Capitalisme et rente foncière (II)

vautour terre2La rente foncière (suite et fin)
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 Ce texte a été publié dans Echanges  n° 137 (été 2011)

Parallèlement à son expansion par ces ­différentes voies dans le monde agraire, le capitalisme le plus industrialisé a bouleversé les techniques d’exploitation, tant par la manipulation des semences, la domination des intrants et un matériel de plus en plus sophistiqué, adapté à chaque production mais coûteux.
Ce bouleversement a concerné d’abord les immenses exploitations agricoles des « pays neufs » où n’existait pas l’obstacle de la rente foncière, celles qui pouvaient utiliser au maximum, avec un rendement inégalé, ce que le développement industriel leur offrait. La pression sur les prix mondiaux contraignit les « vieux pays » à modifier des structures ancestrales pour s’aligner plus ou moins rapidement et plus ou moins intensément sur ces nouvelles techniques d’exploitation du sol : en France le remembrement obligatoire à l’issue de la seconde guerre mondiale aboutit à constituer des unités d’exploitation agricoles cohérentes adaptées à ces techniques d’exploitation.
Tout un ensemble de techniques ont ainsi contribué à réduire le nombre des agriculteurs. Pour rentabiliser le remplacement du capital variable par du matériel de plus en plus complexe, mais coûteux et ne pouvant être amorti que par l’extension de la surface cultivable et la réduction du rôle de la propriété du sol, donc de la rente foncière, un grand nombre d’entre eux furent acculés à la concentration.
L’extrême de cette évolution se trouve dans la culture ou l’élevage « hors sol » où un modeste espace de terre n’est plus qu’un support immobilier (par exemple serres ou stabulation portuaire). Un autre extrême est dans les manipulations génétiques qui, non seulement visent à éliminer également le capital variable (ces dernières manipulations éliminant le binage ou l’aspersion manuelle ou mécanique), mais asservissent l’exploitant aux multinationales de la semence et des produits chimiques. L’extension des cultures industrielles (colza, maïs, soja spécialement cibles des manipulations génétiques) avec des structures de production identiques à ce que nous avons décrit pour la betterave sucrière, permet l’entrée en force des OGM dans un secteur où les résistances n’ont pas le même impact que dans les productions alimentaires, renforçant l’emprise du capital industriel sur l’agriculture. Nous verrons ultérieurement que tout ce processus introduit un ensemble de problèmes divers particulièrement redoutables pour l’agriculture elle-même mais aussi dans son rôle primaire d’entretien de la vie, depuis la stérilisation des sols jusqu’aux pollutions en passant par les mutations génétiques imprévues sur tous les organismes vivants.

Il est difficile de décrire la conjonction de l’ensemble de ces facteurs aussi divers que contraignants pour l’exploitant agricole qui voit sa place, sa fonction et le rôle de la propriété, la rente foncière s’amenuiser devant l’irruption et la domination par toutes les voies possibles du capital industriel et financier dans le processus de production. Comme pour n’importe quelle entreprise capitaliste qu’est devenue en fait, malgré ses spécificités, la production agricole, le crédit s’est imposé dans le processus : il est d’autant plus nécessaire que dans la plupart des pays sous climat tempéré et pour bien des produits, le cycle de production est annuel, soumis aux aléas climatiques, et qu’à un revenu annuel ­variable correspond un flux constant des dépenses.

Parfois le changement d’utilisation de la terre peut se faire de telle sorte que le produit net augmente, alors que l’ensemble des éléments concourant à la production diminuent – par exemple en cas de conversion de terres cultivées en pâturages consacrés à l’élevage. C’est une conséquence des particularités de la rente foncière et le seul exemple dans le capitalisme d’une telle situation où la diminution des éléments globaux concourant à une production entraîne une augmentation de la production. Tout dépend en fait de la situation respective des marchés pour chacune des productions considérées. Mais la rente foncière permet effectivement de telles conversions d’une année sur l’autre. L’entrée massive du capital, comme on le voit aujourd’hui, permet des adaptations faciles au marché augmentant la rentabilité des capitaux investis en modifiant la nature des cultures en fonction des perspectives de rentabilité. On peut assister aussi à des effets pervers sur cette rentabilité des mesures prises dans le cadre national pour garantir un approvisionnement aux nationaux : en Argentine de telles mesures d’interdiction des exportations de blé en 2007-2008 a faussé le mécanisme des prix de telle façon que tout le secteur agricole s’est converti au soja, plus rémunérateur, et que la production de blé est tombée au plus bas depuis un siècle, obérant même l’approvisionnement national.

Ce que nous venons de décrire vaut pour l’ensemble des pays industrialisés, bien que d’une manière inégale. Les politiques agricoles nationales peuvent encourager ou freiner l’adaptation des processus agricoles au mode de production capitaliste. Mais, presque les deux tiers de la population agricole mondiale (plus de 2 milliards de personnes) ne sont encore dans ce mode de production que marginalement pour l’écoulement des surplus ou de la production totale sur le marché ou par l’utilisation de matériel ou d’intrants. C’est dire si le capital a encore un champ énorme d’expansion dans ce domaine.
UNE NOUVELLE FORME D’ACCAPAREMENT ?
Se trouve-t-on devant une nouvelle forme d’accaparement de la rente foncière ? Pour répondre à une telle question, il ne faut pas se cantonner à ce phénomène médiatique récent (qui ignore souvent que cet accaparement existe depuis longtemps sous d’autres formes) mais à ce qu’est aujourd’hui l’agriculture sur le plan mondial. Quelle que soit la forme qu’elle peut prendre aujourd’hui (mode de production capitaliste totalement intégré, ou ce qui subsiste de l’auto consommation ou toutes les étapes intermédiaires), l’agriculture fondamentalement et essentiellement reste dévolue à la survie humaine, la reproduction de la force de travail dans ce mode de production capitaliste global ne venant qu’en seconde position.
D’un côté, ainsi que le souligne cette médiatisation de l’accaparement des terres, le capital poursuit l’intégration totale du procès de production agricole avec des investissements tous azimuts : rente foncière, utilisation maximale des semences sélectionnées y compris OGM, utilisation maximale des intrants, mécanisation maximale des matériels d’exploitation et de stockage avec une productivité en terme capitalistes sans égale, conversion des productions vers des cultures industrielles plus rentables au détriment des productions alimentaires
Mais ce faisant, c’est l’illustration de ce que Marx constatait déjà : « L’agriculture rationnelle est incompatible avec le système capitaliste… Dans l’agriculture moderne… l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail… chaque progrès de l’art d’accroître sa fertilité, pour un temps un progrès, la ruine dans ses ressources durables de fertilité. » Si Marx faisait une telle constatation, c’est qu’en son temps, cette appropriation des terres par le capital existait déjà ; elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui sous différentes formes.
Le colonialisme en offrait déjà de nombreux exemples dans toutes les contrées où il s’était implanté ; le système soviétique des sovkhozes et des kolkhozes se voulait une copie de la grande exploitation américaine qui s’était développée d’une manière accélérée dans la crise de 1929. Tous ces différents systèmes procédaient d’un concept identique de cette domination totale du capital contrôlant la totalité du procès de production agricole et d’intégration de la rente foncière dans le procès de production capitaliste.
Mais ce contrôle du capital s’est encore souvent renforcé par des liens en amont de la production avec l’articulation semences-engrais-pesticides et en aval par les industries utilisatrices de cette production. Cela existait déjà dans le système colonial ou semi-colonial par exemple dans les plantations possédées par un utilisateur industriel d’une monoproduction (plantation d’hévéas ou d’agrumes) et perdure dans le monde moderne. On peut mesurer les deux ordres de conséquences ainsi relevés dans le monde d’aujourd’hui. Dans ces exploitations modèles il suffit de quatre hommes pour exploiter 1 000 ha de terres : les paysans évincés voient détruire leurs capacités de survie et vont grossir les déracinés de toutes les cités du monde entraînant d’insurmontables problèmes sociaux.
Dans cette destruction de la force de travail, on peut ajouter le fait que dans les pays pauvres ainsi envahis, la faiblesse ou l’inexistence d’une réglementation du travail fait que les travailleurs plus ou moins esclaves embauchés par les accapareurs sont souvent victimes de pollutions occasionnant de très graves problèmes de santé par l’usage sans précautions de tous les intrants dont l’utilisation est souvent interdite dans les pays développés. Une autre forme tout aussi vicieuse de l’élimination des paysans pauvres se fait par l’introduction de semences hybrides qui par leur résistance à certains insectes leur donne un champ libre de reproduction qui va ravager les paysans ayant conservé les semences traditionnelles et les ruine. Parallèlement, l’épuisement des terres par des pratiques culturales intensives fait que dans les pays sous-développés deux milliards d’hectares subissent la désertification et que 41 % du restant en sont menacés (ceci sans tenir compte des conséquences des variations climatiques dues à l’industrialisation forcenée). On assiste ainsi par des effets ­divers sinon à la destruction de la rente foncière du moins à son amenuisement, ce qui n’est pas sans conséquence sur la rente différentielle.
L’épuisement des sols par une culture intensive et plus encore par la monoculture s’est doublé plus récemment de toutes les formes de pollution dues à l’utilisation d’intrants et dernièrement à l’introduction à grande échelle des OGM. Ainsi est apparu aux Etats-Unis un phénomène de mutations de certaines « mauvaises herbes » qui remettent en cause toute la conception de cette agriculture moderne. Sans parler des conséquences sur la biodiversité et sur les processus agricoles naturels eux-mêmes (comme la mortalité des abeilles agents de pollinisation des espèces cultivées) et sans parler de l’impact sur l’agriculture des variations climatiques dues à l’expansion industrielle du capital. On n’en finirait pas d’énumérer les effets boomerang de l’agriculture intensive. A terme cela signifie une quasi-destruction de la rente foncière avec la destruction de la capacité de production du sol, dont l’appropriation s’était faite sous le signe du progrès.
Un aspect encore plus pernicieux de cette intrusion des capitalismes dominants du secteur industriel ne touche pas directement la question de la rente : c’est l’accaparement du produit à une échelle mondiale en vue de sa transformation industrielle : la conversion du maïs en éthanol substitut des carburants fossiles fait que le secteur pétrolier absorbe des quantités toujours plus importantes de cette production agricole (aux Etats-Unis, 5% des récoltes actuellement), encourageant cette production (notamment OGM) aux dépens des autres cultures. Là aussi, on peut assister, par-delà la déstabilisation d’un ­marché et des pratiques culturales, à un rush sur les terres pour répondre à des problèmes d’approvisionnement et de coûts (où l’on retrouverait l’incorporation de la rente foncière).
D’un autre côté, si les deux tiers de la population agricole mondiale ne participent pas à cette domination directe par le capital de tout le procès de production agricole, cela ne signifie pas pour autant que, comme nous l’avons évoqué ci-dessus, ils restent hors du circuit capitaliste et la mise des surplus sur le marché n’en est qu’un aspect. Pour l’essentiel cette situation concerne l’Inde et la Chine ; ce ne sont pas tant les résistances à l’accaparement des terres et de la rente foncière pour la capitalisation de l’agriculture, ou l’industrialisation, ou l’urbanisation qui introduisent des données qui peuvent contrer ce gigantisme dans le mode de production capitaliste appliqué à l’agriculture.

Ce ne sont pas les méfaits qui contraignent (aussi bien au niveau national que mondialement) à envisager une autre forme d’introduction de la petite propriété foncière dans le mode de production capitaliste : l’insoluble déstabilisation sociale et la destruction des sols et des équilibres biologiques. Cette situation ne se pose pas seulement en Chine ou en Inde, car même dans les pays industrialisés, pour paraphraser une étude récente : « L’avenir de l’agriculture… passe par l’agriculture de précision autrement dit une gestion précise en lieu et en temps, selon les terroirs, de l’eau, des intrants qui ne peut être menée que sur de petites exploitations (1). » Elle ne signifierait pas pour autant la sortie du mode de production capitaliste, mais son intégration dans un autre mode de fonctionnement qui impliquerait une répartition différente de la rente foncière.
Quel meilleur exemple de cette pénétration du capital par le canal des structures agricoles existantes que celui de l’Afrique où de bons apôtres prétendent apporter la suffisance alimentaire en fustigeant la pénétration du grand capital réalisé par des acquisitions ou location d’immenses espaces excluant les paysans locaux.
En septembre 2010, s’est tenue au Ghana une conférence des chefs d’Etat africains sous l’égide de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) dans la foulée d’un rapport établi par 400 agronomes dans une évaluation internationale des sciences et des techniques agricoles au service du développement. Le but est de soutenir les petits paysans afin qu’ils puissent produire suffisamment pour nourrir la population africaine. Ce soutien passe par la fourniture avec le soutien des Etats de semences, d’engrais et de matériel agricole comme ce fut le cas lors de la « révolution verte ». L’élément moteur de cette politique AGRA est soutenu par les fondations Rockefeller, Melinda et Bill Gates qui tous soutiennent les OGM (la fondation Gates vient d’investir 23 millions d’euros dans Monsanto).
On peut voir le sens de cette intervention de soutien aux petits paysans qui met au jour un conflit autour de la rente foncière entre le secteur industriel des intrants agricoles et celui de la commercialisation et de la spéculation (2).
Un exemple de cette orientation est donnée par ce qui se passe aujourd’hui au Burkina Faso, pays dans lequel 70 % des agriculteurs sont de petits propriétaires qui assurent 40 % du PIB et forment 80 % du revenu de la population. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) s’est mêlée d’y « préserver » cette agriculture en proposant des schémas de « développement ».
Nous citons : « Avant, l’agriculture n’était pour beaucoup qu’un moyen de ­subsistance, maintenant nous faisons du commerce et cela motive les gens à développer leurs production, à se professionnaliser », et : « Les paysans sortant de l’agriculture de subsistance sont appelés à jouer un rôle important dans la commercialisation de leurs excédents. » En amont, cela favorise un appui technique et financier (achat en commun d’intrants, de matériel…). Sous couvert d’abandonner par exemple la monoculture du coton ruinée par la concurrence internationale, culture « capitaliste » par excellence, et de se consacrer à une culture utilitaire nationalement (satisfaire les besoins alimentaires de la population), on aboutit à une autre forme d’intégration dans le circuit capitaliste. Une autre forme de dérivation de la rente foncière avec la même dépendance d’approvisionnement de l’ensemble des apports techniques du capital industriel (3).
On touche ici une question qui ne concerne pas seulement l’agriculture mais l’ensemble du système capitaliste : tant que la baisse du taux de profit n’est pas enrayée d’une manière ou d’une autre, le capital poursuivra sa marche inexorable d’une part dans des concentrations et l’extension dans les espaces économiques où il peut penser tirer un taux de plus-value maximum, d’autre part dans des spéculations dans tout secteur pouvant se prêter à cette activité. On voit difficilement comment le double mouvement :

1) spéculation engendrant la recherche de sécurité d’approvisionnements

2) extension dans des secteurs où la reprise totale ou partielle de la rente foncière peut être une voie pour le rétablissement du taux de profit
pourrait, dans une même convergence, stopper ou réduire l’accaparement des terres par le capital dans ses formes les plus globales, qui se poursuit depuis le développement du capitalisme, et est ainsi entré dans une nouvelle phase .
Au terme de cet article, une autre question surgit : quelles sont les résistances à cette invasion du capital dans tous les stades du procès de production dans l’agriculture ? On se trouve ici devant toute une panoplie de luttes ouvertes et de tentatives d’en pallier certaines conséquences tant dans la production que dans la consommation.

Cette résistance peut se voir aussi bien dans les luttes diverses dans le monde des paysans pour la terre que dans la promotion des produits bios, en passant par les luttes anti-OGM et différents systèmes de coopération producteurs-consommateurs. Comment ces luttes se développent-elles, quelle est leur efficacité et, surtout, peuvent-elles se relier entre elles et éventuellement peuvent-elles se rattacher aux luttes mondiales de tous les exploités du capital ?

H. S.

NOTES

(1) Voir un entretien (du  14 octobre 2008) de la mission Agrobiosciences avec Claude Aubert, directeur de recherches à l’INRA, sur la réforme foncière en Chine ([http://www.agrobiosciences.org/article. php3?id_article=2508]) ; il y analyse les conséquences de la réforme du régime foncier autorisant les paysans à transmettre le droit d’usage du sol qui reste propriété collective. Les dirigeants espèrent qu’il en résultera une concentration dans l’exploitation des terres et une hausse de la productivité, du revenu des paysans et de la production globale, ce qui est contesté par l’auteur. En fait la question de la terre reste entre les mains des potentats locaux du parti qui se soucient plus de leurs propres intérêts et de ceux des patrons locaux qui leur sont liés. De nombreux conflits ont surgi dans la période récente dans des transferts de terres arables pour le développement urbain ou industriel, une dépossession des paysans utilisateurs. Des incidents similaires ont éclaté également en Inde. Les politiques à la remorque du grand capital expliquent souvent que la pénétration dans le domaine agricole pour une monoculture intensive serait largement supérieure question productivité à la petite exploitation.
Le rapport d’Oxfam Growing a better future (4 juin 2011 – [www.oxfam.org/grow]) démontre au contraire que si l’on fait intervenir tous les facteurs présents et à venir, avec les mêmes moyens utilisés par les grandes exploitations, la productivité des petites exploitations est supérieure à celle de grandes unités.

(2) Voir Le Monde du 4 septembre 2010  : « L’agriculture africaine veut faire sa révolution verte » et du 29 juin 2010 : « Les acquisitions de terres agricoles peuvent être bénéfiques pour les investisseurs sans nuire aux paysans. »
(3) Le Monde du 16 octobre 2010 : « Au Burkina Faso, les paysans reprennent espoir. »