre dans une tâche beaucoup plus importante que le capitalisme global pose aujourd’hui à tout un chacun.
Cette tâche se compose de deux volets qui peuvent se résumer sous forme de questions. En regard du développement de ces nouvelles formes encore dispersées, le capital peut-il les détruire à travers une certaine forme de compétition ? Ou les intégrer comme il l’a fait pour les organisations politiques et pour les coopératives ? Mais même cette question est dominée par une autre : face à la puissance destructrice du capital dans son fonctionnement même, avec sa domination sans partage sur la nature, y compris sur les êtres humains et les conséquences inexorables que les coalitions d’intérêts ne veulent pas endiguer, que valent toutes ces tentatives dont nous venons de parler de tenter de créer une « autre société » ? N’est-il pas trop tard ?
H. S.