Les cheminots à l’heure de la privatisation totale

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015).

 

Il y a chez tous les défenseurs des services publics cette idée qu’il serait possible par la lutte de revenir au temps des nationa­lisations, à la bonne société ­capitaliste et ses plans de développement économique initiés par l’Etat. Mais l’époque du socialisme d’Etat dans un seul pays, c’est-à-dire dans les frontières nationales, est tombée avec l’arrivée en 1981 de la gauche au pouvoir et son programme commun de nationalisations. La bourgeoisie avait choisi l’Europe comme champ de son expansion, le capitalisme international venant de procéder au retournement monétariste de 1979, c’est-à-dire à la contraction de la masse monétaire pour juguler l’inflation qui rongeait le capital financier.
La fin du socialisme d’Etat avait sonné, le capitalisme devait désormais nettoyer ses écuries et dégager le terrain en procédant à l’élimination à grande échelle des productions obsolètes à l’échelle de la planète. Tout le secteur public mangeur de plus-value fut accusé de tous les maux, l’Etat ne devait plus suppléer aux déficits récurrents du secteur public et il fallait liquider l’Etat-providence.
L’OCDE, cet organisme du capitalisme collectif, va donner le ton (attaque contre le temps de travail, les salaires, les retraites, le système de santé …) dans les centres historiques du capitalisme.
Le capitalisme avait prononcé sa sentence, et prétendait être la fin de l’histoire, et rien ne pouvait plus lui succéder. Le « communisme » s’était effondré laissant le champ libre aux privatisations, c’est-à-dire aux liquidations d’industries entières, à l’Est comme à l’Ouest. Ce fut la politique dite des  trois D (Désintermédiation, Décloisonnement, Déréglementation) des années 1980-1990, toujours efficiente actuellement mais avec cette caractéristique qu’il faudrait y ajouter un quatrième D : la Dématérialisation.
C’est dans ce contexte instable que le démantèlement de la SNCF a commencé dans le sens d’une européanisation des réseaux ; c’est ainsi qu’en 2009 le système de signalisation et de gestion du trafic ferroviaire est devenu le même pour tout le réseau européen.
La séparation des infrastructures d’avec la gestion, ayant pour conséquence l’éclatement de la SNCF en deux sociétés distinctes ; la création du Réseau Ferré de France (RFF) pour les infrastructures et la SNCF pour l’exploitation. RFF hérite de la dette SNCF et donc de celle de l’Etat qui est mise en couveuse dans l’EPIC RFF. A la suite d’importants problèmes de gestion des deux entités et de l’intervention des syndicats il est procédé à une mascarade de regroupement des deux entités en trois EPIC (1)
La loi d’orientation des transports intérieurs (LOTI) avait créé l’EPIC SNCF en 1983. Puis RFF avait été créé en 1997.
La loi du 4 août 2014 a remodelé le groupe public ferroviaire, aujourd’hui constitué de
3 EPIC : EPIC SNCF, EPIC SNCF Mobilités, EPIC SNCF Réseau sous le vocable de SNCF Réseau en date du 1er janvier 2015.

• A la tête de ce groupe public ferroviaire, un nouvel EPIC, SNCF, assure le contrôle et le pilotage stratégiques, la cohérence économique, l’intégration industrielle et l’unité sociale de l’ensemble. SNCF Réseau et SNCF Mobilités sont liés dans ce même ensemble pour que l’entretien de l’infrastructure et la gestion des circulations prennent en compte les contraintes de l’exploitation des services de transport ferroviaire.
• SNCF Réseau regroupe les fonctions de gestionnaire d’infrastructures du réseau ferré national, jusqu’alors réparties entre Réseau Ferré de France et SNCF Infra et la Direction de la voie ferroviaire (DCF).
• SNCF Mobilités assure l’ensemble des activités d’exploitation des services de transport ferroviaire qui étaient celles de « l’opérateur historique » SNCF.
Tout cela dans une situation très évolutive et instable pour le transport ferroviaire européen ; voir la déclaration de Siim Kallas, vice-président de la Commission européenne, lors de la présentation du quatrième paquet de directives de la CEE :
« Les chemins de fer européens se rapprochent d’un carrefour majeur. Face à la stagnation ou au déclin de nombreux réseaux ferrés d’Europe, l’alternative est simple. Soit nous prenons les décisions difficiles qui sont nécessaires pour restructurer le secteur ferroviaire européen et promouvoir l’innovation et l’offre de services de meilleure qualité, et le rail retrouvera alors la voie de la croissance, pour le plus grand bénéfice des citoyens, des entreprises et de l’environnement. Soit nous empruntons l’autre chemin, qui consiste à se résigner à un glissement irréversible vers une Europe dans laquelle les chemins de fer ne seront plus qu’un jouet de luxe pour quelques Etats prospères, hors de portée de la plupart des autres eu égard à la raréfaction des financements publics.  »
Nouvelle convention collective et statut des cheminots
Le gouvernement veut maintenant avancer vite sur la question de la convention collective nationale et compte régler l’affaire avant fin 2016. Il ne faut surtout pas perdre de vue dans cette réforme du ferroviaire que l’objectif vise à l’intégration du ferroviaire au niveau européen. Guillaume Pepy, PDG de la SNCF, avait même proposé fin 2010 de discuter d’une convention collective européenne, avec l’argumentation suivante:
« Si on ouvre à la concurrence en 2015, et que des “Ryantrain” viennent s’installer, ce ne sera pas une concurrence entre les services, mais entre les statuts sociaux. Il ne doit pas y avoir de règles différentes de temps de travail entre des conducteurs SNCF et d’autres. » Aujourd’hui, c’est le cas dans le fret. « Je ne dis pas qu’il faille aligner tous les cheminots ou les décranter. Je dis qu’il faut discuter », affirme le PDG.
Du point de vue des rapports de forces futurs, une convention unique à l’échelle européenne serait préférable, seulement elle serait a minima et négociée avec la centrale européenne syndicale (CES), dont nous savons qu’elle n’est là que pour accompagner les réformes du système contre les intérêts des salariés. La proposition de Pepy n’est pas évacuée et il n’est pas impossible que la convention collective nationale (CCN) du ferroviaire de France serve de base à une convention européenne.
Pour le moment, seul le projet de périmètre de la CCN a été négocié.
La première phase qui consistait à déterminer le champ d’application (qui définit quels salariés et quelles entreprises sont concernés par cette CCN) est terminée. Ont signé le texte proposé par l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP) : la CFDT, l’UNSA et la CFTC. Ces trois syndicats totalisent plus de 30  % des suffrages exprimés dans la branche ferroviaire lors des élections professionnelles, ce qui valide le texte sauf opposition des organisations syndicales qui représentent au moins 50 % sur le champ d’application de la convention collective ferroviaire. Les négociations se poursuivent désormais sur les dispositions générales.

 
Le contrat de travail.
L’organisation du travail sera abordée à partir de l’automne 2015.

 
(à suivre)

 
Gérard Bad

 

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NOTE

 

(1) Un EPIC (établissement public à caractère industriel ou commercial) est une entreprise publique chargée de la gestion d’une activité de service public industriel et commercial. Exemples : la RATP, la Comédie Française, la Cité de la musique, l’Economat des armées, l’Ifremer, l’INA, l’Agence nationale des déchets radioactifs (Andra), le Commisariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, l’Office national des forêts…

 

 

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ANNEXE

 

Série de directives européennes sous le nom de « paquet »  

Les différentes réformes du ferroviaire :
• 15 mars 2003 : le transport du fret ferroviaire transeuropéen est ouvert à toutes les entreprises à travers l’Union européenne.
• 13 juin 2005 : le premier train privé de marchandises circule en France.
• 31 mars 2006 : le trafic intérieur du fret s’ouvre totalement à la concurrence dans toute l’Union européenne. Eurostar avec la Grande-Bretagne, Thalys avec les Pays-Bas, Lyria avec la Suisse, Alleo avec l’Allemagne et Elipsos avec l’Espagne.
• 8 décembre 2009 : une loi définit et régule l’organisation du transport ferroviaire. L’État crée l’Autorité de régulation des activités ferroviaires (ARAF), qui veille de façon indépendante au respect de la libre concurrence.
• 13 décembre 2009 : le transport international de voyageurs s’ouvre à la concurrence.

Kurdes, Kurdistan : polémique autour d’un tract

Alors que circulent sur Internet un grand nombre de textes à la suite du massacre opéré à Paris le vendredi 13 novembre, de rares camarades tentent d’aller plus loin que le discours, et tentent de faire connaître leurs analyses par des tracts distribués dans des lieux publics. Parmi ces audacieux qui ne se contentent pas du monde virtuel (ce n’est pas toujours facile, en de telles circonstances de ramer à contre-courant), se trouvent des ­camarades de Caen dont nous avons recueilli et diffusé un tract sur un réseau de discussion.
Nous ne pouvons citer l’ensemble de ce tract qui, mis à part quelques lignes, n’a soulevé aucune objection. On peut se le procurer sur le site du Groupement révolutionnaire caennais (GRC) : http://rrcaen.neowordpress.fr/. Nous reproduisons ci-après le passage de ce texte qui a soulevé l’ire des gardiens du temple de l’internationalisme :
« La colère, le dégoût et la tristesse ne doivent cependant pas empêcher la réflexion. Les attentats à Paris vont donner lieu à des tentatives d’instrumentalisation politique et avoir des conséquences évidentes. Il nous paraît important de les identifier parce qu’elles nous paraissent dangereuses. (…) on commence à étouffer là-dedans. Et si, dans ce cercle vicieux, il n’y avait aucun camp à choisir ? Ni celui de l’extrême droite franchouillarde, ni celui de cette autre extrême droite qu’est le djihadisme, ni celui de l’Etat ? Et si l’important était de briser collectivement le cercle, de s’en échapper pour tracer une autre route ?
Plus facile à dire qu’à faire, hein ? Mais le chemin se fait en marchant. Et les points de départ peuvent être nombreux. Ils sont souvent en bas de chez nous. Par exemple ?
(…) Manifester notre solidarité internationaliste, par-dessus les frontières, avec les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak. Au Kurdistan syrien, depuis 2 ans, des milliers d’hommes et de femmes combattent l’Etat Islamique, libèrent des populations et essaient de construire une alternative démocratique. Ils et elles n’ont pas grand-chose mais ils et elles en veulent. Ils et elles ont besoin de soutien financier pour aider les réfugié-e-s, reconstruire les villes détruites, développer les productions locales nécessaires, se procurer des armes. Eh oui, on n’arrête pas l’Etat Islamique seulement avec des idées et des alternatives sociales, faut aussi des balles. Vous trouverez des coordonnées bancaires où envoyer de l’argent sur notre site. Faites-le, l’Etat français ne le fera pas à votre place, il a pas envoyé un seul mortier là-bas (ça fâcherait l’Etat turc avec qui y a du bizness à faire)… Collecter du fric et informer là-dessus, on l’a fait pendant des mois dans les rues de Caen. On continue mais on vous tend aussi le relais. (…) »

Voici deux de ces commentaires :
« Vous trouvez ça vraiment “super” ? Ou est-ce que votre commentaire est ironique? En tout cas, le dernier paragraphe de ce tract, est un appel a soutenir “les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak”, c’est-à-dire la “Rojava”dans la partie kurde de la Syrie, qui est une manifestation du nationalisme kurde, soutenu par l’impérialisme américain, armé et entraîné par la CIA et les forces spéciales américaines. Ce tract qui commence bien finit par nous demander de nous engager dans les conflits interimpérialistes, de soutenir une fraction capitaliste contre des autres. »
T. S.
« Soutenir le PKK et son grand timonier converti à la démocratie directe par Murray Bookchin me paraît en effet un super-projet. Vive le marxisme-léninisme et la libération des femmes par l’activité guerrière !!!
» Salutations effectivement ironiques à tous et n’oubliez pas d’envoyer de l’argent pour financer tout ça. Avec un peu de chance, vous aurez une médaille militaire en retour. »
L. M.

Un autre camarade a repris la balle au bond pour rétablir le sens de ces lignes :
« A la différence de plusieurs personnes qui interviennent sur cette liste, j’ai trouvé le tract des camarades de Caen plutôt sympathique.
» Il n’est pas donneur de leçons, il pose pas mal de problèmes sur ce qui se passe chez nous et porte sur le monde un regard moins borné que celui de plusieurs camarades dont la rigidité idéologique rappelle plus l’ultra-léninisme des bordiguistes que la capacité de comprendre les dynamiques des mouvements réels.
» Au sujet des Kurdes de Syrie –- qui sont les seuls à se battre sur le terrain contre Daech et à avoir un projet de société qui n’est certes pas la mythique communisation ni l’utopique anarchie – je pense qu’il faudrait avoir un regard moins obsédé par une pureté idéologique qui n’existe que dans les têtes de l’ultra-gauche.
» Le PKK a été en effet à sa naissance et pour une longue période, un parti stalinien. La mouvance kurde a eu longtemps comme moteur le nationalisme et la réaction contre le partage de ce peuple entre différents Etats décidé par les grandes puissances à l’issue de la Grande Guerre. C’est indiscutablement le point de départ qui date désormais d’un siècle (ou simplement d’un demi-siècle si on se réfère au PKK).
» Ce qui compte à mes yeux – en plus des différences importantes et parfois fort contradictoires entre Kurdes des différents Etats et des différentes mouvances – c’est la dynamique qui s’est mise en branle depuis une bonne quinzaine d’années et qui seulement maintenant saute aux yeux de la diaspora kurde en Europe et des groupuscules gauchistes et ultra-gauchistes occidentaux.
» Sans nier les influences que Bookchin a pu avoir sur l’évolution d’Öcalan, ce qui me semble intéressant est justement ce qui se passe sur le terrain entre l’est de la Turquie et le nord de la Syrie (Rojava), dans un contexte que notre camarade Astarian pourrait définir d’ »activité de crise ». Que ça ne se passe pas selon les formes que nous aimerions, ça me semble une évidence.
» Il ne s’agit pas d’un mouvement social chimiquement pur, comme ceux qui transparaissent en filigrane dans les désir de certains camarades. Je ne trouve pas que ce soit un défaut, car les mouvements réels sont généralement plus complexes et contradictoires que les représentations que nous nous en faisons. Mais ce qui compte le plus, c’est la direction que prend le développement en cours : d’un parti parfaitement autoritaire et nationaliste au départ, le mouvement s’achemine, pour l’instant, vers des positions et des pratiques fédéralistes, autonomistes, féministes, assembléistes, en se battant contre son propre passé stalinien et organisationnel, machiste, archaïque, étatiste, et surtout proposant dans ce coin du monde une société ouverte, multi-ethnique, multi-religieuse. Ils se battent contre toutes les dictatures “laïques” préexistantes et celles religieuses en formation, contre l’instrumentalisation des grandes puissances occidentales et celle des puissances régionales, dans un contexte mouvant, où réussir à éviter les bombes des uns sans vendre leur âme aux autres est un pari difficile à tenir. L’incapacité des Américains et des autres puissances à envoyer des troupes au sol les a rendus indispensables à la guerre contre Daech. Ils ont réussi à éviter de se faire écrabouiller par la répression d’Erdogan, mais restent un pot de terre face aux pots de fer qui dominent le paysage du Moyen Orient.
» Les camarades qui comptent les fusils parachutés par les Américains pourraient aussi remarquer que ces derniers ont soigneusement évité de donner au PKK et aux YPG ne serait-ce que l’ombre d’une arme lourde. Pourquoi ?
Eviter les enthousiasmes excessifs ou en parler comme de la terre promise de la révolution sociale : je suis d’accord. Rester lucide sans jouer les visiteurs de l’URSS qui rentrent convertis en chantant les louanges du paradis des travailleurs : OK. Renoncer à l’espoir que des choses puissent changer dans un contexte particulièrement mouvant : non, pas d’accord.
» Le tract des camarades de Caen (parfois un peu primaire dans ses formulations) s’achevait non pas sur la énième leçon théoriquement correcte, mais sur un appel à la solidarité concrète, une solidarité qui devient rare de nos jours, y compris dans nos milieux. C’est une raison de plus, à mes yeux, pour l’apprécier.
» “Il importe que nous parlions, dans les minces filets de la révolte, de la puissance du courant qu’ils pourraient devenir”, disiez-vous… »

G. C.

Point de vue d’Echanges
« Dois-je confirmer qu’à Echanges nous sommes d’accord avec les critiques qui ont été faites au tract des camarades de Caen ? (relativement au nationalisme kurde). Nous avons d’ailleurs envoyé à ces camarades l’ensemble de ces commentaires en soulignant la contradiction fréquente dans notre “milieu” entre ces positions de soutien à un nationalisme local et à la lutte pour la formation d’un État avec les positions internationalistes et anti-étatistes pouvant être formulées par ailleurs.
Si j’ai cité ce tract, ce n’était pas pour en faire l’apologie mais pour montrer que face aux palabres sur écran, une action directe sur le terrain était la seule attitude valable. L. M. avait d’ailleurs ajouté un exemple à ceux que je citais ; il y en a certainement d’autres qui comme ce tract de Caen peuvent faire l’objet de critiques car une grande confusion est la marque de ce débat “révolutionnaire”.
En ce qui concerne le Kurdistan , j’ajouterai à ce qu’en dit justement J. W. que si les Etats-Unis fournissent des armes  aux Kurdes d’Irak pour combattre l’EI, cela soulève un premier problème global, l’impossibilité dans la “coalition” occidentale de mobiliser ses citoyens dans la guerre pour se battre sur le terrain et un autre qui offre maints exemples  d’armements fournis à des groupes locaux à prétentions nationalistes qui sont retournés plus tard contre les commanditaires. C’est d’ailleurs encore plus complexe avec le “problème kurde” qui met en cause la Turquie. La Turquie alliée des Etats-Unis et dans l’OTAN combat “ses” Kurdes  et les Etats-Unis arment les Kurdes d’Irak contre l’EI : qui peut penser que ces armes resteront dans ce seul Kurdistan irakien? L’Histoire se répète en balbutiant. »
H. S.
Quant aux commentaires sur la situation dans cette enclave kurde en Syrie, voici des textes diffusés sur le réseau de discussion :
« Révolution » en Rojava ?

Le texte qui suit vient de militants anarchistes argentins publié dans leur bulletin Oveja negra (Le mouton noir, ou la brebis galeuse).

» Le Kurdistan syrien ou Kurdistan occidental (2 millions d’habitants à forte majorité kurde, musulmane mais aussi d’autres confessions) est une région de tout temps quasi autonome en raison de sa situation et contrôlée depuis 2012 par des milices kurdes locales qui en 2013 ont établi un gouvernement autonome de facto. Après le retrait des forces syriennes gouvernementales, leurs seuls adversaires sont les groupes islamistes dont l’Etat Islamique (EI). Pour se différencier des Kurdes d’Irak, ils ont fondé un nouveau parti kurde, le Parti de l’Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD, que nous désignerons par PUD) qui se heurte au Conseil national kurde de Massoud Barzani contrôlant les Kurdes d’Irak. Il est quasi impossible de décrire les entremêlements politiques et parfois guerriers entre les différentes fractions nationales d’un Kurdistan écartelé entre quatre Etats (voire cinq si l’on compte une importante minorité en Azerbaïdjan), tout aussi réprimées ici que là, mais s’affrontant également entre elles avec des caractéristiques économiques, sociales et politiques spécifiques.
Le territoire revendiqué par l’ethnie kurde est situé entre la Syrie, la Turquie, l’Iran et l’Irak. Au milieu d’une des zones les plus riches du monde en pétrole et en gaz. Depuis un siècle cette région subit de nombreuses luttes et des tentatives de gestion autonomes animées par plusieurs groupes ou factions kurdes.
» La situation présente est compliquée, et ce qui peut en être décrit schématiquement est la coexistence de trois facteurs : le conflit armé soutenu en Turquie par le PKK (Parti ouvrier du Kurdistan) depuis 1984, l’invasion de la coalition menée par les Etats-Unis en Irak en 2003 (et l’approfondissement consécurif du conflit ethnique) et la guerre civile en Syrie depuis 2011.
» On doit se souvenir que les différentes régions de Syrie (y compris celle que les Kurdes appellent Rojava) furent le lieu d’importantes luttes prolétariennes, avant 2011 et en 2011, opposant des prolétaires armés aux forces de répression (entraînant des désertions en masse) et impulsant l’apparition de différents regroupements de prolétaires. Cette situation a étét peu à peu transformée par la bourgeoisie en une guerre civile, canalisant une bonne partie des structures prolétariennes qui avaient émergées dans la lutte dans l’Armée syrienne libre (ASL) et transformant cette lutte prolétarienne en une lutte entre différentes factions de la bourgeoisie.
» Il nous paraît essentiel de mentionner ce processus car c’est dans ce contexte que les différents groupes kurdes (le PKK étant numériquement le plus significatif et le plus influent) tentent de contrôler ce territoire du nord de la Syrie (Rojava), se greffant sur les ruptures prolétariennes avec l’ASL dont le caractère bourgeois est de plus en plus évident ; En fait le nouveau hochet de l’Ouest, l’organisation connue aujourd’hui sous le nom d’Etat Islamique – sunnite radical djihadiste – a surgi de la dislocation de l’ASL quand celle-ci a commencé à perdre de la force et du prestige et quand les fondamentalistes islamiques ont pris de plus en plus d’importance en son sein.
» Cela est largement dû à la confrontation entre les forces kurdes et l’EI considéré comme une des forces présentes dans la région, que le PKK a pris une telle importance internationale et a été soutenu par un large spectre politique depuis les socio-démocrates aux libéraux.
» Par suite, il est impossible de résumer en quelques paragraphes ce processus complexe, mais il présente un certain nombre de particularités qui font que les prolétaires surveillent ce qui se passe dans cette région. Pour nous, il reste essentiel de saisir le déroulement de ce processus, de défendre les ruptures prolétariennes et l’attaque sans concession de la bourgeoisie dans son idéologie et ses manipulations.
» Ces réflexions sont basées sur ce besoin, motivé par la grande confusion générée dans bien des groupes autoproclamés « révolutionnaires » bavardant au sujet d’une révolution en Rojava.
» Qu’est-ce que le PKK ?
» Le PKK est un parti politique kurde fondé en 1978. Ethnique, bien que ses membres et ses alliés prétendent que cela doive être relativisé. Social-démocrate, quoiqu’il prétende passer pour révolutionnaire. Féministe, si par féminisme nous comprenons qu’hommes et femmes sont sur un pied d’égalité dans la guerre et dans le travail. Environnementaliste, bien qu’il n’en continue pas moins à exploiter le pétrole. A son origine, c’était un parti marxiste-léniniste (menant la guérilla dans les zones rurales, bannissant les relations personnelles entre ses membres, exigeant une discipline miliaire, etc.). Depuis quelques années, il a adopté une tendance socialiste plus libertaire, tout d’abord en raison d’un virage idéologique de son leader emprisonné, Öcalan, puis lors d’une décision de son 8e Congrès en 2002. Il professe maintenant une doctrine baptisée confédéralisme démocratique étroitement liée au concept de municipalisme libertaire de l’Américain Murray Bookchin et il critique le concept traditionnel d’Etat nation, appelant à une société fédérale, écologiste et féministe. Dans cette décision du 8e Congrès, il repousse les limites de quelques aspects de cette grande révolte idéologique et confuse.
» Avant d’en parler, nous voulons souligner les principales raisons de cette double mutation. D’abord, c’est la stratégie internationale du PKK faisant en sorte de ne plus être considéré par l’OTAN comme une organisation terroriste, ce qui correspond à sa tactique de créer des organisations parallèles comme le PUD. Cette tactique s’est imposée dans le parti afin de développer sa politique dans des parlements régionaux des quatre zones kurdes. En outre, être un parti marxiste-léniniste a perdu de son intérêt lorsque la polarisation du monde impérialiste a changé, à partir des années 1970. Sans le soutien de l’Union soviétique et ses fournitures d’armes, le parti aurait sans doute dû changer de stratégie.
Pour ceux qui se battent pour la révolution sociale, ce n’est pas nouveau d’être qualifié de terroriste par l’Etat, ce qui est une manière d’ouvrir la route à la répression, mais il est clair que pour le PKK une telle qualification par l’OTAN est un obstacle à la future formation d’un Etat, de participer au commerce mondial du brut et d’être membre des Nations Unies.
» Le PKK/PUD est peu disposé à rejoindre la coalition anti-Assad et il hésite  tout autant  à abolir la propriété privée. Au contraire, s’étant allié avec la dictature sanguinaire d’Assad dans le passé, il s’est allié aujourd’hui avec les Etats-Unis et leurs campagnes meurtrières de bombardement. Cette campagne peut avoir contribué à la délivrance de Kobané mais elle a aussi probablement encouragé encore plus d’Arabes à rejeter les Kurdes et à rejoindre l’EI. Et cela pousse maintenant la région encore plus dans le bain de sang interimpérialiste (1). On doit le dire clairement : le PKK est une force contre-révolutionnaire depuis son origine et est aujourd’hui responsable de la canalisation des expressions les plus avancées qui peuvent encore rester dans la région Nord de la Syrie. C’est aussi une importante raison dans leur changement de stratégie. Au-delà d’une critique de leur action dans leur zone d’influence, nous voudrions souligner que cette sorte de contre-révolution est utilisée partout dans le monde.
» Qu’est-ce que l’Etat ?
» Un Etat n’est pas simplement une structure de gouvernement avec une police, une armée et un appareil administratif. Un Etat, tel que le mouvement communiste le comprend, est une relation sociale, la matérialisation de l’ordre capitaliste mondial, que sa légitimité soit basée sur un parlement ou sur des assemblées communautaires. Si le PKK et son satellite le PUD prétendent qu’ils ne cherchent pas à créer un Etat, c’est parce qu’en réalité déjà –  à cause de leur rôle, de leur pratique et de leur idéologie – ce qu’ils font à Rojava représente un Etat. C’est ce que quelques-uns de leurs partisans appellent tout à fait justement « un Etat sans un Etat », c’est-à-dire un Etat qui n’est pas nécessairement territorialisé en un Etat mais qui finalement constitue réellement un Etat au sens de relations sociales capitalistes, la propriété privée n’étant pas fondamentalement mise en cause (2).
» Il n’est pas surprenant de tenter de deviner qui tient réellement le pouvoir. Le PUD a le monopole virtuel des armes. Il est l’Etat. Et dans chaque pays (Iran, Irak et Syrie) la bourgeoisie locale kurde a édifié sa propre entité nationale de la même espèce. Ils ne peuvent pas être reconnus par l’impérialisme international mais ils sont pourtant en tout des Etats, sauf qu’on ne leur en reconnaît pas le nom. De la même façon ils dominent plus la vie des populations que l’Etat ne le fait par exemple au Royaume-Uni. Lorsqu’on a plus de 18 ans on est soumis à la conscription. Quant à l’internationalisme prêté au PUD, son leader Salih Muslin a menacé d’expulser les Arabes de tout territoire « kurde » en Syrie en dépit du fait qu’il sont natifs de cette région (3).
» Alors que l’on trouve des formes favorables à l’étatisme dans certaines formations kurdes comme le gouvernement irakien de Talabani ou le gouvernement régional du Kurdistan irakien de Barzani, s’affrontant l’un à l’autre mais tous les deux au PKK, cela ne signifie pas pour autant que le PKK n’est pas de la même veine.
» Le PKK a en apparence brisé avec la conception classique de la conquête du pouvoir d’Etat caractéristique du marxisme- léninisme et introduit certaines « critiques » de l’Etat dans sa nouvelle doctrine de démocratie confédérale. Ces critiques proposent un simple changement formel dans lequel le nouvel Etat appelé par eux « confédération » assumerait les tâches de l’organisation sociale d’une démocratie de base, recherchent si possible une coexistence pacifique avec les Etats existants, recourant à l’auto-défense si nécessaire.
» Cette facétie de résistance démocratique locale directe en face des Etats existants, d’auto-détermination des peuples, d’administration de territoire « sans Etat » n’a rien de nouveau.
» Cette sorte de fantaisie a pu séduire bien des secteurs de l’anarchisme (y compris dans notre propre région) qui ont apporté leur soutien de différentes manières, allant même jusqu’à conseiller de s’engager dans des milices kurdes comme l’a fait David Graeber, une personnalité du mouvement ­Occupy (4).
» Il est surprenant de voir de nouveau beaucoup de ceux qui se proclament partisans de la destruction de l’Etat et qui concentrent leurs critiques et analyses sur ce but, tombent de nouveau dans le piège. Bien des critiques contre l’Etat, qu’ils considèrent comme un élément central de la société capitaliste, ne saisissent pas la nature de ces pseudo Etats-et finissent par les défendre dans leur nouvelle forme.
» Nous devons insister sur la nécessité de comprendre cela et de critiquer la société de la manière la plus parfaite possible. Quand nous parlons de révolution sociale nous visons la totalité des relations capitalistes : Etat, propriété privée, travail salarié, production de la marchandise, valeur…
» Nous sommes trop habitués au fait que quand on parle de révolution on parle de la forme plutôt que de son contenu. En ce sens, il est facile de comparer les images des miliciennes kurdes armées avec celles des miliciennes de l’Espagne de 1936, tout comme on peut parler de fascisme à propos de l’EI et à partir de là appeler de nouveau à une alliance avec la bourgeoisie contre le plus grand mal comme cela advint avec les républicains contre Franco dans la guerre civile espagnole.
» Une fois de plus nous nous trouvons devant un parallèle historique basés sur l’incompréhension des deux périodes et pas dans une réplique critique anticapitaliste des luttes de la classe.
Une révolution féministe ?
» La nature subversive d’un mouvement ou d’une organisation ne peut être mesurée par le nombre des femmes enrôlées sous les armes, pas plus dans son caractère féministe. Depuis les années 1960, sur tous les continents, bien des guérillas ont enrôlé de nombreuses femmes combattantes – par exemple en Colombie. Ce fut même encore plus effectif dans les guérillas inspirées du maoïsme (Népal, Pérou, Philippines, etc.) utilisant la stratégie de la « guerre du peuple » : l’égalité hommes/femmes devrait contribuer à faire éclater les structures traditionnelles, féodales ou tribales, toujours patriarcales. Ce sont là les origines du PKK/PUD dans lesquelles on trouve la source de ce que les spécialistes appellent « le féminisme martial  » (5). Cette révolution féministe doit aussi rester modeste. Les hommes dominent encore à la fois dans les rues et sur les lieux de travail. Et comme les sites web du PKK le montrent, la théorie féministe de l’organisation ne vient que de la tête du patriarche, Abdullah Öcalan, mais pas d’un quelconque mouvement féministe indépendant. De plus le pouvoir concédé aux femmes vient plus d’avoir rejoint les milices (ou d’y avoir été forcées dans la conscription) et ne durera vraisemblablement pas. Comme dans les précédentes guerres révolutionnaires, ce féminisme sera inévitablement contredit par la perte du pouvoir combiné avec la brutalité et le traumatisme de la guerre.
» Ceux qui liront cette publication avec une attitude critique nous accuseront d’être des puristes, de ne pas nous salir les mains et de rester dans la coulisse. Mais c’est une chose de comprendre les contradictions d’une manière révolutionnaire et une autre totalement différente de défendre ces contradictions comme si leur existence impliquait le début d’une révolution sociale.
» Nous n’avons aucun doute sur l’existence historique de luttes prolétariennes dans la région de ce que les Kurdes appellent le Kurdistan. C’est notre devoir et celle de tous les internationalistes de tenter de franchir les couvertures idéologiques social-démocrates et d’en tirer des conclusions pour la période actuelle. La question n’est pas d’éviter ou pas de soutenir les Kurdes, mais seulement de reconnaître que les Kurdes sont un groupe ethnique comme tant d’autres, avec des classes sociales et culturelles et les contraintes quotidiennes de toutes sortes. Il n’est pas question de soutenir en général et sans aucune critique toute expression recouvrant l’idée d’un peuple victime parce qu’il n’a pas de nation.
» Des révolutionnaires doivent être des internationalistes et ne doivent pas tourner un œil aveugle sur telle ou telle région ou se battre pour des choses distinctes dans différentes régions. On n’endosse pas le manteau de la libération nationale dans un pays, la révolution communiste dans un autre et la démocratie confédérale dans quelque autre.
» On en a marre de la logique gauchiste qui se base toujours sur l’analyse des conflits inter-bourgeois dans une région et prennent position aux côtés du pouvoir. Nous devons toujours partir de l’expression la plus simple de la lutte de classe pour trouver le chemin de la solidarité et contribuer à sa propagation et à son expansion. On ne peut pas s’afficher d’un côté ou d’un autre dans ce conflit si on se fonde sur les histoires qu’on veut nous vendre. Le seul côté où nous pouvons prendre place, c’est d’affirmer invariablement de ne pas céder et de ne pas s’aveugler : une révolution sociale, mondiale et totale.
Oveja negra
Source en espagnol : http://boletinlaovejanegra.blogspot.fr/2015/09/revolucion-en-rojava.html

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Le PKK,
une certaine bourgeoisie kurde

Un autre texte écrit sur le réseau de discussion que nous avons cité p. 13 développe des constatations similaires :
» Un stalinien dirigeant une organisation hiérarchisée, et qui est resté le chef indéboulonnable et mythifié de l’organisation, peut effectivement changer d’argumentaire idéologique sans rien changer à ses objectifs politiciens. Il suffit d’ailleurs de se référer à son programme politique pour ne pas trouver la moindre évocation critique de la propriété privée et des rapports d’exploitation. Le programme du PKK est exclusivement celui d’une certaine  bourgeoisie kurde, qui n’a jamais, à aucun moment cherché à créer un Etat kurde englobant l’ensemble culturel kurde. Elle est évidement plus lucide que certains camarades occidentaux quant aux intérêts spécifiques des divers courants nationalistes qui se sont constitués et des alliances contradictoires qui les opposent.
» Le PKK nouvelle formule cherche à nous vendre une démocratie directe écolo-féministe où des femmes, triées sur le volet pour leurs qualités photogéniques, peuvent prendre le fusil avant de retourner faire la cuisine et des enfants dans une société libérée où elles pourront prendre démocratiquement toutes les décisions… qui ne gênent en aucune manière la politique de la direction. Cet avenir radieux ressemble davantage à des promesses du passé qu’à un semblant d’objectif des luttes à venir.
» Ce qui caractérise, entre autres, l’irruption d’une situation de guerre dans un territoire, c’est la participation volontaire au combat d’une partie de la population, dans l’armée qui lui fournit, en plus du fusil pour se défendre, les meilleures chances de survivre. Qu’une telle situation détermine, y compris au niveau des rapports immédiats et de ce qu’on cherche à en montrer, un certain nombre de spécificités est ce que certains camarades voudraient imaginer comme un filet de révolte. Oui, en effet, c’est le filet dans lequel elle est contenue pour servir d’autres intérêts que les siens : ceux que doit défendre sa direction.
Ce qui, a contrario, caractérise une situation de guerre à caractère social, c’est la base sociale sur laquelle se développent les solidarités et les oppositions. Ce caractère a pu exister dans certains lieux et à certains moments des conflits, mais il apparaît inexistant aussi bien sur le territoire turc du PKK, que dans la zone syrienne de l’YPG.
» Que faire ? : le PKK nous montre le chemin !
» Il y a eu au début des années 1990 des militants/sympathisants du PKK qui ont rejoint une fameuse organisation maoïste: l’UCK kosovar, par sympathie pour le martyre des Albanais soumis au joug de Milosevic. Après sa reprise en main opérationnelle par la CIA, cette UCK a participé à l’affrontement contre l’armée yougoslave, dont l’un des effets fut la perte des premières lignes yougoslaves composées des troupes les moins sûres, c’est-à-dire la liquidation par les Occidentaux d’une partie de l’opposition à Milosevic, avec le soutien des « maoïstes » albanais et de leurs camarades du PKK, L’autre côté de cette guerre « juste » se concrétisa dans la liquidation par l’UCK de l’opposition interne, y compris avec l’aide des bombardements de l’OTAN (la destruction de la prison de Pristina qui a débarrassé l’UCK de ses concurrents « plus » modérés favorables à Rugova et à la négociation dont ne voulaient pas les Occidentaux).
» La même opération s’est répétée plus ouvertement en Irak à la suite de l’insurrection de Soulemania. Les militants du PKK, alliés au courant nationaliste kurde de Talabani, en concurrence directe avec le pro-turc Barzani, ont participé à la liquidation des groupes opposés à la reprise en main de l’insurrection par les nationalistes.
» Plus anciennement, dans le courant de la stabilisation du pouvoir de Khomeiny en Iran, deux batailles ont eu lieu dans la région kurde, dans la ville de Sanandaj. La première offensive de l’armée iranienne fut défaite pendant sa tentative d’investir la ville. C’est à cette occasion que la rébellion récupéra l’artillerie de la troupe en fuite. Ces équipements furent récupérés par les nationalistes qui disposaient de militants formés dans l’artillerie, dont des militants qui se sont ultérieurement réclamés du PKK. A la veille de la deuxième offensive militaire toute l’artillerie a disparu, laissant un flan de la ville ouvert à la pénétration des troupes de Khomeiny et de ses conséquences. Une « direction politique » a décidé que ces armes serait plus utiles ailleurs.
» Que l’on considère aujourd’hui que ce parti peut se réformer, sans rien changer dans la structure de sa hiérarchie et sans rien dénoncer de ce qu’il a commis, puisque son personnel dirigeant est en parti inchangé, serait juste dans l’air du temps, si cela n’était pas défendu par des milieux qui peuvent également défendre des positions proches. »
V.

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Conclusion…
toute provisoire

Face au chaos qui règne aujourd’hui dans toute cette partie du Moyen-Orient et qui tend à essaimer dans toute la région, en Afrique et finalement dans le monde (peut être s’agit-il globalement d’une manifestation de la crise économique mondiale que le capitalisme, tout comme dans d’autres domaines tel le climat, n’arrive pas à se donner les moyens de surmonter), le simple règlement du conflit dans ce carrefour Syrie-Irak supposerait une intervention massive de troupes au sol pour rétablir le semblant d’ordre sous la férule du capital. Mais, dans aucun des pays occidentaux, une mobilisation de masse ne paraît possible (thème à analyser). Le capital en est réduit à trouver des complices temporaires auxquels il fournit des armes (pas trop et pas les plus efficaces ni les plus modernes).
Mais c’est là que l’Histoire risque de se répéter comme en Afghanistan ou en Irak. Où ceux que l’on avait armés pour une tâche définie se retournent une fois leur tâche accomplie (et, surtout, une fois armés) contre les intérêts de leurs mentors. Armer les Kurdes contre l’Etat islamique risque de leur donner une puissance de feu et des idées pour poursuivre leur but éternel de recoller les morceaux démembrés depuis près d’un siècle d’une entité unique kurde, dont l’effet serait inévitablement de créer d’autres conflits dans la même région.
H. S.

Une guerre à l’échelle du monde ? (II)

La première partie de ce texte, paru dans Echanges n° 153 (automne 2015), a été publiée dans Echanges n° 150 (hiver 2014-2015), p. 43.

 

Dans la première partie de « Une guerre à l’échelle du monde ? », nous soulignions l’extrê­me confusion à la fois des faits examinés, des débats à leur sujet et de toutes sortes d’instrumentalisations de tel ou tel fait dans le seul souci d’associer tout ou partie de la population, plus spécialement la force vive du système, les travailleurs, à des combats qui ne sont pas du tout les leurs.
Il n’y a guère à ajouter à ce que nous écrivions alors, sinon tenter de voir et d’analyser comment les pions de ce sanglant jeu d’échecs entre de nombreux protagonistes se sont déplacés. On ne peut que souligner ce qui déjà apparaissait et s’est de plus en plus confirmé ; le pragmatisme des acteurs, qui fait que dans un conflit mondial – cette guerre qui se mène par proxys, ces logiciels informatiques facilitant ou surveillant les échanges entre des interlocuteurs – implique de plus en plus les grandes puissances, recoupant en même temps d’autres conflits qui peuvent interférer les uns avec les autres. Ce qui fait que les différentes forces organisées sur le terrain peuvent être alliées aujourd’hui pour se combattre demain et se retrouver de nouveau dans une autre forme de collaboration le surlendemain.
Même si la coalition arabo-occidentale de 22 pays disparates, menée par les Etats-Unis, affiche bien sa volonté de détruire cette entité qu’on nomme Daech ou Etat islamique (EI) (1), son intervention vise aussi à l’élimination de Bachar al Assad. Parallèlement, une coalition réunissant la Russie, l’Iran et le régime syrien du même Bachar al-Assad, se trouve associée avec Israël (ennemi affiché de l’Iran et allié des Etats-Unis) et la Jordanie (elle-même alliée des Etats-Unis) avec pour but immédiat de sécuriser le sud de la Syrie, maintenir ledit Bachar à la tête de ce qui reste de son Etat, et maintenir les positions russes en Syrie (2). Ce simple exposé d’une évolution récente peut donner un aperçu de la complexité de la situation dans tout le Moyen-Orient.
Ces deux coalitions, si elles reflètent autant que la guerre « contre le terrorisme » l’affrontement entre deux puissances dans cette partie du monde, se heurtent en Syrie à l’impuissance à maîtriser sur le terrain à la fois la dimension de l’EI et les rivalités entre les différents groupes de combattants, tant du gouvernement que de ses opposants politiques et d’autres groupes « terroristes ».
Par rapport à ces derniers, l’EI dispose d’une supériorité évidente car il joue sur deux tableaux :
– une base territoriale étendue qu’il a réussi à maintenir jusqu’à maintenant ;
– un champ mondial d’actions, fait tant d’allégeance de groupes « terroristes » bien implantés que de groupes ou individualités « dormants » qui peuvent être réactivés à tout moment, s’insérant dans une stratégie globale dépassant largement les frontières géographiques mouvantes de l’EI et qui lui sert de base de recrutement pour ses combattants.
Des raisons plus spécifiques ont pu être avancées pour expliquer la réaction des sunnites face à la force ascendante du chiisme dans la région qui exprimerait :
– un Etat puissant cultivé et militairement moderne, l’Iran ;
– une revanche historique sur les sunnites
– un monde sunnite fragmenté entre l’EI, Al Qaïda et les Frères musulmans (3).
Certains commentateurs pensent que même si la base géographique de l’EI était éliminée, l’EI n’en disparaîtrait pas pour autant, tirant sa force de cette dispersion mondiale. Toute une partie de la stratégie de l’EI ne vise pas à conquérir des territoires qu’il aurait du mal à contrôler (principalement pour des raisons religieuses) et où il ne peut espérer un soutien populaire, mais à recourir dans ces territoires « à une stratégie de provocation extrême bien pensée qui vise à miner la fragile cohésion » du pays visé (4). Il s’agirait dans cette stratégie de créer des abcès de fixation de déstabilisation et de zones libres, situation qui pourrait s’appliquer aussi bien à la Jordanie, au Liban, à une partie de l’Irak et même à la Turquie. Pour ce faire, la base territoriale de l’EI reste quand même aujourd’hui essentielle.
Qu’en est-il de cette situation sur le terrain dont on parle moins, l’actualité étant centrée sur les frappes aériennes de la coalition occidentale : l’intervention de la Russie et les palabres qui visent non seulement la Syrie mais un rééquilibrage du Moyen-Orient  ?
Dans Echanges n° 150, nous avons souligné que s’ériger en Etat ne serait qu’un mot si le territoire de cet Etat, au-delà d’une présence militaire, n’avait pas de ressources régulières suffisantes pour financer armée et administration, faisant régner un certain ordre dans le cadre d’un ensemble de lois réglant tant les relations entre individus que les relations économiques et sociales. De plus, il est nécessaire que ces ressources soient, pour la régularité de leur renouvellement, assises essentiellement sur une activité économique.
Rappelons que géographiquement l’EI couvre un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak, de taille équivalant presque à la Grande-Bretagne. Ses limites se sont quelque peu modifiées au gré des opérations militaires, mais les concessions qu’il a dû faire ont été compensées par de conquêtes importantes. Son activité économique assure une régularité de financement des dépenses de l’Etat. Elle concerne :
– la consommation intérieure
– les exportations
– les transports
– les mouvements financiers.
0n parle beaucoup dans les médias de ressources financières exceptionnelles comme la capture de réserves bancaires ou d’or dans les territoires conquis, ou le produit du racket, ou encore celui du pillage des antiquités. Ce sont des ressources exceptionnelles qui ne peuvent remplacer le renouvellement des ressources d’un Etat lié à l’activité économique.
Les frappes aériennes américaines visent plus à asphyxier les ressources de l’EI qu’à un soutien aux forces qui s’y opposent sur le terrain. De ce point de vue les quelque 6 800 frappes depuis l’été 2014 ont complètement échoué dans leurs objectifs économiques. Par contre, frappant indistinctement plus de 25 % des civils, leurs conséquences sont soit l’émigration soit le soutien à l’EI (5).
Quelles sont les ressources qui contribuent au financement régulier de l’EI et comment peuvent-elles être écoulées à l’extérieur sans trop de problèmes ? Pour le moment, l’EI dispose de grandes réserves de matériaux divers (richesses évaluées à plus de 2 000 milliards de dollars). L’EI contrôle 60 % du pétrole syrien et moins de 10 % du pétrole irakien, 40 % de la production de blé et 53 % de l’orge produits en Irak, les greniers à blé de Syrie sont sur des territoires tenus par l’EI. En 2014, le PIB atteint 3 milliards de dollars (6). Les recettes viennent pour partie des impôts, pour partie des exportations. L’EI aurait procédé à des privatisations d’une partie des nombreuses entreprises d’Etat.
Le pétrole représente 38 % des exportations (soit 1 milliard de dollars en 2014, 600 millions de dollars en 2015, cette baisse s’expliquant par les frappes aériennes de la coalition) les phosphates 10 %, le ciment 10  %  les céréales 7 %. Quant au coton, il assurerait entre 20 et 100 millions de dollars par an à l’organisation (7). Les impôts (sur les particuliers, les commerçants et industriels et la dîme sur les camions de toutes sortes qui doivent transiter à travers les territoires contrôlés par l’EI) (8) fournissent 17 % des ressources. Les rançons et le trafic des antiquités ne fournissent guère plus de 10 % des recettes budgétaires (9).
On sait peu de choses sur les dépenses nécessaires au fonctionnement de l’EI. Un des premiers postes est sans doute l’entretien de l’armée, c’est-à-dire ce qui est absolument indispensable pour le maintien et l’extension éventuelle de l’Etat mais aussi pour le « maintien de l’ordre » sur son territoire (armée et police). L’armée de l’EI compterait entre 100 000 et 125 000 combattants dont environ 15 000 viendraient de l’étranger, mais ces chiffres sont très variables selon les sources. Le financement des combattants aurait coûté en 2014 environ 10 millions de dollars par mois ; les 30 000 djihadistes étrangers recevraient 1 000 dollars par mois (10). Un double problème se pose à la mesure des frappes aériennes : le renouvellement des effectifs et du matériel. Les frappes américaines depuis l’été 2014 auraient détruit 200 véhicules de l’EI mais dans le même temps, l’EI en aurait récupéré 2 000 (11). De même, la chute de Ramadi, potentiellement une victoire stratégique pour l’EI (contrôle de la province d’Anbar permettant la jonction de la zone irakienne avec la zone syrienne) lui a permis de récupérer un stock très important d’armes (12).
Un autre problème est le financement de l’administration des territoires contrôlés par l’EI. Il paraît vraisemblable que l’EI a laissé en place les structures administratives existantes mais leur financement semble assez diversifié. A Palmyre (70 000 habitants), les fonctionnaires sont appelés à rester en place avec le même salaire et aux mêmes conditions, avec peu de changements dans l’exercice de leur fonction – sauf la contrainte religieuse. Dans la ville de Mossoul, on trouve une situation paradoxale : le gouverneur appointé par le gouvernement de Bagdad a été destitué, mais continue de mandater et de payer les salaires des fonctionnaires restés en place et qui assurent les services publics (13).
Une partie importante des ressources venant des exportations, le transfert de l’argent vers l’EI est au centre du financement de l’Etat. Le recours aux transferts bancaires étant impossible pour des raisons évidentes, ce sont les circuits parallèles clandestins qui sont utilisés : le « hawala » et les « bitcoins » (14). L’EI contrôle près de 130 banques. La création d’une monnaie spécifique à l’été 2015 – le dinar islamique – permet au régime de garantir dans une certaine mesure une circulation monétaire à l’abri des pressions financières internationales ; mais en même temps le fragilise car d’une part notamment les pièces d’or et d’argent et de cuivre peuvent fuir suivant le cours international de ces métaux et d’autre part elle dépend étroitement quand même des activités économiques et des rentrées de devises étrangères (voir encadré p. 7).
Un Etat ne peut maintenir sa domination sur la population que si celle-ci accorde un minimum d’adhésion à la politique des gouvernants. Tous les Etats ont recours à la violence plus ou moins ouverte couverte par une idéologie. Aux exécutions spectaculaires ne correspond pas, dans la vie dans les territoires contrôlés par l’EI, à ce que les propagandes occidentales tentent d’accréditer : la charia n’y est pas plus féroce que dans d’autres pays arabes (notamment l’Arabie saoudite) et semble un élément de stabilité chez une population plongée depuis des années dans une insécurité totale. Les mesures prises par l’EI lors de l’occupation d’une ville visent le plus souvent à une normalisation de la vie quotidienne destinée à obtenir un certain soutien populaire. Occupant Palmyre par exemple, l’EI fait sauter la prison, rétablit l’électricité et Internet, fait fonctionner les services ­publics (15).
L’effet des frappes américaines pourrait être, à cause de la manière indiscriminée dont elles sont menées, d’entraîner un ralliement supplémentaire à l’EI, d’autant plus que l’efficacité de ces frappes est mise en doute par les Américains eux-mêmes, notamment en raison de la capacité d’adaptation de l’ensemble des structures assurant le fonctionnement de cet Etat. Il a été relativement facile de pallier la destruction limitée des raffineries et des silos à grains ; pour ces derniers, d’autres formes de stockage plus individualisés peuvent être mis en place rapidement ; pour les raffineries, l’EI se contente de les laisser hors de son territoire, se contentant de prélever une dîme sur leur activité et sur le transport par camions citernes. Cette « délocalisation » du risque est pratiquée systématiquement : les centres administratifs sont transférés dans des immeubles d’habitation au sein de quartiers résidentiels, les camions citernes mêlés à la circulation dans les zones hors EI ; les chars ne sont plus engagés comme tels dans des opérations militaires mais chargés d’explosifs envoyés au dernier moment sur un objectif précis face à des combattants munis d’armes légères. Les gros convois militaires ont été bannis avec l’utilisation de petites voitures circulant dans le trafic local.
L’activité de l’EI montre aussi une grande habileté d’utilisation de l’ensemble des medias modernes. Une des vidéos les plus populaires de l’EI, « Le choc des épées », démontre la capacité inégalable de l’EI à produire un film de propagande et de recrutement de qualité en adéquation avec les cibles qu’elle vise. Pour ses communications, l’EI utilise l’outil le moins contrôlé – Zello, une application cryptée qui permet de partager des messages audio. Cette application transforme un téléphone portable en talkie-walkie.
L’expansion de l’EI peut se mesurer par trois composantes sur lesquelles la coalition qui se dessine tente d’agir avec des succès relatifs :
– son assise territoriale, à cheval sur la Syrie et le nord de l’Irak ;
– son recrutement mondial, qui assure à la fois un renouvellement relatif des combattants sur le terrain de l’Etat et les actions ponctuelles stratégiques des cellules actives ou dormantes dans le monde ;
– l’allégeance ou l’alliance avec des groupes similaires, principalement au Moyen-Orient et en Afrique.
En ce qui concerne l’assise territoriale aux frontières quelque peu mouvantes (16), elle restent pour l’instant, en gros, sans modifications notables. Un général français définit comme suit ces attaques sur le terrain : « Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre… la guerre est désormais au sein des populations et elle le restera (17 ). » Si une coalition globale comme celle qui semble se dessiner réussit à se mettre en place et à coordonner des actions militaires au prix de compromis politiques, on peut penser que l’assise territoriale de l’EI éclaterait. Mais les autres composantes de l’EI n’en resteraient pas moins en place et les exemples de l’Afghanistan et de l’Irak sont là pour montrer que la domination par la force conduisant à l’élimination de bases territoriales ne fait nullement disparaître un tel mouvement mondial dont les bases profondes subsistent entièrement. Il paraît évident que jusqu’à l’intervention russe en Syrie, les frappes américaines n’avaient guère modifié la situation : si 6 000 militaires de l’EI avaient été tués, 22 000 nouvelles recrues avaient rejoint l’organisation, qui contrôlait plus de territoire (la moitié de la Syrie et le quart de l’Irak et trois capitales provinciales au lieu de deux) (18 ).
Il est difficile de mesurer le recrutement mondial de l’EI dans les engagements individuels. Ils semblent de quelques dizaines de milliers, ce qui est relativement faible. Mais il semble que dans les allées et venues des « combattants volontaires » on assiste à la fois à un renouvellement de ceux-ci et à des implantations dans leur pays d’origine de ces cellules dormantes. Comme a pu le dire le chercheur Olivier Roy, les jeunes qui rejoignent le « djihad » seraient pris dans un «  mouvement générationnel », marqué par une forme de nihilisme : « Dans les messages que certains laissent, ils disent : “J’avais une vie vide, sans but.” La vie telle qu’ils l’appréhendent dans leur famille “ne vaut pas d’être vécue”. Ma génération choisissait l’extrême gauche, eux le djihad, car c’est ce qu’il y a sur le marché. » Et il ajoute : « On ne veut pas voir que Daech est un produit de notre modernité » ; dans le même article du Monde, Samir Amghar, chercheur à l’université du Québec, estime qu’« on rejoint moins la Syrie pour combattre Assad que pour montrer qu’on est capable de partir. C’est une posture. Ces jeunes sont le produit d’une société occidentale où l’image est centrale et où il est difficile de vivre dans l’engagement. Même sans trop de talent, on peut devenir une vedette… (19) » Sur ce terrain les Etats sont particulièrement désarmés et doivent développer des moyens de contrôle étendus mais plutôt impuissants, qui à la fois grèvent les budgets nationaux et inquiètent les populations par l’ampleur des restrictions qui leur sont imposées. Vu sous cet angle, l’afflux des émigrés syriens pose d’autres problèmes dans les Etats déjà concernés par la « chasse aux terroristes ». Sans le vouloir comme tel, on peut dire que par les multiples conséquences mondiales de son action sur différents plans, l’EI entraîne une déstabilisation interne des Etats. Pour ne prendre que la France, les réactions récentes des policiers et des militaires rejoignent les mutations politiques et les problèmes financiers découlant de cette « guerre contre les terroristes ».
L’extension de l’EI hors de son aire géographique est particulièrement diversifiée et il est difficile de discerner la nature de cette relation entre la revendication occasionnelle, une alliance de circonstance et l’obédience totale. Des groupes actifs de l’EI existeraient aussi bien en Indonésie qu’en Egypte alors que les bras de la pieuvre englobent la Libye, la Turquie, le Liban, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Afrique subsaharienne (notamment avec Boko Haram) (20), la Tchétchénie.
Tout cet ensemble apparemment hétéroclite procède pourtant d’une stratégie globale qui ne vise pas tant à défendre ou étendre son territoire qu’à porter le fer à l’extérieur pour répandre son influence, déstabiliser ses voisins et exporter la terreur. L’EI aurait une politique étrangère concertée avec un département planifiant les attaques extérieures. Comme le souligne un spécialiste britannique de l’antiterrorisme : « Nous verrons l’action de loups solitaires continuer – car ce modèle a réussi – mais je pense que nous aurons à l’avenir une menace plus diversifiée, avec des attaques directes plus structurées de la part de l’EI (21). » Ce qu’exprime d’une autre façon le général Desportes, déjà cité : « L’EI associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes, et de l’autre la plus haute sophistication de l’horreur (22 ). »
Face à cette expansion de l’EI et à ses conséquences, non seulement dans les rapports de forces internationaux mais aussi dans les politiques internes de chaque Etat, des actions collectives – des coalitions de plus en plus élargies – se précisent, dont l’effet direct pourrait s’avérer aussi illusoire que les interventions en Afghanistan ou en Irak, mais qui pourraient avoir aussi pour conséquence d’unir autour de l’EI les forces dispersées du « terrorisme » mondial. Etant donné que ces derniers temps tout évolue rapidement, modifiant les données de ce que nous venons d’exposer, nous renvoyons à un prochain article l’ensemble des mesures prises par le reste du monde pour endiguer ce qui ne sont que les conséquences des politiques antérieures de ces mêmes Etats.
H. S.

 

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NOTES

 

(1) Rappelons que Daech est l’acronyme arabe de l’Etat Islamique en Irak et au Levant – ISIS en anglais. Ou plus simplement Etat Islamique, EI, sigle que nous utiliserons ici. Le titre de cet article n’apparaît pas vraiment surfait alors que le roi de Jordanie qualifie la lutte contre l’EI de « troisième guerre mondiale, une guerre à l’intérieur de l’Islam » (au cours d’un entretien avec Obama à Washington, le 5 décembre 2014). Voir Le Piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, de Pierre-Jean Luizard (La Découverte, « Cahiers libres », février 2015). Rappelons que l’EI est issu d’un « comité consultatif des moudjahidines  [combattants] » auquel Al Qaida fut associé un moment, et qui se transforma en octobre 2006 en Etat Islamique d’Irak (EII) puis en 2013 Etat Islamique en Irak et au Levant (EI).

 

(2) « Syrie : la Jordanie va coordonner ses activités militaires avec la Russie », Le Figaro du 24 octobre 2015.

 

(3) « La guerre des deux islams », par Bernard Guetta, Libération du 31 mars 2015.
(4) C’est ce que développe Pierre-Jean Luizard et qu’il résume dans son titre Le Piège Daech (op. cit.). Le Financial Times décrit bien cette stratégie : FT  des 28 septembre et 15 octobre 2015).

 

(5) « Jihadis generate 500 millions de dollars from oil as US-led air strikes miss target » (La vente du pétrole rapporte 500 millions de dollars aux djihadistes alors que les frappes américaines manquent leur cible) (Financial Times du 15 octobre 2015).

 

(6) Sur les 193 Etats de l’ONU, une trentaine ont un PIB inférieur à 3 milliards de dollars (liste de la Banque mondiale [2013 ou 2014] exhaustive publiée par Wikipedia).
(7) Selon Le Monde du 21 septembre 2015, ce chiffre se monte à 136 millions de dollars par an. 6 % des importations de coton de Turquie viennent presque totalement (à 90 %) des territoires sous le contrôle de l’EI  de sorte que les tee-shirts importés en France de Turquie contribuent au financement de l’EI. Daech détient environ 60 % de la production pétrolière syrienne et moins de 10 % de la production irakienne. Les islamistes possèdent 20 à 30 puits de pétrole, en Irak et en Syrie (chiffres estimés par le Centre d’analyse du terrorisme, un think tank européen, ou par le consultant Jean-Charles Brisard, voir Challenges du 19 février et du 8 octobre 2015).
(8) Le droit de passage pour les camions peut varier de 300 à 1 000 dollars suivant la nature de la cargaison. En 2012 on décomptait au moins 4 000 passages par jour sur le territoire occupé par l’EI.
(9) Challenges du 19 février 2015.

(10) A titre de comparaison, les différentes armées paieraient chaque combattant de 250 à 600 dollars (armée régulière syrienne), de 500 à 600 dollars (Al Nostra), voire 700 dollars (EI débutants). L’EI offrirait à ses combattants un logement pour leur famille. On ne peut vérifier si, comme certains articles l’affirment, une partie des combattants passeraient d’une armée à l’autre comme des mercenaires par intérêt financier plus que pour des raisons politiques ou religieuses. Difficile de savoir si et pourquoi l’EI aurait dû début 2015 réduire les salaires des combattants et l’utilisation du carburant (Financial Times du 28 février 2015).
(11) L’EI apprécie particulièrement les pick-up Toyota qui forment l’essentiel de sa flotte à des dizaines de milliers d’exemplaires et qu’il se procure partout dans le monde à travers un réseau complexe de relations et de corruption sans que les tentatives d’entraver leur renouvellement puissent être efficaces.
(12) Libération du 2 juin 2015 ; M6, émission « Capital  », 14 juin 2015.

 

(13) Financial Times du 21 mai 2015, Le Monde du 19 mai 2015.
(14) Les paiements de l’EI se font grâce au  Hawala, système financier apparaissant au VIIIe siècle dans des textes de droit musulman. L’argent transite grâce à des réseaux de change : une personne confie de l’argent à un agent qui se met en relation avec un autre agent proche du destinataire de la somme. C’est lui qui verse alors l’argent moyennant une commission. Le terme bitcoin désigne à la fois un système de paiement à travers le réseau Internet et l’unité de compte utilisée par ce système. Ce système n’utilise pas les monnaies traditionnelles. Son principe est de tenir à jour sur un très grand nombre de nœuds du réseau, un registre à la fois public et censément infalsifiable de toutes les transactions exprimées en unité de compte bitcoin. Les transactions sont validées par les signatures cryptographiques correspondantes. Les bitcoins figurant dans les transactions dont un compte est bénéficiaire, peuvent être réutilisés par le titulaire de ce compte dans des transactions dont il sera l’émetteur.

(15) Libération du 2 juin 2015, M6, « Capital »,14 juin 2015.

 

(16) Les cartes indiquant les territoires occupés par l’EI en Syrie et en Irak ne représentent pas en général une entité territoriale mais une sorte de patchwork de zones plus étendues reliées par des couloirs qui correspondant aux vallées. On ne sait trop si une telle présentation est intentionnelle pour démontrer que le territoire de l’EI n’est pas un territoire continu et ne forme pas un Etat.

 

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ANNEXES

 

1. Battre monnaie
L’EI a commencé fin août 2015 à procéder à la saisie de toutes les devises étrangères à Mossoul, capitale de la province irakienne de Ninive, et de les remplacer par le dinar or  (fr.sputniknews. com/international/20150831/1017873595.html, repris par de nombreux sites Internet) qu’il a commencé de frapper.
La nouvelle monnaie imite celle utilisée à l’époque du règne du troisième calife de l’islam, Othman ibn Affan (644–656). Les dinars de l’EI seront échangés dans quatre bureaux de banque de Mossoul. L’EI comptait introduire son dinar sur l’ensemble de la province de Ninive au cours du mois de septembre. La population de la province a été mise en garde contre la poursuite de l’utilisation de dinars irakiens. Selon les médias, un dinar or de l’Etat islamique équivaudrait à 139 dollars américains. La nouvelle monnaie ne comporte que des pièces métalliques d’or, d’argent et de cuivre, à l’exclusion de la monnaie papier.
« Si l’Etat islamique avait décidé d’imprimer des billets, ils n’auraient eu aucune valeur, estime Jérôme Héricourt, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), interrogé par le magazine Challenges (www.challenges.fr/monde /moyen-orient/20150901.CHA8892/pourquoi-l-etat-islamique-frappe-sa-propre-monnaie-en-or.html). Ce n’aurait été que du papier que personne n’aurait pris au sérieux car le billet pour être respecté doit être ancré dans les conventions sociales. L’or ou l’argent ont en revanche une valeur réelle. Une pièce en or a toujours de la valeur. »
Celle-ci sera cependant dépendante du cours mondial des matières premières.

 

2. Un pacte électrique
L’EI et Assad restent des ennemis sur le terrain mais leurs besoins d’électricité les contraint à un pacte diabolique.
L’électricité distribuée en Syrie provient à 90 % de centrales thermiques fonctionnant au gaz et l’EI autant que la Syrie d’Assad doivent se mettre d’accord pour leur approvisionnement : pas d’électricité, pas de gaz ni de pétrole, et pas de gaz pas d’électricité.
L’EI contrôle au moins huit centrales électriques, dont trois centrales hydrauliques et la plus importante des centrales à gaz.
Le régime d’Assad contrôle les sociétés publiques et privées dont font partie les techniciens de maintenance des centrales.
On a souvent accusé le régime d’Assad d’avoir des accords secrets ave l’EI qui contrôle la quasi-totalité des puits pétroliers et gaziers (dont ceux appartenant à la multinationale américaine Conoco).
Le ministre syrien du pétrole et des ressources naturelles admet du bout des lèvres que les employés des compagnies  pétrolières et gazières travaillent sous l’autorité de l’EI et ajoute : « Çà ressemble au Chicago des années 1920 : on combat et on tue pour modifier le contrat, mais le contrat est toujours là. »
Une des compagnies privées, Hexo, qui exploite le champ pétrolier de Tuweinan, paie une redevance mensuelle de 50 000 dollars à l’EI pour la « protection » de ses puits, l’EI participant aussi à la gestion de ce champ pétrolier. L’ensemble est surveillé par un « émir » dont les patrouilles contrôlent à la fois l’exécution des contrats et la surveillance religieuse des opérateurs. Un des directeurs qui n’avait pas respecté les engagements envers l’EI a eu la tête coupée Une partie des travailleurs ont réussi à fuir : sur les 1 500  qui y œuvraient antérieurement il n’en reste que 300.
(« Syrian regime locked in “mafia-style” pact with jihadis to keep gas flowing – Employees of state-run energy companies in areas controlled by the militants find themselves pawns in a deadly game », Financial Times du 16 octobre 2015.)

 

3. Une guerre économique sous couvert de guerre religieuse

L’islam comporte, comme toutes les religions, nombre de sectes distinctes interprétant différemment les textes sacrés.
Parmi tous ceux qui dans le monde se réclament de cette religion, les sunnites,  représentant une certaine orthodoxie, regroupent environ 90 % des croyants et les chiites seulement 10 %. Mais les chiites occupent un Etat, l’Iran, et une branche sunnite, les wahhabites, occupent un autre Etat, l’Arabie saoudite. Ces deux Etats sont des ennemis jurés et leur rivalité tourne autour du pétrole et du contrôle territorial du Moyen Orient ; dans cette rivalité, dans la coulisse s’affrontent les autres puissances mondiales autour des stratégies pétrolières, économiques  et territoriales.
Comment l’EI, apôtre du wahhabisme, a-t-il pu parvenir à cette situation de force au-delà de l’Arabie Saoudite qui se réfère également à cette variante islamiste ?
La montée du wahhabisme  remonte au XVIIIe siècle avec l’irruption sur la scène tribale de la péninsule arabique d’un illuminé, Mohammed Ibn Al Wahhab (1703-1792). Sans doute en réaction contre le mode de vie des gens de sa tribu il développe une forme puritaine très stricte de l’Islam, prenant le Coran à la lettre et faisant de la  charia la règle absolue des rapports sociaux. Il proscrit toute représentation d’êtres vivants (humains et animaux), l’art, le tabac, le haschich, les noblesses égyptienne et ottomane qui passent par la péninsule arabique pour gagner le pèlerinage de La Mecque. Il tente de s’infiltrer dans les cercles salafistes qui revendiquent le retour à l’islam des origines.
En 1741, expulsé de sa tribu bédouine, il est accueilli par Ibn Séoud, un petit chef de tribu qui vit dans le désert Nedj de la péninsule arabique. L’alliance du prophète et du chef de tribu fait qu’en 1790 ils contrôlent pratiquement toute la péninsule, ayant soumis les autres tribus  et se permettent des raids sur la Syrie, l’Irak. Dans les territoires qu’ils occupent les populations doivent se convertir ou mourir.
L’expansion se poursuit jusqu’au début de 1800 lorsque la réaction des Egyptiens et des Ottomans entraîne la destruction de leurs bases et la capture de leur capitale Dariya. Cette situation dure jusqu’à la fin de la première guerre mondiale avec la dislocation de l’empire ottoman. Le vide politique est comblé par la tribu Al Saoud, toujours alliée aux wahhabites et qui reconquière toute la péninsule arabe, devenant en 1932 un Etat avec pour roi le chef de la tribu, Abd al Aziz al Saoud. Mais cela ne peut se faire qu’avec l’appui d’abord des deux puissances Grande-Bretagne et France, plus tard de la puissance américaine, et des intérêts pétroliers qui commandent dès lors toutes les données stratégiques et politiques du Moyen-Orient.
L’argent du pétrole saoudien donne un essor au wahhabisme qui implante des mosquées et des écoles coraniques de cette obédience dans le monde  entier, y compris en Europe.
L’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui deviendra l’EI est une réaction contre ce que le wahhabisme est à ses yeux devenu dans la péninsule. Le rigorisme du royaume (dont on connaît bien des aspects, mais dont on dit peu par exemple qu’il procède à la même destruction des traces du passé que l’EI) lui est insuffisant, et il prône une religion encore plus pure et dure rejetant la domination des Saoudiens. Il s’oppose aussi à toutes les autres formes de la religion musulmane, à commencer par les chiites. Sa contradiction fondamentale étant qu’il doit sa force au commerce pétrolier qui implique des relations avec tout ce qu’il rejette d’un point de vue religieux.