Portugal. Tout est calme sur le front de l’Ouest ? (I)

Ce texte est paru dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458) et sa suite (http://www.echangesetmouvement.fr/2016/02/portugal-tout-est-calme-sur-le-front-de-louest-ii/) dans le n° 153 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2459).

On nous dore la pilule. Relégué à l’extrémité occidentale de l’Europe, tel le cousin dont on entend parfois parler, le P, première lettre des PIGS, a subi une opération de marketing qui a modifié son positionnement dans l’imaginaire européen, et après avoir été « le prochain après la Grèce » il est devenu un modèle de réussite d’ajustement sous le règne de la Troïka et le « bon élève » des politiques d’austérité de l’Eurozone. En dépit des avertissements plus récents du FMI, selon lequel le médiocre redressement économique de 2014 est fragile et peut être neutralisé à la moindre augmentation des prix du pétrole ou des taux d’intérêt sur les marchés internationaux, le Portugal est souvent encensé par le gouvernement allemand et les eurocrates de tous bords et pris comme « exemple de ce qui s’est bien passé en Europe méridionale ».  Une légère augmentation des exportations (y compris des revenus d’un boom touristique à Lisbonne et à Porto), un équilibre précaire (et déclinant) de la balance commerciale  obtenu par le biais de coupes substantielles dans les dépenses publiques et les salaires, des revenus supplémentaires grâce à un plan de privatisation qui a attiré les investissements d’entreprises chinoises d’Etat et des élites ploutocrates angolaises (les achats immobiliers ont également augmenté de manière significative après la « simplification » de plusieurs réglementations et la concession de visas spéciaux aux gros investisseurs), sont généralement invoqués pour prouver qu’une expansion de l’austérité est possible et que l’échec des politiques que la Troïka a imposées à la Grèce a des causes endogènes, auxquelles ne peuvent remédier ni la Banque centrale européenne, ni la Commission européenne, ni le FMI. Ce genre de simplifications s’impose immanquablement dans les médias internationaux, comme cela s’est produit en 2011, à l’époque où le mémorandum a été signé et où les Portugais, comme les Grecs, étaient décrits comme « des paresseux trop dépensiers » que rejoindraient bientôt les autres pays d’Europe du Sud.
Même sans parler des énormes coûts sociaux qu’elle a engendré, car plus de 20 % de la population est concernée par la pauvreté (il devient fréquent d’entendre dire que des enfants affamés s’évanouissent en classe) et le chômage atteint un niveau historique de 17 % (bien que le gouvernement ait à plusieurs reprises tenté de masquer ces chiffres avec toutes sortes de programmes de stages financés avec l’argent public), entraînant l’émigration en masse de plus de 500 000 personnes (ce chiffre est difficile à préciser, mais il semble raisonnable d’admettre qu’il tournait autour de 5 % de la population), cette histoire à dormir debout qui fait du Portugal une « réussite » repose sur une tentative têtue d’oublier qu’aucune des cibles inscrites dans le mémorandum (c’est-à-dire la réduction du déficit et des dépenses de l’Etat) n’a été atteinte et que le changement essentiel est advenu lorsque la BCE a commencé à racheter sans limite la dette de l’Etat portugais, faisant ainsi baisser les taux d’intérêt et mettant fin aux agressions incessantes depuis 2010 des investisseurs financiers contre la dette souveraine des pays du sud de l’Europe. Sans influence visible sur la compétitivité du pays, sur son redressement économique ou sur sa discipline fiscale, on a entrepris de vastes transformations du code du travail, on a imposé des impôts extraordinaires aux retraités et aux salariés, ainsi que des coupes aveugles dans tout le secteur public (principalement dans les services publics de la santé et de l’éducation, tout en augmentant le budget de la police), mais la Commission européenne, la BCE et l’Eurogroupe, qui n’ont cessé de juger très durement la Grèce et son besoin d’autres «  ajustements  », se sont empressés de choisir les données qui correspondaient le mieux à leurs priorités politiques, de manière à inventer cet « élève appliqué » de l’austérité.
La nature politique de cette opération de marketing est encore plus claire si nous nous remémorons sa chronologie : ce fut la rapide percée électorale de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, soulignant toutes deux l’énorme échec de la politique de dévaluation interne, qui a créé la nécessité d’un exemple réussi pour entretenir le discours qui permet de présenter l’austérité dans le Sud à l’opinion publique et aux électeurs du nord de l’Europe. La posture particulièrement servile du gouvernement portugais a contribué au succès de cette opération, par le biais d’un accord qui arrangeait les deux parties, puisque seul un discours également trompeur en faveur de la consommation domestique, décrivant ses actions comme « un remède douloureux mais nécessaire » dont les résultats positifs apparaîtraient à moyen terme, comme commençaient à le remarquer à la fois les institutions européennes et les « marchés », pouvait compenser son impopularité interne et son isolement politique (il y a à peine un an et demi, il était abondamment critiqué même par les partisans néolibéraux de la manière forte, et aucun ministre ne prenait le risque de circuler dans la rue à moins d’être sous haute protection de la police). Par une curieuse coïncidence, ce moyen terme correspond à la fois au calendrier électoral portugais (des élections générales pour renouveler le Parlement sont prévues en octobre) et à celui de l’Espagne (fin décembre), tandis que les élections inattendues (?) en Grèce ont mis le conflit interne à l’Eurogroupe au centre des préoccupations internationales.
La nature politique de la « crise de l’Eurozone » apparaît ainsi comme ce qu’elle a été dès le départ : un processus néolibéral de manipulation sociale appliqué dans une Europe méridionale considérée comme un laboratoire dans le but de l’étendre au reste du continent, d’accroître la portée de la gouvernance néolibérale, en transformant complètement les relations sociales en marchandises et en consolidant une infrastructure institutionnelle destinée à l’expansion des marchés et à la compétition dans tous les domaines de la vie (1). L’analyse des mesures d’austérité appliquées au Portugal et leur gestion politique au cours des trois années de règne de la Troïka fournira quelques éléments d’explication de la différence des situations politiques grecque et espagnole, tout en restant dans l’idée que « la crise à la périphérie de l’Eurozone » correspond à une phase post-nationale de restructuration du capitalisme dans la région et ne peut s’interpréter comme la somme des situations nationales.
(à suivre : )
R. N.
(traduit de l’anglais par A. G.)