La révolution iranienne – 1979

Cette traduction de l’article « Die Iranische Revolution – 1979 », paru dans le n° 86 (printemps 2010) de la revue allemande Wildcat, a été publiée dans Echanges n° 132 (printemps 2010).

1979 révo iranEn 1979, la révolution iranienne et la contre-révolution islamique ont donné l’image d’une profonde cassure dans la perspective d’une révolution mondiale. La révolution de 1977-1979 fut l’une des plus importantes du xxe siècle, et la contre-révolution, l’une des plus brutales de l’histoire moderne : selon des estimations basses, 20 000 opposants politiques ont été assassinés entre 1979 et 1989.
La désillusion qui a suivi l’échec de 1979 a fait que de nombreux militants de gauche sont désormais incapables d’envisager d’autre objectif que « la démocratie ». L’idéologie anti-impérialiste qui avait cours autrefois (le développement du capitalisme étant une étape nécessaire sur la voie à la révolution, l’impérialisme représentait un frein à cette évolution dans les pays assujettis) et sa permutation actuelle (l’Organisation des Nations unies, l’Union européenne, Obama, les syndicats occidentaux, l’Organisation internationale du travail, etc. doivent servir à ouvrir la voie vers la démocratie) sont les deux faces d’une même médaille : toutes deux ignorent l’énorme potentiel social de 1979.
On parle aujourd’hui de « mouvement pour la démocratie » ; un concept autrefois absurde, à la limite de l’aberration, alors que l’on s’intéressait aux besoins, aux revendications et que la propriété posait problème. Dans le texte qui suit nous voulons tenter de répondre à cette question : comment un vaste mouvement révolutionnaire qui, après qu’une large coalition des habitants des bidonvilles, des étudiants, des chômeurs et de la (petite-)bourgeoisie n’eut pu ébranler le pouvoir dictatorial, s’est finalement exprimé dans des grèves de la classe ouvrière, a-t-il pu se transformer en contre-révolution islamique ?
Dans un entretien paru dans le n° 541 (21 août 2009) de la revue analyse & kritik, « Von der Massenautonomie zum islamischen Staat » (De l’autonomie des masses à l’Etat islamique), Piran Azad se demande comment l’ample mouvement des conseils (1) a pu être vaincu par les mollahs, et répond qu’en fin de compte c’est parce que la gauche était faible et les mollahs forts. Ce qui restreint définitivement le débat à une vue d’en haut de l’histoire : « Qui, des mollahs ou de la gauche, parvient au pouvoir ? », évacuant les antécédents des « conseils ouvriers ».
Or, la question des rapports entre processus sociaux et phénomènes politiques est de la plus grande importance ! De nombreux commentateurs prennent pour « début de la révolution iranienne » les initiatives et actions politiques venues d’en haut ; les mollahs, eux, le datent d’une manifestation du début 1978 à Qom. Alors que ce sont les mouvements de base, nés dans les années 1970, qui furent décisifs : mouvement ouvrier, mouvement étudiant et, surtout, le mouvement des habitants des banlieues.
Luttes et crises avant 1978
On retrouve le même schéma pour les années 1960 : on prête généralement l’initiative, dans ces années-là, au Shah et à sa révolution blanche (2), considérée comme une « révolution d’en haut » due au bon plaisir du prince. En fait, c’était une réaction à la crise économique et aux luttes de l’époque. Pour Khomeini, et pour l’Etat actuellement en place, « l’insurrection du 15 Khordad (3) », en juin 1963, fut avant tout un soulèvement organisé par les commerçants du bazar après l’emprisonnement de Khomeini et écrasé dans le sang. Une date indélébilement inscrite dans la mémoire collective dont l’interprétation fait l’objet de débats depuis lors : les Moudjahidin du peuple (4) tenant l’insurrection pour révolutionnaire, le parti Toudeh (5) pour un soulèvement réactionnaire. Ici aussi, les événements des années précédentes ont leur importance : en 1959, la période d’accalmie, postérieure au putsch de la CIA de 1953, appartenait au passé ; la crise économique était là et les luttes s’étendaient. Entre 1959 et 1963, notamment, les luttes ouvrières n’ont jamais cessé, auquelles vinrent s’ajouter les manifestations d’étudiants et de lycéens ; de nombreux partis politiques furent fondés à cette époque-là…
1958-1961
Pendant le premier trimestre 1958, le produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis chutait de 10,4 %. La République fédérale allemande était au plus bas de tout l’après-guerre. La crise économique régnait en Iran : les prix des moyens de subsistance augmentaient, et afin de couvrir son déficit budgétaire (80 millions de dollars en 1962), le pays levait des crédits à l’étranger qu’il fallut financer par une réduction des dépenses.
En juin 1959, la police iranienne ouvrait le feu sur 3 000 grévistes des briqueteries, faisant environ 50 morts et des centaines de blessés. Une tentative des étudiants de porter le conflit dans la rue succombait partout sous l’action sanglante de la police. En avril 1961, trois mois après la prise de fonction de Kennedy, on tirait sur des enseignants en grève au cours d’une manifestation, faisant un mort. La nouvelle administration Kennedy exigea de l’Iran de profondes réformes économiques et politiques.
C’est dans ce contexte que se réorganisèrent les mouvements politiques en Iran et que fut envisagée l’option d’une sortie de crise en finançant le développement du pays par le pétrole. La soi-disant révolution blanche convertit la terre en capital : deux millions de paysans sans terre, qui furent plus tard dans l’incapacité de rembourser leurs dettes à l’Etat, reçurent de petites parcelles grâce à une réforme agraire.
Le prolétariat villageois traditionnel et les artisans ne trouvant plus de travail à la campagne, nombre d’entre eux allèrent en ville dans les usines nouvelles, ou pour y chercher n’importe quelle occupation. La configuration du pays en fut considérablement modifiée : dans les quinze années qui précédèrent la révolution, la proportion des habitants des villes par rapport à la population totale passa du tiers à la moitié.
Khomeini se manifesta à cette époque, tout d’abord en demandant au Shah de ne pas accorder le droit de vote aux femmes, puis en s’exprimant violemment contre les Etats-Unis et les « lois capitulardes ». L’écrasement du soulèvement de 1963 fit de lui, dans la mémoire collective, le dépositaire de ces années de lutte.
1963-1972
La période qui va du soulèvement de 1963 à 1968 a été principalement marquée par des mobilisations estudiantines ; l’Iran, aussi, a eu son « 68 ». Puis, c’est un mouvement ouvrier revigoré qui reprit la parole. La grève des bus en 1968 fut importante en ce sens. Le régime voulait augmenter le prix des tickets, mais tout le monde s’y opposait : les étudiants, les écoliers, les usagers, les conducteurs de bus et les travailleurs des entreprises de transport, et ils ont fait reculer le pouvoir par la grève. En 1971, ce sont les ouvriers du textile qui se mettaient en grève à Téhéran et organisaient une marche demeurée célèbre ; la police et la Savak (6) ouvraient le feu sur la manifestation, tuant 10 ouvriers.
Un mouvement de guérilla était né peu de temps auparavant, qui se voulait « le petit moteur qui allumerait le grand moteur » et qui se sentait conforté dans cette conception par la manifestation des ouvriers du textile (« Notre mouvement a porté ses fruits »). Mais le lien entre guérilla et mouvement ouvrier était artificiel : les luttes ouvrières étaient nées sans elle.
Au début, il n’y avait que des travailleurs « conformes » dans les analyses des groupes de guérilla ; après la grève des ouvriers du textile, ils se sont ouvertement impliqués dans les luttes puis, dans un troisième temps, ont recruté dans les usines. Ce qui leur valut des critiques de plus en plus vives à partir de 1975 : pourquoi avoir arraché les travailleurs aux usines ? Ils auraient été beaucoup plus utiles s’ils y étaient restés !
Après la grève des ouvriers du textile, le mouvement faiblit, pour repartir avec la montée de l’inflation. L’occupation d’une usine textile fut alors une autre lutte cruciale : les ouvriers s’étaient barricadés à l’intérieur et on ne pouvait leur procurer à manger et autres commodités qu’à travers une fenêtre. Des étudiants assuraient le ravitaillement ; il fallait du courage, la Savak ayant entièrement encerclé l’usine. La tradition de l’unité entre étudiants et travailleurs date de cette époque.
La crise mondiale de 1973 et ses conséquences
S’il est impossible de comprendre l’industrialisation massive en Iran sans tenir compte de la crise des années 1950, on ne peut pas plus comprendre la révolution iranienne sans tenir compte de la « crise mondiale du pétrole » de 1973. En quelques années, le pays fut soumis à une crise générale, malgré un quintuplement des prix du pétrole et un quadruplement de ses revenus annuels engendré par ses exportations de pétrole.
Les pétrodollars encaissés n’étaient pas seulement investis à l’étranger (chez Krupp, Daimler, etc.) mais aussi engagés dans une capitalisation spéculative des terres. Les dépenses en investissements doublèrent, on encouragea l’importation de technologies à grande échelle (la construction de centrales nucléaires, entre autres) et l’armée iranienne fut dotée des équipements les plus modernes ; mais le boom ne dura que deux années, et dès la mi-1976 les dépenses de l’Etat dépassaient ses recettes, provoquant une disette entre 1975 et 1977 qui se transforma en récession au début 1977.
Les travailleurs répondirent à l’inflation galopante depuis le début de l’année 1974 par une vague de grèves, qui atteignit son apogée en mai et entraîna une hausse des salaires, mais aussi l’arrestation et le licenciement de nombreux ouvriers ; cinquante-deux d’entre eux, venant des seules raffineries de Téhéran, furent ainsi emprisonnés.
L’effervescence qui touchait les usines et les universités depuis des années se répandit bientôt dans les ceintures de pauvreté des villes, non seulement à Téhéran mais partout ailleurs. Le mouvement des habitants des bidonvilles, notamment, s’étendit dans la mesure où la crise économique évoluait. Ces habitants des bidonvilles : ouvriers, chômeurs et petits commerçants, étaient les plus affectés par la crise, et souffraient en outre de ce que l’industrie, et le marché du travail en général, embauchaient de moins en moins alors que de plus en plus de gens venaient en ville.
J’ai moi-même vécu dans le milieu des années 1970 cet afflux quotidien de population et les petits conflits incessants qui en découlaient. Ils n’avaient ni eau courante ni électricité ; et ils avaient construit leurs maisons, s’étaient branchés sur le réseau électrique ou devaient s’approvisionner en eau illégalement. Les accrochages avec la garde autour de ces campements non autorisés étaient continuels. Le pouvoir d’Etat et les grandes entreprises de construction immobilière envoyèrent par exemple, en novembre 1974, des troupes pour déloger les occupants de ce qui est maintenant Schemira (un quartier de Téhéran) où, à cette seule occasion, 60 maisons furent rasées et où on dénombra plusieurs morts. En août 1977, il y eut une grande manifestation à laquelle participèrent 50 000 habitants des bidonvilles. La situation était incontestablement explosive.
Sur ce, le Shah mit en place un nouveau gouvernement dont les premières mesures furent de relâcher la répression sur les campements aux portes des villes et de supprimer la caisse spéciale pour le paiement des mollahs. Des nationaux-libéraux (tels que Bazargan (7), plus tard président du conseil), des intellectuels et l’intelligentsia libérale cherchèrent à profiter de cette « ouverture » en appelant au respect des droits de l’homme. Et depuis son exil, Khomeini annonça l’unité entre intellectuels et mollahs.
Le 9 janvier 1978, des milliers d’étudiants en religion manifestaient à Qom aux côtés d’autres étudiants pour appeler l’intelligentsia à prendre publiquement position en faveur de Khomeini qui avait été diffamé dans un article de journal. La police ouvrit le feu sur la foule, faisant 9 morts et 15 blessés. Ces événements sont présentés aujourd’hui par le régime comme marquant le début de la révolution. Selon certains cléricaux, c’est à partir de ce moment-là que les commerçants du bazar se joignirent au mouvement ; à cette époque, ils étaient 400 000 rien qu’à Téhéran sur une population de 5 millions. Les mosquées étant accessibles à tous et hors de portée de la répression étatique, elles remplacèrent bientôt les campus et autres lieux comme centres du mouvement. Les ouvriers et ouvrières qui, à cette époque, s’étaient organisés en comités de grève à l’intérieur des usines, hésitèrent dans un premier temps à descendre dans la rue. Les anciens, en particulier, qui se méfiaient des mollahs, ne voulaient pas manifester sous le slogan « tous ensemble », craignant que leurs intérêts ne soient pas pris en compte.
Quarante jours plus tard, une cérémonie funéraire organisée à Tabriz en l’honneur des morts de Qom dégénérait en manifestation que le régime voulut disperser brutalement, provoquant une émeute. Ce soulèvement est aujourd’hui dûment répertorié dans le martyrologe sous le nom de « Qom quarante jours après ». A l’époque, on ne vit dans cette affaire aucune image de Khomeini ; presque personne ne le connaissait ni n’avait idée de ce que pouvait être une « république islamique ». Par contre, on pouvait voir plusieurs portraits de militants de gauche assassinés ainsi que de Chariati (8). La plupart des participants ne pouvaient alors imaginer que l’islam, ou n’importe quelle autre religion, aurait plus tard son rôle à jouer.
Une période de manifestations de masses s’amorça à partir d’août 1978, à laquelle le gouvernement réagit par des mesures discordantes : une fois, par la proclamation de l’état de siège et des massacres (comme lors du « vendredi noir » avec plus de 250 morts et mille blessés) ; une autre fois, par un peu plus de libertés politiques (en libérant par exemple des prisonniers politiques appartenant principalement à l’élite dirigeante des islamistes). Quelques-uns de ces dirigeants, tels que Taleghani, Rafsandjani et Khamenei (9), se mirent peu après à la tête des manifestations et formèrent, plus tard, le Conseil de la révolution (10) aux côtés d’autres délégués nommés par Khomeini.
A ce moment-là, tout le monde était dans la rue. Dans les usines, les revendications n’étaient plus purement économiques mais prenaient un tour politique. On avait alors affaire à un vaste mouvement populaire d’écoliers, d’étudiants, des administrations et des usines. L’idée d’une grève générale se faisait jour.
Le 19 août 1978, 25e anniversaire du putsch de la CIA contre Mossadegh (11), un cinéma où on projetait un film de gauche était incendié à Abadan. On accusa la Savak d’en avoir été à l’origine. Quatre cent soixante-dix-sept personnes ont perdu la vie dans cet incendie. L’instigateur et le maître-d’œuvre en était un proche de Khamenei, mais on ne le sut qu’après la révolution. La première manifestation, organisée en grande partie par un comité de travailleurs, eut lieu à Abadan juste après les obsèques des victimes. Des coups de feu tirés sur la foule firent quelques blessés ; le lendemain, Abadan donnait le signal de la grève générale.
S’ensuivit un cycle de grèves de masses à partir de l’automne : le 23 septembre 1978, jour de rentrée des classes, écoliers et étudiants se mettaient en grève et descendaient dans la rue ; les travailleurs des raffineries de pétrole de Téhéran, eux, étaient en grève depuis le 9 ; le 7 octobre, c’était au tour de ceux des champs de pétrole. Entre octobre 1978 et janvier 1979, la grève devenait générale, suivie par 4 millions d’ouvriers et employés. Des comités de grève s’érigeaient de tous côtés ; les quartiers passaient sous le contrôle de comités de voisins.
Il n’y avait ni caisse de grève ni argent. Or, les grèves longues ne pouvaient tenir qu’avec le soutien financier des autres couches de la population ; ce fut la porte ouverte au bazar et aux organisations politiques des mollahs. Le soulèvement contre le régime du Shah commença par la grève des travailleurs du pétrole, qui servit elle-même de levier à la contre-révolution islamiste.
Vingt ans après, un des meneurs du conseil ouvrier des raffineries de Téhéran racontait :
« On n’a perçu aucun salaire pendant la grève et nous n’avons pas touché à l’argent du syndicat déposé en banque. Nous avons mis en place une caisse de solidarité et appelé tout le monde à y contribuer ; les étudiants, d’autres encore, avaient épuisé tout leur argent ou bien avaient quelque empêchement. Nous nous sommes alors adressés à l’ayatollah Taleghani, qui était proche des Moudjahidin du peuple. Il a appelé les commerçants du bazar à la rescousse, et nous avons obtenu de l’argent à répartir entre tous les ouvriers ; ces derniers ont même reçu en deux mois un salaire équivalent à cinq mois de travail. Mais nous nous étions mis ainsi à la merci des forces réactionnaires. Le bazar imposa la présence de Hadji Araghi (un islamiste du bazar, plus tard directeur d’une prison de Téhéran) aux réunions secrètes de notre comité ; et il était en même temps membre du comité national. C’est ainsi que Khomeini acquit une énorme influence sur notre mouvement… Nous avions jusqu’alors refusé de remettre les raffineries en marche, mais lorsque Khomeini dit qu’il fallait reprendre le travail pour répondre à la demande intérieure, nous avons accepté ; lorsque, après le soulèvement de février, Khomeini ordonna le désarmement des conseils ouvriers, ces derniers ont rendu les armes… (12) »
La contre-révolution islamique en marche
Peu à peu, des liens organisationnels se sont mis en place entre le clergé autour de Khomeini et certaines fractions des commerçants du bazar ainsi que de ce que l’on appelle la bourgeoisie libérale ; ce groupe est alors parvenu à s’imposer à la tête du mouvement en chassant les militants de gauche et les femmes des manifestations. Khomeini et ses partisans firent de l’importation de la culture occidentale « colonialiste » : télévision, cinéma, etc., la cible de leur propagande. Dans les manifestations et les affrontements avec la police, l’armée et les forces de sécurité, on ne s’attaquait plus seulement aux banques, aux institutions étatiques ou aux postes de police, mais aussi aux cinémas, aux magasins qui vendaient de l’alcool, etc. L’incendie du cinéma le Rex à Abadan constitua, de ce point de vue, un apogée, bien qu’à l’époque beaucoup de gens en rejetèrent la responsabilité sur le régime du Shah plutôt que sur les khomeinistes.
Depuis Paris, Khomeini se présentait inlassablement comme l’avocat d’une résistance passive. A l’occasion de l’Achoura (13), le sommet du mois de deuil pour les chiites, le 11 décembre 1978, ses partisans et les libéraux religieux, avec l’accord et la bénédiction d’une partie de l’armée, organisèrent une marche à Téhéran, à laquelle participèrent plus d’un million de personnes canalisées par un impressionant service d’ordre des religieux. Les mollahs avaient tout planifié : des centaines de milliers de femmes en tchador (grand voile noir) se pliaient aux règles de l’ordre islamique. Les militants de gauche et les laïques étaient soit absents soit indésirables. Partout des affiches de Khomeini, mais aussi des portraits du réformateur religieux Ali Chariati ; très peu de portraits de Mossadegh, et ici et là des slogans anti-communistes. Cette marche prit l’allure d’un référendum en faveur de la prise du pouvoir pacifique par Khomeini.
Au début janvier 1979, lors du sommet du G4 (Etats-Unis, Angleterre, France et République fédérale allemande) en Guadeloupe, l’Iran tenait le haut de l’ordre du jour. Tout le monde était d’accord : le Shah devait partir. Une semaine auparavant, le ministre français des Affaires étrangères avait rencontré à Paris le représentant de Khomeini, Ghotbzadeh (14), et demandé des précisions sur la politique de Khomeini. Deux choses leur furent garanties : les livraisons de pétrole à l’Occident resteraient constantes et l’Iran combattrait le communisme, c’est-à-dire l’influence russe en Iran. Le lendemain de la conférence, une délégation transmettait à Khomeini la décision prise sur le départ du Shah. Il s’agissait d’éviter à l’Iran d’imploser dans l’intérêt de tous. On demandait à Khomeini de veiller au calme et de ne pas s’opposer à Bakhtiar (15) afin d’écarter toute menace de putsch militaire.
Khomeini assura que l’Iran recouvrerait la paix après l’abdication du Shah, que l’économie resterait en ordre de marche et que le pétrole coulerait de nouveau vers l’Occident. La rencontre est demeurée secrète (16).
Le soulèvement de février
Le 16 janvier, le Shah prenait la fuite et, le 1er février, Khomeini atterrissait à Téhéran. A ce moment-là, des comités de grève se constituaient à tous les niveaux de la société qui allaient, plus tard, se transformer en conseils ; mais aussi des comités de quartiers, plus fortement soumis à l’influence des mollahs et des commerçants du bazar. La distribution des produits pétroliers et des moyens de subsistance était organisée par les gens eux-mêmes.
En peu de temps, un conflit éclata entre la garde, restée fidèle au Shah, et une partie de l’armée ; des éléments de la population s’en mêlèrent et se dirigèrent vers les casernes pour prendre les armes. Le 9 février, des collaborateurs de la Savak étaient faits prisonniers et les corps d’armée demeurés fidèles au régime étaient contraints de se rendre lors d’affrontements armés à Téhéran et dans d’autres grandes villes. Partout dans les villes, la police et les unités militaires fidèles au Shah, ainsi que les membres de la Savak, furent désarmés. On estime que rien qu’à Téhéran, 300 000 armes tombèrent aux mains de la population. Pendant ces journées de février, les usines, les administrations, les écoles, les universités, etc. étaient toutes portes closes. Les militants de gauche occupaient les stations de télévision, faisaient passer sur les ondes des chants autrefois interdits, et qui le seront de nouveau plus tard, réalisaient leurs propres programmes… Tout au long des ces jours d’émeutes, les mollahs parcoururent les rues sans relâche, vouant l’armement du peuple aux gémonies.
Durant ces journées, la machine d’Etat ne s’effondra pas simplement sous l’action des ouvriers révolutionnaires, de la jeunesse, des soldats, etc. ; une partie en fut aussi conquise par la contre-révolution islamique. De nombreux comités de quartier se convertirent en organes de la contre-révolution, d’où sortirent plus tard les bassidji et les pasdaran (17).
Puis vint le décret de Khomeini qui ordonnait à tous de reprendre le travail. Des discussions s’élevèrent de tous côtés : « Que fallait-il faire ? » Il n’était bien sûr pas question de venir à l’usine avec des armes ! Il fallait les déposer dans une pièce sous le contrôle de surveillants, parmi lesquels, au fil du temps, les partisans de Khomeini prirent petit à petit le pas sur les militants de gauche.
Dans les premiers temps, on pouvait reprendre ses armes à la fin de sa journée de travail. Tout le monde pensait alors qu’il fallait rendre coup pour coup à l’ancien régime ; nous combattions un régime réactionnaire qui n’était pas encore définitivement vaincu. Nous nous retrouvions tous ensemble en lutte contre la Savak. Toutefois, au bout d’une ou deux semaines, il apparut que nous avions un nouvel ennemi, pas seulement sur le lieu de travail ; les comités de quartier s’attaquaient aux manifestations de femmes et de chômeurs, traitaient les manifestants d’agents de la Savak et les mettaient en prison. Tandis que dans les comités d’usine étaient organisés tous les travailleurs, ce qui en faisait de véritables conseils ouvriers, on trouvait dans les comités de quartier des commerçants du bazar, des mollahs et même parfois d’ex-membres de la Savak. C’est à partir de ces comités de quartier que la contre-révolution s’organisa.
A Tabriz nous avions, comme dans beaucoup d’autres villes, un mouvement de chômeurs important et actif. Après la révolution, celui-ci appela à une réunion publique à laquelle accoururent entre 500 et 1 000 personnes. Nous avions entendu dire que les comités de quartier avaient l’intention d’intervenir contre cette réunion. Finalement, ils ne se contentèrent pas seulement de la perturber, mais arrêtèrent plusieurs participants pour les emmener dans les mosquées où on les accusa d’être des agents de la Savak, des contre-révolutionnaires, etc.
Puis, ce furent les femmes qui furent agressées dans les manifestations, par exemple au vitriol, parce qu’elles ne portaient pas le voile. Ensuite, l’offensive se concentra sur les rapports de forces au sein des entreprises ; toujours à partir des comités de quartier, le gouvernement islamique imposa sa marque, fit de la propagande contre « les militants de gauche dans les usines » et contre les conseils ouvriers en général, et préconisa l’instauration de comités islamistes partout. Le gouvernement nomma de nouveaux dirigeants dans les entreprises pour remplacer ceux qui avaient fui, avaient été arrêtés ou bien avaient été chassés par les travailleurs. Plus tard, vinrent les organismes d’Etat avec pour tâche de jeter dehors les ouvriers révolutionnaires.
Tous ces conflits avec le nouvel Etat ont duré environ un an et demi.
L’analyse de classe erronée des partis de gauche
les amène
à s’unir à Khomeini
Carter (18) s’est plaint dans ses Mémoires que les mollahs lui aient menti. En fait, c’est le soulèvement de février qui a obligé le régime à se radicaliser et à jouer la carte de l’anti-impérialisme. Si l’on regarde aujourd’hui ce que les mollahs ont dit et fait à l’époque, on remarque qu’ils se sentaient étroitement menacés et craignaient que s’ils ne faisaient rien, tout allait exploser. « La gauche menait une lutte idéologique contre les Etats-Unis, le capitalisme, etc. ; il nous fallait agir ! » A ce moment-là, le régime accordait plus d’importance à l’idéologie anti-impérialiste qu’à la religion.
Les fedayins du peuple (19), par exemple, avaient occupé l’ambassade des Etats-Unis juste après le soulèvement de février. On y dépêcha en urgence le ministre islamique des Affaires étrangères, et tout rentra dans l’ordre. Personne n’en a gardé le souvenir. Neuf mois plus tard, les étudiants proches du régime reçurent d’en haut le signal que, cette fois-ci, personne ne viendrait s’en mêler. A l’occasion de cette deuxième occupation de l’ambassade des Etats-Unis, une grande partie de la gauche se demanda : « Que faire à partir de maintenant ? Nous ne pouvons pas tout simplement rester les bras croisés alors que les étudiants occupent l’ambassade des Etats-Unis ! » Il est vrai que neuf mois plus tôt les militants de gauche scandaient : « Après le Shah, les USA ! » C’est pourquoi ils furent nombreux à collaborer. L’anti-impérialisme pratique exigeait de se mettre aux ordres du régime « anti-impérialiste ».
Dans la foulée, ils participèrent à la « guerre défensive » contre l’Irak (septembre 1980-août 1988) et à la répression du mouvement révolutionnaire, jusqu’à ce que le régime les emprisonne à leur tour et les exécute. Depuis toujours, Khomeini s’était élevé contre les universités, les étudiants et, surtout, contre les femmes, mais de nombreux militants de gauche ne voulaient voir en lui que le militant ant-impérialiste combattant les Etats-Unis.
La contre-révolution a opprimé les femmes, les paysans, les mouvements de chômeurs et les minorités ethniques. Les islamistes ont infiltré les conseils ouvriers et les mouvements estudiantins. Jusqu’à la mort de Khomeini, en 1989, plus de 20 000 opposants au régime ont été assassinés ; et c’est en cet instant crucial que la gauche a elle-même rendu les armes sous couvert d’anti-impérialisme.
Beaucoup de gauchistes voyaient dans l’Iran un « capitalisme assujetti » : la chute de la dictature du Shah et l’indépendance vis-à-vis de tout impérialisme leur paraissaient donc être la première des tâches à accomplir. Le parti Toudeh, asservi à Moscou, ne fut pas le seul à élaborer une « analyse de classe » où l’on voyait des alliés contre l’impérialisme dans la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie national-libérale (tel Bazargan, par exemple). Pour la plupart des militants de gauche, les intellectuels autour de Khomeini représentaient la petite-bourgeoisie, la majorité des commerçants du bazar ; et ils classaient, selon ce même schéma, les grands bourgeois du même bazar parmi les forces réactionnaires représentées par les mollahs « conservateurs », eux-mêmes souvent gros propriétaires terriens. L’idéologie marxiste-léniniste de la nécessité d’une période de transition vers le socialisme et d’un accord avec les forces bourgeoises explique que de nombreux partis de gauche aient tenté de pousser à la radicalisation les revendications de l’islam politique de Khomeini, ou de « s’en servir », pour finalement se faire les complices de la contre-révolution.
Malgré tout son jargon marxiste, la gauche iranienne avait accouché d’une analyse de classe largement pire que celle de Khomeini. Lui avait bien compris la dynamique des classes ! Il avait compris que les 500 années précédentes, pendant lesquelles le chiisme avait été religion d’Etat avec le soutien des féodaux, appartenaient définitivement au passé, que la révolution blanche avait signé le commencement de la fin des féodaux.
Il avait alors conçu une nouvelle union clergé-bazar qui lui permettait de se faire le porte-parole des adversaires des « couches modernes » du prolétariat. Cette union avec les capitalistes du bazar en voie d’ascension fut politiquement centrale, mais l’« analyse de classe » de la plupart des partis de gauche l’ignora complètement ! L’influence du bazar se faisait sentir sur d’autres catégories sociales ; il entretenait de bonnes relations jusque dans les bidonvilles, du fait qu’il y avait naturellement un ou deux commerces à chaque coin de rue et que les propriétaires de ces commerces, liés au bazar, ne rapportaient pas seulement des marchandises mais colportaient aussi des idées. Des commerçants qui n’étaient, en outre, pas uniquement propriétaires de magasins, mais vivaient dans les bidonvilles et y jouaient un rôle influent…
Par ailleurs, toutes ces couches sociales, liées entre elles, allaient ensemble dans les mosquées ouvertes jour et nuit. Chaque discours radical d’un mollah était suivi d’une manifestation nocturne. Voilà quelle fut l’arme originale de Khomeini. Enfin, en troisième lieu, Khomeini avait proposé un accord aux intellectuels dès avant la révolution : « Vous avez le savoir, vous avez l’intelligence, vous êtes musulmans ; mais nous, nous avons le peuple avec nous ! Nous sommes des mollahs, nous ignorons tout de la politique ; venez avec nous et apprenez-nous la politique ! Travaillons ensemble ! »
Les mouvements d’ouvriers, d’étudiants, de chômeurs et d’habitants des bidonvilles s’opposèrent à cette classe qui soutenait Khomeini dans le bazar et à l’union idéologique de celui-ci avec les intellectuels. La contre-révolution khomeiniste ne les a pas seulement écrasés les uns après les autres, mais est aussi parvenue parfois à les dresser les uns contre les autres. Pendant ces années décisives, l’idéologie anti-impérialiste a joué un rôle dévastateur. Quasiment tous les partis de gauche la considérait comme ligne de front principale et les militants ouvriers eux-mêmes n’en étaient pas indemmes.
1979 et aujourd’hui
L’article Iran : une renaissance ? (20) s’est largement étendu sur la crise économique actuelle en Iran. Depuis, les dettes non remboursées aux banques de la part des entreprises se sont accumulées et s’élèvent maintenant à 50 milliards de dollars américains. Cet endettement et le maintien de l’embargo font craindre généralement en Iran une faillite du système bancaire. La chute des prix du pétrole et le durcissement des conditions de crédit aux entreprises aggravent la situation. Le nombre des chômeurs ne cesse d’augmenter.
Ahmadinejad persiste dans sa politique répressive, et cherche à démanteler le système des subventions et à restructurer l’économie. D’un côté, il suit la voie capitaliste que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale réclament à grands cris depuis une vingtaine d’années, là où tous les précédents régimes ont échoué ; de l’autre, il propose de compenser la suppression programmée des subventions par un revenu minimal d’existence auquel plus de la moitié de la population serait éligible. Finies les anciennes subventions aux prix du pain, de l’essence, etc. ; place à une aide directe de l’Etat aux « nécessiteux ».
Cette politique le rapproche objectivement de la base sociale qui soutient Moussavi (21), c’est-à-dire une partie de la bourgeoisie et du patronat. S’il peut y avoir désaccord sur les moyens, les buts sont les mêmes.
Trois choses sont maintenant claires, au moins depuis l’enterrement du grand ayatollah Montazeri (22), à la fin décembre 2009, à l’occasion duquel des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue : les événements ne peuvent pas revenir en arrière, pas plus que les changements dans la société dont ils sont l’expression ; malgré une répression massive, de plus en plus de gens descendent dans la rue ; et les manifestants se radicalisent en ce sens où ils ne se laissent plus enfermer dans l’alternative électorale de l’été 2009.
Il reste cependant à démontrer si ces mouvements peuvent devenir « autonomes » :
– soumis à une violente répression, le mouvement de protestation cherche les lieux et les jours de l’année qui lui permettront de s’organiser et de prendre de l’ampleur : la prochaine occasion en sera l’anniversaire du soulèvement de février 1979. Il se radicalise, c’est vrai, mais il se limite à investir les rues ; il n’est pas encore entré en contact avec les actions des travailleurs, bien que ces derniers aient donné des signes d’organisation en comités. Néanmoins, le mouvement de protestation jouit de la sympathie des travailleurs et « des hommes et des femmes ordinaires » ;
– la situation inquiète une grande partie des militants et intellectuels de gauche. Nombre d’entre eux ont pris position contre la « violence des deux côtés », tel Asef Bayat dont nous avons recommandé la lecture d’un de ses ouvrages dans notre dernier numéro (23) ;
– les émeutes de l’Achoura (24) ont constitué la ligne de partage des eaux. Depuis, Moussavi s’est déclaré à mots couverts prêt à négocier avec le régime, et de nombreux militants de gauche se sont ralliés à cette option. Le mot d’ordre est : « Nous devons trouver une issue à la crise », ce qui veut dire : « L’Iran doit retrouver la paix. »
Nous avons voulu montrer une fois de plus que la révolution faisait partie des possibilités historiques en 1979. De même, aujourd’hui, ce qui se passe en Iran revêt un intérêt mondial, pas seulement pour le « monde islamique » (par exemple, le pétrole). En 1979, la « démocratie » représentait une étape sur la voie du « passage » à un monde meilleur, ce qui, finalement, exprimait le regard qui était porté sur les potentialités de l’époque.
Pour les protestataires d’aujourd’hui, 1979 c’est le chiffre de l’opposition à une dictature brutale et le symbole d’un nouveau départ. Mais parler de « mouvement pour la démocratie », c’est en donner une définition trop restrictive. Si l’on veut comprendre ce qui est en gestation derrière les actuels mouvements de protestation en Iran, ainsi que leur signification pour le reste du monde, nous ne devons justement pas les subordonner à un simple « mouvement pour la démocratie ».
Voir aussi, sur l’Iran : Iran : sur les émeutes ouvrières d’avril 1995 ; Iran : Tous unis contre le séisme social ; Iran : luttes ouvrières et guerre ; Iran : une renaissance ?.
Notes
Les notes sont du traducteur, sauf mention contraire.
(1) Sur les conseils ouvriers en Iran à la fin des années 1970, on lira Serge Bricianer, Une étincelle dans la nuit. Islam et révolution en Iran. 1978-1979, Ab irato, 2002 ; et le compte rendu de cet ouvrage paru dans Echanges n° 100, p. 67 (voir Echanges n° 115, note 6, p. 37).
(2) Programme de modernisation du pays lancé en 1963 par le Shah Mohammad Rezâ Pahlavi, qui gouverna l’Iran de 1941 à 1979.
(3) Khordad est le nom d’un des mois du calendrier perse. Les événements dont il s’agit ici datent du 15 Khordad 1342, c’est-à-dire du 5 juin 1963.
(4) Les Moudjahidin du peuple se sont formés dans les années 1960. En 1979, ils affichaient une idéologie trotskyste et anti-impérialiste, et étaient membres de l’Internationale socialiste. Après la chute du Shah, ils organisent des attentats contre les militaires américains en Iran et créent des comités révolutionnaires. Ils sont persécutés à partir de 1981, date de la rupture de Khomeini avec la gauche et en août de cette année-là, ils s’exilent massivement en France. Ce sont eux qui ont indiqué à la CIA l’emplacement des sites nucléaires en Iran.
(5) Le parti Toudeh (Parti du peuple) d’Iran a été fondé en 1941. C’est un parti de type léniniste, anti-impérialiste et nationaliste, aujourd’hui clandestin.
(6) Savak : Saseman Amniat va Etelaot Keschwar, services secrets iraniens de 1957 à 1979. (Note de Wildcat.)
(7) Mehdi Bazargan (1907-1995) est nommé premier ministre par Khomeini le 5 février 1979. Il était privé de toute autorité, le pouvoir effectif étant alors entre les mains des comités révolutionnaires constitués par les ouvriers, employés et étudiants dans l’ensemble du pays. Il démissionne de son poste le 5 novembre, le lendemain de la prise de l’ambassade américaine, pas tant, semble-t-il, pour protester contre cette action que parce que le régime s’opposait à ses conceptions libérales, anticléricales et pro-parlementaires.
(8) Ali Chariati (1933-1977) est un philosophe iranien qui a renouvelé le chiisme, version de l’islam majoritairement suivie en Iran. La scission entre chiisme et sunnisme, les deux courants les plus pratiqués par les islamistes, remonte à une querelle de succession après la mort de Mahomet, en 632, pour savoir qui devait devenir le nouveau guide du peuple des croyants. Les particularités doctrinales et les différence théologiques entre ces deux courants reposent donc finalement sur une base politique, les chiites accordant plus d’importance à leurs dirigeants religieux que les sunnites qui ont un système religieux moins rigoureusement hiérarchisé.
(9) L’ayatollah Mahmoud Taleghani (1911-1979), considéré comme un membre modéré du clergé iranien, avait appartenu à l’opposition chiite au gouvernement du Shah, aux côtés de Khomeini. Il est mort peu après la prise du pouvoir par ce dernier. Ali Akbar Hachemi Rafsandjani fut président de l’Iran de 1989 à 1997. Ali Khamenei, soutenu par Rafsandjani, est devenu le Guide suprême de la République islamique d’Iran à la mort de Khomeini en 1989, après la disgrâce du dauphin présumé Hossein Ali Montazeri (1922-2009). Il a vivement pris position en faveur d’Ahmadinejad après la réélection de celui-ci en juin 2009.
(10) Le Conseil de la révolution a été formé en janvier 1979 sur l’initiative de Khomeini et était, à l’origine, composé de religieux, de dirigeants politiques laïcs proches de Bazargan et de représentants de l’armée. Après la démission de Bazargan du gouvernement, ses proches quittent le Conseil le laissant aux mains des religieux.
(11) Mohammad Hedayat, dit Mossadegh (1881-1967), milita pour la nationalisation du pétrole alors qu’il était premier ministre en 1951. Le Shah le renversa avec l’aide de la CIA et le mit en prison en 1953.
(12) Khosroshahi Yadullah, « Khaterati az Zendegi va Mobareze ye Kargaran e Naft » (Souvenirs de vie et de lutte des travailleurs du pétrole), in Pazhuhesch e Kargari n° 3, Hanovre, printemps 1999, p. 110-111. Yadullah était syndicaliste et militant ouvrier. Sous le régime du Shah, il participa à la fondation du syndicat des travailleurs du pétrole de Téhéran et devint plus tard membre du conseil ouvrier des raffineries. Il connut la prison, sous le Shah et sous Khomeini, pour faits de grève et en raison de ses activités politiques. Il est mort à Londres des suites d’une attaque cardiaque le 4 février 2010. (Note de Wildcat.)
(13) Pour les sunnites, l’Achoura est une période de jeûne de deux jours. Instituée par Mahomet sur le modèle du Yom Kippour juif, le dixième jour du septième mois ; le nombre 10 se prononçant asara en arabe a donné son nom à cette fête. Pour les chiites, il commémore l’assassinat de l’imam Hussein et de ses partisans à Kerbala en Irak.
(14) Sadegh Ghotbzadeh (1936-1982) fut un proche de Khomeini durant son exil en France et ministre des Affaires étrangères en Iran entre novembre 1979 et août 1980, au moment de l’occupation de l’ambassade des Etats-Unis. Il est mort sous les balles d’un peloton d’exécution en 1982 pour un prétendu projet d’assassinat de Khomeini et de renversement de la république islamique.
(15) Chapour Bakhtiar (1914-1981) accepta le poste de Premier ministre offert par le Shah à la fin 1978. Le 10 février 1979, son gouvernement est renversé et lui-même quitte l’Iran en avril. Il s’exile en France d’où il mène un Mouvement de résistance nationale opposé à la république islamique iranienne. Après avoir échappé à un premier attentat en 1980, il est assassiné en banlieue parisienne par un commando le 7 août 1981.
(16) Yasdi Ebrahim, Akharin Talasch ha dar Akharin Ruz ha (Ultimes tentatives des derniers jours), Téhéran, 2000, p. 89-98 ; Pierre Salinger, America Held Hostages : The Secret Negotiations (L’Amérique prise en otage. Les Négociations secrètes), 1981. (Note de Wildcat.)
(17) Les bassidji et les pasdaran sont des milices paramilitaires aux ordres du régime.
Le corps des Pasdaran, ou Gardiens de la révolution, créé en mai 1979, peu après l’arrivée au pouvoir des religieux, est financée par l’Etat. Il agit parallèlement à l’armée régulière et est soumis directement au Guide de la révolution, actuellement Ali Khamenei.
Le corps des Bassidji, constitué pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988), est composé de volontaires parfois très jeunes, certains ayant 13 ou 14 ans. Ils constituent aujourd’hui dans le même temps une milice morale et une soupape de sécurité pour la jeunesse issue des couches populaires qui y trouve un emploi rémunéré. Les Bassidji obéissent totalement à Ali Khamenei. Ahmadinejad y a été formé.
(18) Jimmy Carter (né en 1924) fut président démocrate des Etats-Unis de 1977 à 1981.
(19) Les fedayins du peuple (Organisation des guerilleros fedayins du peuple iranien, qui prit plus tard le nom de « Fedayins du peuple d’Iran ») sont une organisation marxiste-léniniste créée en 1971(première action de guerilla en février) à partir de groupes de jeunes intellectuels prônant dès le milieu des années 1960 la lutte armée « pour mobiliser les masses ».
(20) Paru dans le n° 85 de Wildcat.
(21) Mir Hossein Moussavi, ancien Premier ministre pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), est un des candidats malheureux à l’élection présidentielle du mois de juin 2009.
(22) Hossein Ali Montazeri (1922-2009) fut un idéologue de la révolution islamiste aux côtés de Khomeini. Il prend, après 1979, des positions qui déplaisent au nouveau pouvoir, par exemple contre la guerre Irak-Iran (1980-1988) ou bien encore contre la répression des opposants politiques. A la mort de Khomeini, en 1989, il est écarté au profit d’Ali Khamenei. Il deviendra de plus en plus critique du régime islamiste et en juin 2009 prendra position contre la réélection d’Ahmadinejad. Ses obsèques ont donné lieu à de vastes rassemblements violemment réprimés par les forces de l’ordre.
(23) Asef Bayat est actuellement professeur de sociologie et d’études du Moyen-Orient à l’université de Leyde aux Pays-Bas. Il est l’auteur de nombreux écrits sur la politique, les mouvements sociaux et religieux, etc. dans le Moyen-Orient contemporain. Wildcat avait recommandé la lecture de Making Islam Democratic : Social Movements and the Post-Islamist Turn, Stanford University Press, 2007, dans son numéro 85 (automne 2009), p. 24.
(24)En 2009, l’Achoura est tombé le 27 décembre et a donné lieu à des manifestations dans plusieurs villes d’Iran.

Lutter contre les dichotomies nationalistes, religieuses, régionalistes, ethniques, raciales

Depuis la fin du xxe siècle et le début du xxie, nous assistons à des révolutions colorées et fleuries, parfumées à l’odeur de poudre, certaines dans la zone slave, d’autres, dans ce que les Américains nomment le Grand Moyen-Orient (notion adoptée par l’administration Bush en 2004).
Ces révolutions, même si elles ont un caractère social, sont systématiquement étouffées par des rivalités nationalistes, religieuses, régionalistes ou ethniques… avec pour porte de sortie la sainte démocratie des droits de l’homme et du citoyen. En réalité, l’émigration pour ceux qui peuvent, la misère et la crève pour ceux qui restent.
Ces révolutions impliquent des factions armées de part et d’autre par ceux qui veulent s’approprier des zones pour exploiter le pétrole, l’uranium ou autres sources de matières premières. Quant à l’implication de la Russie dans la guerre actuelle en Ukraine, il semble que, en sus de ses intérêts économiques, le gouvernement russe ne se résigne pas à devenir une simple puissance régionale. Dans cet océan de rivalités bourgeoises, le prolétariat n’émerge que très rarement ; dans les pays de l’OCDE, par exemple, il passe son temps depuis plusieurs décennies à tenter uniquement de défendre ses acquis et l’emploi qui s’amenuisent de jour en jour.
Paul Mattick (1904-1981) écrivait en 1968 à propos de ce cycle de luttes en ­Occident :
« (…) le réformisme suppose que le capitalisme soit réformable. Tant que celui-ci conserve ce caractère, l’essence révolutionnaire de la classe ouvrière demeure à l’état latent. La classe ouvrière cessera d’avoir conscience de sa situation de classe, et elle identifiera ses aspirations à celles de la classe dominante. Un jour cependant, la survie du capitalisme finira par dépendre d’un “réformisme à rebours” ; le système sera contraint de recréer les conditions qui ont conduit au développement de la conscience de classe et à la perspective d’une révolution prolétarienne. Lorsque ce jour viendra, le nouveau capitalisme ressemblera à l’ancien, et il se retrouvera de nouveau, dans des conditions changées, face à l’ancienne lutte de classe (1). »

Cette période que Mattick caractérisait de « réformisme à rebours » touche à sa fin en Occident et il faut s’attendre à un renouveau de la lutte de classe.
Au Proche-Orient, il y a ceux qui s’engagent dans des guerres bourgeoises, endoctrinés par le nationalisme et les rivalités religieuses. Ce n’est certes pas nouveau ni spécifique au Proche-Orient ; il suffit de se référer, pour s’en convaincre aux divers massacres à Bakou (Azerbaïdjan) entre 1905 et 1918 (2).

Du fait des massacres en chaîne et répétés, il suffit pour une puissance étrangère impérialiste d’attiser ce feu pour que de nouveau tout s’enflamme. En 1905 les bolcheviks essayèrent dans le Caucase de calmer ces rivalités au sein du prolétariat, sans grand succès. En mars 1918, des Arméniens (chrétiens) vivant à Bakou massacrent des musulmans – en septembre, l’armée turque et des Azéris (habitants de l’Azerbaïdjan, chiites) massacrent les Arméniens de Bakou.
Mais il y a aussi ceux qui, sur plusieurs générations déjà, ont fui comme ils pouvaient le théâtre des guerres, formant d’importantes diasporas dans le monde, notamment les Arméniens, les Palestiniens, les Kurdes, les Juifs, les Iraniens, les Africains… Dans ces diasporas, nombreux sont ceux qui sont ou deviennent des prolétaires ; c’est le cas, par exemple, des Kurdes que les combats actuels en Syrie ont remis sur le devant de la scène. Ils seraient un million en Allemagne. Toutes ces diasporas n’ont de national qu’un passé lointain, culturel et linguistique essentiellement, qui tend à se dissoudre dans le capitalisme mondialisé.
Hannah Arendt (1906-1975) avait bien identifié ce phénomène migratoire de masse  de ce qui fut appelé des « minorités nationales », devenues apatrides à la suite de la première guerre mondiale et des différents traités de paix (4). Seulement, Arendt ne voyait pas ce phénomène comme une dissolution par le Capital des règles anciennes d’un nationalisme devenu impérialiste ; elle y voyait un défaut de la démocratie que la Société des nations (SDN) ne savait pas prendre en charge.
Elle voulait que justice soit rendue aux peuples sans Etat ni nationalité. Elle pressentait bien cette explosion de populations déplacées que nous connaissons aujourd’hui, dont elle dresse un tableau intéressant mais n’y voyait qu’une question de droit, d’égalité en droit, alors qu’il s’agit avant tout d’une prolétarisation universelle, c’est-à-dire d’une expropriation/déportation de populations par la guerre.
En Europe
Ces migrations affectent toute la planète et ont pour causes de nombreux motifs ; économiques (recherche d’un bien-être matériel), sociaux (fuite des zones de guerres) et politiques (fuite d’une dictature). Pour des raisons de place, je ne m’intéresserai ici qu’aux flux migratoires en direction de la « forteresse ­Europe ».
Nous savons d’expérience que la puissance de feu des bourgeoisies n’impressionne pas les populations surnuméraires dans le monde qui, pour survivre, s’attaquent à la forteresse Europe, et posent par leur seule présence un danger « sécuritaire » qui déborde maintenant les structures mêmes de la société capitaliste. Ces populations ne craignent pas la mort ; elle fait partie de leur quotidien depuis longtemps.
Ces mouvements migratoires affectent d’ailleurs aussi des Européens : nombreux sont ceux obligés de faire leurs valises pour chercher du travail ailleurs, qu’ils viennent d’Europe du Sud (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) ou d’Europe centrale. En ce début du mois de janvier 2015, des prolétaires de Bosnie-Herzégovine ont été contraints de demander asile à la Croatie, victimes d’une série de faillites d’entreprises comme Aida, Dita, Konjuh et Livnica. Après une longue marche, ils ont finalement été refoulés au poste frontière d’Orašje.
Voilà le résultat de la guerre dite de Bosnie qui opposa de 1992 à 1995 Serbes, Musulmans et Croates : la population de Bosnie-Herzégovine a chuté de 600 000 personnes en conséquence des massacres et de l’émigration massive dus à la folie nationaliste.
De même pour les événements en Libye, Tunisie, Egypte, Syrie… Le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », leitmotiv de Lénine et de Woodrow Wilson en faveur de l’indépendance des colonies, finira après deux guerres mondiale par un partage entre les deux super-puissances qui est battu en brèche depuis l’implosion de l’URSS. Comme disait François Mitterrand : « Il faut revoir les accords de Yalta. » C’est ce qui se passe depuis le démembrement de l’ex-Yougoslavie et les guerres dans les Balkans (300 000 morts) (5).
Durant ces guerres, nous avons vu certains groupes gauchistes et libertaires soutenir l’UCK au Kosovo et aller jusqu’à demander à l’Etat français d’armer ces « libérateurs ». Actuellement, l’OTAN est à l’offensive et les lobbies pétroliers, financiers et militaristes jouent la déstabilisation des Etats, leur morcèlement, leur régionalisation, afin de pouvoir exercer un contrôle plus centralisé mondialement (6). C’est en tout cas ce qui me semble transparaître au niveau occidental. Je ne vois que quatre grand Etats à résister actuellement à cette offensive conjointe de l’OTAN et des milieux d’affaires : la Chine, la Russie, l’Iran et le Brésil – suivis dans une certaine mesure par plusieurs pays latino-américains.
Tous ces Etats sont bien entendu capitalistes et les différents camps ne représentent que la concurrence entre eux, où tous les arrangements, comme en Ukraine, peuvent se faire en haut lieu. Il se dit actuellement que les Etats-Unis se désengagent en Ukraine suite à un échange entre Obama et Poutine concernant Cuba qui ouvrirait ses réserves pétrolières et minières aux entreprises américaines. La Grèce se tournerait vers les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est-à-dire la Russie. Toutes les combinaisons et tractations secrètes entre Etats et groupes d’Etats sont possibles, et c’est dans ce cadre, qu’une fois de plus, la question kurde refait surface.
La question du nationalisme kurde
On ne saurait traiter la question du nationalisme kurde sans considérer que toute question nationale est close depuis la première guerre mondiale. Dès Le Manifeste communiste de 1848, Marx indique que, comme le prolétariat doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie, cette lutte revêt une forme nationale, bien que sur le fond il ne s’agisse pas d’une lutte nationale puisque le prolétariat n’a pas de patrie et que son objectif est d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, seule manière d’abolir l’exploitation d’une nation par une autre.
La question nationale n’a plus, depuis longtemps, d’intérêt économique pour le capital devenu transnational. Dès qu’il l’a pu, le capital national a rejeté les béquilles du monopole féodal que lui avait délivrées l’Etat, s’est émancipé et est parti à la conquête du monde. Rosa Luxemburg eut le mérite, contre le wilsonisme et le léninisme, de s’opposer au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ce slogan séduisant qui visait à soutenir les mouvements nationaux en lutte contre le colonialisme. Et il n’est pas difficile de démontrer que les Etats-Unis et l’URSS allaient l’utiliser pour se partager le monde au détriment des anciennes puissances coloniales : l’Amérique aux Américains, telle était par exemple la doctrine du président James Monroe considérant que l’Amérique latine, tout juste émancipée de la tutelle espagnole, devait tomber dans l’escarcelle des Etats-Unis.
Il est un peu plus difficile aujourd’hui de combattre l’idéologie des interventions militaires dites humanitaires de notre sainte démocratie ; d’autant que cette idéologie se pare maintenant du drapeau d’une intervention contre d’affreux barbus obscurantistes, levier bien plus puissant pour obtenir l’adhésion des populations des nations guerrières.
Le jeu, nous le connaissons ; c’est celui du Capital qui, n’ayant comme patrie que l’argent rapportant de l’argent, n’hésite pas à fomenter des guerres ni à alimenter les deux camps adverses en armes et en carburant, les yeux fixés sur les indices boursiers. Par exemple, durant la première guerre mondiale, la Standard Oil de Rockfeller (actuellement Exxon-Mobil) avait le contrôle de l’approvisionnement en pétrole en Allemagne (7) et en France. Georges Clemenceau n’avait plus de « tigre dans son moteur » pour poursuivre la guerre et dut négocier avec la Standard Oil la livraison de pétrole ; ce qui lui fera dire : « une goutte de pétrole vaut une goutte de sang (8). »
De même durant la montée de Hitler au pouvoir, il est bien connu que celui-ci fut soutenu par Ford et bien connu que l’entreprise allemande Krupp alimenta les deux camps, et que ses usines ne furent pas bombardées par les alliés.
Nous pourrions écrire un dictionnaire sur ce genre de collaboration, qui vise à se débarrasser des crises par la guerre en faisant se battre les populations les unes contre les autres.
Certains qualifient à cet effet Daesh d’organisation islamo-fasciste (9) lui conférant un rôle d’épouvantail et d’agent du capital ; il est l’excrément obscurantiste produit par l’Otan et Israël qui, curieusement ne sont pas inquiétés par le monstre et vice-versa, l’ennemi commun étant l’Iran. Le monstre n’a pas perdu son temps : il s’est approprié des puits de pétrole pour son propre compte et viserait maintenant ceux du Kurdistan, en fait la relation intime entre Barzani et Israël via un Etat-croupion kurde, ami et allié d’Israël. Daesh, conséquence de l’invasion de l’Irak par les troupes de l’Oncle Sam en 2003, semble ne pas vouloir abattre Bachar Al-Assad, au moment où Obama lâchait l’initative franco-sioniste contre ce même Bachar Al-Assad. La Russie a, elle aussi, son islamiste radical, le Tchétchène Ramzan Kadyrov, qui met à la disposition de Vladimir Poutine un régiment spécial pour en découdre avec Daesh, considéré par Ramzan Kadyrov comme un agent de l’Occident.
Les Kurdes qui sont encore au Kurdistan, pour la plupart des paysans pauvres n’ayant pu fuir les combats, se trouvent pris en tenaille. Le prolétariat kurde est de par son importante diaspora, notamment en Turquie et en Allemagne (10), « dénationalisé », apatride, voire regroupé dans un communautarisme de parti comme le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan côté turc.
Les événements politiques, guerres et émeutes, des dernières décennies ont poussé des millions d’êtres humains vers l’émigration. Les Kurdes sont de ceux-là, se réfugiant à Istanbul (3 millions de Kurdes), Izmir, Adana, Mersin en Turquie, Bagdad en Irak, ou Téhéran et Tabriz en Iran au point que près du tiers des Kurdes vivent actuellement en dehors du Kurdistan. D’autres, prolétarisés dans un premier temps en Turquie, sont passés en Allemagne (11), notamment à Hambourg, une ville portuaire où vivent et travaillent 35 000 Kurdes. Ce n’est pas un hasard si eurent lieu dans cette ville de violents affrontements avec les islamistes. Comme le disait en son temps Rosa Luxemburg : « Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé (12) » le nationalisme kurde est, de fait, mort-né  Il n’a pas plus d’espoir d’exister que les nations indiennes d’Amérique du Nord. Le combat du prolétariat kurde est ­universel.
Gérard Bad,
janvier 2015

 

NOTES

(1) Paul Mattick, « Le nouveau capitalisme et l’ancienne lutte de classes » (1968) repris dans le recueil Le Marxisme hier, aujourd’hui et demain (éd. Spartacus, 1983).
(2) Voir E. L. Keenan, « Remarques sur l’histoire du mouvement révolutionnaire à Bakou, 1904-1905 », Cahiers du monde russe et soviétique, 1962, vol. 3 n°3, accessible sur www.persee.fr/ web/revues/home/prescript/ article/cmr_0008-0160_1962_num_3_2_1505

(3) Hanna Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 2 L’Impérialisme, éd. Fayard.

(4) A la fin de la première guerre mondiale, les nouvelles frontières répartissent les Kurdes dans quatre pays (Irak, Iran, Syrie, Turquie). Les premières cartes du Kurdistan ont été dressées en 1919, par un envoyé kurde sur la demande de la Société des Nations (les articles 62 et 64 du Traité de Sèvres signé par le sultan et les Puissances prévoyaient un Kurdistan autonome voire indépendant et une Arménie indépendante).

(5) Guerre en Slovénie (1991), connue sous le nom de « guerre des dix jours » ; guerre en Croatie (1991-1995) ; guerre en Bosnie (1992-1995) ; guerre au Kosovo (1998-1999).
(6) François Thual, La Planète émiettée. Morceler et lotir, un nouvel art de dominer, éd. Arléa, 2002.

(7) L’Allemagne en plein développement industriel avait conscience du rôle stratégique du pétrole pour l’indépendance énergétique du pays. A cette époque (1912), l’Allemagne dépendait pour ses approvisionnements de la Rockfeller Standard Oil Company. La Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft (Société allemande de vente du pétrole), la branche allemande de la Standard Oil, contrôlait 91 % des ventes de pétrole à l’Allemagne. Actionnaire à 9 % de la Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft, la Deutsche Bank ne pesait pas lourd.
(8) La citation exacte est : « Il faut que la France combattante (…) possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain », d’après Pierre Fontaine, L’Aventure du pétrole français, Nouvelles Editions latines, 1967, p. 42, consultable sur
http://books.google.fr/books/about/L_aventure_Du_Petrole_Francais.html?id=BNHRrfUWYWQC&redir_esc=y

(9) Il n’y a aucun rapport entre l’islamisme et le fascisme, ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue social.
(10) En matière économique, les Kurdes sont notamment présents en France dans le secteur du bâtiment, de la confection et de la restauration. Leur communauté compte aussi de nombreux artistes (musiciens, peintres, cinéastes…).
(11) Selon Le Monde du 15 décembre 2004, il y aurait 2 375 000 Turcs en Allemagne, dont 1 million de Kurdes d’après l’Association des Kurdes d’Allemagne (KGD)
(12) « C’est aujourd’hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken [montagne où se serait déroulée la nuit de Walpurgis] nationaliste.
“Sur un balai, sur un bâton
Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé*.”
Mais le nationalisme n’est qu’une formule. La substance, le contenu historique qu’elle couvre est aussi divers et ramifié qu’est creuse et pauvre la formule d’“autodétermination nationale” qui le cache. »
(Rosa  Luxemburg, Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution, 1918)
* Citation du “chœur des sorcières” dans le Faust de Goethe.