Le krach chinois : les balbutiements de l’économie de transition

En ces jours de panique boursière et de bulles qui éclatent, les marchés financiers chinois ressemblent à la roulette d’un casino, les paris se faisant sur les tendances à venir de l’économie. Au-delà des hauts et des bas quotidiens du jeu des actions, on peut observer les réactions du Parti communiste chinois au pouvoir (PCC) et celles d’autres acteurs, ainsi que les tendances à long terme du développement capitaliste chinois (1).
Comment toute cette histoire a-t-elle démarré ? Le cours des actions chinois est volatil depuis des années, mais il n’a commencé à augmenter vraiment vite (par rapport à d’autres pays) qu’en novembre 2014 (2). En gros, les actions chinoises ont augmenté de plus de 100  % en six mois, avant que le marché ne s’effondre le 12 juin 2015. Le gouvernement se mit alors à acheter de grandes quantités d’actions, à annuler le lancement de nouveaux marchés financiers, à ordonner aux entreprises d’Etat de ne pas vendre leurs titre et à prendre d’autres mesures pour stopper la chute libre des cours. C’est seulement quand la moitié des actions furent retirées du marché et que beaucoup de celles qui restaient furent rachetées par des agences d’Etat que la chute commença à ralentir un peu. Elle continua cependant, avec de courtes périodes de panique autour du 27 juillet et autour du 24 août, amenant ainsi l’indice 40 % plus bas que celui du 12 juin (3).
Ces événements se produisirent dans le cadre d’un secteur financier qui était resté contrôlé par l’Etat et plus protégé que ceux d’autres pays capitalistes et pendant la période de « réforme » en Chine (c’est-à-dire de la fin des années 1970 jusqu’à aujourd’hui). Les marchés financiers de Shanghaï et de Shenzhen furent créés seulement en 1990 et 1991, en partie pour soutenir la restructuration des entreprises d’Etat. Mais ils jouèrent un rôle mineur jusqu’au début des années 2000, quand le gouvernement fit plus d’efforts pour commercialiser davantage le secteur financier afin de l’adapter à l’expansion capitaliste.
Une première grosse bulle du marché financier éclata au début 2007, quand les actions chutèrent suite aux rumeurs selon lesquelles le gouvernement voulait relever ses taux directeurs et surveiller la spéculation financée par le crédit (4). Après 2007, le secteur financier fut davantage intégré dans le développement des politiques du gouvernement, pour amortir les effets de la crise économique (un énorme programme gouvernemental de relance économique, basé sur le crédit accordé par le secteur bancaire contrôlé par l’Etat) (5).
Les effets de la crise entraînèrent aussi l’expansion d’un secteur bancaire « de l’ombre », qui échappe en grande partie au contrôle du gouvernement (6), mais joue un rôle important dans le financement des entreprises privées et les projets de développement des gouvernements locaux.
Dettes et ralentissement
Dans les années qui suivirent 2008, les programmes de relance du gouvernement continuèrent, surtout ceux concernant la construction et les infrastructures. En conséquence, la dette totale passa de 178  % du PIB en 2007 à 282  % en 2014. Les gouvernements locaux et les entreprises d’Etat se sont aussi fortement endettés (cette dette entrave le développement et la croissance économique) (7). Afin de générer des fonds suffisants (nécessaires pour assurer la croissance économique et empêcher le mécontentement social autant que l’instabilité politique), le gouvernement a l’intention de « libéraliser » le secteur financier. Fin 2013, il lance de nouvelles mesures : création d’une nouvelle zone de libre-échange à Shanghaï, des efforts pour internationaliser la monnaie renminbi , et une dérégulation supplémentaire des marchés financiers de Shanghaï et Shenzhen (8).
Pendant ce temps, les signes d’un ralentissement économique augmentent. Après vingt ans d’augmentation du PIB d’environ 10 % par an, la croissance est tombée depuis 2012 à moins de 8 %, oscillant entre 6 % et 7 % cette année (9). Le gouvernement a déjà reconnu le ralentissement de l’économie et, en 2014, décrit la situation comme « la nouvelle norme » (xin changtai). Ce terme reflète le changement d’orientation du modèle de développement économique, s’éloignant de la croissance rapide de l’exportation vers un modèle plus équilibré, mais montre aussi l’effort du gouvernement pour apaiser les craintes des acteurs économiques devant les conséquences de la transition (10). Cependant les symptômes du ralentissement sont nombreux et plus forts que prévus, et le gouvernement a du mal à en contrôler les effets. La consommation des ménages est restée chroniquement basse (malgré les hausses de salaires) ainsi que l’investissement privé. L’augmentation des salaires signifie l’augmentation du coût du travail, et donc la perte de compétitivité de certains secteurs (11). Par conséquent, certaines capacités industrielles ont été délocalisées vers des provinces de l’intérieur avec des salaires inférieurs, et certaines industries de main-d’œuvre sont même parties vers d’autres pays (12). De plus les profits industriels ont diminué (13) et de nombreux secteurs souffrent de surcapacités, à cause d’investissements récents fort importants (souvent subventionnés par l’Etat et « gaspillés ») (14). Récemment, les exportations ont stagné ou même diminué (15).
Injections et bulles
De façon à éviter d’autres dettes avec leurs effets sur la croissance et le développement économique en général, le gouvernement communiste chinois a besoin de nouveaux fonds. Les énormes réserves de devises étrangères (résultant du surplus commercial) ne peuvent plus être utilisées comme avant parce que ce surplus est volatile et les réserves ont déjà diminué (16). L’épargne énorme des classes moyennes (17) pourraient être un remède si elles pouvaient servir à injecter des liquidités : pour les entreprises d’Etat endettées, pour les fonds de retraites d’Etat déficitaires et les fonds d’assurance maladie aussi déficitaires (18). En canalisant une partie de ces économies vers le marché financier, cela pourrait aider à rééquilibrer les dettes, et ainsi transférer les risques économiques aux investisseurs privés.
Dans cet arrière-plan, plusieurs événements ont conduit à la surchauffe du marché financier : premièrement, le gouvernement a suspendu les restrictions d’achats d’actions par emprunts (margin trading) en 2014. Deuxièmement, de plus grandes quantité d’argent « bon marché »sont devenues disponibles après que la banque centrale chinoise eut diminué ses taux directeurs, le 21 novembre 2014 (19). Troisièmement, l’immobilier a été un élément important dans la croissance économique de la dernière décennie, mais le prix de l’immobilier est resté stable ou a même décliné depuis 2012 (la disparition de la pression de la bulle immobilière a commencé dans le milieu des années 2000) (20). Par conséquent, en 2014, davantage de gens de la classe moyenne étaient prêts à investir dans des actions plutôt que dans l’immobilier, espérant ainsi accroître leurs revenus. Quatrièmement, à l’automne 2014, le gouvernement commença une campagne médiatique pour encourager les investissements privés en Bourse, de nouveaux investisseurs privés ont fait confiance au gouvernement, à sa volonté de soutenir l’augmentation de la valeur des actions, et à sa capacité à contrôler le marché . Des dizaines de millions de nouveaux portefeuilles d’actions ont été ouverts depuis et beaucoup d’actions ont même été achetées avec des emprunts, dans l’espoir que leur cours augmente pour pouvoir faire du profit.
De cette façon, la précédente bulle immobilière a été remplacée par une bulle boursière. Les premiers signes inquiétants d’une possible baisse du cours des actions est apparue au printemps 2015, et même les média chinois ont parlé d’une « bulle » (paomo) pour des mois. Mais ce ne fut pas avant mi-juin que la confiance se transforma en peur et la peur en panique et que de nombreux investisseurs commencèrent à vendre leurs actions à des prix de plus en plus bas (après que le gouvernement ait annoncé son intention de limiter le taux de prêt marginal, après la chute du cours des actions, et après que les premières tentatives pour « sauver le marché » (jiushi) eurent échoué.
Tournant
Le krach boursier se produit à un moment où le modèle du développement chinois prend un tournant, la tempête financière reflète des problèmes structuraux de l’économie sous-jacents autant que des changements sociaux et des tensions dans la société en général. Depuis le début des années 1990, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale et le moteur d’une croissance mondiale représentant aujourd’hui 15 % du PIB mondial (21). Premièrement, ce boom a été dû surtout à l’exportation de produits de consommation produits par une main-d’œuvre « bon marché » de travailleurs migrants et les fondements de ce modèle s’écroulent depuis un certain temps. Alors que les exportations, c’est-à-dire les revenus dus à la vente de biens de consommation à d’autres pays, sont toujours un facteur important, elles ne sont plus dorénavant l’élément économique moteur. Depuis la crise d’après 2007 et après les programmes de relance, ce rôle fut repris par les investissements dans l’infrastructure et l’immobilier (basé sur le crédit et conduisant à l’augmentation rapide de l’endettement mentionné ­précédemment).
Deuxièmement, la composition sociale post boom est en train de changer. Les secteurs les plus dynamiques de l’économie chinoise (l’activité manufacturière, la construction et les services) reposent toujours sur le travail d’environ 280 millions de travailleurs migrants, mais le mécanisme du travail migrant « bon marché » dans les villes, quand il y a besoin et retournant ensuite à la campagne en période de crise et de chômage (comme en 1997-1998 et 2008-2009), est en partie saturé depuis que beaucoup de migrants se sont installés en ville de façon permanente. Ainsi, il y a moins de gens qui quittent la campagne parce que la Chine a atteint ce qu’on appelle le point de retournement de Lewis (excédent de main-d’œuvre rurale, source de la migration) arrive à son terme (22). Cela a conduit à une augmentation du manque de main-d’œuvre dans les régions, qui a commencé à apparaître il y a une dizaine d’années.
Troisièmement, les deuxième et troisième générations de travailleurs migrants font entendre leurs voix pour de meilleures conditions de vie, ont davantage d’expérience d’organisation et de lutte et se sont arrangés pour tirer profit de la pénurie de main-d’œuvre. Le résultat a été une forte augmentation des luttes de travailleurs migrants depuis le milieu des années 2000 entraînant des augmentations de salaires constantes (23). Alors que le modèle du travail « bon marché »n’a pas disparu, il est réellement sous la pression de la base des travailleurs migrants dont le pouvoir ­augmente.
Quatrièmement, pendant ce temps le gouvernement du PCC veut stabiliser son régime et donc doit conforter la croissance. Pour empêcher l’augmentation des protestations des travailleurs, il est prêt à faire des concessions (24). Il s’efforce activement de promouvoir la transformation de l’économie basée sur le travail bon marché, sur la sous-traitance et orientée vers l’exportation en une économie à plus haut degré de technicité, à plus haute valeur ajoutée (high-tech) et orienté vers la consommation intérieure, diminuant ainsi la dépendance aux exportations (reéquilibrage) (25). Le ralentissement résultant de cette transformation était attendu et reste derrière la« nouvelle norme» des politiques annoncées, mais les pas dans cette direction remontent aux années 2000, furent intensifiées dans le 12e Plan quinquennal ( 2010-2015) et vont probablement être au centre du 13e (2016-2020) que prépare le PCC. Cependant ce processus en cours dépend largement des enjeux mondiaux, des crises mondiales, des luttes sociales en Chine et des efforts que fait le gouvernement pour les gérer (26).
Les effets économiques
Malgré les problèmes économiques évidents en Chine, en relation avec ce « reéquilibrage » et malgré la crise mondiale, il faut attendre pour voir jusqu’à quel point le krach boursier affectera la position de la Chine dans l’économie mondiale. Malgré le krach et le ralentissement, l’économie chinoise ne semble pas au bord de l’effondrement. Des signes de faiblesse économique sont visibles dans différents secteurs (déflation comme  résultat de la surproduction) et un « atterrissage brutal » est toujours possible, mais la plupart des indicateurs économiques montrent un déclin lent et continu plutôt qu’une chute brutale (27). Les marchés financiers chinois et le renmimbi sont toujours protégés et cela donne au gouvernement du PCC plus de pouvoir de contrôle de la crise, comparé à d’autres pays. De plus, le marché boursier chinois et le pourcentage des économies investies dans des actions sont très petits comparés à ceux des Etats-Unis et de l’Europe, aussi les pertes financières et les effets de la soi-disant économie réelle pourraient être plus limités que ce que laissent supposer les annonces de panique sur le krach (28).
Cependant le krach affecte le fonctionnement des marchés financiers chinois. Les entreprises chinoises ainsi que les projets des gouvernements locaux sont toujours financés par les banques (contrôlées par l’Etat), donc les dettes, plutôt que par la Bourse. Pour le moment, les tentatives pour canaliser l’épargne des ménages vers le marché financier et remplacer ainsi les dettes par des actions ont échoué. Les marchés financiers chinois sont devenus des sortes de marchés « zombie » car le gouvernement injecte de l’argent pour les maintenir en vie, même s’ils sont déjà morts, c’est-à-dire qu’ils ont cessé de fonctionner comme marchés. En conséquence, beaucoup d’investisseurs étrangers ont retiré leurs capitaux (pas seulement à cause du krach boursier) (29). On ne voit pas trop comment le gouvernement du PCC peut rétablir la confiance des investisseurs étrangers et chinois qui veulent spéculer en Bourse. Cela pourrait entraîner l’aggravation des difficultés pour financer les entreprises d’Etat ou les fonds sociaux et accroître la dette en général.
Pouvoir et légitimité
En attendant, les conséquences politiques pourraient être importantes. Les rapports laissent entendre que le krach boursier affaiblit la position de certains « réformateurs » du PCC qui soutiennent la libéralisation du marché, alors que celle des « conservateurs » qui défendent un rôle plus important de l’Etat et des petites entreprises soutenues par l’Etat  serait renforcée. D’autres observateurs voient une bataille d’influence et de pouvoir entre factions à l’intérieur du régime actuel, entre les soi-disant « princes héritiers» derrière le président Xi Jinping, qui défend les réformes structurelles vers la « nouvelle normalité » et les « populistes » autour du premier ministre Li Keqiang, qui défendent le marché financier en tant que mécanisme de stimulation de la croissance, après l’éclatement de la bulle immobilière (30). Cependant la direction du PCC dans son ensemble n’est pas opposée à une libéralisation plus grande ni à des réformes structurelles (mais à un rythme plus lent) et les rivaux ou les trublions à l’intérieur du PCC risquent d’être balayés au cours des campagnes récentes plus intenses contre la corruption (31).
Ce qui est le plus étonnant est la conséquence du krach et la réponse du PCC envers l’un des piliers de son pouvoir. La plupart des investisseurs privés font partie de la classe moyenne (professions libérales, employés d’Etat ou hommes d’affaires qui ont investi l’argent qu’ils avaient épargné pour l’éducation de leurs enfants, pour l’achat de maisons ou pour leur retraite). Cette classe moyenne a profité du boom depuis deux décennies et, donc, a soutenu le PCC depuis les années 1990. Aujourd’hui le PCC pourrait perdre toute légitimité à cause de la perte de confiance croissante en sa capacité à contrôler l’économie ou plutôt sa capacité à permettre à la classe moyenne de continuer à faire du profit. La classe moyenne a déjà été très perturbée par la campagne anti-corruption, mentionnée plus haut, qui a gêné les transactions commerciales et paralysé les officiels gouvernementaux à cause de leur peur d’être limogé. Les deux : les effets du krach boursier et la campagne anti-corruption, et aussi la corruption abyssale évidente et le dilettantisme officiel, illustré par l’explosion de matières chimiques dangereuses dans le port de Tianjin, le 12 août 2015 (32), pourraient affaiblir la position du PCC et sa capacité à assurer la paix sociale face à un mécontentement croissant.
R. R. (gongchao.org)
septembre 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

NOTES

(1) Cet article a commencé, au début septembre 2015, comme un entetien avec le site italien www.infoaut.org [www.infoaut.org/index.php/blog/approfondimenti/item/15426-crashing-stocks-la-trasformazione-cinese-arriva-ad-un-punto-di-svolta]. Les versions anglaise et italienne peuvent se trouver sur : www.gongchao.org
(2) www.zerhedge.com/sites/default/files/images/user3303/ imageroot/2015/07/20150708_chinavol1.jpg
(3) Malgré la chute, l’index boursier chinois du début septembre 2015 était encore bien plus haut que celui de fin août 2014 (d’environ 40  %) .
Pour l’évolution de l’index CSI 300 de Shanghaï Shenzen, voir www.bloomberg.com/quote/SHSZ300:IND ;
les observateurs y voient une rectification en retard : www.ft.com/cms/s/3/b6b826c8-1c08-11e5-a130-2e7db7db721f996.html

(4) www.nytimes.com/2008/04/02/business/worldbusiness/02yuan.html?pagewanted=all&_r=0 ; http://news.xinhuanet.com/english/2007-02/27/content_5780066.htm
(5) www.nytimes.com/2008/11/10/world/asia/10china.html ;
www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/ 2008/11/09/AR2008110900701.html
(6) Sur les banques « parallèles », voir : www.peri. umass.edu/fileadmin/pdf/working_papers/working_papers_351-400/WP375.pdf.
Les gouvernements locaux, incapables d’emprunter directement, ont créé des compagnies appelées « Local Government Financing Vehicles » (LGFV) pour pouvoir emprunter de l’argent et passer par le système bancaire parallèle: www.ibtimes.com/chinas-local-government-financing-vehicles-lgfv-7-things-you-should-know-about-chinas-local-debt; le système bancaire parallèle compte pour 30 % de tous les nouveaux crédits depuis 2007: www.mckinseychina.com/putting-chinas-debt-into-perspective.
(7). « La Chine était endettée avant de devenir riche » : www.ft.com/intl/cms/s/0/895604ac-10d8-11e4-812b-00144feabdc0.html;
www.washingtonpost.com/news/wonkblog/wp/2015/03/05/is-chinas-1929-moment-coming;
www.economist.com/blogs/freeexchange/2014/07/china-s-debt-gdp-level
(8) www.bloombergbriefs.com/content/uploads/sites/2/ 2014/09/EN-China_Financial_Data.pdf
(9) Dans les chiffres officiels, certaines estimations sont même plus faibles, voir par exemple :
www.zerohedge.com/news/2015-08-26/china-stunner-real-gdp-now-negative-11-evercore-isi-calculates

10. Sur la « nouvelle norme », voir :
http://news.xinhuanet.com/english/china/2014-11/09/c_133776839.htm
(11) Par exemple certaines parties du secteur du vêtement. Pour l’évolution des salaires, voir http://blogs.wsj.com/ chinarealtime/2013/05/23/seeking-help-for-chinas-labor-market
(12) www.chinadaily.com.cn/business/2010-07/06/ content_10069557.htm ;
www.washingtonpost.com/news/wonkblog/wp/2013/07/12/this-is-why-the-textile-industry-is-relocating-to-places-like-bangladesh
(13) www.bloomberg.com/news/articles/2015-01-27/china-s-industrial-profits-fall-most-since-2011-as-economy-slows; http://uk.reuters.com/article/2015/07/27/uk-china-economy-profits-idUKKCN0Q102M20150727

(14) Pour les investissements « gaspillés », c’est-à-dire une mauvaise utilisation du capital voir : www.ft. com/intl/cms//0/002a1978-7629-11e4-9761-00144feabdc0.html ; www.scmp.com/news/china/economy/article/1842793/solution-chinas-industrial-overcapacity-setting-more-factories
(15) Pour relancer les exportations, le gouvernement chinois a commencé par dévaluer sa monnaie le 11 août 2015 : www.theguardian.com/business/2015/aug/11/china-devalues-yuan-against-us-dollar-explainer; www.nytimes.com/2015/08/11/business/international/china-lowers-value-of-its-currency-as-economic-slowdown-raises-concerns.html?_r=0. Les ressemblances avec le développement du Japon dans les années 1980 et après sont étonnantes : incitations, dettes, surcapacité, déflation, stagnation : www.ft.com/cms/s/0/8d5eb8ae-5241-11e5-b029-b9d50a74fd14.html
(16) www.ft.com/cms/s/0/baee0b5c-b1b1-11e4-8396-00144feab7de.html
(17) Le taux d’épargne en Chine est le plus élevé du monde (plus de 50 %) ; le taux moyen mondial est de 20 % ; voir par exemple : http://en.people.cn/90778/8040481.html
(18) De plus, le gouvernement a essayé de relâcher un peu la pression financière sur les gouvernements locaux par un échange de dettes obligataires :
www.reuters.com/article/2015/05/21/us-china-debt-swap-idUSKBN0O60P22015052; www.bloomberg.com/news/articles/2015-07-14/china-said-to-consider-adding-1-trillion-yuan-debt-swap-quotas

(19) Pour la première fois depuis 2012 ; et il a été baissé depuis plusieurs fois: www.bloomberg.com/news/articles/2015-06-27/china-cuts-interest-rates-reserve-ratio-in-bid-to-stem-slowdown ;
www.nytimes.com/2015/08/26/business/international/china-interest-rates-stock-market-distress.html?_r=0
(20) La bulle immobilière est en relation avec la stimulation de la croissance par les gouvernements locaux ; ils ont accaparé la terre, la sous-payant aux paysans, et l’ont revendue à des promoteurs immobiliers qui ont construit d’immenses ensembles de tours. Après l’augmentation de l’immobilier en Chine depuis le milieu des années 2000 (au point que même la classe moyenne des villes avait des difficultés pour acheter), le gouvernement a commencé à prendre des mesures pour freiner le marché en 2011: www.businessinsider.com/real-estate-crash-in-china-2012-5?IR=T. Une autre cause du ralentissement du marché immobilier est le changement démographique : www.ft.com/cms/s/0/ca218cbc-7c63-11e4-9a86-00144feabdc0.html

(21) Pour les performances de l’économie chinoise, voir : http://blogs.ft.com/ftdata/2014/10/08/chinas-leap-forward-overtaking-the-us-as-worlds-biggest-economy
(22) Officiellement il y a encore 48 % de la population qui vit à la campagne, mais les observateurs estiment que c’est seulement 20 % de la force de travail qui travaille encore dans l’agriculture, pour la plupart d’âge moyen ou plus. De plus la population vieillit, conséquence de la politique de l’enfant unique qui a débuté dans les années 1980, donc il y a moins de jeunes qui rentrent sur le marché du travail chaque année.
www.ft.com/intl/cms/s/2/767495a0-e99b-11e4-b863-00144feab7de.html; www.clb.org.hk/en/content/tide-turns-sichuan-rural-labourers-find-opportunities-closer-home

(23) Pour ces luttes, voir : www.gongchao.org/en/texts/ 2014/new-strikes-in-china. Le gouvernement chinois, bien conscient de la nécessité et de l’urgence de contrôler ces luttes par un mélange de répression et de concessions, a augmenté le salaire minimum de plus de 10 % en moyenne par an depuis 2009 et envisage d’autres augmentations: www.reuters.com/article/2014/04/01/us-china-salary-idUSBREA3004H20140401
(24) Il est important de noter que le gouvernement a aussi réagi par une répression accrue envers les travailleurs grévistes et ceux qui les soutiennent, les ONG du droit du travail et de l’environnement et les mouvements féministes, en plus de la répression bien connue envers les avocats « de défense des droits humains ».
(25) Sur le problème du rééquilibrage, voir : www.ft. com/intl/cms/s/0/f8ed7dd8-841d-11e3-b72e-00144feab7de.html. L’économie chinoise a déjà changé :
le secteur des services compte pour 48 % du total de la production économique, l’industrie manufacturière et la construction 43 %, l’agriculture seulement 9 % : www.ft.com/cms/s/0/eab80bda-5508-11e5-8642-453585f2cfcd.html
(26) Ici la comparaison avec le Japon atteint ses limites. En Chine les espoirs des travailleurs de voir s’améliorer leur condition et leur détermination à lutter pour eux-mêmes semblent bien plus grands qu’ils ne l’étaient au Japon dans les années 1990.
(27) www.nytimes.com/2015/08/26/opinion/false-alarm-on-a-crisis-in-china.html, www.theguardian.com/commentisfree/2015/sep/14/chinese-economy-western-markets-china. Certains reportages montrent davantage de signes de crise et dépeignent une image très différente de celle des rapports officiels : « Le patient est malade » : http://ftalphaville.ft.com/2015/08/28/2138656/guest-post-trying-to-throw-our-arms-around-the-sick-chinese-economy ; d’autres sources parlent d’un « durcissement quantitatif » dû à la fuite des capitaux et à la diminution des réserves étrangères résultant de la dévaluation de la monnaie, ce qui pose à son tour de nouveaux problèmes : www.bloomberg.com/news/articles/2015-07-17/how-china-s-slowdown-is-worse-than-you-think.
Autres sources : www.bloomberg.com/news/articles/ 2015-09-07/china-s-foreign-exchange-reserves-fall-in-august-on-yuan-support ;
www.ft.com/cms/s/0/a8c9b500-555a-11e5-a28b-50226830d644.html, www.ft.com/ cms/s/0/baee0b5c- b1b1-11e4-8396-00144feab7de.html
(28) De plus, le nombre de sociétés actionnaires est assez faible, et une bonne partie des actions (85 %) sont possédées par environ 90 millions de petits investisseurs (privés), dont la plupart ont commencé à investir seulement ces deux dernières années. Cela signifie que moins de 10 % des ménages ont un portefeuille (55 % aux Etats-Unis) et ils investissent une petite partie de leur argent dans des actions (environ 15 %) : http://uk.businessinsider.com/statistics-on-chinese-invested-in-stock-market-crash-2015-7, http://uk.businessinsider.com/chinese-households-invest-little-in-stocks-2015-7?op=1?r=US&IR=T, http://uk.businessinsider.com/most-chinese-investors-and-corporations-are-not-invested-in-stock-market-2015-7?r=US&IR=T#ixzz3fPbUftPM
(29) www.theguardian.com/world/2015/aug/19/chinas-flight-of-capital-causes-global-ripples; www.ft.com/cms/s/0/1b7ae16e-4ff7-11e5-8642-453585f2cfcd.html
(30) http://blogs.ft.com/beyond-brics/2015/07/27/chinas-collapsing-stock-market-underlines-need-for-new-normal-reforms

(31) Ce ne sont pas seulement plus d’une centaine de cadres des gouvernements régionaux ou de niveau plus élevé qui ont été punis, mais aussi des centaines de milliers des échelons inférieurs qui sont un des piliers du pouvoir du PCC :
www.scmp.com/topics/xi-jinpings-anti-graft-campaign, www.ccdi.gov.cn/yw/201502/t20150212_51324.html

(32) Pour l’analyse de la signification de l’explosion, voir : http://chuangcn.org/2015/08/tianjin-explosion

 

 

Inde : des ouvrières en lutte, en tant qu’exploitées et en tant que femmes

LA LUTTE DE CLASSE EN INDE. On parle beaucoup de la Chine et des luttes diverses qui s’y déroulent mais bien peu de l’Inde dont la population est aujourd’hui supérieure à celle de l’ancien Empire du Milieu (1,3 milliard sur un territoire trois fois moins grand).
Sans doute, du point de vue économique, l’Inde est loin derrière la Chine avec un PIB qui représente 20 % du PIB chinois et est même inférieur à celui de la France, mais ce pays n’en reste pas moins un élément important sur l’échiquier économique et politique mondial et connaît un fort taux de croissance. Comme partout dans les pays en développement, l’essor de l’économie entraîne des migrations importantes, avec le déplacement des populations des campagnes vers les villes, le passage de la condition de paysan à celle d’exploité par le capital, et l’effacement relatif des particularismes locaux coutumiers, culturels et des liens familiaux. Mais comme partout aussi, cette prolétarisation fait naître la lutte de classe, d’autant plus forte quand elle s’exprime ouvertement que les conditions d’exploitation sont en deçà de ce que l’on peut imaginer. A côté de cette lutte centrale on trouve d’autres luttes spécifiques dues au développement du capital industriel : contre l’appropriation des terres pour des projets industriels ou d’infrastructures, contre les diverses pollutions des eaux et des airs qu’impliquent de tels projets (1).
LA CONDITION DE LA FEMME ET CELLE DES FEMMES PROLÉTAIRES
En Inde, les rapports de classe sont rendus encore plus complexes par la persistance du système des castes et la condition faite aux femmes, particulièrement à celles qui travaillent. L’Inde connaît, dans des conditions industrielles ou agricoles capitalistes différentes suivant les Etats, les mêmes problèmes mondiaux de migration vers les centres. Mais, quelle que soit la nature de leur travail, la femme qui se soumet à l’exploitation, et alors qu’elle est déjà considérée en général comme inférieure en tant que femme, subit dans l’entreprise, en plus de la condition spécifique faite à la femme qui travaille, en plus de la domination des hommes dans le foyer si elle est mariée, la contrainte d’un encadrement presque uniquement masculin (même avec 80 % de l’effectif féminin). Dans la hiérarchie syndicale aussi, l’appareil bureaucratique du syndicat étant, même dans ces branches industrielles à forte dominance féminine, totalement mâle.
En un mot, la femme qui travaille, surtout si elle est célibataire, est plus ou moins considérée comme une prostituée : la place d’une femme est au foyer sous la férule du mari et pas ailleurs, 65 % des Indiens pensent que les femmes méritent d’être battues (2). Les exemples que nous allons citer concernent, comme bien d’autres luttes de l’ensemble des travailleurs en Inde, la condition des travailleuses –à commencer par les salaires. Luttes de base plus ou moins sauvages, plus ou moins durement réprimées, le plus souvent localisées ou régionales, parfois grèves générales syndicales couvrant tout le pays.
Mais un autre facteur apparaît dans les luttes d’industries dans lesquelles les femmes sont majoritaires : la cessation sinon la répression d’un harcèlement sexuel particulièrement lourd, favorisé par la mentalité générale liée à la coutume concernant le travail des femmes. Les deux luttes dont nous allons parler sont allées beaucoup plus loin que cette simple revendication. Et la généralité de ce problème apparaît bien dans le fait qu’elles ont pris des caractères similaires dans deux Etats indiens différents et dans des branches différentes, l’une chez les cueilleuses de thé, l’autre dans une usine textile de confection.
LES CUEILLEUSES DE THÉ
DE L’ÉTAT DE KERALA
L’Inde est après la Chine un des plus gros producteurs de thé mondial (25 % de cette production), mais la concurrence est rude avec l’apparition de nouveaux producteurs. Cette concurrence sera d’ailleurs au cœur du conflit qui va se développer à partir d’une plantation du Kerala.
Le Kerala est un Etat du sud-ouest de l’Inde sur la côte de Malabar (Océan indien). Il compte 34 millions d’habitants dont 16 % vivent de l’agriculture dont les plantations de thé. Ces plantations sont pour partie concentrées dans une région montagneuse isolée (la gare la plus proche est à 64 km), celle de Munnar, ville de 70 000 habitants, la ville du thé, dont les nombreuses plantations recouvrent la totalité du sol au point que faune et flore en ont été totalement éliminées. Ces plantations sont un pur produit de la colonisation britannique. Cette question n’est pas secondaire car l’Etat colonisateur a déporté comme esclaves dans cette région des Tamouls venant des régions limitrophes (3). Ces migrants tamouls contraints ont peuplé et peuplent encore les plantations de thé, qui sont des sortes d’Etats dans l’Etat (4) et la population d’origine tamoule parlant sa langue propre est considérée non comme une caste mais comme une sous-classe ce qui ajoute encore plus pour les femmes la charge d’une discrimination sociale dont elles sont l’objet en tant que femmes dans toute l’Inde.
En fait, dans l’Etat de Kerala, la majorité des femmes d’origine tamoule occupe les emplois du plus bas de l’échelle : cueillette de thé, pelage de crevettes (5), traitement des algues, décorticage des noix de cajou, industrie du ver à soie, etc. Parmi ces besognes toutes autant fatigantes et répétitives, les cueilleuses de thé sont parmi les moins considérées et les plus mal payées. 90 % d’entre elles sont d’origine tamoule venant du Tamil Nadu voisin (6). Presque toutes vivent seules ou en famille dans des cabanes de tôle avec une seule pièce et aucune commodité (pas d’eau courante, de toilettes, de drainage) ; elles sont quasi analphabètes et leurs enfants ne sont pratiquement pas scolarisés ; les hommes s’adonnent à la boisson et laissent aux femmes souvent la charge totale des travaux domestiques tout en ponctionnant même leur maigre salaire pour leurs libations.
Les conditions de travail sont à la hauteur de cette misère. Le travail des cueilleuses leur brise le dos. Elles doivent se lever très tôt le matin pour, après les travaux domestiques, s’acheminer dans les collines, peiner courbées jusqu’à douze heures par jour et ramener à pied vers les centres de collecte sur leur dos les sacs de 50 à 70 kg de leur récolte du jour. Pour gagner le minimum imposé de 20 kg de feuilles de thé par jour et recevoir le salaire minimum mensuel de 83 euros en dix heures de travail, elles doivent obligatoirement pour pouvoir survivre prolonger leur journée jusqu’à plus de douze heures pour cueillir jusqu’à 60-70 kg de feuilles de thé, ce qui leur donne droit à un « bonus » portant à 175-250 euros mensuels leurs salaires, les plus bas de tout le Kerala (7). Ce bonus est en sorte la garantie de la survie, ce qui explique l’explosion sociale lorsque les plantations ont voulu modifier ses bases de calcul aboutissant en fait à une réduction des salaires. Le but de cette opération pour les plantations était de soutenir la concurrence mondiale qui a entamé les positions traditionnelles du Kerala. Le bonus en question était fixé antérieurement à 20 % du salaire annuel et les plantations voulaient unilatéralement le réduire à 10 %.
Cette dernière mesure est la goutte d’eau qui a fait exploser le vase.

UNE LUTTE PROLÉTARIENNE MAIS AUSSI UNE LUTTE DS FEMMES PROLÉTAIRES
Les cueilleuses de thé fondent leur propre organisation de lutte sous le nom de « Pembillai Orumai » (Femmes Unies) dont sont exclus les hommes.
Le 1er septembre, elles organisent une marche sur Munnar avec un sit-in silencieux, elles convergent ensuite devant le siège du syndicat dont elles arrachent les drapeaux syndicaux. Comme un leader syndical tente de pénétrer dans la manifestation, il en est violemment exclu, attaqué à coup de chaussures et doit être sauvé par les flics. On voit même certains autres leaders lapidant à coup de pierres les femmes dans le cortège.
Les slogans criés par les femmes sont sans ambiguïté dirigés contre les leaders syndicaux :
– « Nous trimons tout le jour, vous nous pillez » ;
– « Nous charrions les feuilles de thé dans nos paniers, vous charriez l’argent dans vos paniers » ;
– « Nous vivons dans des cabanes de tôle vous vous prélassez dans des villas » ;
– « Nous cueillons les feuilles de thé, nous portons les sacs de feuilles de thé, vous portez les sacs remplis de billets, cela doit finir » ;
– « La faim et la souffrance sont notre vie et nous nous fichons pas mal de mourir de faim mais nous n’autorisons personne à nous exploiter. »
La combativité des cueilleuses de thé est fondée aussi sur une autre motivation : d’une certaine façon, leur rang social est proche de celui des intouchables. Le travail, même dans de telles conditions, les a fait sortir de leur village et des contraintes sociales héritées du passé, et aborder une vie libérée de celles-ci. La fermeture de quelques plantations les contraint à retourner se plonger dans des rapports sociaux auxquels elles avaient en partie échappé.
Le 7 septembre, dans la plantation Munnar Kannan Devan Hills Plantation LTD (8) près de Munnar, 7 000 cueilleuses de thé se mettent en grève pour une augmentation de salaires et le rétablissement du bonus. Elles évincent les leaders syndicaux, et elles auraient séquestré le directeur, occupé des bureaux. Après neuf jours de grève elles obtiennent le rétablissement du bonus mais pratiquement rien sur les salaires. Cette semi-victoire va quand même avoir un énorme retentissement dans toutes les activités féminines, pratiquement toutes encadrées par des syndicats dont la bureaucratie est totalement masculine. Notamment, dans toute l’Inde, des grèves éclatent dans les plantations, non seulement dans le Kerala mais  aussi dans le Tamil Nadu, l’Asam, le Darjeeling, toutes à l’écart des syndicats officiels et contre eux.
D’une part, ces syndicats sont particulièrement corrompus et intégrés dans l’appareil de gestion patronal. Les leaders syndicaux dans le Kerala ont la belle vie : logements gratuits, emplois bien payés et peu fatigants, études des enfants payées par les patrons, etc. D’autre part ils utilisent leur position et ce type de rapport avec les patrons pour exiger pratiquement un droit de cuissage auprès de celles qui voudraient introduire une demande ou une défense personnelle. Ce qui explique qu’en tête des revendications des cueilleuses de thé figure en bonne place, la fin et la répression du harcèlement sexuel et aussi la pratique de l’exclusion des mâles de la nouvelle organisation et des manifestations. Il faut dire que ces syndicats collaborent tout aussi étroitement avec les autorités de l’Etat. Cette collaboration à tous les niveaux se retrouve dans le fait qu’une loi de 1951, le Plantation Labour Act, instituant une sorte de sécurité sociale et un code du travail minimal qui pouvait être imposé aux entreprises, est pratiquement ignorée et reste un échec plus ou moins volontaire.
Les syndicats « reconnus » vont pourtant tenter de se réintroduire dans les tractations sociales, en profitant du fait que si l’organisation des femmes a réussi à obtenir le rétablissement du bonus, elle n’a pas réussi à faire modifier sensiblement les salaires de base. C’est pourquoi, pour couper l’herbe sous les pieds de l’organisation des femmes, un cartel de syndicats officiels (à l’exception de celui contrôlé par le Parti communiste) (9) lancent la grève dans les plantations de l’Etat pour le premier octobre 2015.
L’arrêt du travail est quasi-total car Pembillai Orumai s’y est associé tout en maintenant une séparation stricte avec le cartel des syndicats. Ceux-ci ordonnent la fin de la grève le 14 octobre après avoir conclu un accord boiteux avec l’organisation patronale PLC qui regroupe toutes les plantations. Il semblerait même qu’en échanges d’une légère augmentation, bien loin de la revendication de doublement des salaires les syndicats auraient accepté une augmentation du poids des sacs de feuilles de thé conditionnant le montant du bonus. L’accord aurait été signé alors que Pembillai Orumai parvenait à intensifier la pression de la grève en bloquant Munnar au point d’en faire une ville morte.
La suite immédiate n’est pas dans une nouvelle grève, d’autant que les ouvrières connaissent certainement, avec ces jours de grève non payés, une misère encore plus noire. Syndicats et autorités profitent de cet épuisement pour porter les coups les plus bas afin de parvenir à éliminer cette nouvelle organisation des femmes. Dans le but de gagner plus d’influence locale, Pembillai Orumai agissant comme un parti a présenté des candidats aux municipalités (panchayat) autour de Munnar et fait une percée spectaculaire. Il est difficile de dire ce que cela représente réellement, mais il est certain que l’activité de cette organisation d’ouvrières dont on connaît mal le fonctionnement interne gêne considérablement les organisations tant politiques que syndicales en place.
Le 9 novembre, cinq militantes de Pembillai Orumai sont attaquées par des syndicalistes et assez sérieusement blessées pour être hospitalisées. Le 20 novembre une de ces militantes, Gomathy Augistin, est retrouvée dopée à mort mais en réchappe sans qu’on puisse déterminer si les pressions, menaces et coups tordus ne l’ont pas conduite à tenter de se calmer avec des tranquillisants ou de se suicider. De toute façon, cette révolte des femmes à la fois contre leur exploitation  leur condition et la domination machiste, si d’un côté fait école, d’un autre côté continuera à susciter des tentatives de toute sorte de l’ensemble des autorités institutionnelles diverses comme des plantations pour détruire, briser ou tout au moins canaliser ce mouvement qui reste quand même symptomatique de l’évolution des rapports sociaux en Inde.
DANS LE TEXTILE AU KARNATAKA
Ce n’est donc pas un hasard, pas plus qu’une imitation à distance qui fait que l’on retrouve dans une autre industrie – le textile –  et dans un autre Etat, le développement d’un mouvement identique même s’il prend une autre forme.
Le Karnataka est un Etat du sud de l’Inde peuplé de 65 millions d’habitants sur la côte ouest donnant sur la mer d’Oman, au Nord du Kerala. C’est un Etat agricole mais qui connaît un développement industriel assez classique, avec une industrie textile qui exploite 500 000 travailleurs dans 1 200 entreprises, à 80 % des femmes des couches les plus pauvres et les plus discriminées, exactement comme ce qui a été évoqué ci-dessus pour le Kerala. Ces usines de confection sont pour une bonne part concentrées autour de la capitale de l’Etat, Bangalore (9 millions d’habitants).
Dans un contexte économique différent, les conditions de travail et de vie ne sont guère distinctes de ce que doivent subir les cueilleuses de feuilles de thé. Comme elles viennent des campagnes environnantes, et vu la carence des transports publics, elles doivent passer entre deux heures et deux heures et demie pour se rendre au lieu d’exploitation. Les ouvrières doivent coudre pendant neuf heures 150 pièces à l’heure (de 40 à 50 il y a huit ans) sur des machines à coudre obsolètes : elles ne peuvent atteindre cet objectif qu’en faisant des heures supplémentaires non payées ; si elles ne l’atteignent pas encore elles se voient imposer des pénalités financières, risquent le licenciement ou pire les propositions sexuelles de l’encadrement, sans mentionner les assauts verbaux ou physiques des contremaîtres (10). Dans le meilleur des cas, elles se font 4 euros par jour auxquels s’ajoutent 12 % de cotisations patronales pour des garanties santé et accident. Travaillant dans des ateliers mal éclairés et mal ventilés, elles ont des problèmes de dos, respiratoires et d’irritation causées par les poussières, teintures et autres traitements chimiques des tissus (11).
Comme au Kerala, la bureaucratie du syndicat reconnu le Garment and Textile Workers Union (GTWU) est totalement masculine et en profite de même tant dans des compromissions avec les compagnies que dans le harassement sexuel. Cette situation devient si intolérable que les ouvrières décident de former un nouveau syndicat, uniquement composé de femmes, le Garment Labour Union (GLU) hors de toute affiliation à un autre syndicat ou à un parti. En janvier 2015, malgré un déferlement de critiques et de pressions, ce nouveau syndicat revendique 2 000 membres.
Le syndicat est administré par un collectif de 19 membres ; il se donne une structure non pas hiérarchique mais une réunion horizontale de groupes d’entraide où entre quinze et vingt ouvrières discutent de leurs problèmes tant du travail que domestiques et financiers (chaque groupe perçoit des cotisations qui alimentent une caisse de solidarité). Plus de vingt groupes de ce genre auraient été constitués. Tout cela semble bien peu, vu le nombre d’ouvrières exploitées dans cette branche, mais même si c’est moins spectaculaire que dans le Kerala ces actions n’en constituent pas moins une évolution dans la société indienne, une prise de conscience des ouvrières de la condition que leur réserve la société capitaliste en tant que travailleuses exploitées et en tant que femmes. Le fait d’oser se révolter et agir est une partie du combat global pour un autre monde.
H. S.

NOTES

(1) Il n’est guère possible de recenser ici toutes les luttes quotidiennes qui surgissent en Inde. Une partie d’entre elles peut être trouvé avec maints détails sur Internet sur le site suivant (en anglais) :
http://libcom.org/blog/struggles-%E2%80%98make-india%E2%80%99-%E2%80%93-series-factory-riots-occupations-wildcat-strikes-delhi%E2%80%99s-industria
Ou sur le site https://gurgaonworkersnews.wordpress.com/ (en anglais).

(2) Rapport du Centre international de recherche sur les femmes (International Center for Research on Women), 2011. Les femmes doivent affronter la violence et la discrimination dans leur famille mais aussi dans la société comme un tout. La famille n’est pas une place sûre à cause du modèle patriarcal que nous suivons. Mais la société d’aujourd’hui est aussi devenue plus agressive, compétitive et âpre au gain et la famille entretient de telles valeurs. Un grand nombre de femmes sont harcelées sexuellement sur le lieu de travail.

(3) Les « migrations forcées » débutèrent dès 1823 pour l’édification des plantations de thé et encore aujourd’hui ces migrants sont dénommés « les autres inconnus ».
(4) La plupart des plantations de la région sont gérées par des sortes de coopératives où, en théorie, les travailleurs sont coopérateurs majoritaires ; mais ils n’ont en fait aucune influence sur la gestion, entièrement contrôlée par une sorte de mafia liée aux autorités locales et en fait sous le contrôle de multinationales.
(5) Rien que dans le Kerala, 6 000 femmes triment dans 250 ateliers de pelages de crevettes, certaines depuis plus de quarante-cinq ans.
(6) Le Tamil Nadu a été à l’époque romaine un royaume important couvrant tout le sud de l’Inde et l’île de Ceylan. Il a ensuite décliné pour disparaître au xve siècle et dont il ne reste comme entité que l’Etat indien de Tamil Nadu. Cette ethnie a ainsi développé sa propre langue, une culture et une architecture originale. La population tamoule a cherché à constituer un Etat, entraînant une partition de fait de l’île (devenue Sri Lanka en 1972). Un long conflit, sous couverture religieuse, a fait près de 200 000 victimes entre 1984 et 2009. Conflit, pour partie une séquelle de la colonisation britannique qui a favorisé les Tamouls contre le reste de la population.

(7) A titre de comparaison, les cueilleurs de noix de coco, tous mâles, gagnent entre 700 et 1 250 dollars par mois en partie à cause de la rareté des candidats à monter en haut des cocotiers.

(8) Propriété du trust multinational Tata qui regroupe dans 100 pays du monde plus de 100 sociétés dans l’automobile (Tata Motors, qui a racheté Jaguar, Land Rover, Ford), l’acier (Tata Steel, 4e mondial), l’informatique, Internet et la téléphonie (Tata Communications, 4e mondial), les filières alimentaires (Tata Capital), etc.

(9) Il est difficile de dire comment ces conflits du travail entraînent des interventions et manipulations des différents partis et des syndicats qui leur sont plus ou moins inféodés. D’où le rejet total par Pembillai Orumai de toute affiliation ou contact avec les partis ou les syndicats.

(10)  Déclaration d’une ouvrière : « Les quotas sont trop élevés. Ils veulent 150 pièces à l’heure, et quand on ne peut les atteindre commencent les sévices. C’est une pression grave, comme une torture. On ne peut prendre une pause même pour boire un verre d’eau ou aller aux toilettes. Le contremaître est tout le temps sur ton dos…Il te traite d’âne, de chouette, créature associée au diable, de chienne, rien que des insultes… »
(11) La survie d’une famille nécessiterait environ 13 000 rou­pies par mois alors qu’une ouvrière ne peut en tirer dans la confection qu’environ 4 000.

 

Portugal. Tout est calme sur le front de l’Ouest ? (I)

Ce texte est paru dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458) et sa suite (http://www.echangesetmouvement.fr/2016/02/portugal-tout-est-calme-sur-le-front-de-louest-ii/) dans le n° 153 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2459).

On nous dore la pilule. Relégué à l’extrémité occidentale de l’Europe, tel le cousin dont on entend parfois parler, le P, première lettre des PIGS, a subi une opération de marketing qui a modifié son positionnement dans l’imaginaire européen, et après avoir été « le prochain après la Grèce » il est devenu un modèle de réussite d’ajustement sous le règne de la Troïka et le « bon élève » des politiques d’austérité de l’Eurozone. En dépit des avertissements plus récents du FMI, selon lequel le médiocre redressement économique de 2014 est fragile et peut être neutralisé à la moindre augmentation des prix du pétrole ou des taux d’intérêt sur les marchés internationaux, le Portugal est souvent encensé par le gouvernement allemand et les eurocrates de tous bords et pris comme « exemple de ce qui s’est bien passé en Europe méridionale ».  Une légère augmentation des exportations (y compris des revenus d’un boom touristique à Lisbonne et à Porto), un équilibre précaire (et déclinant) de la balance commerciale  obtenu par le biais de coupes substantielles dans les dépenses publiques et les salaires, des revenus supplémentaires grâce à un plan de privatisation qui a attiré les investissements d’entreprises chinoises d’Etat et des élites ploutocrates angolaises (les achats immobiliers ont également augmenté de manière significative après la « simplification » de plusieurs réglementations et la concession de visas spéciaux aux gros investisseurs), sont généralement invoqués pour prouver qu’une expansion de l’austérité est possible et que l’échec des politiques que la Troïka a imposées à la Grèce a des causes endogènes, auxquelles ne peuvent remédier ni la Banque centrale européenne, ni la Commission européenne, ni le FMI. Ce genre de simplifications s’impose immanquablement dans les médias internationaux, comme cela s’est produit en 2011, à l’époque où le mémorandum a été signé et où les Portugais, comme les Grecs, étaient décrits comme « des paresseux trop dépensiers » que rejoindraient bientôt les autres pays d’Europe du Sud.
Même sans parler des énormes coûts sociaux qu’elle a engendré, car plus de 20 % de la population est concernée par la pauvreté (il devient fréquent d’entendre dire que des enfants affamés s’évanouissent en classe) et le chômage atteint un niveau historique de 17 % (bien que le gouvernement ait à plusieurs reprises tenté de masquer ces chiffres avec toutes sortes de programmes de stages financés avec l’argent public), entraînant l’émigration en masse de plus de 500 000 personnes (ce chiffre est difficile à préciser, mais il semble raisonnable d’admettre qu’il tournait autour de 5 % de la population), cette histoire à dormir debout qui fait du Portugal une « réussite » repose sur une tentative têtue d’oublier qu’aucune des cibles inscrites dans le mémorandum (c’est-à-dire la réduction du déficit et des dépenses de l’Etat) n’a été atteinte et que le changement essentiel est advenu lorsque la BCE a commencé à racheter sans limite la dette de l’Etat portugais, faisant ainsi baisser les taux d’intérêt et mettant fin aux agressions incessantes depuis 2010 des investisseurs financiers contre la dette souveraine des pays du sud de l’Europe. Sans influence visible sur la compétitivité du pays, sur son redressement économique ou sur sa discipline fiscale, on a entrepris de vastes transformations du code du travail, on a imposé des impôts extraordinaires aux retraités et aux salariés, ainsi que des coupes aveugles dans tout le secteur public (principalement dans les services publics de la santé et de l’éducation, tout en augmentant le budget de la police), mais la Commission européenne, la BCE et l’Eurogroupe, qui n’ont cessé de juger très durement la Grèce et son besoin d’autres «  ajustements  », se sont empressés de choisir les données qui correspondaient le mieux à leurs priorités politiques, de manière à inventer cet « élève appliqué » de l’austérité.
La nature politique de cette opération de marketing est encore plus claire si nous nous remémorons sa chronologie : ce fut la rapide percée électorale de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, soulignant toutes deux l’énorme échec de la politique de dévaluation interne, qui a créé la nécessité d’un exemple réussi pour entretenir le discours qui permet de présenter l’austérité dans le Sud à l’opinion publique et aux électeurs du nord de l’Europe. La posture particulièrement servile du gouvernement portugais a contribué au succès de cette opération, par le biais d’un accord qui arrangeait les deux parties, puisque seul un discours également trompeur en faveur de la consommation domestique, décrivant ses actions comme « un remède douloureux mais nécessaire » dont les résultats positifs apparaîtraient à moyen terme, comme commençaient à le remarquer à la fois les institutions européennes et les « marchés », pouvait compenser son impopularité interne et son isolement politique (il y a à peine un an et demi, il était abondamment critiqué même par les partisans néolibéraux de la manière forte, et aucun ministre ne prenait le risque de circuler dans la rue à moins d’être sous haute protection de la police). Par une curieuse coïncidence, ce moyen terme correspond à la fois au calendrier électoral portugais (des élections générales pour renouveler le Parlement sont prévues en octobre) et à celui de l’Espagne (fin décembre), tandis que les élections inattendues (?) en Grèce ont mis le conflit interne à l’Eurogroupe au centre des préoccupations internationales.
La nature politique de la « crise de l’Eurozone » apparaît ainsi comme ce qu’elle a été dès le départ : un processus néolibéral de manipulation sociale appliqué dans une Europe méridionale considérée comme un laboratoire dans le but de l’étendre au reste du continent, d’accroître la portée de la gouvernance néolibérale, en transformant complètement les relations sociales en marchandises et en consolidant une infrastructure institutionnelle destinée à l’expansion des marchés et à la compétition dans tous les domaines de la vie (1). L’analyse des mesures d’austérité appliquées au Portugal et leur gestion politique au cours des trois années de règne de la Troïka fournira quelques éléments d’explication de la différence des situations politiques grecque et espagnole, tout en restant dans l’idée que « la crise à la périphérie de l’Eurozone » correspond à une phase post-nationale de restructuration du capitalisme dans la région et ne peut s’interpréter comme la somme des situations nationales.
(à suivre : )
R. N.
(traduit de l’anglais par A. G.)

Portugal. Tout est calme sur le front de l’Ouest ? (II)

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article24589) ; sa première partie (www.echangesetmouvement.fr/2016/02/portugal-tout-est-calme-sur-le-front-de-louest/) a été publiée dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458).

Les mouvements sociaux fonctionnent donc habituellement dans l’ombre des partis politiques et tendent à reproduire le discours et les fins stratégiques de ces derniers, en restant dans les limites de ce qui est acceptable au regard de leurs objectifs électoraux (par exemple, en s’abstenant d’enfreindre la loi et de défier l’autorité de l’Etat). Non seulement cela empêche ces mouvements d’être des espaces où se réinventent le discours et le répertoire politique, car habituellement ils finissent par dépérir, dès que s’amplifie le soupçon de leur manipulation par la bureaucratie d’un parti ; mais ensuite, ils laissent derrière eux, telles des coquilles vides, des noms, des logos et des porte-parole qui interviennent périodiquement dans les médias, chaque fois qu’un thème spécifique censé les concerner (le racisme, le sexisme, les licenciements, etc.) fait la « une ».
Contrairement à la plupart des autres pays en Europe, le Portugal n’a connu aucun mouvement étudiant depuis dix ans, en dépit de la constante dégradation du système éducatif, de la hausse des frais d’inscription et de l’intensification de la sélection sociale, de l’implication croissante des intérêts privés dans les universités publiques et la recherche scientifique, et dans un contexte de fort chômage des jeunes (quoique moins élevé qu’en Espagne ou en Grèce). Même la Confédération générale des travailleurs portugais, (CGTP), inféodée au Parti communiste (PCP), et qui demeure l’organisation la plus puissante en dehors de l’appareil de l’Etat (mais seulement en partie puisqu’elle touche des subventions considérables de la part de l’Union européenne et du gouvernement), qui est capable de rassembler plus de deux cent mille personnes dans des manifestations disciplinées et très bien mises en scène, perd constamment des adhérents et ne demeure forte que dans le secteur public, puisque la désindustrialisation a mis à la retraite la majeure partie des militants ouvriers.
Il va sans dire que ces mouvements sociaux ne tendent pas seulement à se concentrer sur le court terme – en s’opposant à telle ou telle mesure prise par le gouvernement du moment et en conservant une posture défensive, qui consiste essentiellement à s’accrocher à ce qu’on avait précédemment dénoncé comme inacceptable et contre quoi on avait lutté en vain – puisqu’ils fonctionnent dans un cadre conceptuel qui pose la nation comme l’espace naturel de la lutte politique et l’Etat comme le but ultime et l’instrument principal de la transformation de la société. Ce panorama politique inclut également certains groupes anarchistes et la scène habituelle de la théorie critique et/ou de la théorie artistique alternative, qui se tiennent très à l’écart de tout ce qui se passe, et en sont réduits à une posture autoréférentielle qui correspond à l’attitude défensive de la gauche. Tout le monde jouait son rôle lorsque quelque chose d’entièrement nouveau fit irruption.
Les choses commencèrent à changer lorsque de plus en plus de gens descendirent dans la rue, poussés par d’anciens désirs et l’impérieuse nécessité. Rappelons que les politiques d’austérité et les luttes anti-austérité étaient toutes deux antérieures au Mémorandum signé avec la Troïka [Fonds monéaire international-Banque centrale européenne- Commission européenne] en mai 2011, succédant à trois programmes de « stabilité et de croissance » qui avaient échoué à atteindre un quelconque équilibre budgétaire au cours de l’année précédente, mais s’étaient heurtés à une grève générale en novembre 2010 et à de très grosses manifestations nationales en mars 2011. Dès le début, ce mouvement de rue contre la dévaluation interne fut confronté à une série de choix que l’on peut résumer grossièrement ainsi :
a) reproduire le cadre institutionnel et la logique de l’Etat-nation, adopter des stratégies, des buts et des discours compatibles avec le monde de la politique classique qui sépare les représentants et les représentés, apparaître sous les traits respectables d’une société civile inquiète et désireuse d’améliorer et d’approfondir le processus démocratique, critiquer l’austérité en tant que stratégie politique « erronée » affectant les perspectives de croissance et l’« intérêt national », exiger une « vie normale » exempte de précarité et défendre l’Etat providence ; ou
b) mettre en cause l’ordre établi en rendant le pays ingouvernable, s’auto-organiser de manière horizontale et informelle, élaborer un récit autonome de la crise et une imagerie politique contre la nation et en-dehors de l’Europe, resserrer les relations sociales de solidarité et de partage, réinventer la vie quotidienne à chaque étape de la lutte, chercher à sortir du xxe siècle.
Il va de soi qu’aucune frontière visible ne séparait les gens qui choisissaient l’une ou l’autre de ces solutions (et certains, peut-être même la plupart, ne ressentirent jamais le besoin de choisir), lesquelles pouvaient cohabiter dans la même manifestation, s’opposer à la répression de l’Etat et se soutenir mutuellement dans les situations difficiles, mais la coexistence fut toujours fragile et difficile à maintenir, particulièrement parce que la première option conduisait habituellement des porte-parole des manifestants à apparaître à la télévision nationale, alors que la seconde option entraînait souvent la répression policière et judiciaire, la diabolisation par les médias, avec tous les problèmes qui surviennent lorsqu’on cherche à s’organiser de façon nouvelle et différente.
En outre, tandis que ceux qui optaient pour la solution b) étaient en général minoritaires et apprenaient à se connaître, il y avait toujours pléthore de groupes politiques militants prêts à entrer en lice pour devenir les « leaders révolutionnaires » du mouvement, et profusion d’individus enthousiastes aspirant à leur quart d’heure de célébrité aux informations de 20 heures. Le fait que Lisbonne (environ 2 millions d’habitants) et Porto (environ 1,5 million d’habitants) soient toutes deux beaucoup plus petites que Madrid ou Athènes, et que leurs centres-villes n’aient pas la densité qui caractérise Barcelone, par exemple, contribue également à expliquer les difficultés matérielles et logistiques rencontrées par ce mouvement pour jeter des bases plus solides entre les épisodes de mobilisation de masse.
A mesure que le mouvement mûrissait, et qu’on prenait l’habitude de la désobéissance et de l’illégalité dans les manifestations et les grèves générales, et alors que le gouvernement se révélait incapable de gérer le mécontentement et de maintenir les apparences de la normalité et de la paix sociale sur lesquelles se basait sa stratégie (on peut la résumer par une phrase, répétée sans cesse comme un mantra, « le Portugal n’est pas la Grèce »), les candidats prêts à s’exprimer au nom des protestataires se faisaient rares.
Cette situation perdura jusqu’à ce que le désordre dans la rue et la forme « inorganique » de la contestation deviennent insupportables pour la gauche, dont les militants s’unirent pour former une sorte de gouvernement du mouvement qui, en même temps, se présentait comme un groupe horizontal composé de citoyens lambda, Que se lixe a Troika ! (QSLT, « Que la Troïka aille se faire foutre ! ») Excluant à la fois les groupes de militants politiques plus réduits et ceux qu’ils appelaient « anarchistes » d’un ton dédaigneux parce qu’ils contestaient le rôle de l’autorité et des représentants à l’intérieur du mouvement, QSLT appela à une grande manifestation contre l’autorité le 15 septembre, profitant de l’annonce par le gouvernement deux jours auparavant du transfert le plus flagrant de revenu du travail vers le capital (en changeant le mode de contribution au système de sécurité sociale).
Le décor était littéralement planté pour que les manifestations n’aient pas seulement lieu à une heure donnée mais pour qu’elles se terminent également à une heure prédéterminée, en général après le discours des « organisateurs de la manifestation » et après leurs interviews dans les médias. C’est alors que les syndicats proches du PCP se joignirent à ce qu’ils avaient jusque-là rejeté comme « contestation inorganique ».
Si la bonne volonté et la sincérité des gens impliqués dans QSLT ne font pas de doute, il est difficile de ne pas voir dans leurs efforts et dans leurs choix certains des éléments les plus déterminants qui expliquent pourquoi la contestation anti austérité atteignit son apogée (le 2 mars 2013, on estime que près d’un million de personnes ont défilé à Lisbonne) et commença ensuite à décliner immédiatement, au point qu’il est désormais difficile de se souvenir qu’elle a eu lieu. D’une part, QSLT bénéficia un certain temps d’une couverture télévisuelle inédite, ce qui – dans un pays où le taux d’illettrisme est relativement élevé, rend son influence particulièrement visible – se traduisit par un nombre croissant (beaucoup plus important) de personnes descendant dans la rue. Mais cela s’accompagna de la dénonciation et de la mise à distance de toute action illégale et de tout heurt entre la police et les manifestants (tant dans les manifestations organisées par QSLT que dans celles qui résultaient d’appels anonymes sur les réseaux sociaux, par exemple lors des deux sièges du parlement en octobre 2012), de manière à apparaître comme un acteur constructif au sein du processus démocratique.
En même temps, QSLT gardait soigneusement secrets les liens politiques qu’il entretenait avec les partis gauchistes, à la fois en ce qui concerne l’affiliation de plusieurs de leurs membres et en ce qui concerne le soutien logistique qu’ils lui apportaient (notamment des estrades et une sonorisation puissante, capable de noyer tout autre discours spontané). La culture de la compétition qui caractérise la gauche ne tarda pas à se matérialiser pendant les réunions de QSLT, et aboutit à des accusations réciproques de récupération de la part des militants des deux partis. L’équilibre interne de la plateforme commença à se rompre à mesure que les médias prenaient conscience de l’étendue de sa dépendance envers les partis de la gauche, et s’empressa de le révéler. La participation assumée de plusieurs de ses membres à des campagnes électorales, en tant que candidats de l’un ou de l’autre parti, en vue d’élections aux municipales et au Parlement européen ne rendit ce phénomène que plus flagrant.
Tandis que tout ceci se déroulait rapidement, l’intensité croissante de la contestation aboutit à une grève générale particulièrement combative le 14 novembre 2012, au cours de laquelle les heurts avec la police devant le parlement durèrent plusieurs heures et culminèrent dans une charge massive de la police anti émeutes qui balaya la place et les rues adjacentes, laissant derrière elle une traînée de blessés et se heurtant à une masse de barricades en feu. Plusieurs personnes furent arrêtées dans des conditions que même l’IGAI (la police des polices) qualifia d’« illégalité flagrante ». Les jours suivants furent consacrés à une gigantesque campagne politique dans les médias, y compris l’usage par la police de séquences filmées des manifestations, ainsi que de plusieurs menaces d’assignation à résidence contre ce que la classe politique et l’opinion publique s’accordaient à décrire comme des « professionnels du désordre », c’est-à-dire les militants anarchistes entretenant des liens internationaux avec une hydre révolutionnaire imaginaire qui se manifeste périodiquement par des vagues de destruction des centres-villes.

Ceci alimenta une paranoïa généralisée qui ôta toute initiative aux milliers de personnes qui contestaient depuis des mois le monopole de la violence de l’Etat pour l’offrir à ceux qui souhaitaient des manifestations pacifiques et disciplinées visant à faire tomber le gouvernement : en exigeant des élections qui permettraient, disait-on, de lutter par la voie des urnes.
On n’a pas suffisamment parlé des conséquences à long terme de cette réduction de la politique et de l’histoire au domaine des choix institutionnels, mais il est évident qu’à partir du moment où les perspectives du mouvement étaient de renverser le gouvernement et échouaient à le faire (puisque le scénario exige une majorité absolue au Parlement et le ferme soutien du président de la République), la plupart des gens commencèrent à se sentir impuissants et cessèrent de croire que leurs actions et leur mobilisation puissent avoir le moindre résultat concret. Les limites de ce système alliant la politique classique à la contestation dans la rue se manifestèrent encore plus clairement lorsque, un an plus tard, la CGTP appela à une manifestation qui arriverait du sud et traverserait le pont sur le fleuve à Lisbonne. Le gouvernement s’empressa de la déclarer illégale pour des raisons de sécurité et, à son tour, la CGTP s’empressa d’en faire un geste symbolique, traversant le pont en bus et démarrant la manifestation à Lisbonne. Le mouvement contre l’austérité était désormais officiellement mort, et les manifestations suivantes prouvèrent seulement que l’ordre régnait à Lisbonne (et à Porto, à Coimbra et à Faro). La politique était redevenue ce qu’on lit dans les journaux ou qu’on regarde à la télévision, au lieu d’être l’expérience partagée de la contestation de l’ordre existant et une tentative de penser et d’agir autrement. Une fois la lutte épuisée, lutter par la voie des urnes devint un scénario viable et contribuer à renforcer solidement la gauche au parlement devint la seule possibilité. Nous continuons à danser sur place au son de cette marche funéraire. Reposez en paix.

Une brève épitaphe
Tout ceci a fait le lit de notre situation actuelle. Depuis que les urnes se présentent comme le seul moyen de changer quelque chose dans une situation qui l’exige, le sentiment d’urgence né des effets de l’austérité aboutit à préférer la recherche d’une gauche capable de gouverner et de rompre l’alternance traditionnelle entre le centre-droit et le centre-gauche. Privée de l’élan qui a propulsé Podemos hors de la rue et l’a poussé au cœur de la politique espagnole, ou privée de la capacité de Syriza à s’adresser à la fois à la rue et aux marchés, tout en visant la fin de l’austérité au sein de l’Euro zone, la gauche portugaise s’enferme dans l’illusion qui veut que la souveraineté nationale soit l’espace le plus adapté pour résister au néolibéralisme, puisqu’il est au moins formellement démocratique, contrairement à la nature autoritaire et technocratique de l’intégration européenne. A cet égard, le Bloc des Gauches (fondé sur une plate-forme de la gauche européaniste) s’est visiblement rapproché des positions du PCP (eurosceptique depuis le commencement, même s’il a mis fin à sa campagne contre l’appartenance à l’UE à la fin des années 1990), et les deux partis défendent désormais une sortie négociée de l’Euro zone comme préalable à une politique économique vaguement keynésienne et développementaliste, susceptible de créer de l’emploi et suffisamment de croissance du PIB pour investir dans un système de protection sociale. Les évolutions récentes des négociations entre le gouvernement grec et l’« Euro groupe » donnent à cette perspective une impulsion supplémentaire et convainc beaucoup de gens indécis qu’un rejet de l’austérité aboutirait inévitablement à un « Portugexit ». Cela s’accompagne de plusieurs manifestations préoccupantes d’un nationalisme de gauche (que l’on dit généralement « patriotique » afin d’éviter un terme aussi déplaisant) et de toute une rhétorique sur « l’impérialisme allemand » (qui va parfois jusqu’à parler d’« impérialisme de l’Europe du Nord ») qui vont persister, comme le suggère la dernière affiche placardée dans tout le pays par le Bloc des Gauches, montrant (avec un mauvais goût politique glaçant) une photo du Premier ministre portugais aux côtés d’une Angela Merkel approbatrice et surmontée d’une phrase en allemand (incorrect apparemment) : « Eine Regierung die Deutscher als die Deutscher ist » (« Un gouvernement plus allemand que le gouvernement allemand »).
Aucun des candidats dont le but est de gouverner le pays ne daigne expliquer comment une sortie de l’Euro zone pourrait se traduire à court terme par autre chose qu’une austérité accrue, repoussant aux calendes grecques la possibilité très aléatoire de l’amélioration du niveau de vie. Cependant, on ne peut négliger l’espoir, qui semble très fort, de capitaliser sur le désespoir généralisé. Et puisque les institutions européennes semblent s’ingénier à manifester leur plus profond mépris à l’égard des choix démocratiques des pays de la périphérie, l’orgueil national et l’appauvrissement de la société semblent concorder avec le récit politique de la gauche. Il ne faut pas attendre grand-chose des élections du 4 octobre 2015. Puisque le Parti Socialiste (PS) est dans l’opposition depuis quatre ans – et critique ouvertement plusieurs mesures prises par le gouvernement tout
en refusant d’expliquer comment il agi-
rait ­différemment dans l’Eurozone (qu’il est impensable de quitter, puisque le PS est de loin le plus enthousiaste des partis pro-européens portugais et a habilement lié le projet d’intégration européenne à la stabilisation du régime démocratique) – il peut désormais se présenter comme une alternative à la coalition de droite, et à son projet d’« austérité intelligente » visant à faire décoller la demande domestique en mêlant des allègements d’impôt à une utilisation plus efficace des fonds européens. Le PCP devrait bien s’en sortir, bien qu’il soit loin de devenir l’équivalent portugais de Syriza (il a obtenu 12% de voix supplémentaires dans les élections parlementaires européennes l’an dernier). Le Bloc des Gauches a subi plusieurs scissions ces dernières années et sera probablement écrasé au profit de ce qu’il est convenu d’appeler le « vote utile », qui montre que les électeurs sympathisants de la gauche préfèrent voter PS plutôt que prendre le risque d’une victoire de la droite. Plusieurs autres partis qui se présenteront pour la première fois échoueront probablement à obtenir le moindre siège. La seule bonne nouvelle dans ce domaine est que l’extrême droite portugaise demeure très faible et n’a pas gagné un seul siège, contrairement à ce qui se passe en Grèce (et dans plusieurs autres pays européens). Puisque la coalition au gouvernement fait une campagne basée sur la nécessité de combiner discipline fiscale et budgétaire en se préoccupant de la pauvreté et des inégalités sociales, le résultat probable des élections sera un gouvernement qui poursuivra la dévaluation interne et le contrôle social néolibéral, tandis qu’une opposition de gauche regagnera ce qu’elle avait perdu lors des élections précédentes pour le reperdre lors des élections suivantes, réalisant ainsi la quadrature du cercle. La nature catastrophique de la situation crève les yeux : il n’existe plus de souveraineté permettant de prendre des décisions susceptibles d’avoir un effet sur la vie des gens, à moins que les gens n’acceptent de vivre dans de bien pires conditions matérielles, ce qui ferait de l’austérité, plus ou moins dure, le seul programme dont dispose un gouvernement au niveau national. Et jusqu’à l’avènement d’un mouvement transnational de lutte contre cet état de choses, il nous reste la fiction des élections nationales pour nous doter d’institutions nationales qui ne peuvent rien faire d’autre qu’appliquer le même programme, puis mâter et punir tous ceux qui résistent. Ce travail est en cours dans le laboratoire néolibéral de l’Europe du Sud, mais cela mis à part, tout est calme sur le front de l’Ouest.
R. N.
(traduit de l’anglais par A. G.)

Note de lecture. « The Age of Acquiescence. The Life and Death of American Resistance to Organized Wealth and Power », de Steve Fraser

Ce texte est paru dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458)

The Age of Acquiescence
The Life and Death of American Resistance to Organized Wealth and Power
Steve Fraser
Little, Brown and Company
Février 2015

Je recommande rarement brièvement de très bons livres que j’ai lus mais dans ce cas, je dois faire une exception. Pour celui de Steve Fraser, The Age of acquiescence.
Alors que le nom de Rosa Luxemburg n’est que rarement mentionné, le livre est dans la ligne de ses ouvrages L’Accumulation du capital et Grèves de masse, partis et syndicats. Fraser traite dans une large mesure  du capital fictif (il avait écrit précédemment un bon livre sur Sidney Hillman, « l’homme d’Etat du travail des ouvriers de la confection  » [1]).
La première partie est un aperçu de la lutte de classe aux Etats-Unis, depuis la Révolution américaine jusqu’à la fin des années 1960, mettant l’accent  sur la violence déployée contre l’ouvrier américain (plus que dans  n’importe quel autre pays capitaliste «  avancé ») et l’étendue, rarement mentionnée de ces luttes qui de 1877 à 1919 effrayèrent  la classe dominante américaine. Je n’ai jamais trouvé rien de comparable à ce sujet.
Le contraste de cette période est frappant avec ce qui est développé dans la deuxième partie sur « l’autocannibalisation » du système  qui débute autour des années 1970 et l’éradication  qui en résulte de la mémoire de la période précédente et de l’essentiel de l’économie productive.
Comme le livre a été terminé à l’automne 2013, il ne traite pas de la vie des  Noirs, ni  des événements de Ferguson ni de ceux, plus récents, de Baltimore (voir http://www.echangesetmouvement.fr/2015/10/etats-unis-a-baltimore-la-prochaine-fois-le-feu/). Néanmoins c’est un implacable recensement de la régression qui se produit dans les années 1970 et qui est peut-être en train de se terminer maintenant  (ou pas). Une fois de plus je dois dire que je ne vois rien de comparable à la période de « grande glaciation » (comme je l’appelle) au cours de laquelle des milliers d’usines ont fermé, la population des prisons a grimpé jusqu’à représenter 2 % de la population (ceux qui attendent d’être jugés, ceux condamnés à la prison et les prisonniers sur parole), la disparité des revenus a explosé et les services sociaux (qui n’ont jamais été bien étendus) supprimés.
Malgré quelques critiques de troisième ordre, je le recommande chaudement.
L. G.,
mai 2015

http://insurgentnotes.com/2015/05/review-steve-fraser-the-age-of-acquiescence-the-life-and-death-of-american-resistance-to-organized-wealth-and-power-2015/

 

NOTE

(1) Sidney Hillman, The « Labor Statesman » of The Garment Worker, titre d’un livre de Mathew Josephson (Doubleday & Co, 1952) consacré à S. Hillman, leader syndical américain qui en 1910 prit part à une grève dirigée autant contre les employeurs que contre le syndicat AFL et aboutit à la création d’un nouveau syndicat. Le livre de Steven Fraser est intitulé Labor Will Rule : Sidney Hillman and the Rise of American Labor (The Free Press, 1991) (NDE).

Pour une histoire de la lutte de classe depuis les débuts du capitalisme industriel

Ce qui suit n’est  qu’une première approche et s’inscrit dans la continuité d’une discussion poursuivie dans des cercles différents au cours de cet été 2015. Il ne contient pas, même si certains y trouveront indirectement certains liens théoriques, de références théoriques précises. Il est le produit – le point à ce stade – d’une réflexion personnelle, nullement définitive, sur l’évolution des formes et du contenu de la lutte de classe au sens large du terme, c’est-à-dire prenant en considération les luttes à l’intérieur du procès de production, mais aussi à l’extérieur, dans ce qui entoure la reproduction de la force de travail. Il tente de définir quelle relation a existé et existe aujourd’hui entre ces formes et contenu avec l’évolution des structures du capital et les formes et contenus de l’exploitation de la force de travail.

Les conseils ouvriers
Cette recherche a tiré son origine d’une discussion avec un camarade qui critiquait nos positions présentes, dans lesquelles il voyait l’abandon (presque une trahison) des positions antérieures que nous avons défendues effectivement quant à la théorie sur les conseils ouvriers.

Cette discussion nous a permis de constater que depuis cinquante ans, pratiquement aucune lutte n’avait conduit à des tentatives de former des conseils, elle nous a fait aussi en rechercher une explication. Cette réflexion nous a fait constater que les structures du procès de production capitaliste avaient été profondément modifiées au cours des cinquante dernières années, et que cela pouvait expliquer l’évolution que nous avions constatée quant aux conseils. Nous avons pensé alors que, si cela avait été le cas pour les conseils, on devrait aussi trouver une relation identique pour l’ensemble du mouvement ouvrier depuis le développement du capitalisme, notamment industriel. C’est ce que nous tentons de présenter avec ce texte qui, nous le répétons, n’est qu’une première ébauche en vue d’un large débat.

La lutte de classe existe même « quand il ne se passe rien »
La lutte de classe est constante et ne cesse jamais tant que celui qui ne vit que de la vente de sa force de travail, quelle que soit son activité, reste exploité. Elle est une réalité sous des formes individuelles et/ou collectives, alors même que, faute d’expression ouverte comme la grève, certains peuvent dire ou écrire qu’« il ne se passe rien ». Elle est directe lorsqu’elle se place sur le lieu du travail mais elle est aussi indirecte lorsque le travailleur éprouve des difficultés dans une situation de précarité qui ne permet pas la reproduction de sa force de travail (nourriture, logement, détente). Depuis le développement conséquent du capitalisme, cette lutte – directe et/ou indirecte – a pu prendre différentes formes dans lesquelles on ne relève en général que les affrontements, depuis la grève jusqu’au conflit. On néglige le plus souvent toutes les autres formes plus ou moins souterraines de lutte sur le lieu du travail (par exemple l’absentéisme, la perruque, le « vol » du temps comme du matériel, etc.) ou hors du travail (la « récupération », la fraude aux avantages sociaux, etc.).
L’ampleur et les possibilités de ces luttes internes ou externes dépendent évidemment de la situation et des structures dans le procès de production tout comme de la distribution. Si la répression contre le conflit ouvert tant dans l’entreprise qu’en dehors (contre les occupations, les manifestations, les attaques diverses) est bien connue, la répression contre ces luttes « souterraines » est beaucoup plus sournoise. Elle mobilise non plus seulement une armée de flics et contrôleurs divers mais une foule de sociologues, d’experts divers et « d’organisateurs » quant aux meilleures méthodes pour accroître l’efficacité dans l’exploitation de la force de travail et de la récupération dans la consommation de la part de plus-value qui leur a été assignée.
Aux débuts du capitalisme

Dans les premiers pays touchés par le développement capitaliste industriel dans la première moitié du XIXe siècle le travailleur, souvent un paysan déraciné, était pratiquement totalement démuni devant les conditions de son exploitation imposée par l’entrepreneur capitaliste. C’était particulièrement vrai en Grande-Bretagne mais c’est devenu aussi la règle dans d’autres pays européens dont la France. Alors que la Grande-Bretagne, pays de droit coutumier, ne formulait pas précisément les conditions d’une telle situation de dépendance totale du travailleur, en France, sous la Révolution (une révolution destinée à assurer le pouvoir économique de la bourgeoisie), une loi prétendit établit la « liberté du travail » (loi Le Chapelier 1791) qui proscrivait toute organisation ouvrière. En France, comme en Angleterre, toute tentative d’organisation, de même que toute grève, était sévèrement réprimée par la prison, le bagne et même la mort.
Point n’est besoin de s’étendre sur la répression interne, toute infraction aux conditions de production pouvant impliquer des sanctions pécuniaires, ou le licenciement sans contrepartie et souvent avec une inscription sur une liste rouge bloquant toute embauche ailleurs. Le travailleur, non seulement était soumis à des conditions drastiques de travail dans une période pouvant aller jusqu’à 10 ou 12 heures sept jours sur sept, mais son salaire ne lui permettait pas la reproduction de sa force de travail. C’est le manque de jeunes pouvant se trouver dans de bonnes conditions physiques pour le service militaire obligatoire qui contraignit le capital à faire voter en 1841 la première loi sur les relations sur les conditions de travail des enfants, suite à un rapport alarmant d’un médecin, Villermé (1) qui finalement conseillait au capital de prendre des mesures pour permettre un minimum dans la reproduction de la force de travail. Ce n’était pas une mesure révolutionnaire et pas du tout le produit de la lutte de classe, mais celui des effets extrêmement néfastes de la surexploitation de la force de travail.

Le capital, par ses excès, tuait la source même de sa richesse (on peut faire la comparaison aujourd’hui avec l’attitude du capital devant les effets tragiques de la surexploitation de l’ensemble des ressources, y compris humaines).
Cette loi de 1841 était pourtant particulièrement timide : elle ne s’appliquait qu’aux entreprises de plus de 20 salariés ; elle interdisait le travail des enfants de moins de 8 ans, fixait à 8 heures la durée de la journée pour ceux de moins de 12 ans avec interdiction du travail de nuit, et à 12 heures pour ceux de moins de 16 ans. Pour tout le reste c’était carte blanche pour les patrons et même pour les enfants car l’application de la loi, jusqu’en1866, était contrôlée par les notables locaux qui étaient le plus souvent ces mêmes employeurs de travaux forcés. Quant à la reproduction de la force de travail, il suffit de lire les témoignages et romans de l’époque pour se faire une idée de l’extrême misère dans laquelle vivaient les travailleurs quels que soient leur âge, leur sexe, leur activité dans toutes les branches de l’économie.

Deux courants
Si nous avons développé dans le détail ces aspects de la condition ouvrière à la fin de la moitié du XIXe siècle, c’est pour montrer qu’en l’absence de possibilités de lutte, tant collectivement qu’individuellement, les travailleurs ont été contraints de trouver des formes de défense. C’est d’ailleurs une loi générale dans les relations de travail : si les travailleurs ne s’organisent pas collectivement pour promouvoir leurs droits, ils en créent de nouvelles, correspondant mieux à la défense de leurs intérêts du moment (cela dit sans préjuger de la nature et du sort futur de telles organisations de défense). Mais ces formes d’organisation pour tenter de pallier la misère ouvrière dans l’exploitation capitaliste vont prendre deux directions différentes, même si vraisemblablement, les mêmes travailleurs ont pu participer en même temps à ces deux courants.
L’un de ces courants va partir des conditions internes de l’exploitation de la force de travail et l’affrontement constant dans la violence intrinsèque qu’implique la domination capitaliste dans le procès de production : une violence qui trouvera sa réplique dans la violence ouvrière dans la grève, l’insurrection, la révolution par la conquête. Les sociétés diverses de travailleurs, préfiguration des syndicats, d’abord tolérées, puis réglementées et intégrées sous la forme syndicale, sont aussi le berceau des organisations révolutionnaires, qui prennent la forme de partis hiérarchisés ou celle de collectifs anarchistes. Toutes ont un objectif commun, celui de la conquête et la destruction de l’Etat capitaliste, mais avec un clivage ultérieur entre les réformistes qui voient cette conquête par les voies légales de la démocratie élective et les révolutionnaires qui privilégient l’aspect militaire.
L’autre courant va partir, non de l’exploitation directe interne au processus de production, mais des conditions de la reconstitution de la force de travail, c’est-à-dire non sur les causes, mais sur les conséquences, pensant à travers de nouvelles organisations parvenir à constituer les conditions d’une société non capitaliste. Les formes nouvelles de ce courant vont se développer parallèlement à ce que l’on peut appeler le courant politique, ce mouvement pouvant être qualifié de courant social. C’est ainsi qu’en 1844 en Grande-Bretagne, pays capitaliste le plus avancé à l’époque (mais qui voit déjà se développer un mouvement politique très différent de la France où le prolétariat, dans des conditions spécifiques, prend la voie insurrectionnelle qui culminera dans la Commune de Paris), 28 tisserands de la région de Manchester, à la suite d’une grève perdue pour des revendications de salaires, fondent la Société des équitables pionniers de Rochdale, une coopérative de consommation (ce nom n’existe pas à ce moment-là) qui veut permettre aux travailleurs d’échapper à la mainmise des commerçants locaux en offrant des marchandises, essentiellement de produits alimentaires, à prix coûtant. Le titre « équitable » montre à l’évidence qu’en fondant leur entreprise, les 28 tisserands pensaient poser les termes d’une nouvelle société. Ce mouvement connaît rapidement une grande extension, à la fois quant aux activités proposées (consommation, production, logement, finance, etc.) qu’au nombre de participants (en 1900 le mouvement coopératif comptera 1 million d’adhérents). Mais ce courant social, si il essaimera en Europe, n’y connaîtra pas le même succès qu’en Grande-Bretagne. De toute façon il restera distinct du courant politique, tout en subissant le même processus d’intégration dans le système.

Après la guerre, le parti contre les conseils

 

La guerre de 1914 sonnera dans tous les pays européens le glas de tous ces courants avec leur intégration dans « l’effort de guerre » pour la défense des capitalistes nationaux, à l’exception d’une minorité réduite fidèle à l’internationalisme révolutionnaire. Cette intégration (déjà acquise avant la guerre) conduira à la naissance, pendant la guerre et dans l’immédiat après-guerre, à la naissance d’une nouvelle forme d’organisation, les conseils. Sous cette nouvelle dénomination on peut trouver une fusion entre les deux courants, le politique et le social : le conseil se veut, à travers la lutte sur le lieu de production et la prise de possession de l’instrument de production pour en assurer le fonctionnement par l’ensemble des travailleurs, être aussi un organisme de gestion de l’ensemble de la société. A ce même moment, d’ailleurs, le courant politique prend une nouvelle vigueur et voit triompher le parti révolutionnaire. Celui-ci va parvenir en quelques années à éliminer le mouvement des conseils, qui avait la prétention d’être un mouvement révolutionnaire global.
Ce mouvement des conseils trouva pourtant une certaine continuité dans d’autres luttes jusqu’au milieu du XXe siècle, avec un moment fort en 1956 dans l’insurrection hongroise, rapidement réglé par la force militaire du courant politique tout comme cela l’avait été dans l’URSS des années 1920.
Pour reprendre le thème évoqué au début de cet article, le développement des deux courants politique et social correspondait à la structure capitaliste qui, malgré le processus constant de concentration, n’avait pas modifié profondément l’organisation du travail dans l’entreprise. L’organisation scientifique du travail, le fordisme et les grandes concentrations ouvrières qui en furent la conséquence ont pu favoriser d’une part le développement de puissants syndicats et l’implantation de partis hiérarchisés, mais aussi, d’autre part, offert les possibilités de former des conseils : ces unités assumaient la totalité d’une production, et leur prise de possession donnait une grande force au mouvement des conseils.

Aujourd’hui, la désaffection politique
Nous ne voulons pas ici développer l’idée que ces possibilités ont disparu dans l’organisation présente du procès de production capitaliste (avec les délocalisations et la multiplication de la sous-traitance signifiant la disparition des unités de production globales) mais insister sur le fait que dans ce processus la lutte de classe, telle qu’elle pouvait se concevoir avant l’instauration de ce nouveau processus de production, non seulement a fait disparaitre l’idée des conseils, mais également a rendu pour tout travailleur presque inutile toute forme de lutte. On peut ajouter que le développement énorme des possibilités de contrôle et de répression dont le capital dispose aujourd’hui affaiblit considérablement le courant « révolutionnaire » de conquête et de destruction du système par l’insurrection et l’affrontement armé. Cet ensemble s’accompagne d’une désaffection générale pour la politique et l’action politique, c’est-à-dire pour la version réformiste de la transformation sociale, car cette puissance du capital mondiale est telle que les gouvernements nationaux n’ont pratiquement qu’une marge d’impuissance dans leur gestion politique.

De nouvelles formes
D’une certaine façon, le travailleur se trouve dans la même situation que les travailleurs de la première moitié du XIXe siècle. L’apparition de multiples tentatives, soit de nouveaux moyens de lutte du style « Printemps arabe » ou « Occupy », soit d’expériences individuelles et/ou collectives de « vivre différemment » avec de nombreuses variantes, pourrait être la réponse spontanée à cette situation d’impossibilité de se lancer dans les luttes traditionnelles. On pourrait voir dans la coexistence de ces deux types de mouvement la résurgence entre un courant politique et un courant social. Mais vu les conditions dans lesquelles ils se développent, on peut penser qu’ils ne seront pas antagonistes comme dans le passé, mais devront se fondre dans une tâche beaucoup plus importante que le capitalisme global pose aujourd’hui à tout un chacun.
Cette tâche se compose de deux volets qui peuvent se résumer sous forme de questions. En regard du développement de ces nouvelles formes encore dispersées, le capital peut-il les détruire à travers une certaine forme de compétition ? Ou les intégrer comme il l’a fait pour les organisations politiques et pour les coopératives ? Mais même cette question est dominée par une autre : face à la puissance destructrice du capital dans son fonctionnement même, avec sa domination sans partage sur la nature, y compris sur les êtres humains et les conséquences inexorables que les coalitions d’intérêts ne veulent pas endiguer, que valent toutes ces tentatives dont nous venons de parler de tenter de créer une « autre société » ? N’est-il pas trop tard ?
H. S.

Manifestation antinucléaire devant l’assemblée nationale du Japon. Témoignage et réflexions

Cet article est paru dans Echanges n° 152 (Eté 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458)

 

Il n’est plus possible de croire sur aucun événement rien de ce qui n’a été connu par soi-même directement, tout événement étant amplifié, délibérément ou non, par la caisse de résonance qu’est devenu Internet. C’est pourquoi, ayant lu dans les journaux et certaines revues militantes, français et étrangers, que de grands rassemblements antinucléaires se déroulaient tous les vendredis soirs, de 18 h 30 à 20 heures, devant l’Assemblée nationale à Tōkyō, j’ai voulu, profitant d’un bref séjour dans cette ville, entre le 8 et le 20 juin 2015, m’y rendre constater de visu ce qu’étaient ces manifestations et à combien de participants se montait l’assistance.
A la lecture d’une mention de foules participant à ces manifestations, j’avais eu des doutes. Le programme nucléaire, « civil » comme il convient de le préciser, a été lancé officiellement par Nakasone Yasuhirō en 1954 ; ensuite de quoi, fut créé un Institut de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyūsho) à Tōkaimura (préfecture d’Ibaraki, nord-est de Tōkyō), devenu depuis Centre de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyū kaihatsukikō) ; enfin, une première centrale fut mise en fonction commerciale en 1963 dans cette même ville. Et, alors qu’en 1960 le monde entier s’enthousiasmait devant les images de manifestants se battant à coups de bâtons avec la police pour protester contre le renouvellement du traité de sécurité entre les Etats-Unis et le Japon (1), je n’ai pas souvenir de la même combativité contre le lancement du programme nucléaire japonais.
Sortant du métro le 12 juin 2015 un peu après 18 h 30, j’ai vu d’abord des dizaines de cars de police et au milieu des uniformes, une petite centaine de manifestants pour la plupart âgés (cinquante ans et plus) sagement agglutinés derrière des barrières Vauban, répétant à l’envi après chaque appel fait au haut-parleur « Genpatsu yamero » (« Fermez les centrales nucléaires »). Les foules n’étaient pas au rendez-vous et le mot d’ordre m’a semblé tenir plus de la déclaration d’intention que d’une volonté d’agir contre le nucléaire, ne constituer qu’une de ces révoltes convenues dont l’histoire ne manque pas d’exemples.
L’approvisionnement énergétique sous le capitalisme pose les questions de la surconsommation et de l’influence des lobbies. Au Japon, par exemple, il serait possible d’utiliser la géothermie (le pays possède de nombreux volcans en activité et de nombreuses sources d’eau chaude), le solaire, l’éolien ou l’hydraulique (rivières, torrents, mer) comme sources d’énergie, mais les industriels du nucléaire s’y opposent et, après l’arrêt des centrales nucléaires à la suite de l’accident de Fukushima, ont préféré, par calcul (pollution, chèreté, etc.), favoriser le charbon et jouer sur une supposée pénurie d’électricité. Par ailleurs, la centralisation des ressources par l’Etat, dans tous les pays et pas uniquement au Japon, empêche la production et la consommation individuelles, sauf autorisations marginales et contrôlées. La production et la consommation énergétique sous le capitalisme se heurtent à la fois au gaspillage et au centralisme.
L’histoire récente du Japon ne manque pas de scandales dus à la corruption et la concussion entre milieux d’affaires et politiciens, endémiques depuis l’entrée du pays dans le concert capitaliste en 1868. En 1891 déjà, la pollution des terres et des rivières alentour des mines de cuivre d’Ashio (préfecture de Tochigi, au nord-ouest de Tōkyō) constitue un des premiers exemples de pollution industrielle au Japon. Parce qu’elles appartenaient à la puissante famille des Furukawa, et que Hara Takashi (1856-1921), ministre de l’Intérieur en 1907, y possédait des intérêts, la question de l’interruption de la production dans ces mines constituait une menace pour l’Etat. Comme dans tous les pays actuellement au cœur de l’économie ­capitaliste, la fin de la deuxième guerre mondiale a entraîné au Japon une croissance économique exponentielle : « les trente glorieuses », selon l’expression du sociologue Jean Fourastié (1907-1990) (2), furent une période d’intense exploitation de la force des travailleurs et de vastes mouvements migratoires des campagnes vers les villes. Cette centralisation exige une offre d’énergie que le patronat ne peut laisser entre les mains des particuliers.
Je crois bon aussi de rappeler, parce que beaucoup de gens l’ont oublié, au Japon même, qu’en 1999 il y avait eu une fuite radioactive, dans la nuit du 29 au 30 septembre à Tōkaimura, due au centre de recherche ; les conseils donnés par les autorités à la population avaient été de se calfeutrer chez soi. En 2000, les mêmes autorités signalaient une autre fuite radioactive à Fukushima. On ne peut donc pas dire que la dangerosité du nucléaire soit une nouveauté au Japon, ni nulle part ailleurs dans le monde.
Dans ce même temps où je séjournais à Tōkyō, survenait le cinquantième anniversaire de ce que les Japonais appellent Minamata 2, un cas d’empoisonnement au mercure qui s’est déroulé dans la préfecture de Niigata (nord-ouest du Japon). L’appellation « Minamata » provient de l’empoisonnement par méthylmercure diagnostiqué par des médecins en mai 1956 parmi des riverains de la baie de Minamata (île méridionale de Kyūshū), dont l’origine fut identifiée, en 1959 seulement, dans les rejets de mercure de l’usine chimique Chisso (3).
La presse japonaise n’a pas beaucoup parlé de l’anniversaire de ce Minamata 2, mais s’est répandue sur celui des bombes atomiques larguées par le gouvernement américain sur Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août). Je n’ai personnellement jamais entendu un Japonais exprimer une quelconque empathie envers les milliers de Coréens, travailleurs volontaires ou forcés, victimes à Hiroshima ou Nagasaki. Et si la mémoire des bombes atomiques reste vive au Japon, elle reste aussi totalement déconnectée des souffrances infligées par le Japon aux populations asiatiques.
Des commentateurs, plus ou moins avisés, de la société japonaise soulignent sa complexité, les Japonais en premier. C’est sans doute exact pour qui ne lirait pas le japonais. Il se passe en effet des choses troublantes entre un ouvrage en japonais et sa traduction dans une autre langue, souvent l’anglais américain. Les exemples abondent ; je n’en donnerai ici qu’un en français : je me souviens que Ishihara Shintarō, célèbre nationaliste au Japon et gouverneur de Tōkyō de 1999 à 2012, et Morita Akio, ancien président de Sony, avaient publié en 1989 un ouvrage intitulé No to ieru Nihon (Le Japon qui dit non) (éditions Kōbunsha), violemment anti-américain ; évidemment l’ambassade américaine au Japon s’est empressée de traduire ce pamphlet en anglais. Immédiatement après la traduction américaine, les auteurs japonais ont affirmé que la version anglaise était mauvaise et Ishihara a réécrit l’ouvrage avant d’en autoriser une version anglaise conforme à cette nouvelle mouture ; Morita, ayant les intérêts économiques que le monde entier connaît, a refusé de signer cette nouvelle mouture. En français, l’ouvrage a été traduit sous le titre Le Japon sans complexe (Dunod, 1991), d’après la seconde version, donc sous le seul nom de Ishihara, édulcorée comme il convient.
Il en est ainsi depuis longtemps au Japon  : une version japonaise pour les Japonais et une autre version pour les gaijin (mot japonais pour désigner les étrangers qui signifie les gens du dehors). Je suppose que cette façon de faire des Japonais a pour objectif principal de cacher certaines informations. Sinon, comment comprendre qu’il faille donner des informations différentes aux gaijin simplement parce qu’ils sont gaijin ? Serions-nous, non-Japonais, idiots à ce point de ne pas pouvoir comprendre les mêmes informations que les Japonais ? Ce n’est pas la société japonaise qui est complexe mais les commentaires sur cette société par ceux qui ne veulent pas dire la vérité, et ils sont nombreux.
Quant à moi, je n’avais aucun désir de participer à cette manifestation antinucléaire du vendredi 12 juin devant l’Assemblée nationale japonaise ; je fuis, déjà en France, toutes manifestations, les considérant pour la plupart comme des promenades inutiles destinées uniquement à fatiguer les participants qui auraient eu l’envie de dépenser plus utilement leur énergie, à épuiser leur combativité éventuelle. Je ne suis donc pas rentré dans les rangs, outre que mon physique d’Européen m’aurait facilement indiqué comme proie pour la police. La contestation qui marche au pas ne me concerne pas ; j’apprends d’ailleurs que ces rassemblements devant l’Assemblée nationale, qui durent depuis 2011 tous les vendredis, sont sans effet puisque le gouvernement vient de décider, ce 11 août 2015, de relancer une des plus anciennes centrales, celle de Sendai (4) (préfecture de Kagoshima, île de Kyūshū). Bien sûr, les habitants de cette région protestent ; à la manière de ce qui se passe à Tōkyō si l’on en croit les propos d’une protestataire rapportés par un journaliste du quotidien Le Monde dans son numéro du 12 août : « On se débrouille, même si on n’est pas assez nombreux pour tout organiser. »
Pendant mon bref séjour à Tōkyō, il y eut plusieurs autres manifestations où je ne suis pas allé parce que je n’ai appris leur déroulement qu’après coup. Les manifestants se donnent certainement rendez-vous par l’intermédiaire des réseaux dits sociaux ; en tous cas, les médias ordinaires, télévision et journaux, n’en annonce pas la tenue et la télévision n’en rend pas compte, de ce que j’ai pu en juger.
Le dimanche 14 juin, par exemple, une manifestation a parcouru les rues du quartier de Shibuya pour protester contre le projet du gouvernement d’Abe Shinzō de revoir l’article 9 de la Constitution (selon Le Monde du 17 juillet 2015, « La réforme controversée de la défense [a été] adoptée par la Chambre basse ») afin de pouvoir envoyer les Forces d’autodéfense (Jieitai ; euphémisme pour désigner l’armée au Japon depuis la fin de la deuxième guerre mondiale), dans des zones de conflit hors du Japon ; protestation précédée d’une mise en scène au Japan Press Club à Tōkyō le vendredi 12 juin par quatre anciens dirigeants politiques : Yamasaki Taku (ex-vice-président du Parti libéral démocrate, Jiyū minshutō), Kamei Shizuka (ex-leader du Nouveau Parti du peuple, Kokumin shintō), Fujii Hirohisa (ex-président député du Parti démocrate du Japon, Minshutō) et Takemura Masayoshi (ex-leader du Nouveau Parti sakigake, Shintō sakigake).
Ces manifestations demeurent locales et leurs participants ne peuvent pas, ou ne cherchent pas, à joindre leurs forces. Ceci s’explique par la pression des communautés dans les villages et au sein des grandes villes, bien qu’en déclin dans les plus grandes, qui conservent de l’importance au Japon. Le poids du collectif et la répression de toute expression individuelle sortant de ce cadre collectif  font que, pour la plupart, les protestations restent essentiellement passives ; une passivité qui s’étend du retrait du geek, au suicide des plus jeunes et des plus vieux ou à l’acte de folie, inquiétant à la fois gouvernants et patronat plus que les quelques défilés bien ordonnés dans les rues ou devant l’Assemblée nationale.
J.-P. V

 

NOTES

(1) En 1951, les Etats-Unis et le Japon signent un traité de sécurité ; renégocié en 1960, il donnera lieu à de fortes manifestations au Japon. On sait aujourd’hui que des navires munis d’ogives nucléaires ont accosté au Japon au moins depuis la guerre de Corée (1950-1951), sinon auparavant, malgré les dénégations de tous les gouvernements japonais successifs.

 

(2) Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975, Fayard, 1979.

 

(3) Abréviation de Shin Nitchitsu, elle-même abréviation pour Shin Nihon chisso hiryō kabushiki kaisha (Société anonyme des engrais aux nitrates du nouveau Japon).

(4) A ne pas confondre avec une ville du même nom mais dont les idéogrammes sont distincts située dans le Nord-Est du Japon.

Hongkong : 2014, la « révolution des parapluies »

Cet article est paru dans Echanges n° 151 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2457)

Fin septembre 2014, les médias occidentaux commencent à relater le déroulement des manifestations de masse à Hongkong en les comparant ou les assimilant aux « révolutions (1) de couleur » dans les ex-pays de l’Est européen, des « printemps arabes », ou des mouvements « occupy » de différents pays de l’Union européenne et aux Etats-Unis. Ce mouvement d’opposition politique de Hongkong, qui avait commencé par une revendication démocratique, met directement en cause les relations de ce territoire avec Pékin et le Parti communiste chinois, relations dont il n’est qu’une péripétie  depuis le rattachement spécifique de ce territoire à la Chine en 1997. Lesdits affrontements, dont les prémices peuvent remonter à quelques années, s’ils ont atteint une certaine dimension dans la mobilisation et dans le temps, n’ont pas été au-delà des affrontements rituels avec la police. Et ils se sont progressivement affaiblis pour s’éteindre à la fin de cette année 2014 en laissant en suspens l’ensemble des problèmes autour d’une gestion démocratique du territoire.
Si, à propos de ces remous, ont fleuri les comparaisons avec les mouvements « occupy », voire avec Tiananmen en 1989, force est de constater que s’il offrait dans la forme une similitude avec tous ces mouvements par le fait d’occuper en permanence un lieu public, il n’a rien d’autre à voir avec ces mouvements, eux-mêmes bien disparates. Il pourrait s’approcher de certains de ces mouvements visant à déstabiliser un régime en place, mais on ne peut que constater, avant d’examiner ce que fut cette « révolution des parapluies », que Hongkong n’est plus qu’en marge d’une Chine en prodigieux développement économique. Et cette révolution, si elle eut la prétention d’influer le cours de la Chine tout entière, ne fut tout au plus qu’une piqûre d’épingle.
Du fait de cette marginalité et d’un statut spécifique temporaire qui favorise les interventions extérieures, Hongkong est devenu un nid d’espions orienté, via surtout des ONG, vers une Chine dominée par le Parti communiste chinois ; une porte entrouverte sur l’immensité de la Chine. Il est évident que, dans une telle situation, les tensions économiques et sociales à Hongkong peuvent être exploitées de toutes les manières pour tenter de contrer l’influence de Pékin, faire ressortir les caractères présents de la domination politique de la Chine, dans l’espoir fallacieux que cela pourrait perturber, voire influer, ce cours politique.
L’évolution économique de Hongkong joue un rôle dans les remous sociaux en question. Sous l’occupation coloniale britannique, Hongkong était un centre économique et financier incontesté dans l’Extrême-Orient et même mondialement. Mais l’essor de la Chine, plus que la fin du statut colonial, a relativisé cette puissance, d’autant plus que la province voisine du Guangdong est la plus riche de Chine, ayant connu un développement économique spectaculaire (en vingt ans, la part de Hongkong dans le PIB global de la Chine est passée de 20 % du PIB chinois à 3 %). Le développement de Shenzhen, à la frontière avec Hongkong, peut illustrer cette évolution (2). Si la Chine a connu encore en 2014, malgré un ralentissement, une croissance annuelle du PIB de 7 %, la croissance du PIB à Hongkong n’a été cette année-là que de 2,3 %, en-deçà de la moyenne de 3,9 % des dix années précédentes. En tant que place financière, Hongkong a été détrônée par Shanghaï et Singapour et est en passe d’être dépassée par Shenzhen.
Sans le prolétariat

Ce ralentissement de l’évolution économique et financière ne diminue pas seulement l’influence de tout l’establishment de l’ex-colonie mais a aussi des répercussions sur le devenir des classes moyennes, appartenant principalement au secteur des services. Le rôle très actif joué dans les manifestations de l’automne 2014 par les étudiants reflète cette situation : c’est plus le souci de leur avenir qui est en cause que leur opposition à telle ou telle décision politique de Pékin. Avec la montée d’une classe ambitieuse et consommatrice, il y a eu une véritable explosion du nombre d’étudiants dans le secondaire et le supérieur : si le développement économique ralentit, le potentiel de révolte s’accroît d’autant (3). Mais dans tous ces conflits, il importe de souligner que jamais le prolétariat de Hongkong ou de la zone frontalière de Chine ne participèrent, d’une manière ou d’une autre, à ces actions qui restèrent finalement des conflits politiques entre classes dirigeantes. Au cours des trente dernières années, avec la globalisation, la minorité des plus riches s’est encore enrichie, alors que depuis vingt ans les salaires sont stagnants (voir p. 4), que le coût du logement grimpe sans arrêt, que les emplois se raréfient, que la qualité de vie a régressé et que l’inégalité sociale est une des plus importantes du monde – situation qui touche particulièrement les classes moyennes et les jeunes et qui explique que, étudiants ou pas, ils vont être les éléments actifs dans les événements de l’automne 2014 (4).
On ne peut que souligner que ce sont trois « factions » qui gouvernent en fait Hongkong : les plus grosses fortunes (45 % d’entre elles contrôlent 80 % du PIB), les tycoons (magnats des affaires, souvent des parvenus) et les héritiers de la période coloniale. Leur méfiance commune d’un processus démocratique direct peut se résumer dans cette déclaration d’un financier : « Si le gouvernement mettait en place ce que demandent les manifestants, cela aurait pour effet de laisser les plus pauvres de la société dominer les élections ». C’est faux, car la « démocratie » peut très bien protéger les plus riches, mais cela témoigne du fossé entre classes sociales. Les « démocrates » de Hongkong représentent une fraction de l’élite dirigeante qui cherche à maintenir une plus grande autonomie du territoire. Ils craignent que l’intégration à la Chine ne compromette leurs propres affaires et la position du territoire comme centre financier mondial. Mais une autre fraction de cette élite dirigeante a des liens étroits avec les dirigeants chinois politiques et économiques, ce qui lui permet d’étendre son activité économique et financière en Chine continentale et n’est nullement hostile à des liens plus étroits avec elle (5).
Dans la « révolution des parapluies » se sont exprimé deux courants, l’un émanant de l’establishment hongkongais (financier, économique et politique) qui cherche à maintenir ses prérogatives dans le statut temporaire de Hongkong face à Pékin, l’autre émanant précisément de cette base des étudiants inquiets pour leur avenir et qui peuvent apparaître alors comme les « petits soldats » de cet establishment. Si ces deux courants tendent à affirmer une certaine « indépendance » par rapport à la normalisation que le Parti communiste chinois prétend imposer (et qui, de toute façon se fera au terme prévu dans les accords de rétrocession du territoire à la Chine), ils vont s’exprimer par des voies différentes à partir de causes différentes. Dans cette dualité, l’ensemble des mouvements s’inscrivent dans une longue série d’affrontements contre les interventions de Pékin dans le processus d’intégration finale de Hongkong dans le système chinois.
La Chine a promis d’instaurer le suffrage universel, en 2017  pour la désignation du chef de l’exécutif de Hongkong et en 2020 pour le Parlement ; c’est au sujet des conditions mise par la Chine autour de cette « démocratie » que va se cristalliser une tension économique et sociale latente. Pour ne remonter qu’une quinzaine d’années en arrière, en 2002 une manifestation contre l’imposition d’une loi antisubversion qualifiée « Article 23 » mobilise 800 000 participants et en obtient le retrait. En avril 2004, suite au veto opposé par Pékin à un projet de réforme électorale, une manifestation réunit plus de 200 000 participants. Mais parallèlement à ces conflits politiques récurrents entre l’establishment de Hongkong et Pékin, d’autres affrontements, plus concrets, secouent le monde universitaire.
La contestation étudiante

Depuis la fin de la domination coloniale britannique en 1997, l’éducation a été une patate chaude illustrant bien le slogan de cette cohabitation temporaire « un pays, deux systèmes ». Le système éducatif à Hongkong, hérité de la période coloniale, est calqué sur le système britannique et est resté en place jusqu’à présent, sauf que les autorités de Hongkong qui le supervisent doivent négocier en permanence le partage du pouvoir avec Pékin.
La pression de Pékin est de plus en plus forte à mesure qu’avance la normalisation avec le système chinois, notamment sur le contenu des programmes scolaires. Au printemps 2011, jugeant que les quelque 7 millions d’habitants de Hongkong ne sont pas spécialement attachés à « leur patrie » la Chine, Pékin prétend imposer une réforme scolaire pour inculquer les « valeurs »dans un nouveau cursus à tous les échelons intitulé « Education morale et nationale » (6).
Les étudiants de l’ensemble du système universitaire sont représentés à Hongkong par une Hongkong Federation of Students (7). Même si, en cette circonstance, cette fédération syndicale s’affirma carrément hostile à la réforme scolaire, son opposition formaliste fut largement dépassée par un mouvement lycéen qui, parti de rien, finit par être l’élément d’avant-garde très actif de cette résistance. Tout surgit d’un groupe de quelques lycéens entraînés par un adolescent de 15 ans qui, avec une campagne de signatures (100 000 recueillies en quelques semaines) et l’utilisation intensive des réseaux sociaux, parvient à une mobilisation autour d’une organisation nouvelle, Scholarism ; celle-ci, après une grande manifestation en septembre 2012 qui entraîne beaucoup plus largement d’autres étudiants, réussit à obtenir le retrait du projet du cursus suggéré par Pékin. Mais, pour Scholarism, l’action ne doit pas s’arrêter là. Comme le déclare Joshua Wong (8) après un entretien avec Benny Tai (9) (voir ci-après) : « Tai et ses collègues voulaient appeler à une manifestation pacifique dans le Central Business District (CBD) pour le 1er octobre pour simplement envoyer un avertissement au gouvernement. Nous pensions que cela à la fois n’avait pas de sens et était inadéquat. CBD est un terrain très peu favorable pour une manifestation, difficile d’accès et désert pendant le week-end. Aussi, quatre jours plus tôt, le 26 septembre, nous avons démantelé les barrières de sécurité protégeant le Civic Square, au centre du complexe des bureaux du gouvernement, et occupé l’espace ainsi disponible, rapidement encerclé par les forces de sécurité. C’est cette action qui a déclenché le mouvement. J’ai été arrêté avec quelques autres le 27 septembre, pour être relâchés peu après sauf moi qui fut retenu 46 heures. Alors que j’étais encore détenu, la police attaqua les occupants de la place avec des lacrymogènes. Répression policière et arrestations déclenchèrent une vague de solidarité et beaucoup de jeunes employés rejoignirent le mouvement, qui se transforma en occupation de différents lieux de Hongkong pendant une huitaine de jours, avec le soutien actif de la Fédération des syndicats étudiants.
« Occupy Central with love and peace »

A ce stade, il est difficile de démêler qui fait quoi et dans quel but, bien qu’en apparence, tout le problème réside dans la mise en place d’un système en vue de l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel prévue pour 2017, au sujet duquel l’establishment financier et économique de et les courants « démocratiques » de Hongkong veulent des candidats « libres », s’opposant ainsi à Pékin qui veut intervenir dans ce choix (voir p. 8). Au-delà de ce détail politique formel, il est tout aussi difficile de savoir quels sont les intérêts réels en cause, sauf à dire que ce sont des débats et des conflits qui restent étrangers à l’ensemble de la population, dont la situation ne changera guère quel que soit le système en place.
Qui a décidé et qui a poussé un professeur de droit à l’Université de Hongkong, Benny Tai Yiu-ting (voir note 9) à publier le 16 janvier 2013 dans le Hongkong Economic Journal dont il est un collaborateur régulier un article intitulé « Le venin le plus mortel : la désobéissance civile », et à préconiser l’occupation totalement pacifique du « Central business » à Hongkong, après un long processus destiné à amener une prise de conscience chez les Hongkongais pour un soutien de la « démocratie ». D’après lui, le mouvement démocratique reconnu à Hongkong est au trente-sixième dessous et son article, de son aveu, n’intéresse qu’une poignée de lecteurs. Avec deux acolytes, le sociologue Chan Kin-man (10) et le pasteur Chu Yiu-ming (11), il persiste, et signe le 30 janvier un deuxième article prônant de nouveau la désobéissance civile (12). Le révérend anime depuis des années un Democracy Development Network, militant pour une réforme démocratique « modérée », et Chan est un membre influent du Democratic Party (13). Tous trois ont déjà dans le passé été impliqués dans des pourparlers avec Pékin sur le statut de Hongkong. Malgré leur modération, ils sont considérés par les pro-Pékin et les milieux financiers de Hongkong comme des marginaux. Mais ils ont élaboré un plan : d’abord réunir autour d’une pétition au moins 10 000  contestataires, et au final,  une fois que toutes les autres méthodes  pour faire connaître leur projet de suffrage universel pour l’élection de 2017 auront échoué, commencer des occupations pacifiques de rues .
Le 24 mars, Qian Xianyang, président du Law Committee dépendant du National People’s Congress Standing Committee (NPCSC), émanation de Pékin, statue que les candidats à l’élection du chef de l’exécutif devront « aimer la Chine et aimer Hongkong » (voir note 6).
Le plan de campagne des trois compères incluait trois « Jours de délibération » (14), des réunions en des lieux précis auxquelles chaque résident pourrait participer. Sujets de discussion : les règles de la protestation non violente et la propagation du mouvement de désobéissance civile. Le 27 mars 2013, les « trois » lancent lors d’une conférence de presse le mouvement Occupy Central with Love and Peace (OCLP) avec le projet d’une manifestation en juillet 2014 pour que Pékin respecte « les standards démocratiques mondiaux »
Ce qui déclenche l’ire de Pékin, laquelle est relayée en octobre 2013 par un groupe de huit principales organisations patronales de Hongkong qui condamne les leaders d’OCLP à la fois pour leur rencontre avec le mouvement politique Taiwan Independence et pour leurs projets d’agitation  qui perturberait sérieusement l’activité économique.
Six cents Hongkongais participent à l’université de Hongkong au premier Jour de délibération, le 9 juin 2013. Les suivants auront lieu les 9 mars et 6 mai 2014.
Le troisième Jour de délibération a finalement fixé l’organisation d’un référendum du 20 au 29 juin 2014, consultation qui rencontre une participation imprévue de plus de 800 000 Hongkongais (22 % des électeurs inscrits) (15). Mais ce succès apparent dissimule mal la multiplicité des propositions « pour le vote démocratique » du chef de l’exécutif et sur la méthode pour faire pression sur Pékin . Les dirigeants pro-chinois ripostent en organisant une pétition sous l’égide de l’Alliance for Peace and Democracy Campaign, une machine de guerre qui aurait recueilli 1 million de signatures et une participation massive et, savamment orchestrée et manipulée, une manifestation de soutien (16).
La manifestation traditionnelle célébrant le rattachement de Hongkong à la Chine le 1er juillet rassemble plusieurs centaines de milliers de participants et est l’occasion pour le « camp démocratique » de montrer son importance ; mais elle démontre aussi les limites admises par Pékin à de telles actions : une tentative de prolonger la manifestation par l’occupation des espaces publics échoue devant la forte répression policière : plus de 500 arrestations.
Le 31 août 2014, le NPCSC annonce le contenu de la réforme du système électoral avec un contrôle de Pékin sur le choix des candidats, qui bien sûr a l’accord du parti communiste. Les « trois organisateurs » et leur enfant l’OCLP se trouvent alors devant la concrétisation d’une opposition « démocratique » et un mouvement étudiant beaucoup plus radical qui risque de leur voler leur vedette « pacifiste ». On peut d’ailleurs se demander s’ils ne veulent pas, pour leur mandants, contrôler ce dernier mouvement car on semble assister à une sorte de course de vitesse dans les appels à des occupations. D’un côté Tai et ses collègues se trouvent plus ou moins acculés à organiser le rassemblement annoncé, de l’autre ils doivent garder la ligne « pacifiste ». OCLP lance donc un appel à une telle manifestation pour le 1er octobre 2014. Mais c’est trop tard : Scholarism, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, a déjà organisé du 22 au 26 septembre une action violente dans un autre quartier de Hongkong et le cycle « action- répression » a déjà débuté. OCLP n’a d’autre solution que de se rallier le 28 septembre à une dynamique qui lui échappe.
Septembre 2014

Il est impossible de décrire dans le détail les événements qui vont se dérouler jusqu’à la fin de l’année à la fois quant à l’interaction des différents protagonistes et à l’auto-organisation qu’impliquait l’occupation permanente de ­certains sites de Hongkong (17). Cet exposé chronologique linéaire peut ainsi paraître insatisfaisant. Signalons auparavant que, préventivement,  une délégation de l’élite financière de Hongkong a été reçue à la mi-septembre par Xi Jinping (18) pour lui affirmer sa fidélité à la ligne définie antérieurement pour la gouvernance de Hongkong. De même, avant que les étudiants descendent dans la rue le 26 septembre, des juristes pro-Pékin tentent de trouver un accord avec l’opposition pro-démocrate au sujet de la désignation des candidats à l’exécutif qui aurait l’agrément de Pékin. Mais le mouvement qui se déclenche fait capoter ces pourparlers.
Remontons aux journées du 22 au 26 septembre au cours desquelles les étudiants boycottent le système scolaire, occupent et envahissent des bâtiments officiels, contraignant OCLP à avancer sa journée de mobilisation et à s’associer – du moins en apparence – au mouvement étudiant. Le 27 septembre, malgré cet appui « pacifique », les étudiants manifestent devant le complexe central du gouvernement et tentent d’envahir certains bâtiments
Les dirigeants du mouvement OCLP sont contraints d’avancer leur projet de manifestation pour le 28 septembre. C’est alors que se déclenche vraiment le mouvement ; plusieurs places de Hongkong (Admiralty, Causeway) et de Kowloon (Mongkok) sont occupées. Le mouvement dépasse les organisateurs à la fois par sa dimension (des dizaines voire des centaines de milliers de personnes), sa persistance (occupation permanente) et son extension (les grandes artères de Hongkong deviennent des campements de centaines de tentes ou sont bloquées par ceux qui y restent en petits groupes dispersés assis sur la chaussée). Dans le courant d’octobre, on assiste à l’action de contre-manifestants qui, soit manifestent, soitlancent des raids violents dans les secteurs occupés ; ces attaques seraient le fait des triades envoyées par les autorités locales ou peut-être de Pékin. Le 22 octobre, alors que les occupations ne faiblissent pas, deux heures de pourparlers entre la fédération des étudiants et les autorités de Hongkong aboutissent à une impasse.
La tournure prise par le mouvement ne correspond pas du tout à ce que voulaient les leaders d’OCLP : Benny Tai et Chan Kin-man se désolidarisent le 28 octobre de ce qui échappe à leur contrôle. Leur retrait coïncide avec d’un côté l’affirmation le 9 novembre par Xi Jinping de son soutien au chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying (19) lequel vient de déclarer de nouveau son accord avec les propositions de Pékin sur la « transition électorale ». Leur retrait coïncide aussi avec les attaques de la police pour réoccuper l’espace urbain alors que près de 3 000 tentes restent encore piquées sur les places occupées. Peu à peu les principaux lieux d’occupation sont évacués : Admiralty le 18 novembre, « pacifiquement », Mongkok le 25 novembre, après une bataille de deux jours entraînant 150 arrestations dont celle des deux responsables de Scholarism.
Une tentative de la fédération étudiante d’organiser un blocage général des bâtiments publics échoue et le mouvement se délite avec des divisions plus ou moins folkloriques. Le 1er décembre, la police encercle le site d’Admiralty qui a été réoccupé. C’est le moment choisi par les trois compères d’OCLP pour prouver leur souci de rester dans une « légalité » pacifique, en allant le 3 décembre avec  le révérend Chu Yiu-ming et un quatrième, Martin Lee (20), se constituer « prisonniers » auprès de la police (qui refuse de les « accueillir »), annoncer la dissolution d’OCLP et appeler à cesser toute manifestation et occupation, alors que la répression s’est abattue sur ceux qui persistent à occuper les lieux publics. En désespoir de cause, Joshua Wong entame une grève de la faim dans une tente d’un lieu encore occupé, grève qu’il terminera rapidement faute d’un écho quelconque.
Le 8 décembre un tribunal, répondant à la plainte de milieux économiques, ordonne l’évacuation de tous les lieux publics occupés. Les derniers bastions tombent. Admiralty qui est resté occupé pendant onze semaines est pris d’assaut le 11 décembre alors que près de 1 000 occupants résistent : 209 arrestations. Le 15 décembre, l’évacuation de Causeway marque la fin de la « révolution des parapluies ». En tout près de 1 000 occupants auront été arrêtés et, le 15 janvier, 30 feront l’objet de poursuites.
Le 21 avril 2015, le gouvernement de Hongkong publie le dispositif final pour l’élection du chef de l’exécutif du territoire : rien n’a été changé quant au projet qui avait déclenché la « révolution des parapluies », sauf quelques points de détails : Pékin aura toujours le dernier mot alors qu’un dirigeant du parti démocratique déclare : « Le gouvernement nous mène en bateau (21). »
D’autres s’interrogent sur ce que ces journées ont pu apporter à la principale masse de manœuvre, les étudiants. Sans doute ils furent manipulés ; même s’ils auto-organisèrent pour vivre dans la rue, pendant des semaines, jamais ils ne tentèrent de dépasser la ligne rouge d’une contestation sociale, pas par crainte de la répression mais parce que leur origine sociale ne leur faisait rechercher qu’un certain partage du pouvoir politique. Une des preuves en est fournie par le fait que sur les lieux de l’occupation, ils organisèrent des cours pour ne pas interrompre leurs études. C’est à juste titre qu’un article écrit a posteriori s’intitule « Hongkong’s umbrella evolution » contredisant tous les commentaires grandiloquents des médias (22).
Quelques commentaires

« Révolution des parapluies » pour les uns, « Occupy Central » pour les autres ayant la même spécificité dans le cadre étroit de la réforme constitutionnelle à Hongkong sur la perspective encore lointaine de l’intégration totale du territoire à la Chine, une affaire sino-chinoise en quelque sorte dans laquelle les protagonistes s’affrontent en fait pour des intérêts bien précis.
« L’issue de la contestation était connue à l’avance. La revendication principale des étudiants pour une “véritable” démocratie était irréaliste dès le début. Pékin avait déjà donné sa position sur la “transition démocratique” et il était inconcevable qu’il cède devant une revendication étudiante de ce genre. C’était une sorte de poker menteur. Les banquiers ont toujours le dernier mot. Les véritables négociations entre l’administration de Hongkong et les pro-démocrates vont pouvoir commencer. La comparaison avec Tiananmen est tentante mais erronée. La lutte étudiante n’était pas engagée en fait avec Pékin mais avec les dirigeants locaux (23). »
Il apparaît d’autre part que les milieux économiques et financiers n’ont pas été particulièrement inquiets. Le lendemain de l’imposante manifestation du 1er juillet 2014, la Bourse de Hongkong atteint des sommets et le dollar de Hongkong grimpe contre le dollar américain (24). Ce que confirme un commentaire : « Même si l’action était plus violente, le résultat en serait une administration plus forte de la ville par l’oligarchie financière aux dépens de la population (25). »
Néanmoins, la forme prise par le mouvement (l’occupation permanente d’un espace public) ainsi que la situation sociale de l’ensemble des participants (en grande majorité des classes moyennes sans participation des travailleurs) l’apparentent à tous les mouvements de protestation importants qui se sont déroulés dans le monde dans la dernière décennie.
On peut aussi relever que si ces mouvements ont pu cesser par l’effet d’une répression  sanglante et ayant aussi parfois atteint un but tout éphémère, la plupart du temps ils se sont éteints par leur stagnation et leur non-extension globale nationale ou internationale. Pourtant, sur ce dernier point on ne peut manquer de souligner la récurrence de cette forme de résistance indépendamment de toute liaison ou organisation ; même si l’on pourrait parler de mimétisme ou d’un effet via les réseaux sociaux, les comparaisons s’arrêtent uniquement sur la forme de la protestation et l’auto-organisation qu’elle implique ; une grande diversité de buts qui pourraient être rassemblés sous la vague définition d’une résistance à l’autorité en place (26).
Un autre point commun à tous ces mouvements du style « Occupy », réside dans le rôle des réseaux sociaux, qui dans le cas de Hongkong outre leur rôle traditionnel d’information et de liaison semblent avoir joué un rôle beaucoup plus actif dans les orientations recherchées. Si Chen Yun-chung a pu déclarer que « l’utilisation des réseaux sociaux comme plateforme de liaisons a rendu les participants plus intelligents » (27), différents articles relayant d’autres textes plus généraux concernent le rôle directif favorisant certains intérêts que  peuvent jouer les algorithmes de Facebook ou de Twitter (28).
Ce dernier point nous ramène à une autre controverse : quel a été le rôle des Etats-Unis dans cette « révolution des parapluies » ? On ne peut bien sûr s’empêcher de penser à d’autres mouvements récents où l’intervention des services américains a été avérée, non dans leur genèse mais dans leur exploitation et leur orientation, une fois que les circonstances locales avaient amené l’explosion d’une révolte, par exemple dans les « révolutions de couleur », dans le « printemps arabe » d’Egypte (29) ou plus récemment dans le mouvement de la place Maidan en Ukraine. Comme l’écrit un commentateur : « Le but limité des leaders de la protestation – les élections de 2017 – laissait de tels mouvements ouverts à leur exploitation par des secteurs de l’élite dirigeante de Hongkong et à l’influence des Etats-Unis et de son impérialisme des “droits humains” (30). »
Si Obama a pu le 15 novembre, lors du sommet du G 20 en Australie, réaffirmer la politique américaine contre la Chine et appeler Pékin à limiter la répression, soulignant en même temps l’intervention de la campagne pour les « droits humains », cela n’implique pas une intervention plus ou moins directe des Etats-Unis, bien que nombre d’indices montrent à la fois l’influence d’organisations de propagande américaines chez les leaders du mouvement et l’utilisation à long terme de thèmes comme la « démocratie » pour tenter de déstabiliser le régime politique chinois actuel, une partie de l’orientation nouvelle de la politique mondiale des Etats-Unis pour contenir le développement conquérant de la Chine.
De l’autre côté, sur la base de cette nouvelle orientation, le gouvernement chinois a tout intérêt à dénoncer la « main des Américains » dans la révolte de Hongkong, tout en essayant,  par une censure étroite de l’ensemble des médias et des interdictions de voyage, de limiter  la propagation des manifestations de cette zone spéciale, des appels à la « démocratie » et au suffrage universel. Ces mesures interfèrent avec la propagande officielle qui dénonce la « campagne illicite de l’OCLP, œuvre d’une petite minorité d’extrémistes ».
Pour rester dans le domaine des influences d’organismes américains ou de contacts personnels qui vont à l’adoption de l’idéologie et de schémas venus des Etats-Unis, on peut relever certains points :
– pour Scholarism, la visite de ses leaders à Taiwan et leur rencontre avec un vétéran de Tian­anmen réfugié aux Etats-Unis (voir note 9) ;
– la méthode avancée par Benny Tai pour « propager la démocratie » a été empruntée à une théorie de « la démocratie active » et à un plan de journées de délibération, de référendums et de manifestations pacifiques élaboré par un universitaire américain et diffusé par l’américain James Fishkin (31) avec l’appui du NED et du NDI (32), émanations du gouvernement américain pour propager l’influence américaine dans le monde. Les antennes de ces organismes à Hongkong ont contribué à créer le Center for Comparison and Public Law (CCPL) dont Benny Tai est un collaborateur régulier (voir note 9). De même pour l’organisation d’une section féminine, Women’s Political Participation Network ;
– depuis le retrait des Britanniques en 1997, les deux organisations américaines susvisées ont été particulièrement actives dans l’ex-colonie, avec des stages de formation pour jeunes leaders politiques, des conférences autour de la « démocratie », par la création d’organisations diverses subventionnées avec les fonds alloués par le gouvernement américain. Dans ces contacts et activités diverses, on retrouve les mêmes personnalités politiques de Hongkong qui se trouveront en avant du mouvement Occupy ;
– Martin Lee (voir note 20) et Anson Chan (33), leader du Parti démocrate de Hongkong, débattent en avril 2014 lors d’un voyage aux Etats-Unis avec une commission du Congrès et plus spécialement avec le vice-président des Etats-Unis Joe Biden et la leader démocrate du Congrès Nancy Pelosi du sort de la démocratie à Hongkong. Lee, 76 ans, fondateur du Parti démocrate de Hongkong, est qualifié de « père de la démocratie » par ses partisans et de « chien courant des colonialistes » par Pékin ;
– on peut se demander comment sont parvenues aux occupants de la rue et des places les centaines de tentes (on peut se rappeler les tentes de la révolution orange en Ukraine), les équipements sophistiqués et le ravitaillement de presque trois mois d’action, et qui a financé tout cet ensemble bien organisé (34).
Que reste-t-il ?

« Hong Kong’s umbrella’s evolution » : c’est sous l’ironie decette « evolution » que le Financial Times du 30 avril 2015 tente de faire le bilan de cette prétendue « révolution ». Quelques jours auparavant, le gouvernement de Hongkong avait publié sa décision  pour les élections de 2017, entérinant la sélection par Pékin de trois candidats ; position appuyée par une consultation populaire qui avait réuni 130 000 votes favorables à ce choix.
La résistance d’éléments jeunes des classes moyennes dont la situation sociale se dégrade par l’effet conjugué de l’évolution du capital et de la crise, résistance qui n’arrive pas à mettre en cause le système, même dans de  très limitées revendications, faute de s’étendre à tous les exploités, se tarit et meurt (35). C’est parce que cette « révolution des parapluies », par-delà ses spécificités exprimait plus clairement qu’ailleurs cette marginalité d’un combat social que nous avons cherché à en montrer le déroulement confus.
Il semble se développer depuis la fin de la « révolution des parapluies » une sorte de guérilla à Hongkong. D’un côté une résistance dispersée qui utilise les conflits locaux (le 2 mars un affrontement violent avec la police lors d’une manifestation contre les « touristes économiques » pratiquant une sorte de contrebande avec la Chine entraîne 36 arrestations), multiplie les déprédations diverses ou bien tente de nouveau d’occuper la rue comme le 1er février 2015 où 15 000 « pro-démocrates » se rassemblent devant le Centre civique. De l’autre des arrestations ou des attaques personnelles contre de supposés « leaders », comme ces bombes contre les bureaux et le domicile de Jimmy Lai (36) le 12 janvier ou l’agression contre Kewin Len (38) en février sans compter des menaces personnelles contre nombre d’entre eux, ceci indépendamment d’un pilonnage médiatique constant.
Impossible de prédire si c’est le repli d’un mouvement qui se meurt ou un feu qui couve sous la cendre et que la conjoncture internationale peut raviver à tout moment.
H. S.

 

NOTES

(1) Comme dans tous les mouvements auxquels nous nous référons, dans ce texte ou dans d’autres concernant des événements de même nature, le terme « révolution », au sens où nous l’entendons, paraît particulièrement insolite et inapproprié, victime d’une certaine dévalorisation, même dans le sens déjà limité d’un changement de régime politique, et de la fin du système capitaliste. Si le parapluie est devenu le symbole du mouvement hongkongais, c’est que dans les premiers jours de l’action étudiante des orages avaient entraîné des précipitations abondantes qui rendaient obligatoire l’emploi de cet ustensile, hors de toute autre utilisation et, contrairement à ce qui a pu être avancé, de bien peu d’efficacité contre les bombes à poivre ou lacrymogènes.

 

(2) Shenzhen est devenu en 2013 le troisième port mondial pour le trafic des conteneurs, détrônant Hongkong. Sur la concurrence des autres places financières, voir « Singapour eyes Hongkong’s financial crown », Financial Times, 17 octobre 2014.
(3) Ce sont les classes moyennes et principalement les étudiants, presque tous issus de cette classe, qui sont touchés par la crise à laquelle s’ajoute pour Hongkong le déclin relatif et les incertitudes politiques. De plus, la perspective d’une intégration à la Chine renforcera la compétition dans l’ascension sociale. Mais les prolétaires ne s’associeront nullement au mouvement « occupy » . Les seuls syndicats qui s’associèrent au mouvement de l’automne 2014 furent les syndicats d’enseignants, ce que l’on peut aisément comprendre vu les causes du conflit récent sur les programmes scolaires.
(4) « Student Movement, analysis of human geography », Geopolitical Weekly, 14 octobre 2014.

(5) La présence chinoise à Hongkong est fort diverse. Pour se concilier les milieux financiers et économiques, la Chine a coopté certains membres de l’élite financière et économique au Parlement chinois. A travers la Democratic Alliance for Betterness and Progress of Hongkong (DAB) tout un réseau d’assistance notamment aux vieux a été construit ; l’influence chinoise se manifeste officiellement à travers un Bureau de liaison, plus secrètement par des agences spécialisées, par des membres clandestins du Parti communiste et par les triades (organisations du crime). Mais les liens les plus solides sont économiques et financiers. Hongkong a hérité du système de corruption des Anglais et cela s’accorde bien avec le système de corruption chinois. D’un côté les hommes d’affaires de Hongkong peuvent opérer sur le territoire chinois à travers des liens avec de hauts dirigeants de Pékin et des chefs d’entreprise chinois (c’est nécessaire pour qui veut investir en Chine). De l’autre, les trust chinois pénètrent économiquement à Hongkong, ce qui limite l’influence de tycoons (voir Le Monde, 10 octobre 2014. et « China leaders and their relatives have a strong interest in maintaining Hongkong’s financial‘success », Financial Times, 4 octobre 2014).

(6) C’est exactement ce que Deng Xiaoping avait défini pour Hongkong en 1984 en vue de la rétrocession de Hongkong à la Chine : « Des exigences et des définitions devront être établies au sujet de l’administration des affaires de Hongkong par ses habitants. On doit veiller à ce que les patriotes forment la majorité des administrateurs, c’est-à-dire le futur gouvernement de la région spéciale de Hongkong. Bien sûr on devra y inclure d’autres Chinois tout comme des conseillers étrangers. Qu’est-ce qu’un patriote ? Un patriote est celui qui respecte la nation chinoise, qui soutient sincèrement le rétablissement de la souveraineté chinoise à Hongkong et ne cherche pas à perturber sa prospérité et sa stabilité. Ceux qui acceptent cela sont des patriotes, qu’ils croient dans le capitalisme, le féodalisme ou même l’esclavage. Nous ne leur demandons pas d’approuver le système socialiste chinois, nous leur demandons seulement d’aimer la mère patrie et Hongkong » (« The big lie of Occupy Central with Love and Peace », commentaire de « China’s crack down in Hongkong », New York Times, 29 septembre 2014).
(7) La Hongkong Federation of Students regroupe les syndicats étudiants de différentes universités ; elle a été fondée en 1958 et jusqu’à la Révolution culturelle autour de1968 l’explosion de Tiananmen en 1989 militait pour le rattachement de Hongkong à la Chine (une insurrection principalement étudiante en 1967 fut réprimée dans le sang et se solda par 50 morts), pour promouvoir après la fin de l’occupation coloniale en 1997 une vision démocratique pour Hongkong et la Chine, restant quand même dans le cadre légal.

(8) Scholarism, fondée en 2011 dans la foulée du mouvement de 120 000 lycéens qui obtint le retrait de la réforme du cursus éducatif que Pékin prétendait imposer, s’affirme de nouveau le 22 juin 2013 à propos de la réforme électorale. Son « leader », intronisé par les médias, est caractéristique des étudiants de Hongkong : issu d’un milieu classe moyenne et élevé dans le giron du protestantisme, Joshua Wong est aussi l’enfant du siècle lorsqu’il déclare « Facebook is my library ». Il est difficile de dire si lui-même ou ses proches collaborateurs ont participé à différents centres de formation de Hongkong financés par les organisations américaines Nation Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI), ou bien quelles relations ils ont pu avoir avec le Centre for Comparison and Public Law (CCPL) fondé par NDI et animé par Benny Tai (voir note 9). Wong a aussi effectué un voyage à Taïwan où il a rencontré Wang Dan, un des leaders du mouvement étudiant de Tiananmen de 1989 réfugié aux Etats-Unis. Mais dans ses commentaires, après ces rencontres, il critique le fait que ces personnages appartiennent au passé alors que lui est dans le présent – ce qui est caractéristique de ceux qui vont être les éléments dynamiques de la « évolution des parapluies ». ( « Joshua Wong , Scholarism on the march », New Left Review 92, March-April 2015.)
(9) Beny Tai Yiu-ting, professeur de droit à l’Université de Hongkong. Wikileaks révèle son association avec Martin Lee et Jimmy Lai (voir note 36) dans Next Media et dans le CCPL, organisation associée et financée par le NED et le NDI américains (voir note 32). Voir un entretien avec Beny Tai par Li Xueying, The Straits Times – Asia, 29 avril 2015.

(10) Chan Kin-man, professeur de sociologie à l’Université de Hongkong, docteur de l’université de Yale aux Etats-Unis.
(11) Chu Yiu-ming, pasteur baptiste, fondateur de « Hongkong Human Rights » financé par le NED , président du « Kong democracy development network ».
(12) Des sondages révèlent l’importance du soutien des Hongkongais à l’opposition sur la réforme électorale et aux méthodes préconisées : d’avril 2013 à octobre 2013 environ 45 % des habitants seraient d’accord avec la revendication « démocratique » mais seulement 25 % soutiennent l’action pacifique d’OCLP dans cette même période. (Ming Pao soutient « Survey on CE election and OCLP campaign », 15 octobre 2013). « La société de Hongkong est profondément conservatrice, même les plus pauvres des prolétaires sont de droite. Ce qui est de “gauche” est associé au Parti communiste chinois. Les revendications qui peuvent apparaître parmi les prolétaires concernent les conditions de travail. Les étudiants ne sont nullement attirés par les problèmes sociaux. Ils veulent tout juste plus de “démocratie”, ce qui signifie plus de libéralisme mais pas plus d’égalité sociale. Il est difficile de trouver un soutien populaire, même pour les plus modestes revendications sociales. » (Entretien avec Joshua Wong, New Left Review, op. cit.)
(13) Le Democratic Party est un des principaux partis politiques de Hongkong œuvrant pour promouvoir un régime libéral « démocratique » et est un de principaux animateurs de l’opposition à Pékin. Son président Martin Lee (voir note 20) en fut un des fondateurs en 1994.

 

(14) Ces « jours de délibération » sont manifestement empruntés à Fishkin , un universitaire américain qui entend rénover le démocratie ( voir note 31).

(15) « Quand les protestations de masse ont débuté, la principale préoccupation des pro-démocrates a été d’empêcher qu’elles n’engendrent un mouvement plus large de protestation… Les leaders étudiants malgré leur attitude moins conciliante partageaient la même vision de classe. Ils limitaient étroitement leur revendication à la question de la nomination du chef de l’exécutif et ne lancèrent aucun appel concernant le mécontentement de l’ensemble des jeunes, et plus largement aucun appel à la classe ouvrière aux sujets du chômage, des inégalités sociales, du manque de logement et de l’emploi » (« Hong Kong police shut down protests », Peter Symonds, wsws.org, 2014.
(16) Tous les moyens classiques auraient été employés pour « faire nombre » tant pour les signatures que pour la participation au rassemblement : pressions diverses sur ceux dont le travail dépend des autorités, transports depuis des secteurs éloignés, y compris de la Chine voisine.

(17) « Hongkong plan power », Financial Times, 4-5 octobre 2014.

 

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

 

(19) Leung Chun-ying, chef actuel de l’exécutif de Hongkong, membre du bloc pro-Pékin, magnat de l’immobilier qui est resté lié avec Zhu Rongji qui fut premier ministre de la République populaire de Chine, antérieurement son associé dans les affaires immobilières et toujours en contact privé et professionnel avec lui. On nage en pleine corruption.

 

(20) Martin Lee, avocat, un des fondateur du « Democratic Party », proche du NED. Celui-ci sera rejoint quelques jours plus tard par le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, lui-même pro-démocrate opposant de longue date à Pékin.
(21) Financial Times, 9 octobre 2014. Ce texte est contradictoire avec ce titre du Monde du 30 septembre 2014 : « Insurrection pacifique de Hongkong contre Pékin ».

 

(22) « Hongkong ‘s umbrella evolution », David Pilling, Financial Times, 30 avril 2015.
(23) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.

(24) « Do Occupy protests hurt Hongkong’s economy » Global Risks insight », Nicolas Jenny, 28 novembre 2014.
(25) « Hongkong, police shut down protests », Peter Symonds, 12 décembre 2014.
(26)« Le mouvement Occupy se mondialise », David Gruber et Yuk Hui, Le Monde, 14 octobre 2014.

(27) « Les manifestations “mutantes” de Hongkong défient Pékin et l’exécutif local », Florence de Changy, Le Monde du 1er octobre 2014. Chen Yun-chung est professeur de sociologie à l’université baptiste de Hongkong après avoir reçu ses diplômes à Taiwan. Il intervient de différentes façons sur le terrain dans le mouvement « Occupy ».
(28) Sur le rôle qu’aurait pu jouer Facebook, voir « US military studied now to influence twitter users in DARPA (Defence Advanced Research Project Agency) », Ben Quinn et James Ball , The Guardian, 8 juillet 2014, et « Did Facebook manipulate Occupy Central’s participation ? » Apple Lam, Marketing, 10 octobre 2014.
(29) Voir Echanges n°136 : « Egypte une insurrection, pas une révolution », note p 13 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article1652

(30) Peter Symonds, op.cit. Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce qui ressort d’une influence (ou plus) sur les événements de Hongkong, notamment dans les articles de Tony Cartalucci, un personnage sulfureux maniant la théorie du complot et qui, d’après certains ne serait qu’un nom collectif au service de la propagande chinoise. Voir « US Role in 0ccupy Central Exposed » et autres articles (www.mintpressnews.com). Aussi : « Is the US secretly egging on UK protesters ? » G. Washington ,10 octobre 2104. « So it is not beyond the realm of possibility that the USA (and the UK) egged on democracy protests in Hongkong in order to try to shake up the Chinese. » « Color revolution : Hongkong’s umbrella are made in USA », F.William Endahl, New Eastern Outlook, 24 octobre 2014.

 

(31) James Fishkin, professeur à l’université Stanford, directeur du Stanford Center for Deliberation Democracy auteur de Democracy and Deliberation, ouvrage prônant un « renouvellement » de la démocratie pour compenser la désaffection générale pour la politique.
(32) Le National Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI) sont des émanations du Congrès américain liées étroitement aux deux grand partis et ayant des antennes dans presque tous les pays du monde pour propager – au minimum – la culture politique américaine. Tout le clan politique autour de Benny Tai est étroitement lié à ces institutions et œuvre pour la « démocratie » à Hongkong au sein de différents organismes, un écheveau qu’il est difficile de démêler.

(33) Anson Chan fut, sous l’occupation britannique,  comme secrétaire d’Etat, le second responsable exécutif du territoire.
(34) « Sous le parapluie la place », Florence de Changy, Le Monde, 11 novembre 2014.
(35) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.
(36) Jimmy Lai Chee-ying, homme d’affaires, patron du groupe de presse Next Media, aux positions pro-démocrates et anti-Pékin affirmées.
(37) Kewin Len, journaliste pro-démocrate dont les enquêtes sur une mort suspecte et sur les placements étrangers de différents leaders du parti chinois lui ont valu d’être débarqué de ses fonctions en janvier 2014 et d’être agressé le 26 février suivant.

 

Note de lecture – Etre Palestinien en Israël, de Ben White

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2459).

Etre Palestinien en Israël
Ben White
Editions de la Guillotine 2015,
157 pages avec cartes, graphiques, photos, notes, bibliographie, index.

Dans ce texte, « arabe » est utilisé pour désigner les populations palestiniennes arabes qui vivent dans l’Etat d’Israël dont elles ont la nationalité. Le livre de Ben White utilise le terme Palestinien, aussi avons-nous gardé ce terme dans les citations.
Ce livre comble un certain vide sur le sujet, bien que la situation des Palestiniens fasse régulièrement la une de l’actualité, bien qu’on connaisse ce qui se passe en Israël, surtout les exactions contre les « territoires occupés ».
Mais ce petit livre écrit par un journaliste anglais (Palestinians in Israël a été publié en 2011) rassemble des informations dispersées, en partant de la création de l’Etat d’Israël en 1948 jusqu’à aujourd’hui et parle donc de la situation des « Arabes israéliens », ceux qui sont restés sur le territoire de l’Etat d’Israël en 1948 et ont de ce fait la nationalité israélienne.
Depuis sa création Israël s’est comporté en colonisateur (et déjà avant lui les Juifs « revenus » en Palestine depuis l’invention du sionisme), expulsant de leurs terres les Palestiniens qui y habitaient et rasant leurs villages.
Cette histoire nous renvoie à une autre, celle de la colonisation américaine détruisant les communautés indiennes. Tout cela au nom de la Démocratie.
Pourquoi Israël revêt-il une telle importance, toujours aujourd’hui ? « C’est qu’il y a là, au-delà des enjeux politico-stratégiques du contrôle du Moyen-Orient, un symbole de la “démocratie”. Israël est décrit comme “la seule démocratie au Moyen-Orient”, ce qui passe toujours pour une évidence en Occident. » Dès 1896, Herzl, père du sionisme politique, écrivait qu’un Etat juif en Palestine serait un « avant-poste de la civilisation contre la barbarie ».
Au-delà de la situation des Palestiniens, c’est la question de la naissance d’une nation qui peut se lire entre les lignes, de la naissance d’un Etat et de sa nature coloniale.
Un rappel dans l’introduction : les Arabes d’Israël, c’est environ 20 % de la population qui subissent une situation d’apartheid et sont des citoyens de seconde zone, dont les droits sont bafoués. Beaucoup vivent dans des conditions déplorables, sans eau, sans électricité, sans hygiène en Israël même, avec leurs maisons pouvant être détruites du jour au lendemain.
Ce qui fait la force de ce petit livre c’est son approche non idéologique, se basant essentiellement sur les faits, sur des extraits de discours d’hommes politiques ou religieux, sur des textes de lois, des décrets, de 1900 à aujourd’hui. Discours et textes qui sont tous plus parlants les uns que les autres et sont en eux-mêmes édifiants et se passent de commentaires.
Le chapitre 1 examine la situation juridique des Juifs et des Arabes en Israël.
Des textes de lois disent en quoi l’Etat juif est un Etat d’exception, qui continue d’être sous l’état d’urgence instauré en 1948 et permettant toutes les exactions, est un Etat « qui a intégré des éléments théocratiques dans sa vie quotidienne (…) impliquant une discrimination gouvernementale et juridique à l’encontre des citoyens palestiniens comme des juifs non orthodoxes ». Le livre analyse le rôle des institutions sionistes, telles l’Agence juive ou l’Organisation sioniste mondiale, qui continuent d’être importantes dans le fonctionnement de l’Etat qui perpétue la ségrégation ethnique. Donnons un exemple parlant : en 2002 Ariel Sharon à la Knesset : « Les citoyens arabes ont “des droits dans le pays” mais “tous les droits sur la terre d’Israël sont ceux des juifs”. »
Le chapitre 2 analyse les politiques officielles de ségrégation et le régime de privilèges ethno-religieux. « En Israël, le phénomène des “villages non reconnus” représente parfaitement la manière dont les citoyens palestiniens sont, de différentes manières, “rayés de la carte”. A travers le pays, mais principalement dans le Néguev, environ 90 000 citoyens palestiniens vivent dans 40 villages non reconnus, que l’Etat refuse de légaliser et dont les habitants “manquent de sécurité foncière et de services publics” (p. 64). » Ce qui facilite ensuite la destruction de ces mêmes villages. Environ un citoyen arabe sur quatre est un « présent-absent » (ou déplacé interne) dont les biens et les terres ont été confisqués par l’Etat. Deux lois votées par la Knesset en 1950, la loi sur le retour et la loi sur les biens des absents sont fondatrices du fonctionnement pratique d’Israël. La loi sur le retour fut plus tard renforcée par la loi sur la citoyenneté de 1952 qui accorde la nationalité juive aux Juifs effectuant un « retour » (« Alya ») en Israël, mais constitua aussi en même temps une assise juridique du nettoyage ethnique de la Palestine en « dénationalisant » d’un seul coup des centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui vivaient dans des camps au-delà de la frontière. Autrement dit, les plus de 700 000 Arabes expulsés par Israël puis empêchés par la violence de revenir étaient délibérément exclus.
Le chapitre 3 montre comment la peur d’une « menace démographique » guide la politique d’Israël de développement de nouvelles colonies pour la « judaïsation de la Galilée et du Néguev ». « Ainsi, Benjamin Netanyahou, alors ministre des Finances, a déclaré en 2003 que les citoyens palestiniens constituent le vrai “problème démographique”. »
Le chapitre 4 aborde les différents aspects de la discrimination systématique vis-à-vis des Arabes, affectant tous les aspects de la vie ordinaire : pauvreté, chômage, discrimination à l’embauche, à l’éducation, en matière de santé et d’attribution d’allocations diverses.
Le chapitre 5 aborde la criminalisation de la contestation. Dès 1948 les Arabes d’Israël sont maintenus sous la loi martiale, héritage de la domination anglaise. Le régime de la loi martiale n’a été aboli officiellement qu’en 1966.
Un livre qui ne rend pas particulièrement optimiste, mais qui est indispensable pour la compréhension du problème.
A. S.
Octobre 2015