Les cochons bretons, les déboires de la logistique et la dévaluation du yuan

Paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

Ce texte se veut l’amorce d’un débat sur les conséquences de la crise sur les structures du capitalisme d’aujourd’hui, structures élaborées au cours des dernières décennies et qui visaient globalement à accroître la part de plus-value extorquée aux travailleurs du monde entier. La complexité des diverses manifestations économiques, sociales et politiques de la crise masque quasi totalement le problème central du capitalisme, qui reste que le travailleur ne perçoit qu’une portion infime de la valeur qu’il a créée. Ce qui fait qu’à long terme, on a une accumulation de marchandises qui ne trouvent pas preneurs parce que la masse monétaire distribuée aux travailleurs est insuffisante pour les acquérir. D’autre part, avec la recherche effrénée d’une réduction des coûts de production, on assiste à une accumulation de capitaux qui ne trouvent pas à s’investir dans le secteur productif et s’envolent dans des spéculations innombrables (1).
Cette distorsion de base a été d’autant plus amplifiée qu’au cours des dernières décennies, le procès de production capitaliste et le cycle complet production-distribution-récupération de la valeur se sont restructurés, visant non seulement à réduire le plus possible les coûts de production, mais aussi à diminuer les prélèvements sur la plus-value originelle à toutes les étapes de la mise sur le marché de la marchandise.
C’est ainsi que le système à flux tendu s’est déployé, depuis l’entreprise elle-même dans la production de la marchandise, à toute la chaîne de transport de la marchandise, depuis le lieu de production jusqu’à l’étal du point de vente. L’ennemi devient le temps : le temps de transport, le temps de stockage, le temps de vente. En eux-mêmes, tous ces temps représentent une immobilisation de la marchandise (même lorsqu’elle se déplace) qui toujours a un coût, qui écorne la part de plus-value accaparée par l’entrepreneur capitaliste, mais qui ne sera récupérée que dans la vente finale. Plus cette récupération est proche du lieu de production (2), plus le capitaliste gagne, à la fois sur cette ponction de la plus-value et sur la récupération, ainsi que, éventuellement, sur l’accroissement du capital investi.
La chute de la consommation – le terme du processus de circulation de la marchandise et de récupération de la plus-value globale – entraîne une série de blocages en cascade de tout le flux de circulation jusqu’au lieu de production lui-même. Cette chute de la consommation, principalement dans les pays dits développés, s’est amorcée depuis plus de cinq années mais n’a touché que progressivement le secteur clé de la consommation des marchandises. Le système lui-même du flux tendu offre, comme toute structure, des résistances à toute transformation immédiate. Et en particulier, alors qu’il pourrait paraître facile de réduire le flux à la source même, la production de marchandise ne peut être stoppée immédiatement. Car d’une part le blocage terminal sur le lieu de vente met du temps à se répercuter dans toute la chaîne logistique et d’autre part, la production dépend elle-même d’une chaîne d’approvisionnement à flux tendu qui ne peut être stoppée sur l’heure (3).
Bien qu’il s’agisse ici d’une marchandise vivante, l’histoire présente des cochons bretons de Plérin illustre bien comment une chaîne de production peut se trouver bloquée par la chute de la consommation finale, avec des conséquences sociales et politiques sérieuses.
Peu importe de savoir comment cette restriction de consommation s’est amorcée, à partir de complexes imbrications politiques et économiques internationales, mais le blocage des importations russes de produits alimentaires de l’Union européenne (UE) a fait chuter de plus de 20 % les exportations européennes de porc. Du coup, le marché européen s’est trouvé engorgé, d’où une compétition accrue et une chute des prix. Les producteurs français, spécialement concentrés en Bretagne, particulièrement touchés par la baisse des prix acceptés dans les contrées plus productivistes de l’UE en raison d’une concentration plus importante, ont réagi dans un contexte économique et politique déjà peu brillant. L’intervention du gouvernement pour la fixation d’un prix plancher pouvait satisfaire les agriculteurs, mais pas les intermédiaires, industriels de la transformation qui pouvaient s’approvisionner sur le marché mondial à moindre coût. Ils ont donc cessé d’acheter les porcs bretons.
La production du porc « standardisé », pour satisfaire un ensemble de conditions à la fois techniques et alimentaires de la chaîne de conditionnement, fait que le produit doit être « parfait » à une date précise pour pouvoir être vendu à cette date. Toute la chaîne d’élevage, depuis la mise bas de la truie jusqu’au produit final, ce porc « parfait », correspond au flux tendu de l’usine et est programmée pour qu’il n’y ait ni arrêt ni accélération : seul compte le nombre de porcs que la capacité de l’établissement, c’est-à-dire sa surface financière, autorise. La vente régulière d’un nombre de porcs constant permet au producteur de payer l’ensemble des intrants et de se payer sa rémunération, c’est-à-dire tout ce qui assure le fonctionnement régulier de la chaîne de production. On peut comprendre que l’arrêt de la vente de la marchandise finale place l’agriculteur dans une situation impossible, avec un stock de porcs invendables parce qu’ils ne répondent plus aux stricts critères, sans argent pour payer les approvisionnements qui lui sont nécessaires, et devant l’impossibilité de stopper immédiatement le processus déjà programmé. C’est le même principe qui s’applique dans tout processus de production quel qu’il soit.
C’est le même phénomène que l’on constate aujourd’hui dans toute la chaîne de circulation de la marchandise, particulièrement dans tout ce qui vient du Sud-Est asiatique. Ce phénomène s’est aggravé encore en raison de toutes les politiques d’austérité qui réduisent les revenus disponibles. Un autre facteur encore obère cette organisation de la production et circulation de la marchandise : une partie de ce processus était alimenté par l’innovation, la création constante de nouveaux produits qui devaient être acheminés rapidement pour concurrencer et remplacer la production antérieure devenue obsolète. Si les cochons ne sont plus propices à la vente après quelques semaines, un produit peut tout autant devenir invendable parce que l’innovation a amené dans la chaîne logistique un autre produit du même ordre mais « plus moderne ».
Tous ces facteurs ont une incidence immédiate sur le prix de vente final des marchandises qu’il faut écouler à tout prix pour au moins récupérer une partie de la plus-value, éliminer le coût du stockage et de l’immobilisation du capital. D’où ce que l’on constate présentement  : une réduction des prix. D’où la déflation et des mesures telles que, par exemple, en France, l’autorisation inscrite dans la « loi Macron » de faire des soldes toute l’année.
Finalement, la production doit être réduite dans des conditions qui peuvent être douloureuses pour l’entreprise, et avant tout pour les travailleurs qui risquent des réductions de salaire ou le licenciement. Effet pervers d’une situation qui réduit encore plus la capacité d’achat de la marchandise à un moment où elle devrait s’accroître. Dans des pays comme la Chine, dont l’économie vit pour une partie importante des exportations vers les pays dits développés, relancer les exportations devient vital, d’autant plus que la pression des luttes rend nécessaire une diminution du coût de la production. D’où la manipulation de la monnaie nationale qui réduit artificiellement le coût de la marchandise vers les pays importateurs. C’est le sens de la récente dévaluation de la monnaie chinoise.
Mais une telle mesure a d’autres conséquences : l’augmentation du coût des matières premières importées ; le bouleversement des relations financières internationales parmi d’autres.
H. S.

 

NOTES

(1) Il est difficile de décrire ici les interactions entre ces processus économiques et financiers. Chacun pourra se référer aux nombreux développements théoriques et notamment aux ouvrages de base du marxisme.

(2) Cette récupération de la plus-value se fait dans le pays de vente de la marchandise le plus souvent au profit d’un capitalisme dominant qui récolte ainsi, éventuellement élargi, le profit de ses investissements dans les pays de délocalisation à bas coût de production.

(3) Tout le secteur productif économique est enserré dans un réseau de contrats d’approvisionnement depuis l’extraction des matières premières jusqu’au point de vente final de la marchandise qui mettent en jeu d’énormes intérêts financiers. En particulier, en cas de crise entrainant le non-respect d’un contrat quelconque il peut être difficile tant pour des raisons économiques que financières de rompre brusquement la circulation d’un produit quelconque (matière première, pièces détachées, etc.) qui continuent d’être livrées à un point de la chaîne flux tendu alors qu’elle ne sont plus nécessaires.