Manifestation antinucléaire devant l’assemblée nationale du Japon. Témoignage et réflexions

Cet article est paru dans Echanges n° 152 (Eté 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458)

 

Il n’est plus possible de croire sur aucun événement rien de ce qui n’a été connu par soi-même directement, tout événement étant amplifié, délibérément ou non, par la caisse de résonance qu’est devenu Internet. C’est pourquoi, ayant lu dans les journaux et certaines revues militantes, français et étrangers, que de grands rassemblements antinucléaires se déroulaient tous les vendredis soirs, de 18 h 30 à 20 heures, devant l’Assemblée nationale à Tōkyō, j’ai voulu, profitant d’un bref séjour dans cette ville, entre le 8 et le 20 juin 2015, m’y rendre constater de visu ce qu’étaient ces manifestations et à combien de participants se montait l’assistance.
A la lecture d’une mention de foules participant à ces manifestations, j’avais eu des doutes. Le programme nucléaire, « civil » comme il convient de le préciser, a été lancé officiellement par Nakasone Yasuhirō en 1954 ; ensuite de quoi, fut créé un Institut de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyūsho) à Tōkaimura (préfecture d’Ibaraki, nord-est de Tōkyō), devenu depuis Centre de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyū kaihatsukikō) ; enfin, une première centrale fut mise en fonction commerciale en 1963 dans cette même ville. Et, alors qu’en 1960 le monde entier s’enthousiasmait devant les images de manifestants se battant à coups de bâtons avec la police pour protester contre le renouvellement du traité de sécurité entre les Etats-Unis et le Japon (1), je n’ai pas souvenir de la même combativité contre le lancement du programme nucléaire japonais.
Sortant du métro le 12 juin 2015 un peu après 18 h 30, j’ai vu d’abord des dizaines de cars de police et au milieu des uniformes, une petite centaine de manifestants pour la plupart âgés (cinquante ans et plus) sagement agglutinés derrière des barrières Vauban, répétant à l’envi après chaque appel fait au haut-parleur « Genpatsu yamero » (« Fermez les centrales nucléaires »). Les foules n’étaient pas au rendez-vous et le mot d’ordre m’a semblé tenir plus de la déclaration d’intention que d’une volonté d’agir contre le nucléaire, ne constituer qu’une de ces révoltes convenues dont l’histoire ne manque pas d’exemples.
L’approvisionnement énergétique sous le capitalisme pose les questions de la surconsommation et de l’influence des lobbies. Au Japon, par exemple, il serait possible d’utiliser la géothermie (le pays possède de nombreux volcans en activité et de nombreuses sources d’eau chaude), le solaire, l’éolien ou l’hydraulique (rivières, torrents, mer) comme sources d’énergie, mais les industriels du nucléaire s’y opposent et, après l’arrêt des centrales nucléaires à la suite de l’accident de Fukushima, ont préféré, par calcul (pollution, chèreté, etc.), favoriser le charbon et jouer sur une supposée pénurie d’électricité. Par ailleurs, la centralisation des ressources par l’Etat, dans tous les pays et pas uniquement au Japon, empêche la production et la consommation individuelles, sauf autorisations marginales et contrôlées. La production et la consommation énergétique sous le capitalisme se heurtent à la fois au gaspillage et au centralisme.
L’histoire récente du Japon ne manque pas de scandales dus à la corruption et la concussion entre milieux d’affaires et politiciens, endémiques depuis l’entrée du pays dans le concert capitaliste en 1868. En 1891 déjà, la pollution des terres et des rivières alentour des mines de cuivre d’Ashio (préfecture de Tochigi, au nord-ouest de Tōkyō) constitue un des premiers exemples de pollution industrielle au Japon. Parce qu’elles appartenaient à la puissante famille des Furukawa, et que Hara Takashi (1856-1921), ministre de l’Intérieur en 1907, y possédait des intérêts, la question de l’interruption de la production dans ces mines constituait une menace pour l’Etat. Comme dans tous les pays actuellement au cœur de l’économie ­capitaliste, la fin de la deuxième guerre mondiale a entraîné au Japon une croissance économique exponentielle : « les trente glorieuses », selon l’expression du sociologue Jean Fourastié (1907-1990) (2), furent une période d’intense exploitation de la force des travailleurs et de vastes mouvements migratoires des campagnes vers les villes. Cette centralisation exige une offre d’énergie que le patronat ne peut laisser entre les mains des particuliers.
Je crois bon aussi de rappeler, parce que beaucoup de gens l’ont oublié, au Japon même, qu’en 1999 il y avait eu une fuite radioactive, dans la nuit du 29 au 30 septembre à Tōkaimura, due au centre de recherche ; les conseils donnés par les autorités à la population avaient été de se calfeutrer chez soi. En 2000, les mêmes autorités signalaient une autre fuite radioactive à Fukushima. On ne peut donc pas dire que la dangerosité du nucléaire soit une nouveauté au Japon, ni nulle part ailleurs dans le monde.
Dans ce même temps où je séjournais à Tōkyō, survenait le cinquantième anniversaire de ce que les Japonais appellent Minamata 2, un cas d’empoisonnement au mercure qui s’est déroulé dans la préfecture de Niigata (nord-ouest du Japon). L’appellation « Minamata » provient de l’empoisonnement par méthylmercure diagnostiqué par des médecins en mai 1956 parmi des riverains de la baie de Minamata (île méridionale de Kyūshū), dont l’origine fut identifiée, en 1959 seulement, dans les rejets de mercure de l’usine chimique Chisso (3).
La presse japonaise n’a pas beaucoup parlé de l’anniversaire de ce Minamata 2, mais s’est répandue sur celui des bombes atomiques larguées par le gouvernement américain sur Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août). Je n’ai personnellement jamais entendu un Japonais exprimer une quelconque empathie envers les milliers de Coréens, travailleurs volontaires ou forcés, victimes à Hiroshima ou Nagasaki. Et si la mémoire des bombes atomiques reste vive au Japon, elle reste aussi totalement déconnectée des souffrances infligées par le Japon aux populations asiatiques.
Des commentateurs, plus ou moins avisés, de la société japonaise soulignent sa complexité, les Japonais en premier. C’est sans doute exact pour qui ne lirait pas le japonais. Il se passe en effet des choses troublantes entre un ouvrage en japonais et sa traduction dans une autre langue, souvent l’anglais américain. Les exemples abondent ; je n’en donnerai ici qu’un en français : je me souviens que Ishihara Shintarō, célèbre nationaliste au Japon et gouverneur de Tōkyō de 1999 à 2012, et Morita Akio, ancien président de Sony, avaient publié en 1989 un ouvrage intitulé No to ieru Nihon (Le Japon qui dit non) (éditions Kōbunsha), violemment anti-américain ; évidemment l’ambassade américaine au Japon s’est empressée de traduire ce pamphlet en anglais. Immédiatement après la traduction américaine, les auteurs japonais ont affirmé que la version anglaise était mauvaise et Ishihara a réécrit l’ouvrage avant d’en autoriser une version anglaise conforme à cette nouvelle mouture ; Morita, ayant les intérêts économiques que le monde entier connaît, a refusé de signer cette nouvelle mouture. En français, l’ouvrage a été traduit sous le titre Le Japon sans complexe (Dunod, 1991), d’après la seconde version, donc sous le seul nom de Ishihara, édulcorée comme il convient.
Il en est ainsi depuis longtemps au Japon  : une version japonaise pour les Japonais et une autre version pour les gaijin (mot japonais pour désigner les étrangers qui signifie les gens du dehors). Je suppose que cette façon de faire des Japonais a pour objectif principal de cacher certaines informations. Sinon, comment comprendre qu’il faille donner des informations différentes aux gaijin simplement parce qu’ils sont gaijin ? Serions-nous, non-Japonais, idiots à ce point de ne pas pouvoir comprendre les mêmes informations que les Japonais ? Ce n’est pas la société japonaise qui est complexe mais les commentaires sur cette société par ceux qui ne veulent pas dire la vérité, et ils sont nombreux.
Quant à moi, je n’avais aucun désir de participer à cette manifestation antinucléaire du vendredi 12 juin devant l’Assemblée nationale japonaise ; je fuis, déjà en France, toutes manifestations, les considérant pour la plupart comme des promenades inutiles destinées uniquement à fatiguer les participants qui auraient eu l’envie de dépenser plus utilement leur énergie, à épuiser leur combativité éventuelle. Je ne suis donc pas rentré dans les rangs, outre que mon physique d’Européen m’aurait facilement indiqué comme proie pour la police. La contestation qui marche au pas ne me concerne pas ; j’apprends d’ailleurs que ces rassemblements devant l’Assemblée nationale, qui durent depuis 2011 tous les vendredis, sont sans effet puisque le gouvernement vient de décider, ce 11 août 2015, de relancer une des plus anciennes centrales, celle de Sendai (4) (préfecture de Kagoshima, île de Kyūshū). Bien sûr, les habitants de cette région protestent ; à la manière de ce qui se passe à Tōkyō si l’on en croit les propos d’une protestataire rapportés par un journaliste du quotidien Le Monde dans son numéro du 12 août : « On se débrouille, même si on n’est pas assez nombreux pour tout organiser. »
Pendant mon bref séjour à Tōkyō, il y eut plusieurs autres manifestations où je ne suis pas allé parce que je n’ai appris leur déroulement qu’après coup. Les manifestants se donnent certainement rendez-vous par l’intermédiaire des réseaux dits sociaux ; en tous cas, les médias ordinaires, télévision et journaux, n’en annonce pas la tenue et la télévision n’en rend pas compte, de ce que j’ai pu en juger.
Le dimanche 14 juin, par exemple, une manifestation a parcouru les rues du quartier de Shibuya pour protester contre le projet du gouvernement d’Abe Shinzō de revoir l’article 9 de la Constitution (selon Le Monde du 17 juillet 2015, « La réforme controversée de la défense [a été] adoptée par la Chambre basse ») afin de pouvoir envoyer les Forces d’autodéfense (Jieitai ; euphémisme pour désigner l’armée au Japon depuis la fin de la deuxième guerre mondiale), dans des zones de conflit hors du Japon ; protestation précédée d’une mise en scène au Japan Press Club à Tōkyō le vendredi 12 juin par quatre anciens dirigeants politiques : Yamasaki Taku (ex-vice-président du Parti libéral démocrate, Jiyū minshutō), Kamei Shizuka (ex-leader du Nouveau Parti du peuple, Kokumin shintō), Fujii Hirohisa (ex-président député du Parti démocrate du Japon, Minshutō) et Takemura Masayoshi (ex-leader du Nouveau Parti sakigake, Shintō sakigake).
Ces manifestations demeurent locales et leurs participants ne peuvent pas, ou ne cherchent pas, à joindre leurs forces. Ceci s’explique par la pression des communautés dans les villages et au sein des grandes villes, bien qu’en déclin dans les plus grandes, qui conservent de l’importance au Japon. Le poids du collectif et la répression de toute expression individuelle sortant de ce cadre collectif  font que, pour la plupart, les protestations restent essentiellement passives ; une passivité qui s’étend du retrait du geek, au suicide des plus jeunes et des plus vieux ou à l’acte de folie, inquiétant à la fois gouvernants et patronat plus que les quelques défilés bien ordonnés dans les rues ou devant l’Assemblée nationale.
J.-P. V

 

NOTES

(1) En 1951, les Etats-Unis et le Japon signent un traité de sécurité ; renégocié en 1960, il donnera lieu à de fortes manifestations au Japon. On sait aujourd’hui que des navires munis d’ogives nucléaires ont accosté au Japon au moins depuis la guerre de Corée (1950-1951), sinon auparavant, malgré les dénégations de tous les gouvernements japonais successifs.

 

(2) Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975, Fayard, 1979.

 

(3) Abréviation de Shin Nitchitsu, elle-même abréviation pour Shin Nihon chisso hiryō kabushiki kaisha (Société anonyme des engrais aux nitrates du nouveau Japon).

(4) A ne pas confondre avec une ville du même nom mais dont les idéogrammes sont distincts située dans le Nord-Est du Japon.