« Les Balles du 14 juillet 1953 » – Note cinéma.

Cinéma
Les Balles du 14 juillet 1953
Film de Daniel Kupferstein
2014, 85 min.  – (Un DVD est en vente au prix de 15 euros)

Paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

Présentation par le réalisateur : « Le 14  juillet 1953, un drame terrible s’est déroulé en plein Paris. Au moment de la dislocation d’une manifestation en l’honneur de la Révolution française, la police parisienne a tiré sur un cortège de manifestants algériens. Sept personnes (six Algériens et un Français) ont été tuées et plus de quarante blessées par balles. Les policiers n’ont pas supporté que les militants algériens défilent organisés par le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, dirigé par Messali Hadj) avec un service d’ordre impressionnant, refusent de se laisser arracher leurs drapeaux et banderoles. À leurs yeux, il était inconcevable que des colonisés relèvent la tête, ne rasent pas les murs. Cet événement a été oublié en France comme en Algérie. Le film est l’enquête pour retrouver des témoins, pour faire parler les historiens afin de reconstituer au mieux le déroulement de ce drame mais aussi pour comprendre comment ce mensonge d’Etat a si bien fonctionné. »
D. K. a commencé son enquête en utilisant le livre de Maurice Rajsfus, 1953, un 14  juillet sanglant (éd. Agnès Vienot, 2003, épuisé).
Un récit des événements et de leurs suites peut être lu sur le site des Archives de Seine-Saint-Denis : http://archives.seine-saint-denis.fr/Un-massacre-oublie.html
Un deuxième livre vient de paraître sur cette manifestation (que nous n’avons pas encore lu) : Paris 1953 : un 14 juillet rouge du sang algérien, de Jacques Simon (L’Harmattan, 2015, 14 euros).
Un camarade de Paris
janvier 2015

Plus d’informations sur ce film (et les autres documentaires du réalisateur) ainsi que sur  les projections et la vente des DVD : http://daniel-kupferstein.com

« Lille en Mai. Chroniques anarchistes », note de lecture

Lille en Mai. Chroniques anarchistes
Guy Ciancia
Passez Muscade, 2015
http://passezmuscade.ciancia.net/
 (c/o CCL Benoît-Broutchoux, 4, rue de Colmar, 59000 Lille)

Il ne s’est rien passé à Lille, en Mai 68, prétend l’opinion publique (p. 10), selon Guy Ciancia, auteur d’un ouvrage de presque 300 pages : Lille en Mai. Chroniques anarchistes, qui confirme : « Etudiant à Lille en Mai 68, puis salarié dans cette ville, je peux témoigner qu’à deux cents kilomètres de Paris, en mai et juin 1968, la vie continuait, simple et “presque” tranquille. » (p. 19). « A Lille, tout s’est déroulé dans le calme, sans barricades (ou presque) et sans violence (…), la très grande majorité des étudiants et des ouvriers ne vit guère plus loin que les aménagements des conditions d’examen ou de travail (p. 26). »
Ne serait-ce pas parce que les oppositions aux conditions sociales engendrées par le capitalisme sont innombrables, banales, quotidiennes et « en réduisant certaines d’entre elles (…) à des actes héroïques et exemplaires, on brade les colères (…) pour n’en retenir finalement que la valeur marchande » (p. 10) que peu de gens ont observé ce qui se passait à Lille ? L’ouvrage de Guy Ciancia se compose de deux parties, plus un épilogue et des annexes. Deux parties que l’auteur ne distingue pas explicitement dans son livre : une première traitant spécifiquement de Mai 68 à Lille (les quatre premiers chapitres) et une deuxième traitant des années 1969-1970 (chapitres V à VII) .
La première partie fait la preuve qu’il s’est passé quelque chose à Lille en mai-juin 1968. Elle apporte de nombreuses informations utiles telles que « nous fûmes tout à fait surpris de constater que les usines étaient bien souvent silencieuses et vides. A part cinq cégétistes, la plupart disposés à l’entrée, sous un timide drapeau et la responsabilité d’un permanent syndical, la base était introuvable (p. 90). » On passera sur quelques clichés dont les historiens savent maintenant qu’ils ont été exagérés ; par exemple que « (…) la Bourse en flammes [à Paris] était bien aussi belle, pour un jeune révolutionnaire, que les églises incendiées de Barcelone évoquées en 1936 par Benjamin Péret (p. 20) », et p. 101 que « (…) la nuit du 24 au 25 mai (…) la Bourse fut incendiée. » ; ou que les voitures ne roulaient plus faute de carburant (p. 20).
La deuxième partie, elle, se résume à une sorte de Who’s Who, de Bottin mondain du milieu révolutionnaire de l’époque, avec les récriminations qui vont avec, contre ceux qui se sont intégrés, ceux qui ont refusé et ceux qui ont préféré satisfaire leur hédonisme. On comprendra que Guy Ciancia dresse un panégyrique de ses anciens amis qui ont refusé de s’intégrer, les critères de ce refus de parvenir étant par ailleurs élastiques, et qu’il déteste les autres, semble-t-il les hédonistes plus que les arrivistes.
L’épilogue achève ce livre sur les étrangetés qui ont eu cours après Mai 68 et continuent à avoir cours dans certains milieux : « (…) lors des premiers pas de l’homme sur la Lune, le 21 juillet 1969 (…), ces images avaient provoqué une grande incrédulité. Quelle confiance pouvait-on accorder à un tel reportage qui ressemblait à une mise en scène efficace dans la compétition pour la “conquête de l’espace” ? » (p. 225) ; « (…) on mettait en doute à la fois l’expédition lunaire de l’Américain Neil Armstrong et la “révolution” de Mai 68 » (p. 250).
Quant à ce qu’il nous dit de l’origine de son ouvrage, le propos paraîtra familier à beaucoup de ceux qui ont vécu les années 1980 : « (…) un peu avant 1980, un petit groupe anar, proche de la revue L’Aminoir, avait poursuivi le montage de Lille en Mai. Cette première version du court métrage s’inscrivait dans le cadre d’une interrogation sur les falsifications dans l’histoire. (…) dans les locaux de la CLES [Commune libre et espace social], la projection [en juillet ou août 1981] fut interrompue par une poignée de palotins hystériques qui avaient entendu dire qu’il était “négationniste”. Les bobines furent piétinées, le matériel de projection brisé. (…) Mais Lille en Mai (…) ne traitait ni de la Shoah ni des chambres à gaz. C’est pourtant un public hostile, composé de sionistes, d’ex-militants maoïstes ou néo-socialistes, qui manifesta sauvagement sa désapprobation. Comment en était-on arrivé là ? Comment expliquer cette confusion des genres ? (…) L’humble réalité quotidienne des anonymes, ceux qui n’aspirent souvent, par principe ou habitude, à aucun pouvoir, n’avoue[nt] jamais. Ce sont précisément les anecdotes de ces personnages sans qualités, que Lille en Mai entendait restituer. (…) Ne furent sauvées du film que quelques prises de vue du tournage, et des bribes du synopsis (…). Ce sont ces seules traces complétées au moyen de diverses sources institutionnelles ou non et de souvenirs épars qui ont constitué les jalons de ce livre.  » (p. 228- 231)
Les annexes (p. 237-291), photocopies de tracts, articles de journaux, etc. profiteront aux lecteurs qui s’intéressent à la période couverte par le livre.
J.-P. V.

Etats-Unis. A Baltimore, la prochaine fois, le feu*

Texte paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

Le 27 avril 2015, Baltimore a été le théâtre de ce que l’on pourrait désigner comme les pires émeutes urbaines dans une grande ville américaine (1) depuis celles de Los Angeles en 1992. Des centaines de bâtiments ont été pillés et brûlés, et il y a eu tant d’incendies que la ville en est venue à manquer d’équipements pour les éteindre et a dû faire appel aux pompiers des comtés voisins. Le gouverneur du Maryland a fait intervenir la Garde nationale, et le maire de Baltimore a décrété un couvre-feu nocturne (de 22 heures à 5 heures) jusqu’au dimanche 3 mai.
Les causes et le déroulement de l’émeute sont familiers et connus de longue date, mais s’y ajoutent des aspects nouveaux qui n’étaient pas apparus en 1992 à Los Angeles. A Baltimore-Ouest, épicentre de l’émeute, les taux de mortalité infantile sont au niveau de ceux du Belize et de la Moldavie, d’après une étude réalisée par la John Hopkins School of Public Health (2). Les habitants des quartiers les plus pauvres de Baltimore ont une espérance de vie inférieure de vingt ans à celle des quartiers aisés (3). Un trafic de drogue violent et florissant déferle sur cette misère sociale.
Pendant des années, le trafic de drogue à Baltimore a été le fait de gangs locaux qui se disputaient un territoire. Mais au cours de la décennie écoulée, le trafic de drogue s’est organisé avec l’arrivée de cartels plus importants et plus ambitieux. L’un d’eux, la Black Guerilla Family (BGF), dont le nom évoque un groupe nationaliste noir de l’époque trouble des années 1970 qui sévissait dans les prisons californiennes, a monté une opération sophistiquée qui, de manière remarquable, impliquait la présence de groupes lui servant de couverture pour infiltrer des groupes d’action communautaires et a publié un manifeste pour apprendre à devenir entrepreneur indépendant qui lui a valu les éloges dithyrambiques des autorités académiques locales (y compris ceux d’un ancien candidat à la mairie) qui ignoraient leurs lien avec le gang (4).
De manière plus significative, le BGF (c’est ainsi qu’on l’appelle dans la rue ici) a pris le contrôle de la prison de la ville, le centre de détention de Baltimore, en enrôlant des gardiens pour y introduire de la drogue, des téléphones portables et de l’argent. L’un des principaux chefs du BGF a eu des enfants avec deux gardiennes, qui ont fait tatouer son nom sur leur bras. Le centre de détention a fini par faire l’objet d’un raid et le contrôle de l’Etat a été rétabli, mais cet épisode témoigne de la portée et de l’ambition du BGF. (Une femme que je connais et qui travaillait aux entrées du centre de santé du centre de détention pendant la prise de pouvoir du BGF m’a raconté qu’elle avait compris que quelque chose allait se passer lorsqu’elle s’est aperçue de la présence de prisonniers soi-disant SDF, qui étaient en réalité des policiers clandestins. Elle reconnaissait toujours les infiltrés à leurs chaussettes toujours propres même si leurs vêtements étaient sales et usés [5]).
La police et les gangs de la drogue ont une relation symbiotique. Pour la police, les gangs sont devenus un moyen de réclamer plus de fonds, plus d’hommes et plus d’autorité. Les gangs utilisent la police pour « cafeter » leurs rivaux dans le but de s’emparer d’un marché à leurs dépens. La corruption est très répandue au sein de la police et bon nombre d’agents touchent des pots-de-vin ou même vendent de la drogue.
La brutalité policière est également bien documentée : la ville a dû payer 5,7 millions de dollars de dommages et intérêts aux victimes entre 2011 et 2014, et il ne s’agit probablement que de la partie émergée de l’iceberg car peu de victimes ont assez de persévérance et de moyens pour défendre leur cas face à un système dont la plupart d’entre eux pensent, avec raison, qu’il les défavorise. Au nombre de ces victimes figurait une grand-mère dont l’épaule avait été cassée lorsqu’un flic l’avait jetée à terre et arrêtée (6). Entre juin 2012 et le 15 avril de cette année, le centre de détention de la ville de Baltimore a refusé 2 600 personnes arrêtées et amenées par la police au motif que leurs blessures et leurs maladies étaient trop graves pour être soignées en prison. Il est vrai que nombre d’entre elles dataient d’avant l’arrestation. Mais 123 de ces blessures étaient des traumatismes crâniens, signes révélateurs de maltraitance policière (7).
A cela s’ajoutent une violence de rue d’un niveau peu commun – bousculer quelqu’un accidentellement dans la rue peut vous valoir une balle – et des fusillades aléatoires et inexplicables ont affecté presque toutes les familles noires des quartiers défavorisés de Baltimore et quelques-unes à l’extérieur : des membres de la famille du maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, et de Bernard « Jack » Young, le président du conseil municipal, ont été abattus lors d’épisodes de violence de rue (8).
Tout le monde assiste à ces fusillades, mais lorsqu’il s’agit de témoigner ou d’identifier les tireurs, personne n’a rien vu. Les raisons en sont à la fois compliquées et faciles à comprendre. Non seulement les gens redoutent la vengeance des gangs – crainte qui n’est pas sans fondement comme le prouve la bombe incendiaire qui a tué sept membres de la famille Dawson dans East Preston Street parce que la mère s’était élevée contre le trafic de drogue dans son quartier – mais ils redoutent également la police. Ils ne savent jamais quel flic ripoux va les dénoncer aux dealers. Parmi les rumeurs, dont certaines sont fondées et d’autres fictives, tant sont nombreux ceux qui, dans l’ombre, ont intérêt à encourager la désinformation, ce remous qui balaie les rues de Baltimore-Ouest, qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est « trivial » ?
Par conséquent, on se méfie à juste titre de la police. La police, à son tour, voit de la complicité dans ce refus de coopérer. En traitant tous les résidents comme des collaborateurs potentiels, la police en vient à agir à Baltimore-Ouest, et ailleurs, comme les troupes américaines au Vietnam lorsqu’elles pacifiaient les villages : tout le monde devient un ennemi potentiel. Les conséquences d’une arrestation et d’une condamnation n’attentent pas seulement à votre dignité dans l’immédiat, mais elles ont des effets durables sur vos possibilités d’emploi, notamment dans le secteur des services. la police n’est qu’un aspect de l’absence généralisée de confiance en la société qui agit à la fois comme un mécanisme de survie et de défense, et elle s’exerce également contre l’action politique ou collective au sens habituel, y compris contre la politique de la gauche.
Cette confiance s’exprime de multiples manières dans la vie quotidienne. J’ai travaillé avec une femme qui refusait les virements sur son compte bancaire,  car elle ne pouvait pas savoir si « ils » n’allaient pas tenter de la voler  ? Elle exigeait un chèque, par souci de sécurité. Là où je travaille actuellement, les émissions les plus populaires auprès des Afro-américaines d’une cinquantaine d’années sont des « documentaires » relatant des crimes réels, tel le bien-nommé « Crains ton voisin  » qui remet en scène des crimes impliquant des proches : l’amant qui se transforme tout à coup en meurtrier, les voisins qui sont en réalité des violeurs ou des tueurs en série, les pasteurs mariés de longue date qui s’enfuient soudain avec les fonds de leur église pour financer l’addiction au crack d’une petite amie adolescente dont personne ne soupçonnait l’existence. C’est ce qu’on peut entendre dans le cri tourmenté d’une femme que j’ai entendue hurler de toutes ses forces un jour dans le métro de Baltimore : « La famille vous mettra encore plus dans la merde que les amis. »
Le côté aléatoire de toutes ces morts prématurées dans la rue explique en grande partie la colère qui se déverse sur les cas de brutalité policière. Comme l’a déclaré au Wall Street Journal Hanifa Shabazz, conseillère municipale à Wilmington (Delaware) : « On ne sait jamais ce qui va se passer ni qui sera la prochaine victime (9). » Avec la police, au moins, on est face à quelqu’un qui peut rendre des comptes. Quand il s’agit des fusillades aléatoires ou des règlements de comptes qui font partie de la vie des quartiers défavorisés, on ne peut désigner ou accuser personne. C’est ainsi que protester contre la brutalité policière devient un mode de vie à part entière ; c’est l’un des nombreux scénarios sous-jacents qui expliquent les émeutes de Baltimore.
Les pressions sur les plus jeunes augmentent de façon irréversible. Sur les chaînes de la BET et de la VH1 (10), les émissions téléréalité de hip-hop mettent en scène la richesse fabuleuse des magnats du hip-hop tels Kanye et Rick Ross, leurs nombreuses demeures et voitures de luxe, leur soirées dans les clubs de striptease d’Atlanta où ils boivent du cognac, un monde de richesses et de plaisirs sans fin hors de portée à Baltimore quand bien même on y vivrait douze vies.
Baltimore-Ouest est envahi par de jeunes rappeurs ambitieux qui tentent de vendre au coin des rues les CDs qu’ils fabriquent chez eux, font du mixage dans le sous-sol de leurs grand-mères où ils dorment, dealent un peu d’herbe ou de coke pour arrondir leurs fins de mois, en rêvant à leur jour de chance. Car, contrairement à ce qui se passait au cours de la génération précédente, où ceux qui ne chantaient pas comme David Ruffin (11) se contentaient d’un travail bien payé, quoique monotone, à l’usine Chrysler, le hip-hop, par le biais de la démocratisation de la technologie musicale, fait une star potentielle de tous ceux qui sont assez débrouillards et assez chanceux. Car, après tout, il n’y a pas grande différence entre les capacités d’un P. Diddy ou d’un Jay Z et celles d’un gamin de Baltimore-Ouest. Et en fin de compte, tout le monde sait qu’il n’existe plus de travail comme chez Chrysler, qu’il n’y a plus que des petits boulots précaires,  dévalorisants et mal payés dans des fast-food ou des hôtels pour riches touristes. Et puisque, de toute manière, on sera mort à 25 ans, pourquoi ne pas vivre tout de suite ? Les émeutes de Baltimore n’étaient pas uniquement celles de l’armée de réserve du travail. Ces émeutes étaient également, voire encore davantage, selon l’expression bouleversante d’un criminologue britannique celles de l’armée de réserve des consommateurs.
On ne sait pas très bien ce que font miroiter ces noms de marques et de produits. D’une part, d’une certaine manière, ils représentent le désir, même s’il est perverti, d’obtenir plus de la vie. D’autre part, ils représentent la captation personnelle de ce désir de quelque chose de mieux. On prend ce qu’on veut et tant pis pour les autres. Cela fait alors partie de la lutte individuelle pour la survie et la réussite. Tout gauchiste qui croit que le pillage est dirigé contre la propriété privée serait promptement détrompé s’il s’avisait de reprendre son butin à un pilleur.
La gauche est complètement à côté de la plaque en exigeant du « travail » et la réouverture des centres de loisir fermés (à Baltimore, bon nombre de centres de loisir ont été vendus ou fermés ces dernières années) où les gamins peuvent jouer au ping-pong, alors qu’en réalité ceux-ci ne veulent que leurs propres Nintendos et leurs propres Game-Boys. Bien sûr, la pauvreté, le chômage et toutes les autres causes profondes jouent un rôle dans cette agitation. Mais ces facteurs matériels sont filtrés à travers des rêves et des espoirs qui ne seraient même pas satisfaits s’il leur tombait du ciel un travail payé 25  dollars de l’heure et proposant de bonnes prestation sociales. Cette impatience et cette insatisfaction font le lit d’autres conflits à venir, des conflits qui pourraient aboutir à plus d’agitation dans la rue. Ou tout aussi aisément se transformer, par le biais de l’Internet,  en bagarres entre bandes rivales de Baltimore-Est ou de Baltimore-Ouest à Inner Harbor.
Les plus âgés vivent les choses autrement. Tous ceux qui ont la cinquantaine et plus se souviennent des dégâts causés par les émeutes de 1968, des longues décennies de désinvestissement qui ont frappé Pennsylvania Avenue, West Baltimore Street et Gay Street à l’est, où les magasins incendiés et les vitrines aveugles ont perduré et perdurent encore dans certains quartiers. Et ceux qui sont encore plus âgés se souviennent de l’époque où dans Pennsylvania Avenue, la 125e Rue (12) de Baltimore, se trouvaient d’excellents établissements tels le Royal Theater où se produisaient Moms Mabley, Red Foxx et Pigmeat Markham. Ou que leurs pères, qui travaillaient dans les fours à charbon de Bethlehem Steel, l’endroit le plus dangereux de Sparrows Point où étaient consignés les travailleurs noirs, partaient toujours au travail vêtus d’un costume et d’une cravate, par souci de dignité. Aux yeux des plus âgés, les jeunes semblent s’être engouffrés sur la voie de l’autodestruction.
A tout cela, il faut ajouter l’absence totale d’espoir et la dureté de l’environnement, le dépérissement de toutes les institutions sociales intermédiaires tels les syndicats et les groupes communautaires, et la transformation des autres, telles les églises dont les racines plongeaient dans le gospel de la société sudiste, comme le montre la progression d’énormes églises et de pasteurs médiatiques comme T.D. Jakes. Cette église devient une version hyper métastatique de l’ « encerclement de force » qu’Earl Shorris décrivait dans New American Blues, son livre sur les Américains pauvres au début des années 1990. S’inspirant de la manière dont les animaux acculés par leurs prédateurs renoncent et n’essaient pas de s’échapper, Shorris comparait la situation désespérée des Américains pauvres à un « encerclement » permanent.
Voici donc une vue partielle du contexte qui a produit l’explosion sociale de Baltimore après la mort de Freddie Gray le soir du 11 avril dans un fourgon de police, et au cours des années à venir ce climat changera encore de tonalité. Gray a été soumis à ce que l’on appelle « une balade rodéo », pendant laquelle on transporte les accusés à grande vitesse et au hasard des rues dans le but de les réduire à l’impuissance et de les pousser à coopérer. A un moment que personne n’est capable de préciser, la colonne vertébrale de Freddie Gray s’est brisée. La mort de Gray est venue après d’autres, telle celle de Tyrone West en 2012, mort d’un problème cardiaque au cours d’une lutte avec la police. Cela donnait généralement lieu à de petites manifestations de colère, et le silence retombait.
On ne sait toujours pas pourquoi la mort de Gray a déclenché des émeutes. Mais la couverture médiatique des émeutes de Ferguson y est sans doute pour quelque chose. Tout à coup, affronter la police dans la rue n’était plus une idée abstraite, mais une chose vue à la télévision toute l’année précédente. En découdre avec la police devenait au moins normal, sinon socialement acceptable. Dans les heures qui ont suivi les funérailles de Gray, les jeunes réagirent en utilisant les médias sociaux pour organiser un rassemblement éclair à Mondawmin, une galerie marchande plus ancienne à la lisière de Baltimore-Ouest.
Des critiques hostiles soutiennent qu’il n’y avait rien de politique dans ces émeutes car depuis plusieurs années, on assistait à une série de rassemblements éclair indétectables pour piller des magasins, pour s’attaquer à des passants pris au hasard, ou pour se battre (13). Cette vision des choses n’est peut-être pas totalement erronée, mais elle échoue à montrer que si l’élan initial était apolitique, quelle que soit la définition de ce terme, sitôt qu’il eut lieu, l’affrontement devant Mondawmin devint soudain très politique, en dépit des mobiles des émeutiers.
Dans les heures qui suivirent, des jeunes livrèrent à la police, qui n’y était pas préparée, une bataille acharnée à coups de pierres, de briques, de bouteilles, de tout ce qui leur tombait sous la main. Les portes de la galerie marchande furent forcées et les magasins pillés. Cette nuit-là, dans toute la ville, on assista à de grosses batailles de rue et à des incendies volontaires. Des voitures de police furent brûlées et des magasins pillés. Certes, les émeutes de 2015 n’ont pas eu l’envergure de celles de 1968, qui réduisirent de vastes pans de Baltimore en ruines fumantes. Mais on a fait intervenir la Garde nationale, on a décrété un couvre-feu, et, comme on l’a appris plus tard, le FBI a même organisé en secret une surveillance aérienne des troubles. Le décompte final fait état de 200 entreprises cambriolées, de 200 arrestations et de 150 incendies, y compris celui d’une nouvelle maison de retraite pour les personnes âgées à bas revenus qui était sur le point d’ouvrir, ce qui a déclenché la colère de nombreux vieux résidents (14).
Il est difficile de savoir comment cela a touché les jeunes de Baltimore-Ouest qui ont déclenché les émeutes. Pour la plupart, ils continuent à être inaudibles, en dépit de la couverture médiatique. Les représentants que les médias choisissent pour parler au nom des jeunes sont le plus souvent des étudiants noirs un peu plus âgés, ceux qui ont organisé les manifestations de Ferguson et pour Eric Garner (15) et savent donc mieux traiter avec les médias, même s’ils ne faisaient pas eux-mêmes partie des émeutiers.
Mais tout à coup, on entendait les jeunes de Baltimore, ne serait-ce qu’à travers leurs actions. La société dressait l’oreille. CNN leur demandait ce qu’ils pensaient. De jeunes anarchistes leur distribuaient des bouteilles d’eau et leur dispensaient des informations sur l’aide légale. Dans d’autres villes, des étrangers manifestaient en leur nom. Pour beaucoup, ce fut certainement une expérience enivrante et transformatrice, de celles qui se diffuseront lentement dans le tissu social pendant des années.
Au cours de cette semaine de tensions, la police s’est discréditée encore davantage, lorsque le commissaire de police Anthony Batts a déclaré que des « agitateurs extérieurs », mystérieux et anonymes, avaient envahi Baltimore dans le but d’exciter les quartiers émeutiers et qu’il avait des informations révélant que des gangs rivaux tels le BGF et les Crips menaçaient de s’unir et de « descendre » des policiers pour venger la mort de Gray. (Il s’avère que le BGF et d’autres rencontraient alors les responsables des églises locales et des fonctionnaires municipaux afin d’inciter au calme) (16).
Plus tard dans la semaine, le procureur de Baltimore a annoncé la mise en examen des six flics concernés. Cette mise en examen a été à juste titre interprétée comme une victoire et les rassemblements se sont tout à coup transformés en fêtes spontanées. Quelques jours plus tard, Rawlings-Blake a demandé au Département de la Justice d’intervenir et d’enquêter sur les violations systématiques de la loi par la police. Ces deux interventions ont mis fin aux manifestations. Le lendemain des mises en examen, une marche nationale à laquelle avait appelé Malik Shabazz, de l’association des Avocats noirs pour la Justice et ancien dirigeant du Nouveau Parti des Black Panthers, n’a attiré que quelques milliers de personnes, bien que Shabazz ait annoncé que 10 000 manifestants descendraient dans Baltimore-Ouest. Le 16 mai, un rassemblement en faveur de l’amnistie de tous les émeutiers n’a attiré que quelques dizaines de personnes. Pour le moment [en juin, NDE], les rues sont calmes.
Mais par le biais des mises en examen ainsi que des enquêtes du Département de la Justice, la classe politique noire qui gouverne Baltimore, prise au dépourvu, essayait de reprendre le contrôle en faisant des concessions. Au cours des mois à venir, elle organisera sans doute des événements, telles les conférences d’« Emancipation de la Jeunesse » dans le but de « soigner » la ville et d’avancer dans un sens « positif » (c’est-à-dire en élisant plus de Démocrates).
Toutefois, cela fait apparaître l’un des aspects les plus importants des émeutes de Baltimore que peu d’observateurs ont remarqué. Ces émeutes étaient la première révolte d’une grande ville gouvernée par des Noirs. Baltimore n’était pas Ferguson, où une faction politique blanche gouverne une majorité de Noirs privés de leur droit de représentation. Cette ville est gouvernée par une majorité noire depuis plus de dix ans.
Mais dans des quartiers comme Baltimore-Ouest, peu de choses ont changé au cours de la lente ascension de la classe politique noire dans le parti Démocrate. De fait, la situation a empiré et on a rarement tenté d’atténuer la brutalité systématique et l’impunité de la police. Dans l’ensemble, la classe dirigeante noire de Baltimore a détourné les yeux et s’est occupée de ses propres intérêts en tant que courtiers chargés de représenter la « communauté noire ». Comme Adolph Reed l’a pressenti en 1979 dans sa note Telos sur le concept de « communauté noire », « Révision de la spécificité noire » : ces classes dirigeantes ont tendance à extrapoler leurs propres intérêts puisqu’ils voient que leur légitimité et leur intégrité sont liées à une vision monolithique de la vie des Noirs. En réalité, cette conception est apparue dans la mythologie Unitarienne du nationalisme noir de la fin des années 1960. La représentation de la communauté noire en tant que sujet collectif a opportunément masqué le système hiérarchique qui servait de médiateur entre les « dirigeants » et les « dirigés » (17).
A Baltimore, cela a abouti à la mise en examen et à la destitution de l’ancien maire Sheila Dixon, habile populiste qui savait aussi bien flatter les hommes d’affaire du centre-ville que serrer les mains dans les rues des quartiers défavorisés,  pour avoir volé dans un refuge une poignée de cartes-cadeaux destinées à des enfants sans domicile.
Il est trop tôt pour savoir si on retiendra cette leçon, à savoir que nous serons trahis par les élites noires comme par les blanches. Mais le 11 avril, le fait que les tortionnaires de Freddy Gray représentent parfaitement la « diversité » (trois Blancs et trois Noirs, hommes et femmes) n’a pas servi à grand-chose. En fin de compte, ils se sont tous comportés comme le leur dictait leur rôle social.
Curtis Price
3 juin 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

Texte paru dans The Brooklyn Rail. http://www.brooklynrail.org/2015/06/field-notes/baltimores-fire-next-time

 

NOTES

 

* La prochaine fois le feu est le titre d’un recueil d’essais de l’écrivain afro-américain James Baldwin (1963) (NdT).
(1) Baltimore (Maryland), ville portuaire située à une soixantaine de kilomètres de Washington, compte 620 000 habitants (NDE). Son agglomération 2,7 millions.

(2) Dan Diamond (2015) : « Why Baltimore Burned », Forbes, 28 avril 2015. http://www.forbes.com/sites/dandiamond/2015/04/28/why-baltimore-burned/

(3) Ibid.

(4) Justin Fenton & Sara Neufeld, « Educators endorse Black Guerrilla Family gang leader’s book », Baltimore Sun, 9 mai 2009, http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bal-educators-endorse-black-guerrilla-family-gang-leaders-book-20130424-story.html.
(5) Justin Peters : « Comment un gang intitulé Black Guerilla Family a pris le contrôle des prisons de Baltimore », Slate, 24 avril 2013. Voir le site : www.slate.com/blogs/crime/2013/04/24/black_guerilla_family_how_a_gang_took_over_baltimore_s_jails.html3.
(6) Conor Friedersdorf, « Brutalité de la culture policière à Baltimore », Atlantic, 22 avril 2015. http://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/04/the-brutality-of-police-culture-in-baltimore/391158/

(7) « La prison de la ville de Baltimore refuse de recevoir 2 600 suspects blessés, mettant en doute les méthodes de la police »,  reportage du New York Daily News, 2015.
(8) Luke Boradwater & Justin Fenton, « Le cousin du Maire est tué par balle », Baltimore Sun, 9 mai 2013. http://articles.baltimoresun.com/2013-05-09/news/bs-md-ci-homicides-20130509_1_northwest-baltimore-gun-violence-baltimore-sun

(9) Scott Calvert : « Les luttes des plus grandes villes du Delaware ayant un taux de meurtres élevé », Wall Street Journal, 19 février 2015. http://www.wsj.com/articles/delawares-biggest-city-struggles-with-high-murder-rate-1424376328

(10) BET : Black Entertainment Television ; VH1 : chaîne de télévision musicale.

(11) David Ruffin (1941-1991) : chanteur principal des Temptations.

 

(12) A New York, la 125e Rue est la principale artère de Harlem, comptant aujourd’hui de nombreux commerces ouverts aux touristes, symbole de la « renaissance » de ce quartier (NDE).

 

(13) Heather McDonald, « Baltimore brûle », City Journal, 28 avril 2015.
http://www.city-journal.org/2015/eon0428hm.html

(14) Natalie Sherman, « Suite au nettoyage des émeutes de Baltimore, certains craignent des conséquences économiques à long terme », Baltimore Sun, 19 août 2015.  http://www.baltimoresun.com/business/bs-bz-economic-impact-riots-20150501-story.html#page=1

(15) Eric Garner, Noir mort à New York le 17 juillet 2014 suite à son arrestation violente par un policier.
(16) Mark Puente & Erica Green, E. « Le Maire et le commissaire de police dénoncent l’action d’agitateurs extérieurs », Baltimore Sun, 19 août 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/politics/bs-md-freddie-gray-march-pressers-20150425-story.html
J. Fenton, J. (2015) : « La police de Baltimore déclare que des gangs sont en train de “se former” pour abattre des policiers », Baltimore Sun, 27 avril 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bs-md-ci-freddie-gray-gang-threat-20150427-story.html
Doug Donovan, Mark Puente et Luke Broadwater, «  Les experts mettent en doute l’intervention des gangs dans les émeutes », Baltimore Sun, 28 avril 2015.

 

(17) Adolph L. Reed Jr : « Révision de la spécificité noire », Telos 39, printemps 1979. https://libcom.org/library/black-particularity-reconsidered-adolph-l-reed-jr
dans les publications

– « Black lives matter ! » (« Les vies noires comptent »), dans Alternative libertaire n° 251 (juin 2015). Un texte de First of May Anarchist Alliance, créé en janvier 2011 – m1aa.org/
– « Chroniques des révoltes anti-police dans le Missouri et à travers les Etats-Unis (août 2014 /mars 2015) » brochure,  htttp://lechatnoiremeutier.noblogs.org/?s=Etats-Unis
– Dans Le Prolétaire n° 515 (mars-mai 2015), « Les émeutes de Baltimore » et « La colère noire fait trembler les piliers vermoulus de la “civilisation” bourgeoise et démocratique » (Amadeo Bordiga).
– Sur Ferguson un texte : Missouri USA – Solidarité avec les émeutiers de Ferguson, 11-12 août 2014, en français, copie à Echanges ou aussi http://www.lechatnoiremeutier.antifa-net.fr/missouri-usa-solidarite-avec-les-emeutiers-de-ferguson-11-et-12-aout-2014/

L’organisation scientifique du travail: aliénation, annihilation, suicides. Mode d’emploi de la secte managériale

Cet article est paru dans Echanges n° 134 (automne 2010).
En même temps que le système capitaliste s’attaque aux acquis sociaux, nous constatons un renforcement des méthodes ­scientifiques d’exploitation par le truchement du management. L’entreprise n’est pas seulement le lieu où, pour un temps déterminé, on vend sa force de travail ; autrement dit, on aliène une partie de son être en échange d’un salaire. L’entreprise doit maintenant être le centre même de la vie sociale. Le temps pour les managers n’est plus seulement celui défini par la loi, mais celui qu’eux-mêmes définissent comme nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. Ils utilisent, ces nouveaux curés de l’ordre managérial, toute une série d’outils, dont le résultat doit être chez le subalterne une déprogrammation de sa personnalité. C’est, vous l’avez compris, la méthode des sectes. Après cette cure de lavage de cerveau, certains qui ne parviennent pas à atteindre les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés en arrivent au suicide. C’est ce qui c’est passé en France à Renault, La Poste, France Télécom.
Dorénavant, tout salarié doit avoir l’esprit d’entreprise, c’est-à-dire celui de la secte managériale (1) : ce n’est plus seulement pendant ton temps de travail que tu dépends de l’entreprise, c’est tout le temps. Voilà le rêve managérial : faire de toi un zombie de l’entreprise. Il faut que tu dépasses ton temps légal de travail, il faut que tu renonces à tes vacances, il faut que tu deviennes cadre autonome…
L’entreprise pénètre dorénavant ta vie privée, parfois jusqu’à l’absurde et même jusqu’au cynisme. Des séminaires sont régulièrement organisés pour contrôler cet attachement aux idées de l’entreprise, et les salariés se voient soumis à un véritable « strip-tease psychologique » visant une remise en cause de leur personnalité.
Le nouvel encadrement
Nous pourrions dire que les anciens chefs ou contremaîtres trop autoritaires qui sévissaient à l’époque du taylorisme, comme reproduction de l’ordre militaire dans l’entreprise, ont été remplacés. Le Mai 1968 français pensait en avoir fini avec le taylorisme les petits chefs… « Taylor salaud, le peuple aura ta peau » scandaient les maoïstes de La Cause du peuple. Mais la bourgeoisie elle aussi pressentait que l’Organisation scientifique du travail (OST) de la période keynésienne commençait à s’essouffler, que d’autres méthodes d’exploitation faisant appel à la motivation devaient être mises en action. Il fallait non seulement liquider la lutte de classe frontale, mais surtout s’attaquer aux résistances larvées de l’individu au travail. Il fallait commencer par l’éternelle lutte contre l’absentéisme, les temps morts, mais aussi le sabotage.
Il devenait nécessaire qu’existe à côté du syndicalisme un ordre interne à l’entreprise qui s’attache à démanteler tout regroupement collectif d’échange d’informations (les appareils de boisson où se regroupent les salariés, les pots diverses, les réunions syndicales, les fumoirs). Le but étant de favoriser l’individualisme et l’esprit d’entreprise, tout en formant tout de même une équipe dont le contrôle est assumé par le manager coach (celui-ci dispose même d’un petit budget pour les pots organisés sous son contrôle, et non plus de manière « sauvage » et en son absence par les salariés). Le manager doit donc manier avec doigté ce qu’il appelle « l’individualisme collectif », avec des outils comme la formation permanente et les méthodes psychologiques.
La surveillance du travail effectué se fait par le truchement de la traçabilité : gestion informatisée, codes-barres… Son contrôle se fait en amont. Le manager a pour tâche principale de surveiller la bonne santé mentale de ses collaborateurs (on ne dit plus subalternes) car le citoyennisme d’entreprise suppose une collaboration d’égal à égal. D’ailleurs on se tutoie avec les managers, on est leurs potes.
Les managers (bac + 5) n’appartiennent pas au « cœur de compétence » de l’entreprise, mais forment cet ordre mobile et agissant dont le « cœur de compétence » a besoin en permanence, pour fluidifier les informations dans un contexte où la durée de« visibilité » de l’entreprise dans la concurrence mondiale est de l’ordre de six mois. La secte managériale a bien entendu ses codes et références de manière à se distinguer du monde profane qu’elle côtoie et manipule.
a) Cadres prolétarisés ou prolétaires mystifiés en cadres ?
En règle générale, nous avons toujours placé l’encadrement comme étant du côté du patronat, ou sinon observant vis-à-vis des grèves une neutralité plus ou moins bienveillante selon les moments et la force du mouvement prolétarien. Le développement de la logistique, une branche de la gestion « juste à temps », a progressivement vidé les entreprises du personnel exécutant, c’est-à-dire du personnel salarié au sens des élections professionnelles : collège employés ou ouvriers, agent de maîtrise et cadres.
Selon les statistiques, le collège ca­dres prend de l’extension au point de devenir aussi important et plus que le ­collège employés, le collège agents de maîtrise est en voie de disparition. Tout ceci a bien évidemment des répercussion sur les mentalités dans l’entreprise et la lutte de classe. Etre cadre aujourd’hui, ce n’est pas toujours une bon­ne affaire, surtout si la promotion ne donne aucune rémunération confortable.
Le cadre voit toutes les contraintes liées au bon esprit d’entreprise lui tomber dessus :
déplacement, horaires (surtout pour les cadres autonomes), et au final une augmentation du taux d’exploitation comparé au statut de simple employé.
Cette transfiguration/reconnaissance du prolétaire en autre chose qu’il est réellement fait partie des méthodes du management (ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous disons que le « balayeur » est devenu un « technicien de surface », la « caissière » une « hôtesse de caisse »). L’émancipation virtuelle ne coûte rien au capital, elle lui rapporte tant qu’elle fait son effet. D’où l’importance d’un contrôle permanent des « consciences ». Ce dernier ne vise pas seulement les objectifs économiques à atteindre, mais plutôt à empêcher tout regroupement autonome des travailleurs dans un contexte de remise en cause de leurs acquis. La secte managériale n’hésite pas à utiliser la méthode mystificatrice formalisée par le nazi Rosenberg dont Georges Politzer disait :
« Chaque fois qu’à propos d’un acte qui aggrave la situation de l’exploité, l’exploiteur l’appelle non pas elendes Rindvieh (« espèce d’abruti »), mais Hochwohlgeborener Herr Volksgenosse (très estimé Monsieur et Camarade »), « l’exploité demeure asservi physiquement, mais il est émancipé métaphysiquement. La situation des travailleurs peut donc s’aggraver continuellement, ils seront néanmoins mystiquement de plus en plus émancipés, car l’exploiteur peut faire n’im­porte quoi, pourvu qu’il accorde au peuple sa considération intérieure, die innere Achtung. Le national-socialisme a supprimé le capitalisme, par restriction mentale (2). »
Il ne faut pas supprimer l’exploitation, mais la conscience de l’exploitation « par restriction mentale », dira Politzer, et c’est effectivement à cette tâche que s’attaque la secte managériale.
L’esprit d’entreprise, un passeport pour l’emploi
Dès qu’il arrive sur le marché, le possesseur de sa force de travail doit se vendre. C’est alors que commence son calvaire et que tombent les illusions. Il n’a pas un pied dans l’entreprise que déjà il doit se soumettre à des questionnaires sur sa vie privée et celle de ses proches, sur ses activités sportives, artistiques, politiques et, sous-entendu, syndicales. On va même jusqu’à lui demander les nom et adresses des personnes de son entourage pouvant donner des informations à son sujet. Nous voyons que dès le début, le citoyen d’entreprise est un suspect. Dès son intronisation, il est mis en situation de quarantaine c’est-à-dire en CDD renouvelable, le temps de vérifier l’amour qu’il va porter à l’entreprise, sa dévotion, son sens non seulement de l’aliénation mais aussi sa capacité à relever les défis de l’impossible en ce donnant des objectifs impossibles à atteindre. C’est à ce niveau qu’entre dans la danse la secte managériale qui en permanence va jouer sur le crédo valorisation/dévalorisation de l’individu vis-à-vis de ses pairs. Elle dispose de toute une série d’outils de contrôle et de surveillance de l’individu au travail par le truchement des technologies de l’information et de la communication (TIC).
a) Les évaluations permanentes
Mais suspect tu restes, et on va vite te faire comprendre que tu n’es plus dans une obligation de moyen vis-à-vis de l’entreprise mais que tu as une obligation de résultat. Après t’avoir bien lessivé le cerveau la secte managériale passe à ton évaluation. Il s’agit de tout un processus de notation selon des critères normatifs, regroupés sous le terme de « compétence ». L’évaluation n’est que rarement positive pour le salarié, elle engendre plutôt tout un système de sanctions en fonction de grilles de résultats. Si le salarié n’atteint pas ses objectifs, il devient rapidement incompétent dans sa fonction. C’est a ce moment que les premières déstabilisations commencent, pouvant mener à la relégation de l’individu. C’est là qu’intervient l’annihilation de ses capacités, et que faute de faire partie d’une communauté de résistance à la folie du capital, il va sombrer dans la dépression et le suicide (3).
Cette méthode de dévalorisation est surtout utilisée pour parvenir à une démission du salarié, mais aussi elle peut jouer sur l’aspect affectif du type dévalorisation /valorisation afin que les objectifs soient atteints. Ce fut le cas dans un hôpital de Paris où les filles de salle se virent infliger des formations de redynamisation.
b) La VAE, l’obligation de formation et les certifications
La « validation des acquis de l’expérience » (VAE) n’est pas neutre, même si elle nous est présentée comme voulant « réduire la fracture entre jeunes diplômés et anciens expérimentés ». Elle fait partie intégrante du système de remise en cause de l’individu à son poste et de son employabilité. Elle devient l’instrument idéologique des reconversions internes des faiblement diplômés et prétend sortir la formation diplômante de son carcan scolaire tout en renforçant le rôle tutorial de la secte managériale.
Dès que celle-ci s’empare de la formation, nous ne sommes plus dans le cadre de la formation professionnelle type diplôme d’entreprise validé par une augmentation de salaire ou un changement de grade. La secte managériale ne conçoit pas la formation comme moyen d’améliorer le prix de la vente de la force de travail, ce qu’elle veut c’est tout le contraire. La formation pour elle doit devenir une obligation, un moyen pour le salarié de maintenir son employabilité menacée par la concurrence. Tout comme la lecture de la Bible prouve son attachement à Dieu, la formation prouve son attachement, sa dévotion, son aliénation et annihilation à l’entreprise.
Ce n’est pas un hasard si en 2004, l’Union des Industries de la Communauté européenne (Unice) et la Confédération européenne des syndicats (CES) ont placé la formation au centre du traitement social du chômage et de l’employabilité. De ce constat devait naître le concept de la formation tout au long de la vie, (Echanges n° 109, été 2004), c’est-à-dire l’obligation de se former en permanence pour maintenir sa qualification et son emploi. Afin de donner un semblant de réalisme à cette mystique d’entreprise, le patronat et ses collaborateurs ont fait intervenir le consommateur qui doit être informé, rassuré, sécurisé, sur le produit final qu’il achète. De là l’émergence internationale de normes de certification ISO 9000 qui doivent certifier la conformité de l’entreprise à certaines règles de qualité. Comme le certificateur est une entreprise privée, rétribuée par l’entreprise contrôlée, on peut s’interroger sur la valeur d’une telle certification pour le client ; mais pour l’entreprise elle est un moyen de plus de faire pression sur ses salariés, toujours très stressés par ces contrôles. La « formation » est l’outil idéologique le plus pernicieux du xxie siècle et il faudra l’affronter directement à ce titre.
Les technologies de l’information et de la communication au service du capital
Avec l’introduction des TIC, nous assistons à un véritable saut qualitatif du contrôle sécuritaire des entreprises. Les entreprises sont de véritables sanctuaires, souvent comparées par les salariés eux-mêmes à la CIA, au Pentagone ou aux prisons. L’utilisation des TIC permet pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la fusion entre surveillance et processus de travail (4). Par exemple, il n’est plus possible de se déplacer librement d’un service, ou d’un étage, le salarié dispose d’un badge qui ne fonctionne par exemple que pour aller à son poste de travail, à la cantine… Des vidéos sont en action en permanence et toute l’architecture des nouvelles entreprises vise à ne plus laisser de refuge au non-travail : obligation de travailler la porte ouverte, ou travail en « plateau » et transparence des cloisons (exemple le groupe AXA).Tout est fait pour favoriser la lutte de tous contre tous, jusqu’à un certain point. L’introduction des TIC permet de centraliser en temps réel les informations et les prises de décisions, sans contact physique. Les nouvelles technologies ont ouvert la voie au travail à domicile, aux téléconférences… Un retour au travail à domicile comme celui qui avait précédé les grandes concentrations redevient possible mais à une échelle bien supérieure puisqu’elle agit dans le temps et l’espace. On travaille partout et en tout lieu avec son ordinateur, dans les transports, les hôtels… il n’y a plus de sphère privée.
Cette fusion entre le processus de travail et son contrôle permanent va rendre obsolète le personnel de surveillance des grandes entreprises centralisées. Tout ce personnel sera donc relégué au musée, et entrera dans la catégorie des économies d’échelle. Le travail semble dorénavant intrinsèquement auto-surveillé, suivi à la trace à toutes les étapes de la lean production. L’entreprise peut maintenant devenir un puzzle, elle éclate, se délocalise, se recompose, s’externalise, se filialise, sans être profondément perturbée (5).
Les conséquences de la «  lean production »
La lean production est un concept global qui regroupe la polyvalence, le travail de groupe, le flux tendu, le zéro défaut, la traçabilité, la qualité… La mise en action de ce mode de gestion principalement articulé autour du système du flux tendu s’est progressivement développé à partir des années 1980, années où la rentabilité des entreprises atteignait son point bas. Ce sont les entreprises japonaises qui adoptèrent le système du flux tendu, notamment dans le secteur automobile (6) : plus de gestion des stocks, donc une économie en capital qu’il était possible de réinvestir rapidement. La gestion à flux tendu peut à ce niveau être considérée comme un moyen de contrer la tendance à la baisse du taux de profit.
Non seulement elle a gagné toute l’industrie mondiale, mais aussi le secteur des services, de la distribution, des banques, des assurances, de la poste,des hôpitaux… Ces secteurs, nous dit-on, « s’industrialisent ». Ce qui d’une certaine manière n’est pas faux, la nouvelle OST ne faisant plus ses ravages uniquement dans le secteur industriel. Le fordisme et le taylorisme n’avaient ni les moyens technologiques ni les individus formés pour pousser plus avant leurs systèmes dans le sens d’une polyvalence des « métiers standardisés » bien que les bases fussent déjà bien présentes.
Si à ses débuts la politique du flux tendu ne visait que deux objectifs – répondre plus rapidement à la demande et diminuer le niveau des stocks immobilisant du capital –, il apparaîtra rapidement que cette gestion entraîne une remise en cause généralisée des métiers, des conventions collectives, des classifications, de la formation et de la possession du savoir dans tous les secteurs.
L’entreprise ne se conçoit plus comme un empilement de départements avec ses salariés regroupés par métiers dans des services spécialisés, ou toute absence devait être compensée par un spécialiste du même métier (intérimaire ou autres). Avec le flux tendu, il faut que le recours aux spécialistes deviennent exceptionnel (7) ou dirigé à distance. Il faut qu’un maximum du savoir détenu par le spécialiste puisse être standardisé pour être traité sur ordinateur par un salarié polyvalent peu qualifié techniquement. Mais pour assurer cette polyvalence de manière autonome, ces diverses tâches peu qualifiées, l’élévation du niveau scolaire doit être au niveau du baccalauréat plus deux années.
Cette nouvelle donne, qui fut enseignée à grande échelle par l’Education nationale, allait livrer aux entreprises le matériel humain formaté à cet effet. C’est alors que les classifications par métiers (type Parodi) (8) furent remises en cause au profit de critères classant par fonctions. Les diplômes perdirent toute valeur en face d’un tel classement, aussi bien les diplômes professionnels que les diplômes d’Etat qui n’étaient plus qu’un passeport pour l’emploi.
Les salariés vont vite découvrir que de toilettage en toilettage, leurs conventions de branche se réduiront à n’être qu’un règlement en faveur de l’employeur, et que des négociations de branche il ne restera plus rien, sauf sur la formation professionnelle tout le long de la vie et d’autres broutilles.
Le salarié individualisé dans sa fonction devra dorénavant passer à un statut de salarié nomade ; il se devra d’être mobile, flexible, adaptable ; son obligation contractuelle vis-à-vis de l’employeur ne sera plus qu’une obligation de résultat, son savoir deviendra propriété de l’entreprise (9), son temps de travail légal n’est plus qu’une façade. Les salaires, quand ils ne sont pas liés à la productivité ou à une promotion, sont régulièrement laminés par l’inflation rampante.
La politique de la nouvelle OST, inspirée idéologiquement par le monétarisme, est anti-syndicale et il faut entendre par là qu’elle ne pense pas utile de conserver une situation de contre-pouvoir légal, sauf à l’intégrer comme structure d’entreprise. D’ou les offensives répétées contre le syndicalisme cogestionnaire de la Confédératio allemande des syndicats (DGB), la réforme des syndicats en France…
« En Allemagne, le modèle de base est mis en cause, “l’économie sociale de marché” basée sur un consensus entre des groupes sociaux ayant des intérêts divergents, mais tous les deux responsables et raisonnables, associés dans une “cogestion des entreprises” est considérée par beaucoup d’interlocuteurs patronaux comme inadaptée aux temps modernes. »
(La Lettre de Confrontations Europe, août- septembre 2003)
Nous voyons ici que le système cogestionnaire allemand, pourtant très coopérant, ne convient plus « aux temps nouveaux ». Une chose est certaine et Jean Gandois (10) le confirme le patronat européen veut mettre un terme aux systèmes nationaux d’association capital travail trop disparates.
“ Une telle démarche n’exclut pas une diversité au plan national, mais celle-ci ne serait pas compatible avec le maintien de systèmes nationaux aussi disparates que ceux existants aujourd’hui. ”
(La Lettre de Confrontations Europe (août-septembre 2003)
La politique sociale personnalisée, le règne de l’individu égoïste
C’est au cours des années 1980 que le patronat français a développé ce qu’il appellera la « politique sociale personnalisée ». Cette nouvelle donne visait à introduire l’idée qu’une redistribution salariale pouvait se faire en fonction des gains de productivité. Dorénavant l’augmentation des salaires ne devait plus être l’aboutissement des luttes sociales (elles mettraient en péril l’entreprise), mais l’aboutissement de solutions plus personnalisées.
Le CNPF (devenu Medef ) déclare tout haut qu’il faut remplacer les revendications du collectivisme syndical par la politique sociale personnalisée. Bien entendu, pour y parvenir, il fallait que le patronat et le gouvernement œuvrent à atomiser et fragmenter le monde du travail : c’est ce qui se produira avec l’éclatement du temps de travail et les lois Aubry sur les 35 heures. Il était ensuite nécessaire de procéder au démantèlement du « collectif » : les conventions collectives ont été « nettoyées et détricotées », les classifications par métiers type Parodi liquidées dans de nombreux secteurs et sont en voie de l’être dans les autres. Des classifications individualisées par fonctions ont mené à l’individualisation des salaires. Des accords signés par les syndicats ont laissé s’installer une liaison salaire-productivité, c’est-à-dire le salaire au mérite, qui se résumait à paupériser une partie des salariés au profit d’une autre par une mise en concurrence.
a) Salaire et productivité,
la méritocratie mise en échec
La question salariale, c’est-à-dire celle de la reconstitution de sa force de travail pour soi et sa famille, est le point nodal qui déclenche les grèves, émeutes et révolutions. Dans un monde de concurrence et d’excédent de forces productives tant matérielles qu’humaines, la tendance à la baisse des salaires (ledit coût du travail) est pour le capital un des remèdes à sa survie et son rêve c’est d’obtenir le plus possible de travail gratuit.
Dès les années 1980 (celles de la lutte contre l’inflation et du retournement monétariste), le capital financier ne peut plus jouer sur l’inflation puisque sa politique est celle de l’endettement généralisé et son profit les taux d’intérêts (11). Si l’inflation reprend fortement, dans un système d’endettement, les financiers seront remboursés à perte et le système s’effondrera.
Une des solutions pour compenser la baisse du taux de profit a été de s’attaquer au niveau planétaire au salaire différé du monde du travail (notamment (la santé et la retraite) mais aussi aux indexations des salaires (échelle mobile italienne) (12), aux primes d’ancienneté ou autres… mais aussi d’introduire une norme qui avait disparue avec la mensualisation : la liaison salaire-productivité. Seulement il est vite apparu que l’individualisation des salaires ne reposait sur aucun critère matériel solide. Elle n’était qu’une mystique qui fut à l’époque bien cernée par un rédacteur du journal L’Usine nouvelle (J. Meilhaud) qui s’interrogeait : « L’objectif de l’individualisation est d’encourager et de récompenser la performance. Mais hier la performance était synonyme de rendement, alors qu’aujourd’hui le rendement n’est plus qu’un critère de performance parmi d’autres » ; et il reconnaissait non seulement le côté relatif de la performance, mais aussi son côté absolu :
« Dans les industries les plus automatisées, le rendement, dans son acceptation purement quantitative, n’a plus guère de sens puisque, pour modifier le rythme de production, il suffit d’appuyer sur un bouton ou de déplacer une manette. »
Les prémisses de l’auteur sont justes, mais il ne semble pas voir que pour le capital les gains de productivité se sont déplacés  ; ils concernent maintenant tous les critéres de la lean production c’est-à-dire, pour reprendre une déclaration de Giscard, le « dépassement de la quantité vers la qualité : du niveau de vie vers le genre de vie, de la rémunération du travail vers le contenu et le sens du travail… » (Démocratie française, Fayard, 1976). Ce qualitatif contre quantitatif fut durant des années le dada de l’autogestionnaire CFDT, qui préparait le terrain aux nouveau apôtres d’une mystique du travail voulant exorciser le salaire et le salariat.
Ce n’est pas non plus un hasard, si les lois Auroux et leur « droit d’expression » des salariés interdisait toute expression sur les salaires. A la revendication collective devait se substituer un changement des mentalités, plus centré sur l’individu. Ce n’est certes pas nouveau, les corporatistes et ­Hitler lui même prônaient déjà cette mystique :
« Au pouvoir de la majorité est opposé celui de la responsabilité de la personnalité. Toute l’organisation de l’Etat devra reposer et découler du principe de la personnalité depuis la plus petite cellule jusqu’au gouvernement suprême. »
(A. Hitler, Mein Kampf)
Les gains de productivité vont principalement reposer sur le gel des salaires, et sur la désindexation de ceux-ci sur les prix, ainsi que tout système visant à des automatismes en fonction de l’inflation, qui pour le libéralisme avaient été terrassée. Les seuls ajustements en masse des salaires furent l’intéressement et la participation et en prime la méritocratie, pour le patronat :
« Le maintien du pouvoir d’achat n’est pas un dû, il doit, au-delà d’un certain seuil, se mériter. »
(La Vie française, 10 décembre 1984)
Quand le gouvernement « socialiste » lança son opération d’individualisation des salaires à la Seita (privatisée en 1995, devenue Altadis en 1999), la réplique fut immédiate : les salariés se mirent en grève. De même chez Facit-Ericsson à Colombes. Dans les assurances à la SMABTP, c’est l’encadrement qui refusera d’appliquer le système, le jugeant dangereux pour la paix sociale des services.
Dès 1984, le salaire au mérite ne passe pas, aussi bien dans la fonction publique que dans le privé, malgré un sondage IFOP qui indique que 76 % des salariés y sont favorables. Mais comme l’individualisation des salaires fait partie intégrante du management visant à « industrialiser » aussi la fonction publique, Jacques Chirac, alors président de la République, lance un premier ballon d’essai chez les fonctionnaires. Depuis 2003 la rémunération au mérite essaye de s’imposer dans la fonction publique, plus comme élément diviseur que stabilisateur : ce type de rémunération n’est pas viable à moyen terme. Par contre, sa relance par le président de la République Nicolas Sarkozy vise une déstabilisation remettant en cause les systèmes de classification.
Les déstabilisations psychologiques et physiques
Pour distribuer les bonnes et mauvaises notes, l’encadrement va utiliser une large palette d’évaluation du salarié. Comme nous venons de le voir ce ne sont plus le métier ni le diplôme qui vont justifier salaire et emploi, mais des critères comme la compétence, l’idéologie maison, l’esprit d’initiative, l’autonomie… L’évaluation de l’individu dans ses diverses fonctions va devenir la norme, le salarié est alors enserré dans un système culpabilisateur où toute défaillance devient un manque de compétence et de fait un échec individuel. Echec d’autant plus grave quand c’est l’individu lui-même qui s’est fixé les objectifs qu’il n’a pas atteints : c’est là que commencent les déstabilisations psychologiques qui mènent aux dépressions et suicides. Récemment, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révélait que le taux de suicide au Japon dépassait les 25 pour 100 000 habitants, soit un chiffre supérieur à 30 000 pour la onzième année consécutive.
La France a connu une vague de suicides dans plusieurs secteurs – chez Renault Guyancourt, à La Poste, à l’Office national des forêts… mais ce sont les suicides à France Telecom qui sont les plus révélateurs de la liaison entre la pression managériale et les suicides. France Telecom avait décidé de faire son regenéring et s’était fixé un plan en 2005 visant à augmenter la productivité de 15 % en trois ans. La secte managériale devait ouvrir la chasse à l’homme et liquider par le stress et les déprogrammations individuelles 22 000 emplois, et faire en sorte que 10 000 salariés changent de métier. Il en résulta que les effectifs de France Télécom passèrent de 161 700 à 103 000 entre 1996 et 2009.
« Chaque fois qu’un salarié est confronté dans l’urgence à des tâches pour lesquelles il n’est pas suffisamment préparé ou doté de moyens conséquents, chaque fois qu’il ne peut obtenir l’aide de ses collègues ou supérieurs et qu’il n’est pas reconnu dans sa fonction, il risque de connaître des troubles de santé d’ordre psychosomatique. »
(Serge Paugam,
Le Salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle,
Paris, PUF, 2000, p. 220)
Pour conclure
Le patronat n’aura de cesse de mener une véritable guerre contre tout, absolument tout ce qui peut favoriser le regroupement et la résistance au travail des exploités. Il a concassé le temps de travail, fait du contrat de travail à durée déterminée un objectif à atteindre pour la multitude de contrats précaires, il a en permanence déplacé les salariés d’un site à un autre (la mobilité dite géographique) pour que ne puissent pousser des racines de résistance, mais aussi comme moyen poussant aux démissions ; il pratique de plus en plus le chantage aux délocalisations pour faire chuter les salaires.
« De fait, selon le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, spécialiste de psychopathologie du travail, les espaces de rencontre et de camaraderie ont été réduits à l’intérieur des entreprises. Les nouveaux managers entendent éradiquer toute culture ouvrière, toute solidarité entre salariés. Dans ce cadre, le collègue devient un rival, parfois un adversaire – certaines formations d’entreprise incitent à développer un esprit d’agressivité à l’égard de l’autre : c’est la culture et le vocabulaire belliqueux propres à la “guerre économique” dont les salariés doivent être les “petits soldats”. Dans le documentaire J’ai (très) mal au travail, un représentant du Medef, très sûr de lui et de sa rhétorique managériale, affirme tranquillement : “Avant, pour se confronter aux autres, on avait la guerre. Aujourd’hui on a l’entreprise. C’est peut-être pas si mal.” En particulier, “apprendre aux gens à éliminer leur coéquipier, ça ne peut pas donner des syndicalistes”. Il s’agit bien de faire voler en éclats toute forme d’entraide entre travailleurs et, en dernier ressort, de réfréner la lutte de classe. »
(« Les formes actuelles
de la souffrance au travail en système capitaliste »,
op. cit. [voir note 1])
Alors le seul salut qui nous permet non seulement de résister, mais de reprendre l’initiative contre tous les petits Néron (13) de la secte managériale, c’est de nous unir et de répliquer coup pour coup. Il faut que la peur change de camp.
Gérard Bad
août-septembre 2010
Bibliographie
◆ L’Entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s, Guillaume Duval, éd.Syros, 1998.
◆ « Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? », de João Bernardo (13 avril 2008), in Ni ­pa­trie ni frontières n° 25-26.
◆ « Les formes actuelles de la souffrance au travail en système capitaliste », de Laura Fonteyn, Le Cri des travailleurs n° 30, janvier-février 2008 (journal du Groupe Cri).
NOTES
(1) Albert Durieux et Stéphène Jourdain citent dans L’Entreprise barbare (Albin Michel, 1999, p.137) un jugement estimant que le groupe Intermarché pouvait être assimilé à une secte ; la charte des « Mousquetaires de la distribution » exige en effet de ses candidats de privilégier leur entreprise au détriment de leur famille ; un document interne parle à ce sujet de « credo » et de « foi ».# Voir « Les formes actuelles de la souffrance au travail en système capitaliste », par Laura Fonteyn, Le Cri des travailleurs n° 30, janvier-février 2008.
(2) Georges Politzer, Ecrits, 1 : La Philosophie et les Mythes, Editions sociales, 1973.
(3) En août 2010, deux forestiers de l’Office national des forêts (ONF) se sont donnés la mort sur leur lieu de travail, ce qui porte le nombre des suicides dans cet organisme à 17 depuis cinq ans. En cause, selon un communiqué de la CGT, « la dégradation des conditions de travail, la perte de sens du métier et un type de management centré sur l’individu au détriment du collectif ».
(4) Voir « Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? », de João Bernardo (13 avril 2008), in Ni pa­trie ni frontières n° 25-26, dont nous avons rendu compte dans Echanges n° 126 (automne 2008).
(5) Exemple les plates-formes téléphoniques aux Indes et au Maroc.
(6) Voir Restructuration et lutte de classes dans l’industrie mondiale, anthologie d’Echanges, éd. Ni patrie ni frontières, 2010.
(7) En fait il est transféré à la maintenance qui devient un élément sensible du flux tendu.
(8) Les classifications Parodi, du nom de celui qui les a instituées, Alexandre Parodi (1901-1979). Membre du Conseil national de la Résistance, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de septembre 1944 à octobre 1945, il participe aux textes fondamentaux relatifs à la Sécurité sociale, aux comités d’entreprise et au statut de l’immigration. Il est à l’origine en 1945 de la classification des ouvriers : manœuvres, ouvriers qualifiés et ouvriers spécialisés.
(9) Le savoir-faire doit être la propriété de l’entreprise et non celle du salarié ou du collectif de travail, telle est la nouvelle doctrine juridicialisée par les employeurs.
(10) Jean Gandois (né en 1930), a été notamment PDG de Sollac, puis de Rhône-Poulenc, puis de Pechiney, puis président du CNPF (de 1994 à 1997) ; il est actuellement vice-président du conseil d’administration de Suez.
(11) « Il faut encore souligner cet aspect important du point de vue économique : comme le profit prend ici purement la forme de l’intérêt, de telles entreprises demeurent possibles si elles rapportent simplement l’intérêt et c’est une des raisons qui empêche la chute du taux général de profit, parce que ces entreprises, où le capital constant est immense par rapport au ­capital variable, n’interviennent pas nécessairement dans l’égalisation du taux général de profit. » (Le Capital, Editions de Moscou t. 3, p 461.)
(12) En mars 1984, 700 000 ouvriers sont dans les rues de Rome contre la remise en cause de l’échelle mobile des salaires.
(14) Néron contraignit Sénèque à se suicider.

Grèce : la grande illusion

Dans un article présenté en mai 2015 lors du premier des meetings publics que nous avons organisés sur la gestion par la gauche de l’Etat capitaliste, sur les politiques de récupération et sur ce que nous pouvons faire pour satisfaire nos besoins sociaux de prolétaires, nous écrivions  que « l’ennuyeux spectacle des “négociations” de l’Etat grec avec les “partenaires” européens et les réformes intentionnelles partielles introduites par le gouvernement de Syriza avaient fonctionné comme la pilule bleue de l’hibernation (1), une pilule qui avait été avalée par une large part du prolétariat et du mouvement contre une violente dévaluation intérieure. Mais dans le désert du réel, l’état des choses se montrait clairement pour ceux qui osaient regarder les choses en face : les seules négociations qui prennent place présentement sont celles qui se déroulent entre les dirigeants et la base de Syriza, avec les dirigeants tentant de convaincre la base d’accepter le nouveau mémorandum et le paiement de la dette. »
En juin, il était évident que la tactique de Syriza consistant à « chasser deux lièvres à la fois (et n’en attraper aucun) » que nous avions décrit dans « Soixante jours plus tard et toujours plus sombrant dans la dette » (2) ne pouvait plus durer, pas plus que le report de l’application des mesures d’austérité ayant fait l’objet en février 2015 d’un accord entre, d’une part le précédent gouvernement et Syriza, d’autre part la Troïka (BCE, FMI et Commission européenne). Quand la Troïka décida de mettre fin au spectacle des « négociations » en avançant le 25 juin la proposition « à prendre ou à laisser », le Premier ministre grec Alexis Tsipras annonça un référendum qui se tiendrait le 5 juillet, les citoyens grecs devant approuver ou rejeter cette proposition.
On doit relever quelques éléments des propositions qui furent émises par les Grecs et la Troïka avant l’annonce du référendum. Au cours des « négociations » de juin sur un nouveau prêt du Mécanisme européen de stabilité (MES), le gouvernement grec avait adressé à la Troïka une proposition de 47 pages comprenant un certain nombre de mesures drastiques d’austérité et de réformes. Le 22 juin, après quelques séances de négociation, le gouvernement grec avait envoyé à la Troïka une proposition plus concrète, qui comportait des mesures d’austérité pour 8 milliards d’euros. Cette proposition ne fut pas acceptée par la Troïka qui à son tour fit au gouvernement grec une nouvelle proposition (qu’on a appelée la « proposition Junker »). Cette dernière proposition fut présentée comme un ultimatum : si elle n’était pas acceptée par le gouvernement grec, alors le « grexit » (la sortie de la Grèce de la zone euro) devenait inévitable. La vérité était que la proposition du gouvernement grec ne différait pas sensiblement de celle de la Troïka, la principale différence résidant dans la restructuration de la dette. Elle présentait aussi d’autres différences mineures sur des sujets spécifiques, par exemple la période d’application de certaines dispositions (le gouvernement grec voulant différer la mise en œuvre de quelques mesures concernant la réduction des retraites), la libéralisation des licenciements collectifs– proposition que le gouvernement grec rejetait –, ou la privatisation de l’Opérateur indépendant de transport d’énergie (OITE, en grec Admie), dont le gouvernement grec ne voulait pas non plus. Pourtant les deux propositions prenaient la même direction politique, la poursuite de l’austérité, la diminution du salaire réel avec l’augmentation de la TVA, la réduction des retraites, l’élévation de l’âge de la retraite, des diminutions de salaires dans le secteur public, des restructurations futures dans les relations de travail, les privatisations, etc.
Le 27 juin, quatre jours après l’annonce du référendum, Tsipras fit une nouvelle proposition à la Troïka, demandant un nouveau prêt du MES et acceptant presque entièrement la « proposition Juncker ». Cette nouvelle proposition fut rejetée par la Troïka. De sorte que le référendum qui se tint cinq jours plus tard ne concernait réellement que le point d’accepter ou non une proposition que le gouvernement grec avait déjà acceptée.
Pourtant, pour des raisons de relations entre les partis, cette prise de risque hautement politique était absolument cruciale pour les dirigeants de Syriza. Ceux-ci savaient qu’ils n’avaient aucun espoir de convaincre les députés du parti de voter cet accord ultime ou même la propre proposition du gouvernement, sauf à décréter in extremis l’« état d’urgence ». Et c’est ce qui arriva après l‘annonce du référendum. Les banques furent fermées et le contrôle des capitaux fut appliqué. Le mouvement de classe moyenne YES (à tout mémorandum), un mouvement créé en juin par les partis de droite Nouvelle Démocratie, Pasok et Potami, et encouragé par un Syriza timide, eurocentriste, néo-libéral-au-visage-humain, qui avait pris le train en marche. Contrôlant la plupart des médias, ce mouvement entama une propagande guerrière, hystérique en faveur du OUI, interprétant faussement le référendum de façon consciente, comme s’il devait décider si oui ou non la Grèce devait ou non rester dans l’Union européenne. Cette propagande eut un effet contraire : même les supporteurs du Parti communiste de Grèce (KKE) rejetèrent les consignes de leur parti pour fausser le vote et ne pas tomber dans le « faux dilemme » du référendum, et votèrent NON.
Le nouvel accord (qui devait conduire au troisième mémorandum) qui fut finalement conclu après le référendum est bien pire que les propositions émises auparavant (3). Il est impossible de savoir exactement ce qui s’est déroulé dans les coulisses dans la nuit du dimanche 5 au lundi 6 juillet. Pas plus que ce qu’il s’est passé le lendemain quand un gouvernement d’« unité nationale » fut formé, conduisant à la démission des hauts dirigeants des ministères des finances et de l’économie comme Varoufakis, Manousakis (Woland) et Valavani. Mais ce que nous savons, c’est que la bourgeoisie locale autant que les capitalistes internationaux étaient tous deux embarrassés par le résultat du référendum. Le véritable sens du NON était que 62 % des votants rejetaient sans crainte la mise en œuvre de tout mémorandum et que le gouvernement de Syriza était déterminé à laisser de côté la gêne qu’il éprouvait de ce résultat et à poursuivre la politique de dévaluation interne alignée sur la politique dominante de l’austérité européenne.
Il était pour le moins ironique que non seulement la fermeture des banques, le contrôle des capitaux et le terrorisme du « grexit », exploités par les Européens et les propagandistes locaux (politiciens, journalistes, intellectuels d’Etat), mais aussi le résultat du référendum, aient mené à la nécessaire légitimation de Tsipras et de son gouvernement pour mettre en œuvre le troisième référendum et poursuivre la dévaluation du pouvoir des travailleurs au profit du capital local et européen. Le référendum apparaissait comme un test de tension pour savoir si la base électorale de Syriza croyait encore passivement aux « bonnes intentions » du gouvernement. Le pourcentage plus important que prévu de votes NON venant principalement de la classe ouvrière signifiait seulement que les dirigeants de Syriza devait intensifier la propagande concernant leur image de « bon parti de gauche », qui faisait tout ce qu’il pouvait pour éviter de signer un nouveau mémorandum mais s’en trouvait malheureusement empêché face à l’intransigeance des pouvoirs supérieurs.
La polarisation créée entre d’un côté l’hystérie des médias de masse contre le non et de l’autre l’évolution de la base électorale de Syriza, la gauche extra-parlementaire et une partie du milieu anti-autoritaire soutenant le NON, atteignit un sommet avec ce qui survenait : le NON dévastateur était réellement le point culminant, la fin plutôt que le début d’une protestation conduite par le gouvernement, qui avait épuisé l’énergie de beaucoup dans la lutte contre la politique de dévaluation. Cette polarisation avait aussi jeté un voile sur les développements conduisant à l’opposé du résultat du référendum : comme on le sait, le lendemain matin le premier ministre rencontra les autres leaders politiques pour former cet informel gouvernement d’« union nationale », pour aider à imposer le nouveau mémorandum. La démission de Varoufakis et du leader de l’aile droite du parti aidèrent à ouvrir la voie à ce nouvel alignement.
Avant d’entrer dans l’analyse des mesures de cette nouvelle attaque contre la classe ouvrière, qui était incluse dans les prétendues « actions prioritaires » exigées par les créanciers pour reprendre les « négociations » sur un nouveau programme, nous voulons résumer brièvement les résultats les plus importants de la politique de dévaluation imposée par le précédent Programme d’ajustement structurel (PAS) (4), connu aussi sous le nom de « memorandum » :
u diminution de 30 % du PIB et de 65 % des investissements ;
u destruction de 25 % des petits capitalistes et des entreprises familiales (en valeur absolue la disparition de plus de 300 000 unités de production) ;
u dérégulation du marché du travail avec l’annulation de fait des contrats sectoriels d’emploi et l’abolition de tout accord collectif pour la détermination du salaire minimum ;
u réduction par décret de 22 % du salaire minimum, de 20 % du coût unitaire du travail et de 50 % du pouvoir d’achat des salariés ;
u expansion du travail précaire : l’emploi à temps partiel est passé de 6,50 % à 11,5 % du total de l’emploi. La plupart des nouveaux emplois sont à temps partiel (89,3 % au dernier trimestre de 2014) ;
u violation étendue de la législation du travail par les patrons, par exemple, heures supplémentaires non payées et paiement des salaires retardés ;
u retraites inférieures à 1 000 euros réduites de 16,9 %. Les retraites plus élevées de 48 % ;
u taux de chômage passé de 7,7 % en 2009 à plus de 26 %. En valeur absolue ce dernier chiffre correspond à la disparition d’un million d’emplois. Début 2011, le nombre total des chômeurs et prolétaires sans travail a dépassé le nombre de ceux ayant un emploi, la différence atteignant 1 million courant 2012 ;
u augmentation importante des taxes directes et indirectes concernant la classe ouvrière. En particulier pour les foyers les plus pauvres l’augmentation a été pharamineuse, atteignant 340 % tout compris, impôt sur le revenu et taxes sur la propriété ;
u concernant notre salaire indirect, les dépenses sociales ont diminué depuis 2009, de 35,6 % pour l’éducation, de 38 % pour la santé ;
u presque 40 % de la population totale (20 % employés à plein temps, 37 % en auto-emploi et 52 % à temps partiel [=109%, sic. NDE]) sont en dessous ou près du prétendu « seuil de pauvreté  » ;
u le revenu des 10 % les plus pauvres de la population a été réduit de 86 %, celui des 30 % les plus riches de seulement 17 % à 20 %.

BRÈVE DESCRIPTION
DES MESURES INITIALES
DE LA PHASE NOUVELLE
DE L’ATTAQUE DU CAPITAL

Les mesures initiales du nouveau programme ont été codifiées comme « actions prioritaires pour engager les négociations » ; elles concernent cinq champs spécifiques dans le contexte d’une attaque générale contre la classe ouvrière :
1) taxation, 2) salaires sur le marché du travail, 3) changement du code de procédure civile en faveur des banques par exemple facilitant les saisies) ,4) retraites et 5) accumulation par expropriation (accumulation primitive continue).
1. Système
de taxation – dépenses de l’Etat
u Augmentation du taux de la TVA pour un grand nombre de produits de première nécessité de 13 % à 23 % (ce taux était de 9 % avant 2009) : café, thé, sucre, chocolat, biscuits, conserves en boîte, légumes, veau et un grand nombre d’autres produits. On estime que si l’augmentation de la TVA passe dans le prix des produits et que le niveau de consommation de 2015 reste le même que celui de 2014, le fardeau additionnel moyen annuel pour chaque foyer atteindra 157 euro s ;
u augmentation du taux de TVA, là aussi de 13 % à 23 %, pour les transports publics (bus et bateaux, taxis…), les hôtels, les restaurants et traiteurs, les écoles de langues ;
u suppression de 30 % de la réduction de taxe dans les îles ;
u augmentation de la prétendue « surtaxe de solidarité » pour les revenus supérieurs à
30 000 euros, alors qu’elle reste au même taux pour les petits revenus ;
u maintien au même niveau, au moins pour 2015 et 2016, de la taxe sur la propriété (ENFIA) que Syriza avait promis d’abolir ;
– réduction de 50 % des dépenses de l’Etat pour une allocation de chauffage ;
u augmentation importante de la taxe sur les fermiers et suppression de subventions diverses. On doit noter que les mesures touchant les fermiers – sauf l’augmentation de la TVA sur les engrais, la nourriture pour le bétail et divers insecticides et pesticides, etc. – ont été différées jusqu’en septembre en raison des craintes de défection dans les votes au Parlement, pas seulement dans l’« opposition de gauche » au sein de Syriza, mais aussi de Nouvelle Démocratie et du Pasok, partis qui soutiennent habituellement Syriza pour le vote des nouvelles réformes.
2. Salaires et relations
de travail
u « Revue et modernisation des procédures de licenciement collectif, des actions sociales et des discussions collectives prenant en compte les meilleures pratiques observées ailleurs en Europe », c’est-à-dire abolir des restrictions sur les licenciements collectifs, rendre les grèves plus difficiles et autoriser le lock-out comme réponse à la grève, déréguler la législation des discussions collectives ;
u dépolitisation de l’administration publique, c’est-à-dire limitation du droit de grève, des activités syndicales et de la participation syndicale à la gestion du secteur public ;
u réduction supplémentaire du coût de l’administration publique en conformité au plan établi avec les créanciers, c’est-à-dire réduction des salaires, nouveau train de licenciements, etc. ;
u retrait de la législation qui avait été introduite pour contrer les effets du mémorandum précédent (c’est-à-dire retrait de la réouverture d’ERT [la radio-télévision publique], de la réembauche des agents du nettoyage, des enseignants et du personnel administratif de l’université et de l’introduction d’équivalents compensatoires) ;
u abolition du dimanche férié pour les commerces de détail pendant toute l’année et « libéralisation » de la période des soldes (c’est-à-dire autorisation aux boutiques de lancer des soldes quand elles le veulent). Cette mesure spécifique vise à promouvoir une concentration du capital par la destruction du petit commerce. Elle permet aussi la concentration dans toute la sphère de la circulation (logistique et transport) et dans la production agricole ;
u ouverture des professions réglementées (ingénieurs, notaires, pharmaciens, huissiers) et « libéralisation » des locations pour touristes et des transports par ferry ;
u « libéralisation » des licences de transport par camion, de la production des boissons et de l’alcool, des pharmacies, des laiteries et boulangeries, et des points de vente des produits pharmaceutiques hors prescription.
3. Code de procédure civile
u Le code doit être modifié pour rendre les expulsions et saisies plus rapides et plus faciles même pour la résidence principale d’un débiteur. Le prix minimum d’enchère sera défini en fonction du prix du marché (qui diminue rapidement depuis 2009) et un discount de 50 % sera appliqué si la première enchère n’a donné aucun résultat ;
u en cas de faillite d’une entreprise capitaliste, le remboursement aux banques sera prioritaire devant les dettes de salaire ou aux organismes de sécurité sociale et pour les impôts et taxes. On doit noter que ces modifications dans le code de procédure civile ont été rejetées en novembre 2014 par les avocats à une majorité de 94 % lors d’un référendum tenu au barreau d’Athènes, mais il semble qu’un référendum n’a plus aucun sens en Grèce.
4. Système des retraites
Les « conditions préalables » pour le système de retraite – qui font partie des mesures de la réforme actuelle, déjà prévues pour être approuvées au plus tard à l’automne et qui doivent être considérées comme la suite des réformes précédentes (comme la « réforme Giannisti » de 2001 ou la « réforme Loverdos » de 2012) – comprennent :
u l’âge de la retraite porté à 67 ans ;
u l’unification des fonds de pension (initialement prévu seulement pour les retraites complémentaires) et l’ajustement à la baisse qui s’ensuit des retraites complémentaires, avec l’application de la condition de zéro déficit ;
u l’abolition graduelle du fonds de solidarité subsidiaire pour les retraités (EKAS) à partir de 2019. Plus de 200 000 retraités reçoivent aujourd’hui ce supplément de retraite EKAS ;
u la décote en cas de retraite anticipée passe de 6 % à 16 % par année d’anticipation ;
u la réduction globale des dépenses de retraite atteindra 2,5 à 3 milliards d’euros dans la période 2015 -2016 ;
u le gel des subventions de l’Etat aux fonds de pension au niveau nominal d’aujourd’hui jusqu’en 2021 en dépit de l’augmentation du nombre des retraités ;
u le transfert d’une partie des dépenses de santé à la charge des bénéficiaires ;
u la restructuration du système de pensions visant à une connexion plus resserrée des contributions diverses, signifiant une transformation graduelle du système de retraite d’une formule fondamentalement redistributive en un système de plus en plus compensatoire.
5. Accumulation
par dépossession (privatisations et investissements)
Une partie importante de l’accord se réfère à la poursuite des privatisations ou, en d’autres termes, à une « accumulation par dépossession ». Entre bien d’autres, on prévoit :
u l’Autorité grecque des statistiques (EL.STAT), la gestion des banques grecques et le Fonds hellène de stabilité financière (HFSF) seront pratiquement placés sous le contrôle des créanciers et des capitalistes internationaux. En ce sens, ce sont ces créanciers qui contrôleront les réserves monétaires centrales, les emprunts, etc. ;
u la recapitalisation des banques avec l’injection de 25 milliards d’euros, ce qui accroîtra d’autant plus la dette grecque ;
u cela s’ajoutera aux 38 milliards d’euros déjà donnés par l’Etat pour le renflouement des banques grecques après l’accord PSI (5). Le schéma de la nouvelle recapitalisation entraînera une concentration ultérieure du secteur bancaire, le licenciement massif des employés et le rétrécissement simultané du réseau d’agences dans les Balkans ;
u l’application de la Directive européenne sur le redressement et la résolution des crises bancaires (BRRD) qui définit la procédure obligatoire pour la liquidation des banques en faillite (par exemple les procédures de renflouement) ;
u la création d’un Fonds de privatisation indépendant (« Sovereign Wealth Fund ») selon le modèle suivi par l’Etat allemand et son « Treuhandanstalt », l’agence qui fit la promotion de la dépossession massive et de la privatisation du capital fixe et autres biens immobiliers de l’ex-RDA. Le Fonds de privatisation sera constitué d’actifs bancaires (par exemple des subventions, des biens immobiliers, des hypothèques, etc.) et de tous les avoirs qui ont déjà été transférés au Fonds de développement des biens de la République hellénique (Taiped) lors des précédents memorandums, comme les participations de l’Etat (par exemple les participations dans Telecommunications Company, l’Autorité des ports du Pirée et de Thessalonique, OSE Railway Co., Aéroport d’Athènes, etc.), diverses infrastructures (aéroports, marinas, ports régionaux) et les propriétés de l’Etat (par exemple l’ex-aéroport d’Athènes Elliniko, différents immeubles, terres, etc.).
Les participations de l’Etat dans les banques grecques figurent aussi dans ces avoirs bancaires qui peuvent être transmis à ce fonds. Le but de ce fonds de privatisation est de réunir 50 milliards d’euros « par des privatisations et tous autres moyens » au cours des trente prochaines années. Pour autant, en en jugeant d’après les expériences locales (par exemple l’aéroport Elliniko, la loterie d’Etat, le terminal n°2 du port du Pirée, les aéroports régionaux, etc.) et l’expérience globale de ces opérations, les avoirs ainsi privatisés sont toujours artificiellement sous-évalués. Ainsi le but de 50 milliards d’euros correspond à des avoirs d’une valeur bien supérieure. 25 millions d’euros devraient être utilisés pour le remboursement échelonné de la recapitalisation des banques. Des ressources ainsi espérées, 12,5 milliards devront être affectés à la diminution de la dette nominale et le restant sera orienté vers des investissements productifs dans le but de transférer encore plus de notre force de travail dévaluée vers la logique de l’auto-valorisation du capital global. On doit noter ici que le nouveau cycle de privatisations (en fait « accumulation par dépossession ») particulièrement en ce qui concerne la sphère de circulation des marchandises (privatisations des chemins de fer, des aéroports, « libéralisation du marché » pour les routes et les transports maritimes selon la boîte à outil de l’OCDE, etc.) est d‘une importance primordiale, ses conséquences affectant la reproduction des relations capitalistes de façon beaucoup plus large.
En ciblant les dépenses de l’Etat (6) – dont la plus grande partie était financée par les fonds structurels de l’UE –, les capitalistes grecs visaient à synchroniser leur rythme avec les capitalistes chinois, qui aujourd’hui investissent massivement dans le développement des infrastructures (par exemple dans la modernisation de la liaison ferroviaire Belgrade-Budapest pour faire passer sa capacité de 500 trains journaliers à 2 000 ou 2 500 d’ici 2018, la construction de terminaux dans la distribution des marchandises comme de centres commerciaux en Hongrie).
Le but commun vise à réaliser une chaîne d’approvisionnement nouvelle et plus efficace – la Grèce étant devenue la plus importante plate-forme (hub) de ce réseau grâce à ses ports. Avec ces nouveaux axes de développement, les temps de circulation et de turnover seront réduits, desservant la plupart des pays européens, particulièrement ceux qui constituent les zones satellites de la productive et consommatrice Allemagne en Europe centrale et orientale (CEE), où les impressionnants et durables surplus nets externes de l’Allemagne sont déversés plutôt que d’être «  perdus » dans les marchés du Sud de l’UE, ou dans un accroissement de la consommation domestique au moyen de concessions salariales aux prolétaires allemands. A vrai dire, c’est vers ces zones d’Europe centrale et orientale qui ont une force de travail bon marché, disciplinée et bien éduquée que la production de biens essentiels orientés vers l’exportation a été constamment réorientée depuis le début des années 1970 , partie d’une programmation plus générale que l’Etat allemand a poursuivie inlassablement.
La reproduction réussie de cette force de travail disciplinée et bon marché dans les pays CEE fait partie des présuppositions en vue de la poursuite ouverte de la politique mercantile lancée par le capital allemand et son Etat dans le but d’exporter les conséquences de la crise (permanent depuis 1973) dans le reste des pays de l’UE. La politique mercantile dépend essentiellement à la fois de la mystification du travail domestique non salarié global (principalement féminin) et de la pérennité d’importations massives de biens de consommation bon marché du Sud-Est asiatique (7). Respectivement, le processus « d’annihilation de l’espace dans le temps » qui dépend d’infrastructures efficientes et de l’exploitation de travailleurs disciplinés, permettent le rapide approvisionnement en biens d’équipement que l’Allemagne et ses pays satellites exportent sur les marchés asiatiques en développement. On ne doit pas s’étonner si les prochaines installations de production de voitures dans les pays de la CEE (principalement Slovaquie et République tchèque) seront orientées dans les prochaines années vers le Mexique, la Chine et les Etats-Unis (8).
Ce que ces aspects spécifiques de ce tout nouveau mémorandum, plus dur, démontrent clairement, c’est que le rôle du crédit et du système bancaire n’est pas limité à un « simple » recyclage d’une suraccumulation du capital par l’achat d’obligations d’Etat et à faire du profit au moyen d’une simple spéculation usuraire, gonflant au surplus des bulles de capital fictif. En fait, simultanément « il n’y a aucune trace de la concurrence qui existe entre les producteurs ; ils sont confondus en une masse et sont simplement des emprunteurs devant le capital, qui a ce moment est absolument indifférent à l’application à laquelle il peut être destiné et est uniquement le capital commun de la classe figurant dans un phénomène d’offre et de demande (9) ». C’est dû au fait que le crédit et le système bancaire s’engagent dans un rôle critique de définition, d’organisation et de supervisation des (pré)conditions de la reproduction capitaliste comme un tout. C’est la fonction du nouveau PAS, actuellement expérimenté en Grèce, qui affectera aussi les prolétaires d’autres pays de l’UE – mais pas seulement. C’est finalement pour cette raison que notre réponse doit être totale et internationale ou bien elle ne sera rien. En d’autres termes, c’est seulement par des luttes prolétariennes communes en Asie et dans l’Union européenne qu’à la fois la normalité de l’usine sociale et la totalité du capital social avec ses nombreuses transformations et médiations peuvent être l’objet de nos attaques les plus violentes.
Un point final sur la situation politique en Grèce avant et après le référendum ; la plus grande partie des votes pour Syriza en janvier (2015) était un vote passif, « un vote de revanche contre un gouvernement de droite dont les durs programmes d’austérité avaient eu des conséquences désastreuses sur la vie de chacun », comme nous l’avons écrit dans notre premier texte sur Syriza (10). Mais une autre partie importante de ces votants étaient des activistes impliqués dans les mouvements anti-austérité des années précédentes (comme nous l’avons expliqué dans la première partie du même texte). Les mêmes personnes, quoique impliquées exactement dans les mêmes formes d’organisation récupérables (assemblées populaires, partis politiques municipaux, structures locales de solidarité, etc.) ont récemment formé de nouveaux comités « NON, à la fin » (sic), formé essentiellement de dissidents de Syriza et d’autres membres pro-drachme des partis de gauche. Ce qui signifie : 1) que les besoins du prolétariat social sont encore médiatisés par des formes populistes d’organisations interclassistes et 2) que la base de masse d’un nouveau parti populiste style Syriza d’escroquerie politique est en formation. Savoir s’il réussira à attirer l’électorat désillusionné de Syriza est une question à laquelle il est trop difficile de trouver une réponse pour le moment (11).
TPTG, juillet 2015
(traduit de l’anglais par H. S.)

 

NOTES

(1) Allusion au film Matrix dans lequel le héros doit choisir entre une pilule rouge qui lui permettra de « voir la réalité telle qu’elle est » ou une pilule bleue  qui lui fera « connaître un bonheur artificiel ».

(2) Voir Echanges n° 151 (printemps 2015) et ci-dessus p. 10.

(3) Quoique tous les détails du nouvel accord ne soient pas encore finalisés [au moment où nous écrivons], il est clair que Syriza est tombé d’accord avec un programme d’austérité de trois ans en contrepartie d’un prêt de 86 milliards d’euros. De cet emprunt de taille, 80 milliards seront utilisés pour la recapitalisation des banques et le service de la dette, et le reste – 6 milliards d’euros – pour la dette de l’administration publique envers le secteur privé (par exemple l’équipement hospitalier et les fournisseurs de drogues, etc.).

(4) Deux des nombreux Programmes d’ajustement structurel (PAS) ont été brutalement lancés contre le prolétariat global au cours des années. On doit mentionner que certaines réformes que la Troïka a tenté avec persistance d’imposer au prolétariat grec ont été une simple copie des PAS antérieurs. Le dernier représente la réponse notoire à la prétendue « crise de la dette » et aux luttes de classe locales des années 1980, lorsque bien des pays d’Afrique et d’Amérique ne purent régler leurs dettes, en  conséquence des fluctuations extrêmes du prix de pétrole. Les PAS furent élaborés par les technocrates du FMI et mis en œuvre par les
capitalistes locaux, ceux qui ont, après tout, lié leur pays au flot international de la suraccumulation de capital au moyen d‘émission d’obligations d’Etat, qui étaient alors utilisées pour financer l’expansion capitaliste et moderniser les régimes locaux d’accumulation. C’était, et c’est encore, à travers l’application de ces PAS que l’utilisation directe de la force militaire par les « centres » impérialistes contre les colonies d’alors de la « périphérie » a été dissimulée et transformée en utilisation indirecte de la force financière contre les (actuelles) ex-colonies, sous prétexte de « crise souveraine de la dette ».

 

(6) On peut mentionner ici le développement du terminal n° 2 du port du Pirée ( celui maintenant loué au groupe chinois de fret maritime Cosco) et le terminal n° 3 en construction, le centre logistique Thriasio Field, le chemin de fer connectant le port du Pirée avec Thriasio Field, la modernisation de la ligne ferroviaire Athènes –Thessalonique, etc.

(7) Cosco [le groupe chinois de fret sur les rangs pour le rachat du port du Pirée, NDE] a déjà signé des accords importants avec Hewlett Packard et d’autres multinationales pour transporter leurs produits vers la zone CEE. Un précédent historique d’une telle stratégie est donné par le flot de produits bon marché du Sud-Est asiatique vers les Etats-Unis, basé sur l’expansion impressionnante de la dette américaine privée et nationale, qui a permis la stagnation – et même la diminution – du salaire direct aux Etats-Unis depuis les années 1980.

 

(8) Le déplacement vers d’autres localisations que la Chine, même si ce pays reçoit encore la part du lion des nouveaux investissements dans l’automobile, doit être relié à l’augmentation du coût du travail en Chine et au coût (encore) élevé du transport et de la logistique.
(9) C’est nous qui soulignons (TPTG). Karl Marx, Le Capital, t. III, section 5, chapitre XXII, www. marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_21.htm
Autre traduction (Catherine Cohen-Solal et Gilbert Badia, Editions sociales, 1976, p.343) : « Le caractère que le capital industriel prend seulement dans le mouvement et la concurrence entre les diverses sphères, à savoir le caractère de capital commun à une classe, se manifeste ici effectivement, dans toute sa force, dans l’offre et la demande de capital. »

(10) « Sur Syriza et sa victoire aux élections récentes en Grèce », Echanges n° 150 (hiver 2014-2015).
(11) Pour une autre sorte d’initiative mais au potentiel très limité, voir  : http://synelefsi-syntagmatos.espivblogs.ne

Soixante jours plus tard et toujours plus sombrant dans la dette

Echanges numéros 151 (printemps 2015 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article2457]) et 152 (été 2015).
Postscriptum à « La victoire de Syriza aux dernières élections générales en Grèce »

Dans les rangs de Syriza, le Dr. Varoufakis (qui sera désormais le Dr.V.) est aussi un marxiste autoproclamé – bien que peu orthodoxe, comme il le dit lui-même, dans la mesure où il a remplacé la théorie de la valeur sociale du travail abstrait par une théorie humaniste de la valeur du travail (1). Il a pour ambition d’enrôler Bloomerg et les journalistes du New York Times, les députés Tory, les financiers humanistes, les militants de Syriza en Grèce et les éléments subversifs réunis à Zagreb au service d’une cause qui consiste à « sauver le capitalisme de lui-même », c’est-à-dire à dompter « l’esprit d’entreprise ». Son faux dilemme entre capitalisme ou barbarie (la barbarie, dans le contexte politique de l’Union européenne [UE], signifiant le nationalisme de droite et le néonazisme) a pour but la préservation et la démocratisation de l’Eurozone et la Banque centrale européenne (BCE). En utilisant l’imagerie de Matrix, cet économiste social-libéral branché aspirait à fournir aux populations européennes la « pilule rouge » qui vous emmène au fond du terrier jusqu’au désert de la réalité, c’est-à-dire à la « vérité » sur la vie, la société et la « quantification » du travail. En s’appuyant sur ces connaissances, les « gens » pourraient entreprendre de lutter afin de réformer les politiques des institutions capitalistes européennes (2) . Devenu ministre des finances, et après avoir abandonné la rhétorique utilisée pendant quelques jours à propos des renflouements et de la dure politique d’austérité qui avaient provoqué « la dépression, le cynisme, la désintégration et la misanthropie », le Dr.V. a eu tôt fait de réaliser que si lui et son parti voulaient être acceptés dans les hautes sphères du personnel politique du capitalisme européen, ils devaient renoncer à leurs aspirations et à leur guerre des mots contre la politique officielle de l’UE. Au moment même où la BCE durcissait les conditions d’octroi de liquidités à la Grèce, l’optimisme initial de la nouvelle bureaucratie de l’Etat, auquel nous faisions allusion au début de notre texte ­précédent, s’évapora promptement. Personne ne pénètre gratuitement dans les palais du capital.

Les dix jours qui n’ont pas fait trembler l’Eurozone.
Dès les premiers jours de février, le conflit entre ces positions a tourné au spectacle des négociations entre le gouvernement
grec et ses « partenaires ».
Le 2 février, alors que notre dernier texte n’avait que quelques jours, le Dr.V. a déclaré depuis Londres que le gouvernement grec ne demanderait pas l’annulation de la plus grande partie de la dette souveraine grecque. Le 5 février, au cours de sa première rencontre avec Schäuble, le Dr.V. avait ajouté qu’il accepterait 70 % des « programmes » prévus (c’est-à-dire les mémorandums). Et il a ajouté que le gouvernement grec avait le « devoir moral » de ne pas faire endosser le fardeau de la dette grecque aux « contribuables européens ».
En réalité, un mythe, très répandu et très largement accepté, veut que depuis 2010 les « contribuables européens » aient financé les « Grecs paresseux » qui « vivent au-dessus de leurs moyens » par le biais des prêts accordés par les Etats membres de l’UE, le FMI et la BCE.
Mais si nous examinons la manière dont on a transformé la structure de la dette souveraine grecque depuis 2009, nous pourrions aboutir à des conclusions très différentes. En 2009, la dette grecque se trouvait principalement entre les mains des banques françaises et allemandes qui bénéficiaient toutes deux des taux d’intérêt élevés des obligations grecques et de la garantie politique qu’un Etat membre de l’UE ne peut pas faillir à ses engagements. Le risque encouru par les banques françaises s’élevait à 78 milliards de dollars, tandis que les banques allemandes détenaient 45 milliards de dollars d’obligations grecques. Dès 2014, grâce au programme initial de renflouement de 2010 qui consistait en prêts bilatéraux accordés à la Grèce par les autres Etats membres de l’UE, et grâce à l’agrément Prestataire de services d’investissement (PSI) et au mécanisme Fonds européen de stabilité financière (FESF) consécutif, on avait considérablement réduit le risque toxique auquel étaient exposées les institutions bancaires (par exemple, il n’était plus que de 1,8 milliard de dollars pour les banques françaises et de 13,5 milliards de dollars pour les allemandes), ce qui représente vraisemblablement aujourd’hui leurs pertes réelles.
Puisque l’on a réparti le coût du renflouement des banques sur les Etats membres, ceux-ci détiennent une part plus importante de la nouvelle dette grecque. Même les pays initialement peu exposés aux risques de la dette grecque, tels l’Italie et l’Espagne, détiennent maintenant respectivement 10 et 6,7 milliards d’euros de dette grecque. Cependant, hormis les premiers prêts bilatéraux accordés à la Grèce pour un montant de 52,9 milliards d’euros, ni la Grèce ni personne d’autre n’a reçu le moindre argent des contribuables de l’Eurozone, car dès la mise en œuvre du deuxième programme de renflouement, l’Eurozone avait mis en place son propre fonds de renflouement, le FESF, dont le seul financement était la garantie que constituaient les engagements des Etats membres. Le FESF se procurait de l’argent en émettant des obligations, et donc le seul risque qu’encoure le « contribuable européen » est la faillite éventuelle des investissements du fonds (3).
Résumons-nous : le « renflouement » de la Grèce fut en fait un renflouement massif des banques françaises et allemandes, globalement financé par les prolétaires de l’Europe du Sud, mais que l’on a travesti en « solidarité » envers les Grecs « dépensiers et paresseux » que dénonce cette créature imaginaire, « le contribuable européen ». En outre, la Grèce n’a jusqu’à présent utilisé qu’entre 8 % et 11 % de l’argent versé pour couvrir les besoins du budget de l’Etat. Le reste a été retourné aux prêteurs et aux banques, alimentant la bulle financière fictive basée sur la spéculation sur la dette souveraine.
Au cours de la décennie précédente, avant le début de la crise, les prêts accordés au Sud fournissaient le supplément d’argent dont il avait besoin pour réaliser la plus-value des marchandises produites dans le Nord.
L’Allemagne, victime d’une chute de 5 % de son PIB au cours des deux premières années de la crise et d’une reprise insuffisante après 2012 (4) est convaincue qu’elle ne réussira à sortir de la crise qu’en entretenant une « crise de la dette » dans le Sud, en restructurant ses exportation chez elle et délocalisant en Europe de l’Est (5).
Après tout, le programme de dévalorisation massive du Sud de l’UE, qualifié de «restructuration de la dette » et implacablement mis en œuvre dans l’Eurozone, a contribué à détourner les flux monétaires et les flux de capitaux de la « périphérie » de l’Eurozone vers les pays « importants » de l’Eurozone, permettant par exemple à ces derniers de financer leurs déficits budgétaires à moindres frais (6). C’est la raison pour laquelle l’Allemagne tient absolument à ce que ses plus-values nettes extérieures ne soient pas « gâchées » dans la production de ses marchés intérieurs au sud et soient au contraire réaffectés aux zones satellites productives et consommatrices d’Europe de l’Est.
L’effort durable qu’a entrepris la classe capitaliste européenne pour réduire le compromis institutionnalisé avec la classe ouvrière de l’après-guerre, la protection des institutions financières principaux instruments d’« accumulation par dépossession » et le mercantilisme allemand sont les principales causes de la poursuite des politiques d’austérité (dévaluation interne) sur tout le continent.
Pour en revenir aux événements récents : au dernier moment, l’Eurogroupe [réunion des ministres des finances de la zone euro] a conclu un accord formalisé dans deux documents d’un style managérial : « Déclaration de l’Eurogroupe à propos de la Grèce (7) » ainsi que : « Liste des mesures de réforme (8) ». Ce dernier document émane du gouvernement grec, il a été soumis par le Dr.V. et a été accepté par l’Eurogroupe. Ces deux documents sont la preuve que la position de l’Etat grec au sein de l’interaction hiérarchique de l’Eurozone entre les Etats-nations « centraux » et les « périphériques » demeure un statut d’une « colonie intérieure débitrice ». L’Etat grec, en acceptant la législation anglaise et le cadre de la cour de justice luxembourgeoise, continue à renoncer à ses droits et à la protection de ses biens et n’est pas autorisé à adopter la moindre politique sans l’accord préalable des « institutions », c’est-à-dire de la Troïka : « Les autorités grecques s’engagent à s’abstenir de toute réduction des mesures déjà mises en œuvre et de toute modification unilatérale des politiques et des réformes structurelles qui auraient un effet négatif sur les objectifs fiscaux, la reprise économique (sic) ou la stabilité financière, tels que les institutions les ont définis. »
Il est bien clair que depuis que le gouvernement grec eut depuis longtemps manifestement fait le choix politique de s’orienter ni vers un contrôle des capitaux, ni vers une annulation unilatérale de la dette, ni de menacer ses « partenaires » d’une sortie immédiate de l’euro, il allait céder à leur grossier chantage, ce n’était qu’une question de temps : pendant les négociations, la BCE a cessé d’accepter en garantie des avances financières les obligations du gouvernement grec; on les a aussi menacés ouvertement d’imposer aux banques grecques des limites au retrait de liquidités s’il n’y avait pas d’accord à l’Eurogroupe le 20 février. Après tout, les élections prochaines en Espagne, au Portugal et en Irlande, où les partis anti-austérité semblent monter en puissance, ne laissaient pas de place pour des manœuvres politiques, des paroles aimables et moins encore et plus significativement pour des concessions financières à la Grèce.
Contraint de se rabattre sur la seule option de la « pilule bleue » (« tu retourneras te coucher et te réveilleras le matin en croyant tout ce que tu veux et en pensant que toute cette histoire sur la “fin de l’austérité” est une “réalité” avant de reprendre le cours de ta vie “normale” »), le gouvernement grec soutient que l’accord avec ses « partenaires », et particulièrement la « Liste des mesures de réforme », est dominée par une « ambiguïté créative » censée lui donner toute flexibilité en ce qui concerne les mesures à prendre. Mais nous pensons que les deux documents précités sont tout à fait clairs et prouvent que le gouvernement de Syriza, contrairement même au programme édulcoré que nous analysions dans notre texte précédent, est d’accord pour poursuivre la politique d’austérité de dévaluation des capitaux dans le cadre des Mémorandums et des « institutions ».
On ne saurait donc s’étonner que ce « nouvel » accord soit soutenu par presque tous les partis politiques, à l’exception du parti communiste stalinien (KKE) et du parti néonazi (GD) (9).
Voler Pierre pour payer Paul
Avant de développer chacune des parties que « traite » l’accord et pour comprendre pleinement le revirement de Syriza, il est utile de rappeler que le Dr. V. s’est engagé
dans les « négociations » au nom d’un gouvernement qui avait déclaré qu’il :
‰ 1. rejetterait l’extension du « programme » et la tranche de 7,2 milliards d’euros, à l’exception du 1,9 milliard d’euros de bénéfices du remboursement des obligations BCE ;
‰ 2. n’accepterait aucun programme de supervision ou d’évaluation ;
‰ 3. souhaiterait l’établissement d’un « programme transitoire » de six mois, sans aucune mesure d’austérité destinée à s’assurer les liquidités, qui lui permettrait d’utiliser les fonds du Fonds de stabilité financière hellénique (FSFH) et de mettre en œuvre au moins une partie de son programme, avec des budgets en équilibre ;
‰ 4. exigerait que les prêteurs reconnaissent que la dette n’était pas supportable et qu’il faudrait engager prochainement un nouveau cycle de négociations générales.

Que s’est-il passé alors que la « Troïka » était censée mourir de mort violente aux mains du Dr.V. ? Examinons un par un les « succès » dont se vante le gouvernement :

Gestion souveraine de la dette : la déclaration de l’Eurogroupe à propos de la Grèce est très claire : « Les autorités grecques réaffirment clairement qu’elles s’engagent à honorer, intégralement et en temps voulu, leurs obligations financières envers tous leurs créditeurs. » Et ce n’est pas tout, car le nouveau gouvernement grec accepte de réaliser d’imposants surplus afin de rembourser la dette, ce qui signifie simplement qu’il renonce à sa revendication principale d’engager des négociations en vue de la réduction de la dette souveraine grecque : « Les autorités grecques se sont également engagées à s’assurer d’imposants surplus financiers appropriées ou les recettes financières suffisantes, nécessaires à la garantie de la dette soutenable en accord avec la déclaration de 2012 de l’Eurogroupe. En ce qui concerne l’objectif des plus-values primaires pour 2015, les institutions tiendront compte de la conjoncture économique de 2015. » En outre, en acceptant de réaliser des surplus importants, le gouvernement sape expressément les prévisions financières de son propre programme, même dans sa version modérée la plus récente avant les élections. Comme le montrent les dernières estimations, les surplus en 2014 ne s’élèvent qu’à 0,3 % du PIB (contre le 1,5 % attendu) et il faudra donc que le budget 2015 prévoie d’autres coupes pour un montant de 2 ou 3 milliards d’euros dans le seul but d’atteindre la plus-value de 1,5 % que prévoyait la modeste proposition de Syriza.
Il ne fait aucun doute qu’avec cet accord, le gouvernement grec s’engage à poursuivre sa politique d’austérité pour une période indéfinie.
Système bancaire et dette privée : l’un des slogans les plus connus de Syriza proclamait « Banquiers, ne touchez pas à nos maisons ! ». Mais selon la liste des mesures de réforme que le Dr.V. a soumise à l’Eurogroupe : « La Grèce s’engage à collaborer avec les directions des banques et les institutions afin d’éviter, au cours de la période à venir, la mise en vente de la résidence principale des foyers dont le revenu est inférieur à un certain seuil. » Dans le même document, « La Grèce s’engage à s’occuper des prêts non rentables de manière à prendre totalement en considération la capitalisation des banques … le fonctionnement du système judiciaire, l’état du véritable marché de l’immobilier, les problèmes de justice sociale, ainsi que tout effet négatif sur la position fiscale du gouvernement. » Et pour finir « La Grèce s’engage, en accord avec les institutions, à améliorer rapidement la législation concernant le remboursement de l’impôt et des arriérés de sécurité sociale. »
Le gouvernement tente de mettre au point des plans spécifiques pour le remboursement, aux banques ou à l’Etat, de la dette privée. La caractéristique principale de ces plans est la fragmentation des débiteurs en de multiples catégories, selon leurs revenus, assortie des garanties correspondantes pour le remboursement des dettes. Mais, si l’on tient compte des termes et des conditions prévus dans la liste du Dr.V. et du fait que les « institutions » doivent préalablement approuver ces plans, il est fort probable que leur mise en œuvre sera soumise à des conditions beaucoup plus sévères, déterminées par les « institutions ».
Un autre plan du gouvernement grec consiste à instaurer une institution pour la gestion de la dette privée (c’est-à-dire un plan de « mauvaise banque ») qui rachètera aux banques les prêts non rentables à 50 % de leur valeur nominale. Les débiteurs ne devront alors rembourser qu’une partie de leur dette, le reste étant couvert par l’Etat. Dans le but d’instaurer cette institution, le gouvernement voulait réaffecter 3 milliards d’euros provenant du FSFH. Non seulement cette demande a été rejetée, mais en outre : « Conformément à l’évaluation des institutions l’Eurogroupe s’accorde pour dire que les fonds jusqu’ici détenus par le FSFH soient transmis au FESF, libres des droits des tiers pour la durée de l’extension du MFFA (Master Financial Assistance Facility Agreement). Les fonds continueront à être disponibles pour la durée de l’extension du MFFA et ne pourront être employés qu’à la recapitalisation des banques et au règlement des coûts. Ils ne seront accordés sur demande que par le MSU de la BCE. »
Pour vous donner une idée de ce que signifie le chantage de l’Eurogroupe et de la BCE : 1,2 milliard d’euros sur les 11 milliards d’euros du FSFH que Syriza ne pourrait pas utiliser à d’autres fins budgétaires que la recapitalisation des banques, et uniquement si la BCE lui donne le feu vert, correspond à la simple contribution de l’Etat grec à ce fonds.
Plus largement, les « partenaires » ont utilisé les pressions exercées sur le système bancaire grec comme moyen de chantage pour obliger Syriza à accepter leurs conditions. En particulier, le 4 février 2015, pendant les négociations entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe, la BCE a cessé d’accepter les obligations du gouvernement grec comme garantie, action qui a renchéri le coût des liquidités pour les banques grecques de 1,5 % ou d’environ 1 milliard d’euros, puisqu’elles ne pouvaient plus emprunter directement à la BCE à un taux d’intérêt de 0,0 5%, mais seulement sur les fonds du FLU à un taux d’intérêt de 1,55 %.
La situation s’est encore aggravée en raison d’une fuite des dépôts d’environ 26 milliards d’euros depuis décembre dernier (au total, depuis février, les dépôts dans les banques grecques ont diminué de 100 milliards d’euros, c’est-à-dire qu’ils sont passés de 237,8 milliards d’euros à environ 138 milliards d’euros). Un autre moyen d’exercer une pression directe a été de refuser au gouvernement grec le droit, pour financer son déficit, d’utiliser les profits de la BCE (1,9 milliard d’euros) réalisés sur les achats d’obligations sur le marché secondaire pendant la durée de l’accord IAE. On a en outre refusé aux banques – du moins jusqu’à l’évaluation et l’approbation de la liste de réformes par les « institutions » – le droit d’augmenter indépendamment leur couverture en obligations grecques, décision de la BCE qui limite encore davantage les ressources financières de Syriza pour rembourser les intérêts de la dette souveraine (10).
Nous reviendrons sur certaines conséquences de cet assèchement des liquidités.
Privatisations/nationalisations :  dans notre texte précédent, nous disions que « Syriza n’avait pas changé sa position de mettre fin à la privatisation des services publics, de l’infrastructure et des entreprises publiques. » Ça, c’était avant les négociations avec les « partenaires ». La liste des mesures de réforme arrêtée avec l’Eurogroupe est claire : afin d’« attirer l’investissement dans les secteurs clés et d’utiliser efficacement les atouts de l’Etat, les autorités grecques :
s’engageront à ne pas revenir sur les privatisations déjà effectuées. Là où un processus d’adjudication est déjà engagé, le gouvernement le respectera, en accord avec la législation ;

– étudieront les privatisations qui ne sont pas encore en cours, en vue d’en améliorer les conditions de façon à maximiser les bénéfices à long terme de l’Etat, à générer des revenus, à favoriser la compétition au sein des économies locales, à encourager le redressement de l’économie nationale [sic] et à stimuler les perspectives de croissance à long terme ;

– adopteront dorénavant une méthode par laquelle chaque nouveau cas sera examiné séparément et pour ce qu’il vaut, en insistant sur les contrats de longue durée, les joint-ventures (collaboration privé-public) et les contrats susceptibles de ne pas maximiser les seuls revenus du gouvernement, mais également les niveaux prospectifs de l’investissement privé. »

Ce revirement a entraîné maintes réactions au sein du gouvernement et du parti, mais également dans la base de Syriza qui, ces dernières années, avait été active dans les mouvements qui s’opposaient à la vente des biens publics (l’eau, par exemple). Cependant, il est clair que la faction capitaliste dominante et son personnel politique au sein de l’Eurozone n’ont aucune intention de renoncer à leurs stratégies principales, c’est-à-dire à la mise en œuvre de l’accumulation primitive. On ne devrait pas assimiler l’accumulation primitive uniquement à la forme classique de prolétarisation violente des populations rurales autrefois indépendantes. Elle implique également des formes d’ « accumulation par dépossession », c’est-à-dire l’appropriation de capitaux délibérément dévalués, tels ceux des infrastructures et des entreprises appartenant à l’Etat, de capitaux fixes et de la terre par le biais de la mise en œuvre de programmes de dévaluation interne comme ce fut le cas au cours des cinq dernières années en Grèce (la liquidation même de ces biens aggrave à son tour la dévaluation, dans un cercle vicieux).
Investissement public : comme nous l’avons écrit plus haut, le gouvernement grec a accepté de rembourser la dette intégralement et en temps voulu, en dégageant d’importants surplus. A cet égard, il est vraiment comique de parler d’investissement public alors que les fonds ne seront pas disponibles. Ceci vaut également pour le financement de « l’économie sociale ». Seule une partie du pack « humanitaire » d’aide « à la croissance  » de 2 milliards d’euros qu’a annoncé la Commission européenne le 20 mars sera utilisée pour aider les petites entreprises créées par des chômeurs.
Impôts – dépenses :  la liste des mesures de réforme ne contient que de vagues mesures destinées à sévir contre l’évasion et la fraude fiscales. Mais il n’y a pas un mot au sujet des promesses que contenait le programme de Syriza de 2015, qui prévoyait de ne pas imposer le revenu des personnes physiques jusqu’à 12 000 euros, d’abolir la taxe sur la propriété secondaire, sur le fioul et la taxe d’habitation imposée aux autoentrepreneurs. Au cours d’un entretien, le Dr. V. a déclaré que l’augmentation du revenu non imposable à hauteur de 12 000 euros sera mise en place progressivement à partir de 2015, mais que « la date à laquelle nous atteindrons les 12 000 euros dépendra de l’évolution de l’économie globale ».
Comme nous l’avons dit dans notre texte précédent, après 2012 Syriza avait seulement prévu de geler la réduction des dépenses sociales, tandis qu’à présent, et parmi d’autres choses, « les autorités grecques :
‰ réviseront et contrôleront leurs dépenses dans tous les secteurs des dépenses de l’Etat (par exemple l’éducation, la défense, le transport, le gouvernement local, les aides sociales) ;
‰ mettront en place une législation destinée à revoir les dépenses concernant les prestations sociales hors salaires (congés maladie, vacances, frais de déplacement, etc.) dans tout le secteur public ;
‰ ne valideront les prestations qu’après avoir effectué les contrôles nécessaires au sein des autorités de tutelle et des bureaux de l’état civil dans le but d’identifier les personnes non éligibles à ces prestations ;
‰ contrôleront les dépenses de santé et amélioreront l’offre et la qualité des soins médicaux, tout en accordant l’accès universel [la quadrature du cercle ! NdTPTG] Dans ce contexte, le gouvernement prévoit de présenter des propositions spécifiques en collaboration avec les institutions européennes et internationales, y compris l’OCDE. »
De toute manière, on ne peut pas dire qu’il s’agit de geler des dépenses, mais au contraire de poursuivre la réduction des dépenses sociales.
Salaires – relations sociales : la liste des mesures de réforme est très révélatrice de la politique des salaires et des relations sociales que le gouvernement de Syriza va adopter. Le dénigrement du pouvoir des travailleurs, qui a entraîné sa dévalorisation à la suite de cinq années consécutives de sévères mesures d’austérité, se poursuivra, mais de manière « intelligente ».
De fait, « la Grèce s’engage à :
‰ adopter les meilleures pratiques de l’UE choisies parmi l’éventail des législations du travail sur le marché en engageant un processus de négociations avec les partenaires sociaux tout en bénéficiant de l’expertise et des données existantes transmises par l’OIT et l’OCDE ainsi que de l’assistance technique disponible. »
Et comme nous le savons tous, les « meilleures pratiques de l’UE » impliquent la promotion et l’expansion du travail flexible, temporaire et précaire ainsi qu’une légitimation accrue du travail non rémunéré (par exemple les stages, etc.) ;
‰ «  étendre et développer le projet actuel de procurer un emploi temporaire aux chômeurs, en accord avec les partenaires et lorsque la visibilité fiscale le permet et améliorer les programmes politiques du marché du travail dans le but d’actualiser les compétences des chômeurs de longue durée. »
Cette dernière mesure fait référence à des programmes de travail subventionnés pour les chômeurs d’une durée de cinq mois, actuellement assortis d’un salaire net de 427 euros pour les moins de 25 ans et de 490 euros pour les plus de 25 ans. Pendant la durée du programme et au bout de cinq mois, les chômeurs n’ont pas droit aux prestations chômage. Mais ce qui est incroyable, c’est que le gouvernement grec ait besoin de l’accord des « partenaires » pour étendre son programme de dévalorisation du pouvoir des travailleurs !
‰ « introduire une nouvelle méthode “intelligente” de négociations salariales collectives qui harmonise les besoins de flexibilité et d’équité. Ceci inclut l’ambition de restructurer et à terme d’augmenter le salaire minimum de façon à sauvegarder la compétitivité et les perspectives d’emploi. La portée et la date des modifications du salaire minimum seront établies au cours d’une consultation avec les partenaires sociaux et les institutions européennes et internationales, y compris l’OIT, et tiendront pleinement compte de l’avis d’un nouvel organisme totalement indépendant afin de déterminer si les modifications des salaires sont conformes aux évolutions de la productivité et de la compétitivité. »
Ce texte est très explicite pour ce qui concerne la promesse de restauration des négociations collectives, qui avaient été abolies par les Mémorandums. Cette méthode « intelligente » fait directement référence à la prétendue flexi-sécurité, terme orwellien qui masque mal et travestit la dérégulation du marché du travail. Dans les faits, c’est une stratégie patronale bien connue qui vise à exploiter la classe ouvrière de manière plus efficace. Il n’est pas étonnant que la Commission européenne déclare que la flexi-sécurité est un élément essentiel dans les Directives pour l’emploi et la Stratégie européenne pour l’emploi.
D’autre part, la promesse de Syriza d’une restauration immédiate du salaire minimum à son niveau de 2009 (c’est-à-dire 751 euros de salaire brut) devient une « ambition » d’augmentation progressive dans des conditions spécifiques (compétitivité, perspectives d’emploi, évolution de la productivité). De fait, on estime qu’en fin de compte, le salaire minimum sera fixé à 751 euros brut en 2017, à condition bien sûr que la Troïka (c’est-à-dire les institutions européennes et internationales, selon la novlangue) donne son accord. Remarquons que la Grèce est le seul pays de l’UE qui ait vu baisser son salaire minimum nominal brut de 14 % entre 2008 et 2014 (de 794 euros à 684 euros), selon les derniers chiffres de l’Eurostat.
Prestations sociales :  Syriza avait promis de rétablir l’indemnité de chômage à son niveau de 2009 (461 euros pour douze mois) et de l’étendre aux chômeurs de longue durée. Ces mesures sont absentes de la liste des mesures de réforme qui ne comportent, de fait, aucune référence aux indemnités de chômage. Il est important de faire remarquer ici que si le taux de chômage en Grèce s’élève à 25,8 %, seulement 8 % des chômeurs (ou environ 100 000 personnes sur 1,3 million) touchent les 360 euros d’indemnité.
D’autre part, le gouvernement grec a présenté comme une victoire le fait d’avoir réussi à inclure dans la liste quelques mesures destinées à traiter la « crise humanitaire » (autre expression orwellienne pour parler des conséquences de l’agression perpétrée sur la classe ouvrière) :
« Le gouvernement grec affirme qu’il prévoit de :
‰ traiter les besoins issus de la montée récente de la pauvreté absolue (accès insuffisant à la nourriture, au logement, aux services de santé et à la fourniture d’énergie de base) par le biais de mesures non financières très ciblées (par exemple des bons d’alimentation) ;
‰ évaluer le plan pilote de revenu minimum garanti en vue de l’étendre au pays tout entier ;
‰ s’assurer que sa lutte contre la crise humanitaire n’a pas d’impact fiscal négatif (11). » (On insiste encore plus sur ce point.)
Le premier projet de loi proposé par le gouvernement inclut des mesures pour s’occuper de la « crise humanitaire ». Il prévoit la gratuité de l’électricité, des loyers subventionnés et des subventions alimentaires sous la forme de bons d’alimentation pour les familles sous le seuil de « l’extrême pauvreté ». Ce seuil de l’« extrême pauvreté » ou plus exactement d’extrême misère, est de 4 800 euros de revenu annuel pour une famille moyenne de quatre personnes et de 6 000 euros pour les familles plus nombreuses. Le coût de ces mesures n’est que de 0,2 milliard d’euros (contre le 1,9 milliard d’euros promis par Syriza avant les élections) et le nombre de bénéficiaires ne dépasse pas 150 000 familles. Bien que les ministres des finances des autres pays de l’Eurozone, sous la houlette de Schäuble, aient dénoncé le fait que ces mesures constituent une « action unilatérale » et qu’elles soient donc refusées, le gouvernement est décidé à poursuivre son œuvre charitable et à rendre à « la victime un centième de ce qu’on a volé à son travail (12) ».
En ce qui concerne le revenu minimum garanti, il s’agit clairement de consolider la pauvreté : ce revenu, accordé à un nombre limité de bénéficiaires par le gouvernement précédent, s’échelonne de 200 euros pour une personne seule à 500 euros pour une famille de 4 enfants. En pratique, il est annulé par d’autres prestations sociales. Par exemple, si une personne seule touche une indemnité de chômage de 360 euros, alors elle n’est pas éligible pour les 200 euros supplémentaires, au motif que les 360 euros excèdent le montant du revenu minimum garanti.
Pensions – retraites : d’après la liste des mesures de réforme, « la Grèce s’engage à poursuivre la modernisation de son régime de retraite ». Cela signifie que le gouvernement accepte toutes les réformes des retraites mises en œuvre par les Mémorandums des années précédentes. Cela inclut, entre autres, les diminutions du montant des retraites, l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, l’abolition des treizième et quatorzième mois de pension, la réduction de la contribution de l’employeur, etc. En outre, il « éliminera les échappatoires et les incitations qui donnent lieu à un taux excessif de retraites anticipées dans toute les secteurs économiques et plus spécifiquement dans les secteurs public et bancaire » et il « fournira une assistance ciblée aux employés âgés de 50 à 65 ans, y compris par le biais du système du revenu de base garanti, afin d’éliminer toutes les pressions sociales et politiques qui favorisent le départ anticipé à la retraite et surcharge les fonds de pension ».
Il est évident que l’âge de départ à la retraite ne sera pas avancé, contrairement à ce qui avait été promis avant les élections. Au contraire, pour les travailleurs qui avaient droit à une retraite anticipée, l’âge de départ à la retraite sera repoussé ! Syriza veut également « resserrer le lien entre les contributions aux caisses de retraite et le revenu », ce qui signifie généralement le remplacement d’un système de répartition par un système d’assurance. Dans ce contexte, on ne peut qualifier que de charité trompeuse la promesse du nouveau gouvernement de rétablir (soi-disant) le treizième mois de pension pour ceux dont la retraite est inférieure à 700 euros.
Mais pour le moment, puisque la BCE n’autorise pas les banques grecques à accroître leur part sur la crise grecque (environ 11 milliards d’euros), comme nous l’avons déjà dit, Syriza vise les réserves des fonds de pension grecs et les autres institutions gouvernementales en général (par exemple, les administrations locales, les hôpitaux, le fonds qui gère les subventions agricoles, etc.) et tente de les réorienter par le biais d’émissions de l’Etat à court terme, dans le but de payer les intérêts de la dette (à cet effet , ils avaient besoin de la somme ahurissante de 7,3 milliards d’euros pour mars seulement et d’autant en avril, si l’on tient compte du refinancement à court terme de la dette, du remboursement au FMI et de la détention d’obligations). D’après les médias, environ 0,85 milliard d’euros (sur les 2,5 milliards d’euros des fonds de réserve) ont été « investis » jusqu’à présent dans une réorientation et ont ensuite été utilisés pour combler le déficit. Mais, et tant que les « institutions » tiennent fermés les robinets des principales liquidités (par exemple le Fonds de liquidités d’urgence [FLU]), il semble que ce moyen de prêt interne sera à nouveau utilisé par le nouveau gouvernement, comme l’a admis sans vergogne le journal affilié à Syriza (Avgi).
Emplois du secteur public : Tout d’abord, on a repoussé à une date ultérieure en 2015 l’annulation de 3 500 mises en chômage technique et de licenciements et ce chiffre sera déduit des 15 000 nouveaux recrutements inclus dans le budget de 2015 par le gouvernement précédent. Cette non-augmentation de la charge salariale du secteur public est prévue dans la liste des mesures de réforme. On maintiendra également le processus de « mobilité » des travailleurs établi par le précédent gouvernement. Deuxièmement, le gouvernement de Syriza est d’accord pour réformer la grille des salaires du secteur public d’une manière qui va approfondir les divisions entre les salariés du secteur public, en liant les salaires individuels aux performances et à la productivité individuelles. En outre, on intensifiera la concurrence entre les travailleurs par le biais de « nominations émanant de la direction et basées sur le mérite » et des « appréciations pour une évaluation authentique ».
Et ce n’est pas tout. Comme nous l’avons déjà dit, on réduira les indemnités hors salaires (indemnités de maladie, de congés, frais de déplacement, etc.) afin de « réduire la dépense globale ».
COURIR DEUX LIÈVRES À LA FOIS
ET N’EN ATTRAPER AUCUN
On aurait pu penser que le compromis du nouveau gouvernement Syriza avec les mau­dits Mémorandums inspirerait con­fiance à ses « partenaires » et le rendrait impopulaire aux yeux de ses électeurs. Or, c’est tout le  contraire, du moins pour l’instant !
Même s’il montrait à quel point il demeure désespérément euro-centriste, espérant en vain réformer un capitalisme qui s’entête à adopter des politiques de dévaluation comme unique remède de la crise de reproduction capitaliste, ses « partenaires de l’UE ne semblent pas lui faire confiance. Même après sa capitulation et en dépit des déclarations du Dr.V. en faveur d’un social-libéralisme humaniste (13), il reste une menace pour les factions dominantes européennes au sein de la structure hiérarchique de l’UE, en raison de l’hétérogénéité de sa composition politique et de la pression éventuelle que pourraient exercer les aspirations sociales et financières des masses qui se sont tournées vers Syriza après cinq ans d’austérité brutale (14).
Ce n’est que parce qu’il bénéficie d’une tolérance temporaire que Syriza apparaît plus fort et mieux soutenu qu’auparavant, à la fois par la gauche et par la droite. La principale raison tangible de ce « soutien tolérant » envers le gouvernement de Syriza est le fait que la mise en œuvre des mesures d’austérité prévues en accord avec la Troïka a été annulée ou du moins reportée en juin. La liste des mesures reportées inclut des augmentations de TVA sur l’électricité, les médicaments, les tickets de transport, les livres, les hôtels, etc. ; une baisse des salaires des travailleurs récemment recrutés dans le secteur public ; la suppression d’une allocation substantielle au bénéfice des retraités qui ont un faible revenu ; une augmentation du nombre d’années requis pour prendre sa retraite qui passerait de quinze à vingt ans ; l’introduction de critères plus rigoureux pour accéder au système de négociation de la dette pour retard de paiement de l’impôt, d’autres baisses du montant des retraites, etc. En outre, la majorité des gens espère encore que, même si Syriza va jusqu’au bout du compromis, ses mesures ne seront pas aussi dures que celles qu’aurait adoptées le gouvernement précédent en cas de réélection.
Dans la mesure où l’idéologie est une force matérielle, il importe également que Syriza soit toujours perçu par « l’opinion publique » comme un gouvernement qui négocie vraiment avec ses créditeurs dans des conditions plus avantageuses pour la « nation grecque », contrairement aux précédents gouvernements de la Nouvelle Démocratie et du Pasok, que beaucoup voient comme des agents des intérêts allemands. Assurément, la classe ouvrière grecque et plus largement la société grecque sont majoritairement nationalistes, comme bien sûr les Allemands.
Le gouvernement a axé sa communication sur cinq autres mesures spécifiques et concrètes qui contribuent à maintenir ce soutien méfiant :
‰ l’annulation du système précédent d’évaluation des travailleurs de l’Etat et des fonctionnaires qui liait les licenciements à la ­performance et à la productivité, et l’assouplissement des mesures disciplinaires imposées par les gouvernements précédents ;
‰ l’aménagement des examens de fin d’année dans l’éducation secondaire et la promesse d’abolition de la législation qui permet d’exclure de l’université les étudiants n’ayant pas obtenu de licence au bout de deux ans d’études. En outre, Syriza promet de supprimer certains points de la loi passée en 2011 qui promouvait la mainmise de l’entreprenariat sur les universités ;
‰ la nouvelle loi pour la réouverture de la Radiodiffusion nationale (ERT) qui réintègrera tous les travailleurs licenciés – sauf les consultants spéciaux et les employés qui ont pris leur retraite anticipée – et rouvrira les radios et chaînes de télévision fermées sans augmenter la redevance, comprise dans la facture d’électricité. En outre, le gouvernement promet d’en exempter les consommateurs soumis aux prétendus « tarifs sociaux » de l’électricité (c’est-à-dire sur des critères de bas revenus) ;
‰ la promesse que le nouveau système d’imposition sera plus coûteux pour les riches et que les règles pour la négociation des retards de paiement de l’impôt seront plus indulgentes ;
‰ la promesse d’une extension des Mémorandums (rebaptisés « programme ») de seulement quatre mois.
On peut ajouter d’autres mesures :
‰ la libération progressive des réfugiés et immigrants sans papiers de centres de rétention : dès le 23 mars, le nombre d’immigrants détenus était passé à 1 371, c’est-à-dire une réduction de 70 % par rapport à leur nombre au 17 février (environ 4 500) :
‰ l’annonce de la réforme du système pénal qui inclut l’abolition d’un nouveau genre de centre de détention de haute sécurité (les prisons de type C), la libération sur parole pour les mineurs de 15 à 18 ans, à l’exception de ceux condamnés à la prison à vie, des mesures spécifiques pour les malades emprisonnés, les personnes âgées et les handicapés qui conduiraient à des libérations sur parole plus rapides, des mesures spéciales pour les drogués impliquant des programmes de réhabilitation plutôt que l’enfermement (15) ;
‰ maintien de l’ordre modéré pendant les manifs (pour la première fois ces dernières années, le 26 février, les anarchistes ont pu prendre tout leur temps pour casser tout ce qu’ils voulaient pendant une manif antigouvernementale tandis que la police se tenait à distance) et pendant les occupations d’universités, de la direction de Syriza et des stations de radio, du moins pour le moment (16).
Ces trois évolutions récentes ont provoqué la confusion parmi ce qui reste de militants des cycles de luttes précédents (2006-2012).
Il faut y ajouter le procès [ouvert le 20 avril] de membres importants d’Aube Dorée (GD), et leur condamnation probable, voire certaine [mi-août, le verdict de ce procès qui risque de durer n’a pas été prononcé. NDE]. Parce qu’une partie du mouvement en est encore à des attaques de pure forme à l’encontre de « l’Etat fasciste/totalitaire grec et de la société grecque tout d’un bloc » [sic], les autres antifascistes ont publié des communiqués pro-Syriza dénonçant le noyau fasciste au sein de l’appareil d’Etat (par exemple la police) que le nouveau gouvernement n’est pas censé pouvoir contrôler. Un scénario antifasciste que beaucoup de gens partagent va même plus loin : l’extrême droite, les néo-nazis et les capitalistes importants attendent l’occasion de renverser Syriza, même à l’aide d’un coup d’Etat militaire !
Toutefois, servir deux maîtres est une situation particulière qui ne durera pas longtemps. Le même Dr Millios, dont nous parlions dans notre texte précédent [« Syriza et sa victoire aux élections générales en Grèce », Echanges n° 150 [hiver 2014-2015]), ayant abandonné depuis longtemps sa version maoïste de la théorie de la communisation, déplore désormais l’abandon du programme de parti modéré qu’il avait établi en septembre 2014. Il pense aussi que les électeurs pourraient à nouveau avoir une vision négative de la politique et cela l’inquiète : « Quoi qu’ils promettent, ne croyez pas les hommes politiques ; c’est leur métier de mentir pour conquérir le pouvoir. » Suite à sa critique de l’accord du 20 février, il a dû récemment démissionner de la direction du think tank d’économie politique du parti (17).
Il est plutôt douteux qu’à partir de maintenant Syriza puisse continuer à récupérer les luttes populaires et à les rattacher à ses structures de contrôle. Récupérer les luttes signifie être capable de les coopter et de ­répondre, aux moins en partie, à leurs exigences. Comme le disaient autrefois les ­situationnistes : « Est récupéré qui veut bien. » A mesure que le temps passe, un nombre de moins en moins important de collectivités souhaiteront être rattachées aux structures d’un parti qui ne souhaite pas (ou ne peut pas se prétendre capable de) satisfaire leurs exigences.
Ce qu’espèrent le Dr.V. et son collègue Jamie Galbraith, à savoir « que d’ici un an, le paysage politique de l’Europe sera peut-être très différent de ce qu’il paraît être aujourd’hui », et que ceci pourrait mener à des politiques de keynésianisme à petite échelle, n’est absolument pas réaliste pour le moment. Mais, ce qui n’est pas moindre, cette futurologie optimiste sert de justification à la poursuite de la mise en œuvre des politiques d’austérité ici et maintenant. Cette attitude politique nous avertit qu’il est dangereux d’insister sur les « menaces de quelque sorte que ce soit » à l’égard de la bureaucratie européenne, cela pourrait nous aliéner nos « partenaires » et détruire « notre maison commune, l’Europe ». C’est sur ce terrain que va se jouer la nouvelle « théorie des deux extrêmes » : au sein de l’Eurozone, soit tous les Etats-nations observent scrupuleusement les mesures d’austérité sous les ordres de la faction euromercantile capitaliste des Etats-membres du « Nord européen », soit le monstre à deux têtes de l’extrême gauche anti-impérialiste/nationaliste et de l’extrême droite nationaliste menacera l’unité de l’Europe. Ainsi, « fermez-la et serrez-vous la ceinture, sinon nous sombrerons tous dans la barbarie ! »
Seul un nouveau mouvement prolétarien insurrectionnel et conscient de soi capable d’imposer à l’Etat capitaliste les besoins et les intérêts du prolétariat au niveau européen peut contester à la fois l’austérité et l’idéologie de panique morale. Assurément, ce n’est pas le cas d’un gouvernement de gauche qui s’est imposé sur la base du recul, de la défaite ou de la récupération des luttes sociales de classe précédentes et qui par-dessus le marché ne souhaite pas sacrifier ses pratiques eurocentristes pour son keynésianisme de gauche théorique. Qui ne souhaite pas non plus sacrifier la moindre faction de la classe dirigeante grecque. Celle-ci est piégée par une contradiction insoluble : d’une part, en se soumettant à la protection des pouvoirs néolibéraux/néo mercantiles hégémoniques de l’Eurozone, elle a réussi à soumettre la classe ouvrière à la discipline du travail et à la réduction des salaires. D’autre part, l’idéologie ridicule de « l’expansion contractée » en Europe, c’est-à-dire la politique d’austérité permanente, particulièrement celle qui est mise en œuvre sous sa forme extrême en Grèce, a entraîné une dévaluation désastreuse du capital social total et la réduction de la demande domestique privée et du PIB dont il semble impossible de sortir.
En outre, la lutte contre le nationalisme de gauche comme de droite est vitale pour le mouvement prolétarien, nationalisme que le terrorisme de la dette supranationale renforce. En Grèce, le nationalisme n’est pas sécessionniste, mais il nous empêche, néanmoins de réfléchir aux raisons de l’échec de nos luttes passées contre l’austérité.
TPTG, mars 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

NOTES

* Voir Echanges n°150, p 10. Faute de place, nous publions ce texte (traduit de l’anglais par A. G.) sur deux numéros.
(1) Toutes les références et allusions contenues dans ce paragraphe sont consultables en ligne à l’adresse suivante : http://yanisvaroufakis.eu/2013/12/10/confessions-of-an-erratic-marxist-in-the-midst-of-a-repugnant-european-crisis/.
Nous remercions Harry Cleaver pour avoir attiré notre attention sur ce texte qui a été présenté au Festival subversif de Zagreb en 2013.

(2) En suivant le script, bien entendu, de sa Modeste proposition pour résoudre la crise de l’Eurozone (co-écrit avec Suart Holland et James Galbraith – Institut Veblen, Paris, 2012 : http://www.veblen-institute.org/IMG/pdf/modest_proposal_30_final.pdf). Cette modeste proposition accepte toutes les contraintes que les institutions européennes actuelles font peser sur l’action politique et rejette toute politique keynésienne d’expansion social-démocrate. Elle se borne à proposer l’européanisation de quatre domaines d’activité, précisément dans le cadre institutionnel de l’euro : les banques à la recherche d’une injection de capitaux du MSE (mécanisme de stabilité européen), la gestion de la dette souveraine, le recyclage de l’épargne européenne et mondiale dans des investissements socialement productifs et le financement rapide d’un programme d’urgence sociale de base. C’est-à-dire une modification productive de la politique d’austérité, basée en réalité sur le contrôle de plus en plus centralisé par les principales institutions de l’UE des politiques financières nationales.
(3) Il est intéressant de noter qu’en ce qui concerne les prêts bilatéraux de 2010, et à l’exception de la Slovaquie qui a refusé de contribuer, l’Allemagne fut le seul Etat membre à fournir des garanties à sa banque de développement KfW, notée AAA, qui s’était procuré les fonds en émettant des obligations. Les véritables injections de liquidités provenaient des autres membres de l’Eurozone.
(4) L’économie allemande a progressé de 3,93 % en 2010, de 3,66 % en 2011, de 0,58 % en 2012, de 0,21 % en 2013 et de 1,47 % en 2014.
(5) Certes, ce processus n’est pas nouveau, il n’est relancé que par la soi-disant crise de la dette dans l’Eurozone. Pour un bref aperçu de la politique étrangère allemande, voir S. Gross, The German Economy Today : Exports, Foreign Investment, and East-Central Europe.
(6) L’Allemagne est un bon exemple de la manière dont les pays « importants » de l’Eurozone bénéficient de la dissémination rapide de la crise de la dette à travers tous les PIGS et de la chute consécutive et tout aussi rapide des rendements obligataires dans le Nord. On a estimé que grâce à l’intérêt cumulé le budget allemand s’allégera d’environ 67 milliards d’euros, s’ajoutant aux avantages sur le taux d’intérêt acquis entre 2010 et 2012 et à ceux dont l’Allemagne a bénéficié au cours des années suivantes, selon un article publié par Allianz en septembre 2012 ((http://www.reuters.com/article/2013/05/02/us-eurozone-bailouts-idUSBRE9410CG20130502)) – sans parler de la croissance massive de ses exportations qui ont atteint un niveau inédit de 1,13 trillion d’euros, engendrant une plus-value commerciale de 217 milliards d’euros, la plus élevée du monde en 2014, grâce au faible taux de change de l’euro. Il n’est donc pas étonnant que les comptes de l’Allemagne montrent des excédents croissant de façon ininterrompue depuis 2009 (jusqu’à 7,5 % de son PIB en 2013), tandis que, pour la première fois depuis 1969, elle annonce que son budget est en équilibre. Hormis le financement de leur dette souveraine par le biais de taux d’intérêt réel bas, voire négatif (cependant que, selon le premier mémorandum, la Grèce était contrainte à rembourser les intérêts à un taux fluctuant entre 5 % et 6 %), les profits des pays « importants » de l’Eurozone sont à la fois significatifs et multilatéraux. De 2009 à 2013, par exemple, l’Allemagne
et les Pays-Bas ont enregistré la plus   forte augmentation des nouveaux projets d’investissements directs étrangers (IDE) de tous les pays de l’Eurozone. L’Allemagne (1 525 IDE supplémentaires, soit un accroissement stupéfiant de 115 %), en particulier, a surpassé la France et se trouve à présent en deuxième position, après le Royaume-Uni, à la tête de tous les pays européens. La Finlande en a elle aussi bénéficié récemment, devenant désormais le neuvième Etat capitaliste parmi les destinations européennes des meilleurs investissements (+ 44 % de nouveaux IDE en 2013 par rapport à 2012) – sans parler des profits réalisés sur le dos des Grecs, des Espagnols et des Portugais grâce aux obligations qu’elle détient.
(7) Voir : http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2015/02/150220-eurogroup-statement-greece/
(8) Voir : http://s.kathimerini.gr/resources/article-files/lista-metarry8misewn.pdf
(9) Cette nouvelle alliance et ce nouveau consensus – il convient aussi de prendre en compte l’élection récente du candidat de Syriza, homme politique de la droite modérée, à la présidence du pays – peut jeter les bases d’un futur parti de « gouvernement de sauvegarde nationale », si ce gouvernement échoue à avancer pendant le nouveau cycle de dévaluation interne. Cet alignement presque unanime sur les grands principes néolibéraux jette également les bases d’une nouvelle version de la « théorie des deux extrêmes », dont nous reparlerons plus loin.
(10) L’impasse dans laquelle se trouve Syriza est encore plus grave depuis l’établissement des arriérés d’impôt et de non remboursement, dont le résultat est une perte de revenus de 1 à 2 milliards d’euros depuis le début de l’année.

(11) C’est la dernière phrase de la « Liste des mesures de réforme » que le Dr.V. a soumise à l’Eurogroupe le 23 février. Un camarade de New York a fait cette remarque pertinente : « En lisant ça, Wolfgang Schäuble, la larme à l’œil, a envoyé un télégramme à un certain Dieter Kaufmann qui disait : Je suis Charlie. Tout est pardonné ! »
http//:thewolfatthedoor.blogspot.gr/2015/02/24-hours-late-and-240-billion-short.html

(12) F. Engels, La Condition de la classe ouvrière en Angleterre, chapitre 13.

(13) Le 13 mars, à Como en Italie, il a déclaré que « le gouvernement est prêt à différer la mise en œuvre de certaines promesses préélectorales et mesures de son programme qui visent ceux qui vivent au niveau ou en dessous du seuil de pauvreté. »

(14) C’est ce qui explique pourquoi l’Etat impérialiste allemand et ses médias ont maltraité le Dr.V. au point de l’accuser d’être antisémite et d’exprimer de l’empathie pour les terroristes palestiniens qui se font exploser. Il ne s’agit pas d’un incident isolé, car « antisémitisme structurel », et même « antisémitisme gauchiste », sont les accusations habituelles que brandissent l’Etat allemand et ses médias, du Die Welt de droite au Jungle World de gauche, chaque fois qu’ils veulent dénoncer quelqu’un dans le but de le démolir. Selon ces théories officielles, des Etats comme la Grèce jouent à un jeu post-colonial de défense des opprimés tandis que les créditeurs fonctionnent comme à l’accoutumée et désirent seulement qu’on « leur rende leur argent ».

(15) Hormis les nuances politiques (évidentes) que peuvent comporter de telles réformes, il faut aussi tenir compte de leurs conséquences fiscales directes : en ciblant la surpopulation carcérale (la Grèce a l’un des taux les plus élevés d’occupation en Europe, voir : region taxonomy tid=14), ce genre de réforme du code pénal a également pour but de réduire le coût financier que représente le confinement d’une partie de la population surnuméraire. Ce point de vue montre sous un nouveau jour la tentative de Syriza de promouvoir, sinon de récupérer, les structures de « l’économie sociale » populaire.

(16) Cette dernière manifestation a eu lieu en solidarité avec une grève de la faim au cours de la lutte des prisonniers politiques contre les quartiers de haute sécurité de type C et la législation antiterroriste. Si la police persiste dans cette attitude, la Grèce pourrait devenir l’endroit idéal en Europe pour que les docteurs Drury et Stott mettent en pratique leur Maintien de l’ordre basé sur la connaissance selon leur modèle d’élaboration de l’identité sociale.
Voir nos deux lettres ouvertes : http://www.tapaidiatisgalarias.org/?page id=105.

 

(17) Le docteur Millios n’est pas le seul théoricien de la communisation au sein de Syriza qui ait abandonné sa théorie de la destruction de la loi de la valeur. Woland en est un autre, (ex ?) membre de Blaumachen et Sic. Après plusieurs années passées à imaginer d’amusantes théories à propos de « l’ère des insurrections » et de l’émergence d’un nouveau (non-)sujet révolutionnaire, Woland a désormais trouvé quelque chose de plus intéressant à faire : il est devenu secrétaire général du ministère de l’Economie, des Infrastructures, du Transport maritime et du Tourisme, directeur de la banque de commerce et de développement de la Mer noire et gouverneur en alternance de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Parmi ses nombreuses obligations, il doit trouver pour le gouvernement la bonne proportion de biens publics par rapport aux privatisations, de droits des travailleurs par rapport aux investissements capitalistes. Et il y a autre chose, qui a son importance ici. Nombre de cadres supérieurs de Syriza, nommés secrétaires généraux ou chefs du conseil dans les ministères, ont autrefois activement participé aux mouvements sociaux. En tant que tels, non seulement ils possèdent une connaissance et une compréhension approfondie du mouvement et de ses pratiques, mais ils pourraient également faire usage de leurs canaux de communication directe (ou indirecte) : depuis la simple acquisition de l’information interne jusqu’au déploiement des moyens (nécessaires) de médiation, encore plus profondément au sein du milieu anti-autoritaire et du mouvement en général.
Pour n’en donner qu’un exemple, le système clientéliste traditionnel continue à se reproduire en intégrant en partie les réseaux de la contre-culture, de la contre-politique et les autres réseaux sociaux informels.
D’autres documents concernent la « mutation » dudit docteur émanant tant des milieux critiques de la communisation que des communisateurs eux-mêmes. Echanges peut en adresser la copie à tout intéressé.

 

Les cochons bretons, les déboires de la logistique et la dévaluation du yuan

Paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

Ce texte se veut l’amorce d’un débat sur les conséquences de la crise sur les structures du capitalisme d’aujourd’hui, structures élaborées au cours des dernières décennies et qui visaient globalement à accroître la part de plus-value extorquée aux travailleurs du monde entier. La complexité des diverses manifestations économiques, sociales et politiques de la crise masque quasi totalement le problème central du capitalisme, qui reste que le travailleur ne perçoit qu’une portion infime de la valeur qu’il a créée. Ce qui fait qu’à long terme, on a une accumulation de marchandises qui ne trouvent pas preneurs parce que la masse monétaire distribuée aux travailleurs est insuffisante pour les acquérir. D’autre part, avec la recherche effrénée d’une réduction des coûts de production, on assiste à une accumulation de capitaux qui ne trouvent pas à s’investir dans le secteur productif et s’envolent dans des spéculations innombrables (1).
Cette distorsion de base a été d’autant plus amplifiée qu’au cours des dernières décennies, le procès de production capitaliste et le cycle complet production-distribution-récupération de la valeur se sont restructurés, visant non seulement à réduire le plus possible les coûts de production, mais aussi à diminuer les prélèvements sur la plus-value originelle à toutes les étapes de la mise sur le marché de la marchandise.
C’est ainsi que le système à flux tendu s’est déployé, depuis l’entreprise elle-même dans la production de la marchandise, à toute la chaîne de transport de la marchandise, depuis le lieu de production jusqu’à l’étal du point de vente. L’ennemi devient le temps : le temps de transport, le temps de stockage, le temps de vente. En eux-mêmes, tous ces temps représentent une immobilisation de la marchandise (même lorsqu’elle se déplace) qui toujours a un coût, qui écorne la part de plus-value accaparée par l’entrepreneur capitaliste, mais qui ne sera récupérée que dans la vente finale. Plus cette récupération est proche du lieu de production (2), plus le capitaliste gagne, à la fois sur cette ponction de la plus-value et sur la récupération, ainsi que, éventuellement, sur l’accroissement du capital investi.
La chute de la consommation – le terme du processus de circulation de la marchandise et de récupération de la plus-value globale – entraîne une série de blocages en cascade de tout le flux de circulation jusqu’au lieu de production lui-même. Cette chute de la consommation, principalement dans les pays dits développés, s’est amorcée depuis plus de cinq années mais n’a touché que progressivement le secteur clé de la consommation des marchandises. Le système lui-même du flux tendu offre, comme toute structure, des résistances à toute transformation immédiate. Et en particulier, alors qu’il pourrait paraître facile de réduire le flux à la source même, la production de marchandise ne peut être stoppée immédiatement. Car d’une part le blocage terminal sur le lieu de vente met du temps à se répercuter dans toute la chaîne logistique et d’autre part, la production dépend elle-même d’une chaîne d’approvisionnement à flux tendu qui ne peut être stoppée sur l’heure (3).
Bien qu’il s’agisse ici d’une marchandise vivante, l’histoire présente des cochons bretons de Plérin illustre bien comment une chaîne de production peut se trouver bloquée par la chute de la consommation finale, avec des conséquences sociales et politiques sérieuses.
Peu importe de savoir comment cette restriction de consommation s’est amorcée, à partir de complexes imbrications politiques et économiques internationales, mais le blocage des importations russes de produits alimentaires de l’Union européenne (UE) a fait chuter de plus de 20 % les exportations européennes de porc. Du coup, le marché européen s’est trouvé engorgé, d’où une compétition accrue et une chute des prix. Les producteurs français, spécialement concentrés en Bretagne, particulièrement touchés par la baisse des prix acceptés dans les contrées plus productivistes de l’UE en raison d’une concentration plus importante, ont réagi dans un contexte économique et politique déjà peu brillant. L’intervention du gouvernement pour la fixation d’un prix plancher pouvait satisfaire les agriculteurs, mais pas les intermédiaires, industriels de la transformation qui pouvaient s’approvisionner sur le marché mondial à moindre coût. Ils ont donc cessé d’acheter les porcs bretons.
La production du porc « standardisé », pour satisfaire un ensemble de conditions à la fois techniques et alimentaires de la chaîne de conditionnement, fait que le produit doit être « parfait » à une date précise pour pouvoir être vendu à cette date. Toute la chaîne d’élevage, depuis la mise bas de la truie jusqu’au produit final, ce porc « parfait », correspond au flux tendu de l’usine et est programmée pour qu’il n’y ait ni arrêt ni accélération : seul compte le nombre de porcs que la capacité de l’établissement, c’est-à-dire sa surface financière, autorise. La vente régulière d’un nombre de porcs constant permet au producteur de payer l’ensemble des intrants et de se payer sa rémunération, c’est-à-dire tout ce qui assure le fonctionnement régulier de la chaîne de production. On peut comprendre que l’arrêt de la vente de la marchandise finale place l’agriculteur dans une situation impossible, avec un stock de porcs invendables parce qu’ils ne répondent plus aux stricts critères, sans argent pour payer les approvisionnements qui lui sont nécessaires, et devant l’impossibilité de stopper immédiatement le processus déjà programmé. C’est le même principe qui s’applique dans tout processus de production quel qu’il soit.
C’est le même phénomène que l’on constate aujourd’hui dans toute la chaîne de circulation de la marchandise, particulièrement dans tout ce qui vient du Sud-Est asiatique. Ce phénomène s’est aggravé encore en raison de toutes les politiques d’austérité qui réduisent les revenus disponibles. Un autre facteur encore obère cette organisation de la production et circulation de la marchandise : une partie de ce processus était alimenté par l’innovation, la création constante de nouveaux produits qui devaient être acheminés rapidement pour concurrencer et remplacer la production antérieure devenue obsolète. Si les cochons ne sont plus propices à la vente après quelques semaines, un produit peut tout autant devenir invendable parce que l’innovation a amené dans la chaîne logistique un autre produit du même ordre mais « plus moderne ».
Tous ces facteurs ont une incidence immédiate sur le prix de vente final des marchandises qu’il faut écouler à tout prix pour au moins récupérer une partie de la plus-value, éliminer le coût du stockage et de l’immobilisation du capital. D’où ce que l’on constate présentement  : une réduction des prix. D’où la déflation et des mesures telles que, par exemple, en France, l’autorisation inscrite dans la « loi Macron » de faire des soldes toute l’année.
Finalement, la production doit être réduite dans des conditions qui peuvent être douloureuses pour l’entreprise, et avant tout pour les travailleurs qui risquent des réductions de salaire ou le licenciement. Effet pervers d’une situation qui réduit encore plus la capacité d’achat de la marchandise à un moment où elle devrait s’accroître. Dans des pays comme la Chine, dont l’économie vit pour une partie importante des exportations vers les pays dits développés, relancer les exportations devient vital, d’autant plus que la pression des luttes rend nécessaire une diminution du coût de la production. D’où la manipulation de la monnaie nationale qui réduit artificiellement le coût de la marchandise vers les pays importateurs. C’est le sens de la récente dévaluation de la monnaie chinoise.
Mais une telle mesure a d’autres conséquences : l’augmentation du coût des matières premières importées ; le bouleversement des relations financières internationales parmi d’autres.
H. S.

 

NOTES

(1) Il est difficile de décrire ici les interactions entre ces processus économiques et financiers. Chacun pourra se référer aux nombreux développements théoriques et notamment aux ouvrages de base du marxisme.

(2) Cette récupération de la plus-value se fait dans le pays de vente de la marchandise le plus souvent au profit d’un capitalisme dominant qui récolte ainsi, éventuellement élargi, le profit de ses investissements dans les pays de délocalisation à bas coût de production.

(3) Tout le secteur productif économique est enserré dans un réseau de contrats d’approvisionnement depuis l’extraction des matières premières jusqu’au point de vente final de la marchandise qui mettent en jeu d’énormes intérêts financiers. En particulier, en cas de crise entrainant le non-respect d’un contrat quelconque il peut être difficile tant pour des raisons économiques que financières de rompre brusquement la circulation d’un produit quelconque (matière première, pièces détachées, etc.) qui continuent d’être livrées à un point de la chaîne flux tendu alors qu’elle ne sont plus nécessaires.