Capitalisme et rente foncière (II)

vautour terre2La rente foncière (suite et fin)
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 Ce texte a été publié dans Echanges  n° 137 (été 2011)

Parallèlement à son expansion par ces ­différentes voies dans le monde agraire, le capitalisme le plus industrialisé a bouleversé les techniques d’exploitation, tant par la manipulation des semences, la domination des intrants et un matériel de plus en plus sophistiqué, adapté à chaque production mais coûteux.
Ce bouleversement a concerné d’abord les immenses exploitations agricoles des « pays neufs » où n’existait pas l’obstacle de la rente foncière, celles qui pouvaient utiliser au maximum, avec un rendement inégalé, ce que le développement industriel leur offrait. La pression sur les prix mondiaux contraignit les « vieux pays » à modifier des structures ancestrales pour s’aligner plus ou moins rapidement et plus ou moins intensément sur ces nouvelles techniques d’exploitation du sol : en France le remembrement obligatoire à l’issue de la seconde guerre mondiale aboutit à constituer des unités d’exploitation agricoles cohérentes adaptées à ces techniques d’exploitation.
Tout un ensemble de techniques ont ainsi contribué à réduire le nombre des agriculteurs. Pour rentabiliser le remplacement du capital variable par du matériel de plus en plus complexe, mais coûteux et ne pouvant être amorti que par l’extension de la surface cultivable et la réduction du rôle de la propriété du sol, donc de la rente foncière, un grand nombre d’entre eux furent acculés à la concentration.
L’extrême de cette évolution se trouve dans la culture ou l’élevage « hors sol » où un modeste espace de terre n’est plus qu’un support immobilier (par exemple serres ou stabulation portuaire). Un autre extrême est dans les manipulations génétiques qui, non seulement visent à éliminer également le capital variable (ces dernières manipulations éliminant le binage ou l’aspersion manuelle ou mécanique), mais asservissent l’exploitant aux multinationales de la semence et des produits chimiques. L’extension des cultures industrielles (colza, maïs, soja spécialement cibles des manipulations génétiques) avec des structures de production identiques à ce que nous avons décrit pour la betterave sucrière, permet l’entrée en force des OGM dans un secteur où les résistances n’ont pas le même impact que dans les productions alimentaires, renforçant l’emprise du capital industriel sur l’agriculture. Nous verrons ultérieurement que tout ce processus introduit un ensemble de problèmes divers particulièrement redoutables pour l’agriculture elle-même mais aussi dans son rôle primaire d’entretien de la vie, depuis la stérilisation des sols jusqu’aux pollutions en passant par les mutations génétiques imprévues sur tous les organismes vivants.

Il est difficile de décrire la conjonction de l’ensemble de ces facteurs aussi divers que contraignants pour l’exploitant agricole qui voit sa place, sa fonction et le rôle de la propriété, la rente foncière s’amenuiser devant l’irruption et la domination par toutes les voies possibles du capital industriel et financier dans le processus de production. Comme pour n’importe quelle entreprise capitaliste qu’est devenue en fait, malgré ses spécificités, la production agricole, le crédit s’est imposé dans le processus : il est d’autant plus nécessaire que dans la plupart des pays sous climat tempéré et pour bien des produits, le cycle de production est annuel, soumis aux aléas climatiques, et qu’à un revenu annuel ­variable correspond un flux constant des dépenses.

Parfois le changement d’utilisation de la terre peut se faire de telle sorte que le produit net augmente, alors que l’ensemble des éléments concourant à la production diminuent – par exemple en cas de conversion de terres cultivées en pâturages consacrés à l’élevage. C’est une conséquence des particularités de la rente foncière et le seul exemple dans le capitalisme d’une telle situation où la diminution des éléments globaux concourant à une production entraîne une augmentation de la production. Tout dépend en fait de la situation respective des marchés pour chacune des productions considérées. Mais la rente foncière permet effectivement de telles conversions d’une année sur l’autre. L’entrée massive du capital, comme on le voit aujourd’hui, permet des adaptations faciles au marché augmentant la rentabilité des capitaux investis en modifiant la nature des cultures en fonction des perspectives de rentabilité. On peut assister aussi à des effets pervers sur cette rentabilité des mesures prises dans le cadre national pour garantir un approvisionnement aux nationaux : en Argentine de telles mesures d’interdiction des exportations de blé en 2007-2008 a faussé le mécanisme des prix de telle façon que tout le secteur agricole s’est converti au soja, plus rémunérateur, et que la production de blé est tombée au plus bas depuis un siècle, obérant même l’approvisionnement national.

Ce que nous venons de décrire vaut pour l’ensemble des pays industrialisés, bien que d’une manière inégale. Les politiques agricoles nationales peuvent encourager ou freiner l’adaptation des processus agricoles au mode de production capitaliste. Mais, presque les deux tiers de la population agricole mondiale (plus de 2 milliards de personnes) ne sont encore dans ce mode de production que marginalement pour l’écoulement des surplus ou de la production totale sur le marché ou par l’utilisation de matériel ou d’intrants. C’est dire si le capital a encore un champ énorme d’expansion dans ce domaine.
UNE NOUVELLE FORME D’ACCAPAREMENT ?
Se trouve-t-on devant une nouvelle forme d’accaparement de la rente foncière ? Pour répondre à une telle question, il ne faut pas se cantonner à ce phénomène médiatique récent (qui ignore souvent que cet accaparement existe depuis longtemps sous d’autres formes) mais à ce qu’est aujourd’hui l’agriculture sur le plan mondial. Quelle que soit la forme qu’elle peut prendre aujourd’hui (mode de production capitaliste totalement intégré, ou ce qui subsiste de l’auto consommation ou toutes les étapes intermédiaires), l’agriculture fondamentalement et essentiellement reste dévolue à la survie humaine, la reproduction de la force de travail dans ce mode de production capitaliste global ne venant qu’en seconde position.
D’un côté, ainsi que le souligne cette médiatisation de l’accaparement des terres, le capital poursuit l’intégration totale du procès de production agricole avec des investissements tous azimuts : rente foncière, utilisation maximale des semences sélectionnées y compris OGM, utilisation maximale des intrants, mécanisation maximale des matériels d’exploitation et de stockage avec une productivité en terme capitalistes sans égale, conversion des productions vers des cultures industrielles plus rentables au détriment des productions alimentaires
Mais ce faisant, c’est l’illustration de ce que Marx constatait déjà : « L’agriculture rationnelle est incompatible avec le système capitaliste… Dans l’agriculture moderne… l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail… chaque progrès de l’art d’accroître sa fertilité, pour un temps un progrès, la ruine dans ses ressources durables de fertilité. » Si Marx faisait une telle constatation, c’est qu’en son temps, cette appropriation des terres par le capital existait déjà ; elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui sous différentes formes.
Le colonialisme en offrait déjà de nombreux exemples dans toutes les contrées où il s’était implanté ; le système soviétique des sovkhozes et des kolkhozes se voulait une copie de la grande exploitation américaine qui s’était développée d’une manière accélérée dans la crise de 1929. Tous ces différents systèmes procédaient d’un concept identique de cette domination totale du capital contrôlant la totalité du procès de production agricole et d’intégration de la rente foncière dans le procès de production capitaliste.
Mais ce contrôle du capital s’est encore souvent renforcé par des liens en amont de la production avec l’articulation semences-engrais-pesticides et en aval par les industries utilisatrices de cette production. Cela existait déjà dans le système colonial ou semi-colonial par exemple dans les plantations possédées par un utilisateur industriel d’une monoproduction (plantation d’hévéas ou d’agrumes) et perdure dans le monde moderne. On peut mesurer les deux ordres de conséquences ainsi relevés dans le monde d’aujourd’hui. Dans ces exploitations modèles il suffit de quatre hommes pour exploiter 1 000 ha de terres : les paysans évincés voient détruire leurs capacités de survie et vont grossir les déracinés de toutes les cités du monde entraînant d’insurmontables problèmes sociaux.
Dans cette destruction de la force de travail, on peut ajouter le fait que dans les pays pauvres ainsi envahis, la faiblesse ou l’inexistence d’une réglementation du travail fait que les travailleurs plus ou moins esclaves embauchés par les accapareurs sont souvent victimes de pollutions occasionnant de très graves problèmes de santé par l’usage sans précautions de tous les intrants dont l’utilisation est souvent interdite dans les pays développés. Une autre forme tout aussi vicieuse de l’élimination des paysans pauvres se fait par l’introduction de semences hybrides qui par leur résistance à certains insectes leur donne un champ libre de reproduction qui va ravager les paysans ayant conservé les semences traditionnelles et les ruine. Parallèlement, l’épuisement des terres par des pratiques culturales intensives fait que dans les pays sous-développés deux milliards d’hectares subissent la désertification et que 41 % du restant en sont menacés (ceci sans tenir compte des conséquences des variations climatiques dues à l’industrialisation forcenée). On assiste ainsi par des effets ­divers sinon à la destruction de la rente foncière du moins à son amenuisement, ce qui n’est pas sans conséquence sur la rente différentielle.
L’épuisement des sols par une culture intensive et plus encore par la monoculture s’est doublé plus récemment de toutes les formes de pollution dues à l’utilisation d’intrants et dernièrement à l’introduction à grande échelle des OGM. Ainsi est apparu aux Etats-Unis un phénomène de mutations de certaines « mauvaises herbes » qui remettent en cause toute la conception de cette agriculture moderne. Sans parler des conséquences sur la biodiversité et sur les processus agricoles naturels eux-mêmes (comme la mortalité des abeilles agents de pollinisation des espèces cultivées) et sans parler de l’impact sur l’agriculture des variations climatiques dues à l’expansion industrielle du capital. On n’en finirait pas d’énumérer les effets boomerang de l’agriculture intensive. A terme cela signifie une quasi-destruction de la rente foncière avec la destruction de la capacité de production du sol, dont l’appropriation s’était faite sous le signe du progrès.
Un aspect encore plus pernicieux de cette intrusion des capitalismes dominants du secteur industriel ne touche pas directement la question de la rente : c’est l’accaparement du produit à une échelle mondiale en vue de sa transformation industrielle : la conversion du maïs en éthanol substitut des carburants fossiles fait que le secteur pétrolier absorbe des quantités toujours plus importantes de cette production agricole (aux Etats-Unis, 5% des récoltes actuellement), encourageant cette production (notamment OGM) aux dépens des autres cultures. Là aussi, on peut assister, par-delà la déstabilisation d’un ­marché et des pratiques culturales, à un rush sur les terres pour répondre à des problèmes d’approvisionnement et de coûts (où l’on retrouverait l’incorporation de la rente foncière).
D’un autre côté, si les deux tiers de la population agricole mondiale ne participent pas à cette domination directe par le capital de tout le procès de production agricole, cela ne signifie pas pour autant que, comme nous l’avons évoqué ci-dessus, ils restent hors du circuit capitaliste et la mise des surplus sur le marché n’en est qu’un aspect. Pour l’essentiel cette situation concerne l’Inde et la Chine ; ce ne sont pas tant les résistances à l’accaparement des terres et de la rente foncière pour la capitalisation de l’agriculture, ou l’industrialisation, ou l’urbanisation qui introduisent des données qui peuvent contrer ce gigantisme dans le mode de production capitaliste appliqué à l’agriculture.

Ce ne sont pas les méfaits qui contraignent (aussi bien au niveau national que mondialement) à envisager une autre forme d’introduction de la petite propriété foncière dans le mode de production capitaliste : l’insoluble déstabilisation sociale et la destruction des sols et des équilibres biologiques. Cette situation ne se pose pas seulement en Chine ou en Inde, car même dans les pays industrialisés, pour paraphraser une étude récente : « L’avenir de l’agriculture… passe par l’agriculture de précision autrement dit une gestion précise en lieu et en temps, selon les terroirs, de l’eau, des intrants qui ne peut être menée que sur de petites exploitations (1). » Elle ne signifierait pas pour autant la sortie du mode de production capitaliste, mais son intégration dans un autre mode de fonctionnement qui impliquerait une répartition différente de la rente foncière.
Quel meilleur exemple de cette pénétration du capital par le canal des structures agricoles existantes que celui de l’Afrique où de bons apôtres prétendent apporter la suffisance alimentaire en fustigeant la pénétration du grand capital réalisé par des acquisitions ou location d’immenses espaces excluant les paysans locaux.
En septembre 2010, s’est tenue au Ghana une conférence des chefs d’Etat africains sous l’égide de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) dans la foulée d’un rapport établi par 400 agronomes dans une évaluation internationale des sciences et des techniques agricoles au service du développement. Le but est de soutenir les petits paysans afin qu’ils puissent produire suffisamment pour nourrir la population africaine. Ce soutien passe par la fourniture avec le soutien des Etats de semences, d’engrais et de matériel agricole comme ce fut le cas lors de la « révolution verte ». L’élément moteur de cette politique AGRA est soutenu par les fondations Rockefeller, Melinda et Bill Gates qui tous soutiennent les OGM (la fondation Gates vient d’investir 23 millions d’euros dans Monsanto).
On peut voir le sens de cette intervention de soutien aux petits paysans qui met au jour un conflit autour de la rente foncière entre le secteur industriel des intrants agricoles et celui de la commercialisation et de la spéculation (2).
Un exemple de cette orientation est donnée par ce qui se passe aujourd’hui au Burkina Faso, pays dans lequel 70 % des agriculteurs sont de petits propriétaires qui assurent 40 % du PIB et forment 80 % du revenu de la population. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) s’est mêlée d’y « préserver » cette agriculture en proposant des schémas de « développement ».
Nous citons : « Avant, l’agriculture n’était pour beaucoup qu’un moyen de ­subsistance, maintenant nous faisons du commerce et cela motive les gens à développer leurs production, à se professionnaliser », et : « Les paysans sortant de l’agriculture de subsistance sont appelés à jouer un rôle important dans la commercialisation de leurs excédents. » En amont, cela favorise un appui technique et financier (achat en commun d’intrants, de matériel…). Sous couvert d’abandonner par exemple la monoculture du coton ruinée par la concurrence internationale, culture « capitaliste » par excellence, et de se consacrer à une culture utilitaire nationalement (satisfaire les besoins alimentaires de la population), on aboutit à une autre forme d’intégration dans le circuit capitaliste. Une autre forme de dérivation de la rente foncière avec la même dépendance d’approvisionnement de l’ensemble des apports techniques du capital industriel (3).
On touche ici une question qui ne concerne pas seulement l’agriculture mais l’ensemble du système capitaliste : tant que la baisse du taux de profit n’est pas enrayée d’une manière ou d’une autre, le capital poursuivra sa marche inexorable d’une part dans des concentrations et l’extension dans les espaces économiques où il peut penser tirer un taux de plus-value maximum, d’autre part dans des spéculations dans tout secteur pouvant se prêter à cette activité. On voit difficilement comment le double mouvement :

1) spéculation engendrant la recherche de sécurité d’approvisionnements

2) extension dans des secteurs où la reprise totale ou partielle de la rente foncière peut être une voie pour le rétablissement du taux de profit
pourrait, dans une même convergence, stopper ou réduire l’accaparement des terres par le capital dans ses formes les plus globales, qui se poursuit depuis le développement du capitalisme, et est ainsi entré dans une nouvelle phase .
Au terme de cet article, une autre question surgit : quelles sont les résistances à cette invasion du capital dans tous les stades du procès de production dans l’agriculture ? On se trouve ici devant toute une panoplie de luttes ouvertes et de tentatives d’en pallier certaines conséquences tant dans la production que dans la consommation.

Cette résistance peut se voir aussi bien dans les luttes diverses dans le monde des paysans pour la terre que dans la promotion des produits bios, en passant par les luttes anti-OGM et différents systèmes de coopération producteurs-consommateurs. Comment ces luttes se développent-elles, quelle est leur efficacité et, surtout, peuvent-elles se relier entre elles et éventuellement peuvent-elles se rattacher aux luttes mondiales de tous les exploités du capital ?

H. S.

NOTES

(1) Voir un entretien (du  14 octobre 2008) de la mission Agrobiosciences avec Claude Aubert, directeur de recherches à l’INRA, sur la réforme foncière en Chine ([http://www.agrobiosciences.org/article. php3?id_article=2508]) ; il y analyse les conséquences de la réforme du régime foncier autorisant les paysans à transmettre le droit d’usage du sol qui reste propriété collective. Les dirigeants espèrent qu’il en résultera une concentration dans l’exploitation des terres et une hausse de la productivité, du revenu des paysans et de la production globale, ce qui est contesté par l’auteur. En fait la question de la terre reste entre les mains des potentats locaux du parti qui se soucient plus de leurs propres intérêts et de ceux des patrons locaux qui leur sont liés. De nombreux conflits ont surgi dans la période récente dans des transferts de terres arables pour le développement urbain ou industriel, une dépossession des paysans utilisateurs. Des incidents similaires ont éclaté également en Inde. Les politiques à la remorque du grand capital expliquent souvent que la pénétration dans le domaine agricole pour une monoculture intensive serait largement supérieure question productivité à la petite exploitation.
Le rapport d’Oxfam Growing a better future (4 juin 2011 – [www.oxfam.org/grow]) démontre au contraire que si l’on fait intervenir tous les facteurs présents et à venir, avec les mêmes moyens utilisés par les grandes exploitations, la productivité des petites exploitations est supérieure à celle de grandes unités.

(2) Voir Le Monde du 4 septembre 2010  : « L’agriculture africaine veut faire sa révolution verte » et du 29 juin 2010 : « Les acquisitions de terres agricoles peuvent être bénéfiques pour les investisseurs sans nuire aux paysans. »
(3) Le Monde du 16 octobre 2010 : « Au Burkina Faso, les paysans reprennent espoir. »

 

Capitalisme et rente foncière (Iére partie).

vautour terre2Ce texte est paru dans Echanges n° 137 (été 2011).

A propos de l’ accaparement des terres

Dans un monde capitaliste dominé par la technique et par la place privilégiée donnée à l’industrie, dans nos sociétés « évoluées » où la part des revenus consacrée à l’alimentation s’est considérablement amenuisée, l’agriculture – c’est-à-dire l’exploitation du sol – est souvent reléguée au second plan. Bien sûr il n’en est pas de même lorsque l’on descend dans l’échelle économique des Etats pour arriver aux plus pauvres. Dans les pays « riches », on ne parle d’agriculture qu’occasionnellement, à propos de catastrophes naturelles (comme la sécheresse par exemple) ou lors des réactions paysannes aux effets de l’intrusion industrielle ou de la concurrence commerciale – ou encore lors de polémiques sur les questions plus générales liées à l’évolution du capitalisme, comme l’effet de serre ou les manipulations génétiques ou encore, mais seulement de temps à autre, lorsque des « insurrections de la faim » prennent une dimension suffisante pour briser le mur du silence médiatique. Mais les problèmes liés à l’utilisation du sol sont rarement abordés dans leur globalité, alors qu’ils sont le cœur même de la survie de l’humanité, même si cela ne semble faire qu’une partie peu importante de notre quotidien. En traitant du problème limité et largement médiatisé de l’accaparement actuel des terres par le capital, nous allons tenter d’aborder cette globalité sans avoir la prétention d’en faire une analyse exhaustive, mais avec l’espoir d’en faire un sujet de débat.

Lors des « émeutes de la faim » de 2007-2008, nous avions estimé (voir Echanges nos 124 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1243] et 125 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1194], printemps et été 2008) que la hausse du prix des matières premières (en premier lieu de l’ensemble des produits alimentaires) ayant déclenché ces émeutes n’était pas due à une limitation des ressources naturelles, mais à la crise générale de l’accumulation capitaliste (la baisse du taux de profit) : il s’agissait d’une nouvelle bulle spéculative de capitaux à la recherche de profits à court terme (1).
A la suite du krach de 1929, le gouvernement des Etats-Unis avait établi une régulation pour limiter l’effet des spéculations sur les produits alimentaires. A partir de 1990, cette régulation fut peu à peu écartée, sous la pression des banques et autres établissements financiers ou commerciaux œuvrant dans ce secteur spécifique avec des formules de plus en plus sophistiquées permettant toutes sortes de manipulations. On retrouve ici le même mouvement du capital qui, à la recherche de profits spéculatifs, fit sauter les frontières entre banques de dépôts et banques d’affaires (2).
En fait, la spéculation sur les marchés des matières premières alimentaires s’est amplifiée dès 2003 ; entre 2003 et 2008, cette spéculation sur les produits alimentaires de base est passée de 1,3 milliard de dollars à 317 milliards, concurremment avec d’autres bulles spéculatives dans lesquelles une masse énorme de capitaux recherchent à tout prix une rentabilité que la baisse du taux de profit dans la production ne leur procure plus. Mais il y a aussi une autre cause à cette envolée des prix et à la spéculation, tant sur les produits que sur les terres ; c’est le développement des cultures industrielles (maïs, canne à sucre, betterave sucrière, huile de palme, tous substituts des carburants dérivés du pétrole) portées par des politiques nationales ou les capitaux énormes du secteur de l’énergie.
Cette situation spéculative n’a pas disparu. Au contraire. Après un calme relatif, elle s’est diversifiée. D’une part, s’agissant de produits alimentaires, élément primordial pour la reproduction de la force de travail, les Etats ont pris tout un ensemble de mesures tendant, soit à protéger leurs propres ressources (notamment par des embargos), soit à s’assurer des approvisionnements réguliers à des prix le plus bas possible (souvent abaissés par des subventions intérieures). Le maintien à l’intérieur d’un Etat d’un approvisionnement minimal à un prix minimal est à la fois une garantie de paix sociale et de maintien d’un bas coût relatif de la force de travail.
Cela a toujours été une des politiques dans la concurrence capitaliste : dans chaque entité nationale, fournir au prolétariat au prix le plus bas le minimum alimentaire nécessaire pour réduire le coût de la force de travail (3).

En octobre 2008, la révélation d’un projet de location à long terme (à l’instigation du gouvernement sud-coréen) par la société Madagascar Future Enterprise, filiale du groupe coréen Daewoo Logistics Corporation, de 1 300 000 ha de terres de cette île (presque la moitié de toutes les terres arables) déchaîna toute une série de campagnes médiatiques, même si la situation politique instable de l’île laissait quelques doutes sur la réalisation de cette mainmise, une concentration nouvelle de l’appropriation des terres destinée à garantir finalement paix sociale et bas coûts de production coréens.
Dans la foulée, d’autres révélations du même genre suivirent et le flot des accaparements de terres arables à grande échelle n’a cessé de couler ; parmi ceux qui ont été révélés (et qui ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg car le menu fretin échappe à toute publicité), citons :
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– au Mali, l’Office du Niger, création du colonialisme des années 1930, prévoit en 2010 la mise en œuvre de milliers d’hectares ; 360 000 au profit d’investisseurs étrangers contre 9 000 pour les paysans tchadiens, la plus grosse part allant à la Libye (100 000 ha loués pour trente ans renouvelables à la société Malibya, pour fournir du riz à la population libyenne). Cet investissement entraîne l’éviction des paysans maliens et pour ceux qui y échappent le problème de l’eau garantie prioritairement aux accapareurs. Dans la situation présente de la Libye on ne sait trop ce que deviendra ce projet ; mais, quels que soient les dirigeants du pays, le problème subsistera ;
– à Madagascar, Daewoo n’est pas le seul accapareur : un sous-traitant de l’Etat indien, Varum, propose aux paysans de leur louer leurs terres pour cinquante ans contre le versement de 30 % de la récolte, avec une promesse d’embauche. Une forme moderne du métayage ;
– l’Arabie Saoudite, qui s’était lancée dans l’ambitieuse idée d’être autosuffisante en blé en irriguant le désert, doit l’abandonner pour rechercher à travers le monde des terres agricoles à investir. Et explore pour ce faire le Sénégal, le Soudan, le Mali et l’Ethiopie. En Papouasie (Indonésie) 1 million d’hectares ont été offerts à l’Arabie Saoudite pour la culture des céréales. L’ampleur de ces opérations semble dépasser la simple recherche d’approvisionnements vers des buts spéculatifs ;
– en Russie, Hyundai loue 50 000 ha pour cultiver du maïs et du soja destinés à l’alimentation animale. Une Russie qui, pour attirer lesdits investisseurs, a autorisé en septembre 2008 les étrangers à acquérir des terres. La tendance, en cours de réalisation, est de transférer ce qui reste des fermes collectives d’antan ou propriétés de l’Etat russe en grandes fermes privées réalisant des économies d’échelle.

Parmi les plus actifs sur le marché actuel de la terre arable dans le monde, on trouve les Emirats arabes, la Corée du Sud, le Japon, la Chine. Avec des motivations diverses, depuis la garantie d’approvisionnement alimentaire jusqu’à la recherche de matière première industrielle, ces pays disposent de réserves financières suffisantes non seulement pour s’approprier la rente foncière mais pour assurer la fourniture du matériel nécessaire à une exploitation moderne à grande échelle. Parmi les victimes de ces prédateurs, on trouve toute l’Amérique latine mais aussi les Etats-Unis, les ex-pays soviétiques où le démantèlement des exploitations étatiques ou collectives offre un champ vierge et bien adapté de pénétration, le Sud-Est asiatique et la quasi-totalité des pays d’Afrique, là où la faiblesse et la corruption du pouvoir politique facilite les acquisitions et la dépossession des petits paysans exploitants souvent sans droits, d’usage ancestral mais mal défini.
Mais il n’y a pas que les Etats qui cherchent à acheter des terres pour garantir leurs approvisionnements en nourriture. Deux catégories de spéculateurs sont entrés également dans la compétition : d’un côté les fonds de pension, les banques et les fameux fonds spéculatifs « hedge funds » (4) (on cite Citadel Capital et Goldman Sachs qui ont acheté ou loué des dizaines de millions d’hectares de par le monde). Depuis 2006, 30 millions d’hectares, dont rien qu’en 2008, 8 millions d’hectares,  sont passées ainsi aux mains des « investisseurs » mondiaux (le Brésil en compte 5 millions depuis 2000 ; à titre de comparaison, la France compte 60 millions d’hectares de terres exploitées). Pour la seule année 2009, c’est cette dernière superficie qui a été achetée ou louée par des investisseurs étrangers dans les pays en développement. Cette concentration de l’exploitation des terres se fait aux dépens des 4 milliards de ruraux qui produisent l’essentiel de la nourriture On doit néanmoins relativiser cette tendance qui ne concerne depuis 2006 que 1 % des terres cultivées au niveau mondial ; par contre le champ possible d’extension de ce mouvement pourrait atteindre une grande dimension, du fait que les terres exploitables non mises en culture représentent 2,7 milliards d’hectares, dont même pas 1 % seraient ainsi ­accaparées.
D’un autre côté, un aspect plus important de cet accaparement des terres vient de l’entrée directe de l’agrobusiness parmi les propriétaires, à la fois pour garantir la source de son approvisionnement en matières premières et pour s’approprier ce faisant la rente foncière et maximiser ses profits, ne négligeant pas au passage les profits spéculatifs. Il est difficile dans ces énormes conglomérats d’évaluer la part des producteurs, de l’industrie alimentaire, des financiers : les simples coopératives agricoles se hissent, en intégrant des activités multiples en aval, au niveau de firmes industrielles ; de simples négociants en céréales parviennent aussi au niveau mondial en intégrant en aval les industries de transformation et en amont en acquérant des terres ; les industriels de la transformation des produits agricoles se développent en multinationales en remontant en amont jusqu’au même accaparement des terres. Quelques exemples parmi bien d’autres :
– créée en 2007, Agrogeneration fait son beurre des terres des ex-kolkhozes ukrainiens, avec déjà 20 000 ha exploités et un projet d’y ajouter 100 000 ha ;
– la Patagonie, déjà mise en coupe réglée par les multinationales de la viande, connaît un regain d’intérêt ; 10 % de son territoire sont aux mains d’investisseurs étrangers. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui voit une expansion considérable des latifundia vers des cultures industrielles qui, souvent par la violence, éliminent les paysans et/ou les transforment en esclaves modernes (5) ;
– les terres du Mozambique, propriété de l’Etat, sont cultivées sans titres d’usage par 98 % des paysans ; une bonne part de ces terres sont en friche et Energem Biofuel Ltd, filiale du groupe canadien Eneergem, s’est implanté dans le sud du pays pour cultiver 60 000 de jatropha, une plante dont les graines oléagineuses sont utilisées comme biocarburant. La firme a poussé les paysans à abandonner leur droit d’usage et en emploie 500, payés 44 euros par mois. Le pays, qui a connu des émeutes de la faim encore récemment, manque cruellement de nourriture ;
– en avril 2011, la compagnie paraétatique chinoise Sauchi Hopefull a conclu un accord avec la fédération agricole de l’Etat de Goias au Brésil, pour développer et moderniser la culture du soja, dont elle achète déjà là 6 millions de tonnes. Si l’accord assure une sécurité d’approvisionnement à la Chine, qui de fait contrôlera toute la chaîne de production, il permet au Brésil d’échapper aux géants de l’agroindustrie, l’américain Cargill et le britannique Archer Daniels Midland ;
– au Mali, 100 000 ha ont été acquis par un pool de 22 investisseurs qui ont dépossédé 112 000 petits paysans et leur famille (près d’un million d’habitants en vivant au total) en « créant » en contrepartie 1 000 emplois d’esclaves agricoles (Le Monde du 10 juin 2011 : « Les fonds d’investissement participent à la ruée vers l’Afrique »)
La crise mondiale, dont les éléments que nous venons de développer peuvent être expliqués par la même cause, la baisse du taux de profit, a non seulement accentué les conséquences de cet accaparement des terres quelle qu’en soit l’origine, mais a favorisé une concentration dans tout le circuit de production, de transformation et de commercialisation des produits de la terre. La conséquence ultime en a été un accaparement encore plus étendu des terres. En fait, cet accaparement par les Etats hors de leur sphère nationale n’est qu’un autre aspect d’un mouvement général d’appropriation par le capital (sous ses différentes formes capitalisme libéral ou d’Etat) d’un moyen de production spécifique (6).
Comme dans les autres secteurs du développement industriel causant de multiples pollutions, l’industrialisation de l’agriculture conduit à un rendement décroissant, tant par l’épuisement des sols dû aux monocultures étendues que par des effets (prévisibles) des manipulations génétiques. Ce rendement décroissant fait que les investissements dans l’agrobusiness sont d’une rentabilité à court terme et de plus aléatoire, simplement par l’effet des conditions climatiques. Les géants de l’agrobusiness tentent de pallier ces effets climatiques en diversifiant leurs sources de production sur l’ensemble du globe, ce qui les rend tributaires de la logistique des transports (qu’ils tentent aussi de contrôler). On se trouve ainsi, partant d’un problème simple, la croissance d’une plante, devant un enchevêtrement complexe de causes et de conséquences concentré sur la notion du profit. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de la situation actuelle du capitalisme, pris dans la nécessité de base de nourrir avec un minimum l’ensemble de la population mondiale, d’un côté détruisant un équilibre naturel et sa rentabilité par une utilisation intensive de la production du sous-sol, partie de la rente foncière que nous avons laissée de côté (une sorte de réserve d’énergie accumulée par les plantes au cours des temps), et de l’autre tentant d’en pallier les effets sur cette rentabilité par une sorte de fuite en avant dans des technologies nouvelles sources de nouveaux profits (depuis les manipulations génétiques jusqu’à la rationalisation dans l’utilisation de l’eau) (7). Cette fuite en avant entraîne elle-même des conséquences imprévisibles dont personne ne mesure l’impact (8).
Dans l’immédiat, l’impact est social à la fois par l’effet de cet accaparement des terres et par l’imprévisible instabilité du prix de la nourriture, les conflits autour de l’approvisionnement en eau (l’agriculture mondiale utilise 70 % des ressources en eau), la vulnérabilité des plus pauvres à la sécheresse ou aux inondations, symptômes isolés d’une crise globale autour de la production agricole qui peu à peu devient permanente, l’impact des changements climatiques et des mesures qui pourraient être prises pour y pallier étant plus marqué en Afrique, en Amérique Centrale et du Sud (9).
La médiatisation de cette irruption quelque peu brutale du grand capital dans des structures agricoles encore archaïques a déclenché une autre tempête médiatique autour d’un prétendu « néo-colonialisme », comme s’il s’agissait d’un phénomène similaire à ce que l’on a connu dans le passé, mais quand même présentant des traits spécifiques. S’il est certain que cette ruée récente sur les terres arables mondiales a été déclenchée par les mouvements spéculatifs dont nous avons parlé, elle s’inscrit néanmoins dans un processus qui dure depuis des siècles avec l’affirmation du capital, d’un capital qui envahit tous les espaces où existe des perspectives de profit, de réalisation d’une plus-value. Cela s’est fait et se fait encore sous nos yeux par une multitude de canaux dont les « bonnes raisons » ne sont souvent que la couverture d’une intégration toujours plus grande d’un secteur qui a souvent été à la traîne dans le développement du capital. C’est pour cela que nous pensons qu’il faut remonter aux sources pour voir la signification du mouvement présent autour de l’accaparement des terres.
Considérations générales  :
La genèse de la propriété foncière

La terre est la nourricière de tout le monde vivant, un monde qui en est entièrement issu. Tous les éléments de cette terre, sol, eau, air contribuent à la vie de tout élément vivant, en même temps que tout ce qui vient du cosmos et sans lequel tout ce vivant n’aurait pu naître et se développer.
Chaque espèce vivante puise dans un environnement de quoi croître et se reproduire. Cet environnement définit un espace dans lequel elle trouve des conditions favorables à sa survie et à la perpétuation de l’espèce. Si cet espace ne convient pas à ces fonctions, elle se déplace pour trouver ces conditions favorables, sinon elle est condamnée à dépérir, à disparaître en tant qu’espèce.
Il est difficile de définir comment, pour certaines espèces, cet environnement propice à ces fonctions – vivre et se reproduire – a pu déterminer un territoire que cette espèce cherche à protéger non seulement contre ses prédateurs mais aussi éventuellement contre ceux de la même espèce ou d’espèces voisines qui risquent de perturber la perpétuation des individus peuplant ce territoire.
On ne sait guère, pour nombre d’espèces, comment existe et fonctionne cette notion de territoire, mais elle a souvent été observée chez les espèces dites « supérieures ». La prétention de l’espèce humaine d’être le terme ultime de la chaîne du vivant se traduit par l’affirmation d’une domination sur tout ce qui existe sur la terre et même éventuellement dans le cosmos (le terme « conquête de l’espace » est symptomatique de cette prétention dominatrice).
Considérant l’espèce humaine, cette notion de territoire affirmée par un seul être ou tout un groupe n’est pas absente des comportements : les humains affirment être détenteurs d’un espace défini par des droits et des règles.
Il est pourtant possible que dans des temps reculés, les êtres humains tout comme les animaux « supérieurs » vivant de la prédation (cueillette, chasse, pêche) aient dû délimiter un territoire qui pouvait leur assurer survie et reproduction. Mais cette utilisation de ce que le sol pouvait pourvoir n’était pas défini comme un droit, mais comme un usage qui pouvait être privatif. Lorsque cette possibilité d’usage ne correspondait pas à ce que l’on en attendait, on cherchait ailleurs un espace plus favorable. Ces « migrations » pouvaient avoir des causes diverses et n’étaient sans doute pas le plus souvent le résultat d’une décision entraînant un départ soudain. Entre autres causes, les variations climatiques, l’accroissement de la population, l’intrusion d’autres groupes de la même espèce poussés par ces mêmes causes, faisaient que ces mutations étaient progressives et pouvaient se dérouler sur de grandes périodes de temps.
Toutes proportions gardées et malgré les différences de situations, ce sont les mêmes raisons qui commandent les migrations d’aujourd’hui et les problèmes autour de la terre ; mais évidemment elles ont un tout autre caractère et d’autres conséquences. En ces temps reculés, sauf en cas d’occupation de terres vierges, ces migrations s’accompagnaient vraisemblablement de violence dans la conquête ou la défense de territoires. Même antérieurement à la culture ou l’élevage, il y avait également des migrations liées aux migrations animales ou végétales saisonnières ou autres. On peut observer qu’aujourd’hui, sous d’autres formes, les mêmes évolutions et les mêmes problèmes existent.
Il est difficile de dire à quel moment les êtres humains ont tenté de pallier les aléas climatiques en pratiquant culture et élevage de produits qu’ils récoltaient, chassaient ou pêchaient dans une reproduction naturelle. C’est-à-dire comment ils ont acquis une certaine maîtrise des processus naturels, ce qui présida vraisemblablement à la naissance de l’idéologie de la supériorité de l’être humain sur toutes les autres espèces et à celle de la possibilité de maîtriser la nature, en d’autres termes l’idéologie du progrès.
Tout comme il y avait déjà ce double nomadisme – la migration vers des terres plus nourricières ou à la suite des espèces migrants suivant les saisons ou les climats, les cultures ou l’élevage procédèrent vraisemblablement d’une version similaire du nomadisme causée par exemple par la recherche de pâturages ou de remplacement de terres épuisées (on peut en voir des exemples encore de nos jours).
Il est tout autant difficile de dire à partir de quel moment et dans quelles conditions ce nomadisme s’est transformé en sédentarisation, certainement liée à tout un ensemble d’innovations permettant de pallier les inconvénients de la culture ou de l’élevage nomades (par exemple drainage ou irrigation, amendements ou engrais naturels). Bien que cela ait dû se faire sur une longue période de temps et dans une cohabitation concurrentielle avec le nomadisme.
Quoiqu’il en soit, cette sédentarisation introduisait plusieurs problèmes :
– l’affirmation d’un droit d’usage d’autant plus identifié par rapport à une partie délimitée du sol que c’était celui que l’on avait travaillé, amélioré (irrigation , drainage, amendement) ;
– un conflit avec la partie nomade subsistante, polarisé dans des désaccords entre les éleveurs de troupeaux nomades et les sédentaires leur interdisant le passage sur « leur » terre. Les communaux de pacage, les forêts communales, les chasses non réservées sur ces parties communes, etc., témoignent de la persistance de cette notion que la terre appartient à tous. Des résurgences de ce communalisme ont pu apparaître pour de brèves périodes récentes en Russie ou en Chine, dans des survivances ou expérimentations limitées.
Un peu partout le conflit sédentaires-nomades fut résolu par l’affirmation juridique d’un droit de propriété de fractions du sol, et il a cessé pratiquement de jouer un rôle significatif.
Par contre, parallèlement à ce conflit relatif à l’usage nomade ou permanent du sol, se sont développées différentes formes d’appropriation faisant de la terre un moyen de production, l’appropriation individuelle du sol garantissant l’appropriation du produit de sa mise en valeur. Cette appropriation était la résultante du concours entre le droit d’usage de la portion de sol définie juridiquement et le travail effectué pour avoir ce produit, travail qui s’accomplissait par l’utilisation d’outils même rudimentaires.
Avant même le développement du capitalisme et son intrusion dans le domaine de la production agricole, les éléments qui se dégageaient de l’ensemble du procès de production agricole pouvaient se différencier en :
– la propriété du sol ;
– l’exploitation du sol c’est-à-dire son usage ;
– l’utilisation de techniques de production ;
– l’utilisation des produits.
Si l’agriculture (et ce qui subsiste des utilisations primitives des produits naturels du sol) reste essentielle pour la satisfaction des besoins humains de survie et de reproduction, la propriété du sol a engendré d’autres activités comme moyens de production, celle du sous-sol, celle de l’implantation d’une multiplicité d’installations immobilières. L’eau et l’air ont fait également l’objet d’appropriations complémentaires pour des utilisations spécifiques (où l’on retrouve également des utilisations communautaires) dont les limitations sont liées à l’appropriation du sol.
La rente foncière

Recherchant le sens présent de l’accaparement des terres fertiles par les multinationales ou des Etats, nous n’aborderons ici que la question de la rente foncière (voir encadré p. 52) dans la production agricole.
Nous devons d’abord souligner qu’avec des caractéristiques propres, variables suivant les pays, l’agriculture participe au mode de production capitaliste, même lorsque cette participation reste encore marginale. Cette intégration est parallèle au développement industriel mais, en raison des spécificités de la production agricole (l’une d’elles, essentielle, est l’existence de la rente foncière), son développement a toujours été historiquement en décalage avec ce développement industriel, bien que de plus en plus cette intégration signifie aussi une interconnexion étroite entre deux mondes, industriel et agricole, de moins en moins séparés et participant d’un même développement global et mondial et en subissant les mêmes aléas.
Comme nous l’avons souligné au début de cet exposé, dans toutes les périodes historiques, la terre, quel que soit son mode de faire-valoir, est « donnée » dans le sens qu’elle existe telle quelle avec ses propres spécificités là où elle se situe dans sa composition et son environnement climatique. Elle est « disponible » pour être utilisée par toutes les espèces vivantes, la chaîne du vivant étant sa production naturelle, l’espèce humaine disposant éventuellement de tous les éléments de cette chaîne pour sa survie. Elle n’en dispose jamais sans un effort physique et/ou mental plus ou moins important en utilisant toujours des moyens matériels, c’est-à-dire une technique. Ceci qu’il s’agisse de tâches élémentaires (cueillette, chasse ou pêche) ou de tâches plus complexes comme la culture ou l’élevage : la technique et l’accomplissement d’une tâche (le travail ?) ne sont jamais, à chacune des étapes de l’évolution, que les prolongements de cette « mise à disposition » des produits du sol.
Mais ce passage suppose une modification de la relation de ceux qui utilisent les produits du sol avec ce sol .Si l’agriculture ou l’élevage ont pu être (et sont encore parfois aujourd’hui) itinérants, donc sans fixation sur un espace défini (bien que la jouissance de la récolte suppose déjà une appropriation temporaire), à partir du moment où ils se fixent (pour des raisons sans doute liées à des pratiques d’amélioration de la fertilité du sol), sur un espace géographique déterminé et identifié, apparaît la nécessité d’une appropriation individuelle ou collective.
D’un côté, l’appropriation (peu importe qui est le propriétaire, individuel ou collectif, exploitant ou non, et quel que soit le rapport social en découlant) suppose la détention d’un droit reconnu, coutumier ou plus souvent matérialisé par un titre juridiquement reconnu dans une société donnée (on peut penser que cette nécessité et d’autres touchant des pratiques agricoles obligatoirement collectives comme par exemple l’irrigation ont entraîné la formation d’entités autoritaires chargée de réglementer et d’intervenir en cas de litige). Ce passage des formes antérieures d’utilisation du sol vers son appropriation ne s’est pas faite en un jour ni sans conflits, comme celui que nous avons évoqué entre les nomades éleveurs et les sédentaires agriculteurs. Aujourd’hui encore il subsiste, même dans les pays industrialisés, des vestiges de formes d’usage communautaire du sol, par exemple des droits de pacage, d’exploitation forestière, de chasse ou de cueillette – mais ils ne sont souvent que des survivances du passé.
Même dans les périodes précapitalistes de propriété individuelle ou collective ou communautaire, quel que soit le mode d’exploitation ou d’usage du sol, le produit naturel ou cultivé ou élevé était consacré à l’alimentation de l’exploitant et de ceux qui étaient supposés lui procurer de quoi exploiter la terre (artisans) ou le protéger contre des prédateurs (hommes et animaux), souvent avec des relations de domination impliquant des obligations respectives (sociétés féodales). Avec l’extension des terres cultivables par le défrichage, l’amélioration du rendement des terres par de nouvelles pratiques culturales, un surplus a pu se dégager de cette économie de subsistance pour venir approvisionner les habitants des villes. Ceci se fit progressivement par l’institution d’un début de marché à travers des intermédiaires, des négociants qui achetaient aux paysans exploitants ou propriétaires et revendaient à ceux qui n’avaient aucun lien avec la terre.
Ce marché ne concernait pas seulement les produits alimentaires, car la terre avait toujours fourni des produits nécessaires à des protections contre les variations climatiques, les matériaux de construction dont le bois était un produit du sol, les fibres textiles des plantes et des animaux, le cuir pour les chaussures, etc. Quel que soit le mode d’utilisation du sol, par un propriétaire exploitant ou un exploitant non propriétaire, la terre reste un moyen de production très particulier en ce sens qu’elle n’a pas à être produite comme tout autre moyen de production et que, malgré l’usure éventuelle que lui confère son usage (appauvrissement), elle reste la plupart du temps disponible après cet usage. C’est ce qui donne au propriétaire foncier un droit bien particulier qui lui permet ou d’utiliser « sa » terre pour son propre usage ou d’en confier l’exploitation moyennant finance ou redevance en nature : d’une manière ou d’une autre, il bénéficie d’un revenu d’un moyen de production qu’il détient en vertu de ce droit de propriété sur cette terre, d’une rente foncière dont le montant dépend bien sûr non seulement de sa superficie mais aussi de sa qualité (climat, exposition, fertilité, facilité d’exploitation, etc..)

Dans le mode de production capitaliste – aujourd’hui partout dominant dans la production agricole (par rapport aux volumes produits, mais pas par rapport à la population, dont une grande part vit encore d’une production de subsistance précapitaliste), y compris pour les pays capitalistes d’Etat dits « socialistes », la terre commande toujours la rente foncière. Plus la terre entre dans le circuit de production capitaliste, devenant un instrument de production à part entière, plus la compétition capitaliste se concentre autour de la rente foncière qui est un des éléments de base de la fixation du coût du produit final. Elle fonctionne comme tout autre instrument de production avec l’originalité déjà signalée de pouvoir rester en l’état ; au terme de cette intégration complète dans le procès de production capitaliste, tous les éléments concourant à la production agricole sont identiques à toute autre production (sol, énergie, semences, produits chimiques, etc.), c’est-à-dire aboutissent à une production de plus-value. La compétition peut se concentrer sur l’un de ces éléments essentiels, la propriété du sol c’est-à-dire autour de la rente foncière.
Le passage d’une agriculture de subsistance (pour l’exploitant lui-même et sa famille, éventuellement le propriétaire ou tout autre disposant de la propriété d’une terre) à une agriculture de marché entrant dans le mode de production capitaliste, ne fût-ce que pour l’écoulement des surplus, se heurtait à l’existence du propriétaire foncier. Un exploitant louant la terre contre paiement de cette rente foncière, sous quelque forme juridique que ce soit, n’avait aucun intérêt à en préserver la qualité à long terme ; son intérêt n’était que de l’améliorer à court terme (fumure, engrais vert, assolement). Les seules possibilités pour l’exploitant d’accroître ses revenus consistaient soit à étendre les surfaces cultivables, soit à augmenter cette productivité du sol à court terme, soit, d’accord avec le propriétaire, à procéder à des améliorations de base permanentes du sol (drainage, irrigation, amendements, etc.) dont l’exécution influaient sur le montant de la rente foncière ; en général cet accroissement de production entraînait la nécessité d’accroître le capital variable ou son remplacement par des machines agricoles (avec l’augmentation conséquente de la productivité du travail).
Le développement du capitalisme industriel fit irruption dans le processus de production agricole d’une part en fournissant de plus en plus d’intrants (l’ensemble des matières premières : semences, amendements, engrais, produits phytosanitaires), d’autre part une partie de capital constant par toute une gamme de matériel agricole adaptée à chaque production et permettant une réduction considérable du capital variable, et finalement le contrôle de plus en plus important du marché des produits ­agricoles.
Ce développement s’est fait de manière totalement inégale (parfois à cause de problèmes politiques liés à la rente foncière, c’est-à-dire à la protection de la base sociale des petits propriétaires et des fermiers) au cours du xxe siècle, mais ses conséquences sur les structures agricoles finirent par s’imposer avec des problèmes de rentabilité, d’amortissement du capital constant dans lequel la terre et la rente foncière ne prenaient plus qu’une importance relative.
Une de ces conséquences fut la concentration de la production agricole sur de grandes exploitations – grandes par la superficie des terres exploitées, dimension requise pour la rentabilité de l’extension du capital constant, de la mécanisation. Cette concentration, dans les pays où l’existence de problèmes de structures de la propriété du sol freinait l’impact de la pression capitaliste, fut longtemps retardée jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale ; elle pose encore des problèmes aujourd’hui dans des pays comme la Chine ou l’Inde. Mais dans les pays « neufs », ou là où le capital a pu imposer sa loi (souvent brutalement), la grande propriété s’est installée sur des terres pratiquement vierges au prix de la dépossession des utilisateurs pour qui souvent la question de rente ne se posait même pas (Indiens d’Amérique du Nord ou d’Argentine par exemple).

L’appropriation de grands espaces agricoles est apparue dès le début du capitalisme avec les conquêtes du capitalisme marchand, sans être alors liée comme aujourd’hui aux pressions du capitalisme industriel. Tout colonialisme a vu de telles appropriations par la force au profit des grandes compagnies nationales (10), mais elles ont aussi sévi dans les semi-colonies qu’était, par exemple, toute l’Amérique ­latine.
Ce furent les premières intégrations de l’ensemble des processus de production agricole dans des groupes capitalistes. Le cas des Etats-Unis et celui de la Russie soviétique offrent des exemples parallèles de concentration des terres avec appropriation de la rente foncière, par des propriétaires privés en Amérique du Nord, par l’Etat en Russie. Mais cela ne pouvait se faire que s’il y avait des terres vierges sans propriétaires autres que les usagers du sol ou en cas de dépossession directe par la force là où la propriété était déjà définie (par exemple les révolutions russe ou chinoise). Par contre, là où ces possibilités étaient exclues à cause d’une multiplicité de propriétaires détenteurs de la rente foncière, la pression du capital pour s’introduire dans les processus de production agricoles a pris des formes très diverses.
L’exemple de la France est intéressant de ce point de vue, car on y trouve une multiplicité de situations selon les époques avant de parvenir au stade actuel d’une quasi-domination du capital avec seulement quelques situations résiduelles du passé.
Très tôt par rapport à l’évolution globale, la culture de la betterave sucrière a enchaîné une production agricole à une industrie : les industriels ont pu imposer des quotas de culture, des semences, des intrants et acheter la production de sucre et d’alcool à un cours imposé, variable d’ailleurs selon la qualité sucrière du produit. Le paysan exploitant fournissait le moyen de production essentiel, la terre et tout le capital variable (parfois des saisonniers étrangers recrutés par l’industriel) et assurait souvent le transport jusqu’à l’usine. Une telle situation fut en quelque sorte le prototype d’introduction des industries alimentaires dans les fermes d’élevage (volaille et porc notamment) : le paysan et sa rente foncière n’assumaient plus qu’une partie du capital constant et du capital variable ; son enchaînement était tel que sa situation fut souvent comparée à celle des artisans du textile dans les débuts du capitalisme. Par ce biais, les industries alimentaires intégraient pratiquement entièrement la production agricole dans le mode de production capitaliste, réduisant le paysan à une situation de totale dépendance comme tout salarié, mais sans avoir les charges liées à la propriété pas plus que celles liées au ­salariat.
Une autre voie d’introduction du ­capital se fit par le biais de la mainmise sur l’écoulement de la production. A l’origine, le surplus de l’autoconsommation de la production agricole était soit affecté en nature à la rente foncière, soit écoulée sur le marché, directement, ou par l’intermédiaire de négociants qui achetaient et revendaient aux utilisateurs industriels ou artisans. Les paysans étaient ainsi introduits dans le mode de production capitaliste. La crise des années 1930 et la dernière guerre mondiale accélérèrent un processus de concentration dans le circuit de vente de la production agricole. Par des voies diverses (coopératives agricoles notamment), cette concentration aboutit à la situation actuelle où, avec la concentration du commerce, ce sont les capitalistes de la distribution qui imposent des conditions draconiennes de production par exemple dans le secteur laitier ou des fruits et légumes, écrémant ainsi une partie de la rente foncière (11).
H. S.
(à suivre)

ANNEXE

Une définition

La rente foncière est ce que perçoit le propriétaire de la terre, obtient de son usage comme moyen de production d’une marchandise quelconque ; comme indiqué dans le texte, nous n’évoquons dans cette étude que la production du sol excluant celle du sous-sol.
Sur le plus mauvais terrain, celui qui va déterminer la valeur du produit agricole, le propriétaire foncier obtient une rente absolue et rien d’autre.
Sur les autres terrains de qualité supérieure, le propriétaire obtient une rente supérieure à cette rente absolue, une rente différentielle qui s’accroît avec la qualité des terrains (qualité qui peut être améliorée par différentes techniques particulièrement aujourd’hui à travers d’énormes investissements dans l’accaparement des terres).
Les développements au sujet de la rente foncière nécessiteraient des pages et des pages. L’importance de ce sujet ressort du fait que presque la moitié des travaux de Marx lui sont consacrés par exemple dans « La nationalisation de la terre » (La Pléiade, tome 1, p 1473), dans Le Capital, sixième section (la Pléiade tome 2, p 1285 à 1424) ou « La commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie » (La Pléiade, tome 2 p 1537).
On trouvera une vue d’ensemble du sujet dans une série de textes du groupe Communisme et Civilisation « La question agraire » regroupée et accessible sur le site internet  [http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/textsrefonds/qagraire.pdf]

 

NOTES

(1) C’est une donnée constante que plus d’un milliard d’êtres humains (un sixième de la population mondiale) ont vu leur situation alimentaire déjà très médiocre s’aggraver pour une grande part à cause des spéculations sur les produits alimentaires. Mais l’impact réel diffère beaucoup suivant les Etats et à l’intérieur de chaque Etat suivant les classes sociales .En moyenne, 7 % du revenu sont consacrés à l’alimentation aux Etats-Unis, contre 45 % au Kenya et 49 % en Azerbaïdjan, chiffres qui ne révèlent pas les différences internes de chaque Etat entre classes ou groupes sociaux.

(2) « Le prix du blé, du maïs et du riz a augmenté de manière très significative mais ce n’est pas lié au niveau des réserves ou aux projections sur les moissons mais aux spéculations réagissant à la moindre information et spéculant sur l’état immédiat du marché » (Olivier Schutter, rapporteur de UN Food, International food crisis due to agribusiness and speculators – Bery Mason, 10 juin 2011, WSWS).

(3) Le débat sur les « corn laws » (lois sur les blés) en Grande-Bretagne au début du xixe siècle illustre bien cette nécessité pour le capital.

 

(4) Hedge funds, voir Echanges n° 132, p 52. La spéculation sur les marchandises et/ou sur les moyens de production de celles-ci ne concerne qu’en partie les produits de l’agriculture alimentaires ou industriels, avec peut-être une préférence pour les produits alimentaires en prévision d’un accroissement de la population mondiale.

 

(5) Voir « L’accaparement des terres en Amérique Latine ». Un article du Monde Magazine (4 juin 2001) explique comment les Indiens sont évincés de leurs terres qu’ils cultivent depuis des siècles pour céder la place à la monoculture de la palme ou de la canne.

(6) Aux Etats-Unis, situation jamais vue depuis trente années, en 2010, le prix de la terre agricole a monté de 13 % à 15 %, spéculation favorisée par les bas taux d’intérêt.

(7) Au-delà des diverses manipulations génétiques, des techniques d’irrigation ou des projets mirobolants de production hors sol sur les flancs ou le toit des gratte-ciels, le délire capitaliste trouve présentement son expression ultime dans une organisation internationale le « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC ) » qui met au point des méthodes de « géoingéniérie » visant à trouver des « solutions » au réchauffement climatique, pas en réduisant les émissions de gaz nocifs, mais en palliant leurs effets : écran chimique stratosphérique de protection, tranformation chimique de la chaîne alimentaire marine pour absorption de CO2, etc.
(8) Des études récentes tentent des projections sur l’ensemble des problèmes alimentaires du globe : « Global Food crisis, the speculators playing with our daily bread » (The Guardian, 2 juin 2011). Les incidences des manipulations génétiques autour des OGM commencent à apparaître, beaucoup plus tôt que prévu selon les spécialistes : mutation de « mauvaises herbes » géantes à croissance rapide, résistantes à tous les herbicides et qui contraignent à un retour au désherbage manuel, apparition d’insectes prédateurs résistants à tous les insecticides ; ravages d’insecticides sur les colonies d’abeilles, etc.

(9) « Growing a better future » rapport d’Oxfam qui fait une projection estimant que dans les vingt ans à venir, les prix des denrées agricoles augmenteraient entre 60 % et 80 %. Le Monde (10 juin 2011) parle de « ruée vers l’Afrique ».

(10) La domination coloniale pouvait comporter des variantes dans l’imposition par la contrainte de productions spécifiques. Par exemple au Tchad sous la domination française, chaque exploitation était tenue de cultiver un demi-hectare de coton pour approvisionner l’industrie textile française. On pouvait y voir des similarités avec les contrats liant le paysan pour une production définie avec un industriel avec fourniture des semences et d’intrants mais là, c’était une obligation faite au détriment de la production vivrière pour l’autoconsommation. La dureté de ces « contrats » imposés entraîna à diverses reprises des révoltes réprimées dans le sang. On doit ajouter que les séquelles de cette situation ont perduré après la décolonisation en ruinant les producteurs de coton tchadiens mis en compétition sur le marché mondial. .
(11) Là où préexiste une propriété et la rente foncière dispersée en une multitude de petits propriétaires exploitants ou d’exploitants non propriétaires, situation qui existe encore dans les pays européens et dominante dans des pays comme la Chine ou l’Inde, l’intégration capitaliste se fait essentiellement par le canal du marché, en gros par les trusts de la distribution ou du conditionnement alimentaire. Le capital soumet un procès de travail préexistant déterminé, par exemple la petite agriculture paysanne autonome. Le capital marchand collecte leurs produits et les revend. Il peut avancer les matières premières ou l’argent pour permettre au paysan d’assurer les transitions. On trouve  de nombreux exemple de ce type de pénétration notamment dans toutes formes d’élevage (porc et poulet) et dans les cultures céréalières ou industrielles (notamment avec l’introduction des semences OGM). Ce rapport de domination et de subordination prend la place de la traditionnelle autonomie des paysans se suffisant à eux-mêmes, des fermiers qui payaient simplement une rente en nature à l’Etat ou au propriétaire foncier.

« TERRORISME » : UNE GUERRE À L’ÉCHELLE DU MONDE ?

Echanges N°150 hiver 2014-2015

mercredi 25 mars 2015

S’il est difficile de ne pas être touché profondément par les massacres perpétrés à Paris et en banlieue au cours de la semaine du 5 janvier 2015, – contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, contre une policière à Montrouge, contre un magasin casher Porte de Vincennes à Paris –il est tout aussi difficile de ne pas considérer que ce ne sont pas des actes isolés  : ils se relient à toute une chaîne d’actes similaires couvrant le monde entier, souvent beaucoup plus meurtriers, parfois dans des pays proches, témoins d’une véritable guerre. Une guerre pourtant bien différente de ce que l’on considère habituellement comme guerre.

S’il est difficile de ne pas comprendre que, pour des raisons parfois bien différentes et même contradictoires, des millions de Français cherchent à exprimer dans la rue leur émotion contre ce massacre, il est tout autant difficile d’ignorer que cette « protestation » est habilement manipulée, d’abord par le pouvoir national et ensuite par les instances gouvernementales internationales à des finalités à la fois nationales et mondiales pour qu’elle conduise à un consensus dans le soutien à une guerre mondiale qui est la défense du capital.

S’il peut être compréhensible qu’un pouvoir quelconque puisse en l’occurrence prendre tout un arsenal de mesures répressives sous prétexte de garantir la sécurité publique, il serait dangereux d’ignorer que ces mesures, qui semblent ne viser qu’un ennemi défini – et de plus avec ce consensus –, pourront être utilisées demain pour réprimer durement non seulement tout conflit social, même le plus anodin, ou même toute attitude ou parole dissonante pour le pouvoir (c’est ce que l’on voit par exemple présentement en Espagne).

En particulier, si l’on peut vouloir toute liberté d’expression, de mouvement et d’action dans les limites où elle n’entrave pas la même liberté chez tout autre, il faut être très prudent dans la défense de cette liberté sur un point particulier, car on peut se trouver faire un chemin commun avec des acteurs qui demain sous prétexte des nécessités (qui ne sont autres que la protection du système capitaliste), nous dénieront tout ou partie de cette liberté.

Les développements qui suivent visent non pas tant à répondre à ces observations ou à apporter une réponse quelconque, encore moins à donner des consignes d’action, mais à situer pour chacun, dans l’extrême confusion de débats qui restent la plupart du temps purement idéologiques, où se trouvent les véritables ennemis de classe – et peut-être permettre de combattre, avec les armes à notre portée, ces ennemis. Par-delà le présent conflit, le capital mondial se défend avec ses propres armes et une de ces armes est – et a toujours été – la tentative d’associer à son combat l’ensemble des prolétaires, qui n’ont pourtant nullement intérêt à le sauver, mais plutôt à le voir disparaître.

Question de définitions

Si le mot terreur (sentiment de peur intense) remonte à la nuit des temps, son usage moderne d’utilisation politique, avec le sens précis de l’ensemble des moyens de coercition politique maintenant des opposants dans un état de crainte, remonte à la fin du xviiie siècle (défini même par Montesquieu un demi-siècle avant la Révolution alors qu’elle était pratiquée sous cette forme aussi depuis la nuit des temps mais jamais préconisée théoriquement comme un moyen de gouvernement). C’est la Terreur sous la Révolution qui mit en pratique consciemment cette méthode de domination par la crainte. A l’époque, on n’utilisait guère les mots « terrorisme » et « terroristes » qui furent mis en avant au début du xxe siècle pour se rapporter à une action violente clandestine d’une minorité active à l’intérieur d’une unité géographique (1). Ces mots prennent presque un sens courant dans le combat des Irlandais en 1866 contre la domination britannique (2) et en Russie en 1883 (3) dans les attentats pour faire tomber la monarchie autoritaire tsariste.

Deux formes

On retrouve là deux formes de terrorisme – moderne si l’on peut dire – mais chacun différent de la terreur imposé par un Etat sur son territoire ou sur un territoire occupé : l’une, comme en Irlande, visant à s’affranchir du joug de la domination d’un autre Etat dans un espace géographique limité pour construire un Etat, l’autre comme en Russie visant à renverser le régime politique d’un territoire pour y substituer un autre régime. Dans un cas comme dans l’autre, les combattants de l’ombre qualifiés de terroristes ne sont jamais reconnus par leurs adversaires comme des combattants ordinaires, mais sont traités comme de vulgaires criminels, pourchassés comme tels et souvent soumis à des lois d’exception autorisant toutes méthodes pour leur élimination. S’ils réussissent dans leur entreprise, ils sont considérés comme des héros dans le régime ou Etat qu’ils ont réussi à installer. Un exemple parmi bien d’autres est donné par l’usage de la terreur par les commandos juifs contre le mandat britannique sur la Palestine qui se termina par la formation d’Israël, les « terroristes » d’hier devenant des leaders politiques chargés d’honneurs (voir ci-dessous, « Annexe »).

Le « terrorisme » dénoncé aujourd’hui mondialement comme l’œuvre de fous furieux fanatisés par un islamisme dévoyé a toujours été stigmatisé et combattu de la manière la plus acharnée, ce qui permet d’escamoter à la fois l’origine de cette guerre « contre », ses motivations, ses méthodes et ses objectifs. Qu’en est-il de ce « terrorisme » qui serait une menace mondiale contre un monde capitaliste qui se dit « civilisé » face à des « barbares » ? Pour tenter une approche, il importe de remonter dans l’histoire des deux cents ans passés, aux débuts de la grande période de colonisation sous la férule des Etats industrialisés.

Un potentiel mondial de révolte contre des siècles d’oppression

Sur les 7 milliards d’habitants de la planète, 1,600 million d’êtres humains sont supposés être de confession musulmane. Sur ces derniers, 1 milliard vivent dans le Sud de l’Asie, 321 millions dans le Moyen-Orient et 242 millions en Afrique, la quasi-totalité d’entre eux dans leur contrée d’origine ou dans des migrations internes ou interrégionales. Quelque 44 millions de ces supposés musulmans vivent en Europe et 5 millions en Amérique du Nord. On ne saurait dire qu’ils ont tous entre eux un lien communautaire autour de la religion musulmane car cette religion comporte des frères ennemis (essentiellement les chiites et les sunnites) mais, ce qu’ils partagent presque tous, c’est, eux et leurs ancêtres parfois lointains, d’avoir été des « colonisés », c’est-à-dire soumis à la dure et cruelle loi des colonisateurs dans la dépossession de leurs terres, de leur culture, de leur vie, dans l’esclavage voire dans la déportation.

Personne parmi eux ne saurait abstraire d’être héritier d’une telle domination et exclusion, lointaine pour certains, toute proche pour d’autres. Plus que la religion, c’est cette ex- ou présente condition de colonisé qui forge une conception de la relation avec les puissances impérialistes d’hier et d’aujourd’hui : ce que la plupart connaissent de mémoire familiale, ont connu par le récit de leurs ancêtres ou vécu récemment c’est non seulement cette domination faite de dépossessions, mais un passé de guerre, de répression cruelle de toute velléité de révolte individuelle et/ou collective, la torture, l’extermination. Bien plus, le dépeçage de l’Empire turc après la première guerre mondiale entre les puissances impérialistes d’alors a séparé dans des entités nationales artificielles distinctes des populations qui jusqu’alors formaient des ensembles ethniques, économiques et culturels (et parfois religieux) unis autour d’un riche passé historique, chaque morceau étant soumis à la dure loi assimilatrice d’un autre pouvoir national.

La soi-disant « décolonisation » présentée comme une émancipation quant à cette condition de « colonisé », qui suit la seconde guerre mondiale n’a souvent guère changé à cette condition, sauf qu’à la gestion directe de la puissance coloniale (qui utilisait comme moyen de contrôle les conflits internes causés par le découpage colonial) s’est substituée une « gestion par procuration » déléguée souvent aux anciens auxiliaires de cette domination directe de l’Etat étranger colonisateur via la bourgeoisie compradore (4).

Si les plus importants de ces pays dits musulmans (importants par leur population et leurs ressources, Indonésie, Iran, Turquie, Egypte, Algérie, Maroc,…) ont pu quelque peu s’autonomiser très relativement par rapport à cette tutelle post-coloniale, ceux qui tentaient trop de s’en écarter se voyaient durement rappeler à l’ordre par la puissance dominante. Ceci d’autant plus que, pour l’ensemble du Moyen-Orient, l’exploitation des ressources pétrolières a toujours été la clé du contrôle (et des rivalités) des grandes ­puissances.

Le développement du « terrorisme » est directement lié à ces interventions guerrières directes ou pas, dans le passé comme dans le présent : indépendamment de ce fait fondamental, il faut souligner que des populations entières n’ont jamais connu rien d’autre non seulement de la contrainte quotidienne des sociétés d’exploitation mais une violence tout autant quotidienne pouvant aller jusqu’à des extrêmes. Bien plus, s’ils pouvaient penser échapper à leur misère et/ou à cette violence en émigrant pour se « réfugier » dans la contrainte relative d’une des puissances dominantes, ils y trouvaient une autre forme de ségrégation qui pouvait tout autant dégénérer, individuellement ou collectivement, dans la violence la plus extrême. On peut penser que le recours à la violence de la part des ex-colonisés où qu’ils soient tant dans leurs rapports communautaires que dans leurs relations avec les autres communautés, qui pouvait paraître une vindicte pour ce qu’ils avaient subi dans un passé même lointain ou dans le présent, était aussi une imprégnation de toute leur vie, une sorte de conditionnement social dont la matrice au cours des siècles se référait toujours au capitalisme.

La fabrique capitaliste du « terrorisme »

Pour les pays dits musulmans, la « libération nationale » s’est faite à travers le terrorisme à la manière de l’Irlande : depuis Israël jusqu’au Bangladesh, en passant par l’Algérie ou le Kenya. Le terrorisme actuel jusqu’à une date récente se rapproche plus de celui de la Russie, visant à un changement du mode de domination, mais avec bien des variantes tenant au mode d’intervention de la puissance dominante que des caractéristiques nationales du cadre étatique dans lequel elle se déroule. Mais ce qui est nouveau eu égard aux affirmations terroristes passées, c’est que la diaspora d’obédience musulmane constitue un vivier hautement sensible, pour les raisons que nous venons d’exposer, aux combats non seulement dans leur pays d’origine mais dans celui de l’ensemble des pays musulmans, un vivier dans lequel il suffit de puiser quelques individus ou groupes fanatisés pour avoir une cinquième colonne efficace pour le combat central d’un terrorisme distinct.

Depuis la fin de la première guerre mondiale, le relais des puissances colonisatrices – Grande-Bretagne et France – a été pris par les Etats-Unis, parfois élément central de coalitions guerrières d’intervention pour mettre au pas ceux qui s’écartaient trop de la protection de ces intérêts dominants, notamment ­pétroliers et stratégiques. Dans la période récente, ces interventions ont visé l’Afgha­­nistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. Non seulement elles se sont soldées par des échecs, mais elles ont entraîné une décomposition –recomposition des résistances « terroristes » dans une sorte de guerre mondiale en évolution constante dont on voit aujourd’hui les effets dans un déroulement quelque peu imprévu.

Nous avons tenté d’expliquer (5) pourquoi les interventions américaines en Afghanistan et en Irak ne pouvaient aboutir, en raison d’une part des caractères de guerre populaire contre un occupant, d’autre part en raison de l’absence de consensus au sein de la population américaine pour un engagement total dans la guerre.

A l’appui de ces thèses, nous reproduisions des citations de Clausewitz. L’une concernait les guerres populaires :

« … Il faut observer qu’une guerre du peuple en général doit être considérée comme une conséquence de la façon dont l’élément guerrier a brisé de nos jours les vieilles barrières artificielles… Une résistance aussi largement dispersée n’est évidemment pas apte à frapper de grands coups exigeant une action concentrée dans l’espace et dans le temps. Son action, comme le processus d’évaporation dans la nature physique, dépend de l’étendue de la surface exposée. Plus elle sera grande, plus sera étroit le contact avec l’armée ennemie, plus cette armée se dispersera et d’autant plus puissants seront alors les effets de l’armement populaire. Il ruinera les fondements de l’armée ennemie comme une combustion lente et graduelle. Comme il exige du temps pour produire son effet, il se crée, pendant que les éléments hostiles se tâtent l’un et l’autre, un état de tension qui se relâche peu à peu si la guerre populaire s’éteint sur certains points pour brûler lentement ailleurs ou bien conduit à une crise si les flammes de cette conflagration générale embrasent l’armée ennemie et l’obligent à évacuer le pays avant d’être complètement détruits … »

L’autre citation concernait le pays envahisseur : une guerre ne peut être menée par un Etat que s’il existe un ennemi clairement identifié et un consensus de la majorité de la population (6).

Depuis l’analyse de la position des Etats-Unis à la lumière de ces principes sur la guerre, en 2011 (cela sonnait un peu comme prémonitoire), les Etats-Unis ont dû évacuer tous les théâtres d’opérations militaires où ils étaient engagés et refuser de s’engager directement sur les lieux de combats en Libye et Syrie par crainte d’avoir ultérieurement à opérer une retraite désastreuse. Dans chacun des pays concernés – Somalie, Yémen, Afghanistan –, le départ des troupes américaines a laissé, contre des gouvernements fantoches, le champ libre aux différents groupes « terroristes » qui avaient puissamment contribué à leur échec. Mais ceux-ci restaient dans un cadre national avec leurs spécificités nationales même s’ils pouvaient être unis par leur fondamentalisme religieux et s’ils tentaient de trouver un appui en s’extériorisant par des actions terroristes sur le territoire de l’ennemi occidental.

L’Afghanistan, l’Irak, des bases « terroristes » ?

Il n’est pas dans notre propos d’entrer dans le détail de l’implication des Russes et des Américains en Afghanistan. Ce que nous voulons souligner c’est qu’en s’appuyant sur un groupe fondamentaliste musulman d’origine pakistanaise comportant une aile extrémiste, les Talibans, de confession sunnite, pour la reconquête de l’Afghanistan sur l’occupant russe, les Etats-Unis ont contribué à la montée en puissance d’un terrorisme. Ceux qui ne devaient être que des « auxiliaires » sont devenus, armés et protégés, assez puissants pour, une fois les Russes chassés, se retourner contre les nouveaux occupants et leur livrer une guerre sans merci. Non seulement les Talibans et leur aile « terroriste » – Al Qaida – se sont implantés depuis cette base, mais ils ont pu trouver dans la diaspora de confession musulmane de puissants auxiliaires de combat couvrant le monde entier, une sorte de cinquième colonne. Finalement, les Américains ont dû se retirer laissant un gouvernement fantoche aux prises avec la domination de fait des « terroristes ».

Une autre de ces retraites désastreuses a concerné l’Irak et c’est autour de ce legs américain que le terrorisme va franchir une étape déterminante dans la situation présente. Le quotidien britannique Financial Times écrivait le 10 août 2007 que «  la dispersion de l’armée d’Irak a laissé 40 000 hommes sans ressources et armés, entraînés et prêts à l’insurrection ». La guerre en Syrie aux confins de l’Irak et le développement de différents groupes terroristes allaient donner corps à cette observation et impulser un tour nouveau au terrorisme dispersé d’alors.

En 2006, Al Qaida, le groupe terroriste issu de la guerre d’Afghanistan, jusqu’alors le principal ennemi « terroriste » des Etats-Unis et de l’Occident ayant des antennes en Irak, forme avec cinq autres groupes djihadistes un « Conseil consultatif moudjahidiste d’Irak » qui le 13 octobre suivant proclame «  l’Etat islamique d’Irak » (EII) qui s’érige en véritable Etat couvrant le Nord-Ouest de l’Irak et l’Est de la Syrie. Il y a beaucoup d’explications sur les raisons qu’a Al Qaïda de se retirer de cette coalition (questions de pouvoir, religieuses, générationnelles, etc.). Toujours est-il que nombre des sections étatiques d’Al Qaïda rejoignent l’Etat Islamique (7) qui, semble-t-il, porte une vision plus moderne et plus actuelle du combat contre l’Occident. Une des principales raisons peut se retrouver dans cette estimation du secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel, jeudi 21 août 2014 : «  L’Etat islamique (EI) va au-delà de tout ce que nous avons pu connaître […] Il est plus sophistiqué et mieux financé que tout autre groupe que nous ayons connu […] Il allie idéologie et sophistication de son savoir-faire militaire tactique et stratégique […] Il est extrêmement bien financé […] Il va au-delà de tout autre groupe terroriste.  »

Un territoire, une administration, une armée

Qu’en est-il début 2015 de cette base territoriale « terroriste » qui recouvrirait actuellement un territoire peuplé de 10 à 12 millions d’habitants, sur une superficie équivalant à celle de l’Angleterre, dont 40 % sont en Irak et 33 % en Syrie ?

S’ériger en Etat ne serait qu’un mot si un tel territoire n’était pas géré, au-delà de la présence militaire, par une administration appliquant un ensemble de lois, ce qui suppose un financement régulier dépendant d’une activité économique.

D’après des estimations récentes, Daesh disposerait d’une armée de 200 000 hommes et bénéficierait d’un apport international constant. D’après ceux qui ont pu la combattre, il s’agit d’une armée bien équipée particulièrement bien entraînée et très motivée (8). Elle bénéficierait de l’expérience des nombreux cadres de l’Irak de Saddam Hussein qui constituent une des colonnes vertébrales de Daesh. Il en est de même pour l’organisation administrative de la région contrôlée par cette orgnisation islamiste : sous l’autorité d’un gouvernement de sept dirigeants, toute une hiérarchie administrative s’est mise en place avec à la base dans les villes et villages des « gouverneurs » expérimentés venant eux aussi des structures administratives de l’Irak de Saddam Hussein.

Il semble que l’ensemble fonctionne sans trop de heurts, les structures économiques étant restées en place, y compris le maintien des conditions de travail – notamment celles des techniciens du pétrole assurant la continuité de production des puits. D’après des rapports sur cette activité économique, les acteurs apprécieraient, dans les zones sous contrôle de cet Etat islamique, le rétablissement des relations économiques et la paix sociale nécessaire à un fonctionnement régulier. Il ne semble pas qu’à l’intérieur de cet Etat, d’autres visions d’un autre système économique aient surgi : hors l’application de la loi islamique, la charia dans les rapports sociaux, l’économie de type capitaliste semble régler la production et la circulation des marchandises.

Bien sûr, tout cet ensemble militaro économique ne saurait fonctionner sans un apport constant de ressources. On a beaucoup insisté sur les prébendes financières ou les ressources des kidnappings ou les « subventions  » des émirats du Golfe ; mais cela ne saurait suffire à faire fonctionner un Etat en raison de leur caractère aléatoire : il est nécessaire de trouver une source constante de revenus ; c’est ce qui semble, pour le moment, être assuré dans le ressort de cet Etat. En novembre 2014, Daesh aurait encaissé au cours de cette année-là pour 3 000 milliards de dollars (2 500 milliards d’euros) 38 % venant du trafic pétrolier, 17 % du gaz, 12 % des impôts ,10 % des phosphates, 10 % du ciment, 7 % de produits agricoles.

Cette source renouvelée de revenus permettant de faire vivre un Etat reste pourtant très aléatoire. D’une part, les frappes militaires de la coalition anti-Daesh finissent par avoir un effet déstabilisateur entre le défaut d’un territoire organisé offrant des cibles fixes et les adaptations évidentes tant sur ce territoire qu’à l’échelle du terrorisme mondial. D’autre part ces mêmes actions militaires sur des cibles économiques (raffineries, silos à céréales) contraignent à des adaptations pas toujours efficaces. D’un autre côté une bonne partie des ressources orientées vers l’exportation dépend non seulement de réseaux vulnérables mais surtout des possibilités commerciales d’un monde en crise.

Enfin, globalement, à long terme, se pose non seulement la question de l’usure des matériels et des superstructures et de leur renouvellement, rendu difficile par le boycottage international, mais aussi de la pérennité d’un développement par une politique financière d’investissements rendus compliquée par l’application de la loi ­islamique.

L’apparition d’autres « bases terroristes » aux confins du Nigeria et en Libye semble une extension d’un mouvement mondial de «  concentration  » des courants islamistes localisés géographiquement jusqu’alors distincts, mais sans pour autant reposer sur une unification des différents courants de la « diaspora terroriste » mondiale. Nous nous trouvons devant une situation en pleine évolution qui fera l’objet d’un prochain article.

H. S.

NOTES

(1) Robespierre, le 5 février 1794, justifie cette politique ainsi : « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu  ; elle est moins un principe particulier qu’une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie. » Vint le 9 Thermidor (27 juillet 1794), arrestation de Robespierre. Après la chute de Robespierre, quiconque était suspecté d’être un terroriste – c’est-à-dire, comme l’indique, dès 1798, le Dictionnaire de l’Académie Française, d’avoir été un agent ou d’être encore un partisan de la Terreur – est arrêté, souvent déporté ou parfois guillotiné. Comme l’explique le conventionnel (et régicide) Pierre Paganel, « Le mot terroriste fut un cri de vengeance. Il sortit du fond des tombeaux, au moment où s’y réunirent, avec leurs victimes, les tyrans, les bourreaux de la terreur. Mais les réacteurs s’en emparèrent. Il n’est plus d’asile, plus de refuge, plus de pitié, pour le citoyen que cette dénomination poursuit. » La tentation est grande déjà de regarder « les terroristes comme une espèce d’hommes, ou plutôt de monstres à figure humaine jusqu’alors inconnue ; comme une race d’êtres féroces, venus des pays lointains » ! Eh bien non : « Un terroriste est tout simplement un patriote exalté. »

(2) Depuis les années 1880, les nationalistes irlandais de l’Irish Parliamentary Party (IPP) demandaient l’autonomie vis-à-vis du Royaume-Uni (Home Rule). Certaines organisations comme le Sinn Féin d’Arthur Griffith réclamaient au contraire l’indépendance complète de l’Irlande mais elles ne représentaient qu’une faible minorité à cette époque. Pour les républicains irlandais, la guerre d’indépendance avait commencé avec la proclamation de la République d’Irlande lors de l’Insurrection de Pâques 1916. Les républicains avancèrent que le conflit de 1919-1921 (et la guerre civile qui suivit) était la défense de cette République contre les tentatives de la détruire.

(3) L’organisation Narodnaïa Volia est formée, à partir du mouvement Narodniki, lors d’un congrès à Lipetsk en juin 1879, puis à Voronej quelques semaines plus tard. L’organisation populiste Terre et Liberté (Zemlia i Volia), fondée dans les années 1860 et réactivée en 1875 pour lutter contre le régime tsariste se déchire alors en deux tendances opposées. « Narodnaïa Volia » choisit la voie du terrorisme individuel pour lutter contre le régime, privilégie l’action sur l’idéologie et s’inspire de Netchaïev : « Le révolutionnaire méprise tout doctrinalisme, il a renoncé à la science pacifique qu’il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu’une science — celle de la destruction. »

(4) «  Bourgeoisie compradore  » désigne la classe bourgeoise qui, dans les pays dominés, tire sa richesse de sa position d’intermédiaire dans le commerce avec les impérialismes étrangers, par opposition aux bourgeois ayant des intérêts dans le développement de l’économie nationale.

(5) Voir « Les Etats-Unis et leur guerre », Echanges n° 136 (printemps 2011), p. 40.

(6) De la guerre, de Carl von Clausewitz, livre VI, chapitre XXVI : «  L’armement du peuple », écrit entre 1816 et 1830.

(7) Les sigles EII (français), ISIS (anglais) et Daesh (arabe) désignent la même entité. On peut trouver sur Wikipédia un article très documenté sur Daesh dans lequel nous avons puisé les détails de cet article.

(8) Cette armée disposerait de quelques avions de chasse, de 3 000 voitures blindées, de 50 chars lourds, de 150 blindés légers, de 60 000 armes diverses de diverses origines, le tout servi par des militaires expérimentés et commandés par des généraux irakiens entraînés depuis des années à la guérilla (Wikipédia).
Annexe

Le terrorisme juif en Palestine avant 1948

Grenades sur les marchés, meurtres de villageois, enlèvements de soldats britanniques  : les sionistes de Palestine ont, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en juillet 1948, choisi le terrorisme com­me stratégie militaire. Les dirigeants des grou­pes clandestins (Ben Gourion, Menahem Begin, Itzhak Shamir, pour ne citer que ces trois premiers ministres d’Israël), sont devenus des dirigeants de l’Etat.

Leurs actions les plus spectaculaires furent l’attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem et le meur­tre du diplomate suédois Folke Bernadotte. La première, menée le 22 juillet 1946 par l’Irgoun,détruisit la partie de l’hôtel où s’étaient établies les autorités britanniques, tuant 91 person­nes, principalement des employés. La seconde, menée par le groupe Stern, fit disparaître le 17 septembre 1948 le «  médiateur pour la Palestine  » que l’ONU avait nommé en mai (une semaine après la déclaration d’indépendance d’Israël). Les deux plans de partage de la Palestine qu’il avait successivement présentés a­vaient été refusés par les deux parties.

Mais c’est à la charnière du xixe et du xxe siècles que les organisations juives armées trouvent leurs racines. En 1905 et 1907, deux vagues de pogroms en Bessarabie poussent les communautés juives de l’empire russe à constituer des ligues d’autodéfense, d’une part, à quitter la Russie d’autre part : 1 million de Juifs vont aux Etats-Unis, environ 30 000 en Palestine, alors partie de l’empire ottoman. L’organisation Bar-Guiora (nom d’un dirigeant de la révolte juive contre les Romains), est créée en 1907, avec le double objectif de développer des fermes collectives (kibboutz) et de les protéger.

Le projet sioniste, qui n’a pas (et n’est pas) toujours été soutenu par tous les Juifs, se développe sous différentes formes, qui toutes reposent, entre autres principes, sur un a priori faux : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ; il s’agit de créer non seulement un Etat juif mais surtout une société purement juive, disposant de sa propre base ouvrière  ; la colonisation sioniste diffère radicalement du schéma colonial classique, puisqu’il n’est plus question d’exploiter les indigènes mais de les remplacer. Pourtant le terrorisme sioniste se présente toujours comme une réaction de défense : « La Garde », Hashomer, est le nom de l’organisation militaire dans laquelle s’intègre Bar-Guiora en 1909, « Défense », Hagannah, celui de l’organisation qui lui succède.

1920 est la première année du mandat sur la Palestine confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations. C’est aussi l’année d’une manifestation meurtrière de violence, avec les émeutes de Jérusalem pendant la fête juive de Nabi Mous­sa. Au sein de la Haganah, des radicaux créent en 1931 une faction dissidente, qui devient en 1936 l’Irgoun (Irgoun Zvaï Leoumi, «  Organisation militaire nationale  »). L’Irgoun se lance dans des actions de représailles contre les Ara­bes luttant contre les implantations juives, puis dans des attentats contre les civils arabes sans distinction (première grenade sur un marché de Jérusalem en 1937), ce qui lui vaut la qualification d’organisation terroriste par les Britanniques. Les violences s’exacerbent lors de la révolte arabe de 1936-1939.

En 1939 la frange la plus radicale de l’Irgoun fonde le Lehi (groupe Stern). A partir de 1936, la Haganah forme des unités de guérilla contre les Arabes. Avec la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, après des années de terrorisme,le sionisme atteint son objectif principal. La Haganah, l’Irgoun et le Lehi fusionnent pour former Tsahal, l’armée dont elles deviennent l’armature tandis que leurs branches politiques siègent à la Knesset.

Le complexe militarosécuritaire. Son rôle dans la crise actuelle (1)

LA_GUERRE_POUR_LA_BOURSE_« Abolissez l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme, et vous abo­li­rez l’exploi­ta­tion d’une nation par une autre nation. Du jour où tombe l’anta­go­nisme des clas­ses à l’intérieur de la nation, tombe éga­lement l’hos­ti­lité des nations entre elles. « (Le Manifeste com­mu­niste)

Introduction

Paru dans ECHANGES N°139-Hiver 2011-2012

Au moment où la crise éco­no­mique et sociale entre dans sa phase de géné­ra­li­sation, où le ges­tion­nisme clas­si­que visant à faire sem­blant de se porter au secours des pau­vres et préc­aires s’épuise dans les pays de l’OCDE, la ques­tion d’une confron­ta­tion directe avec les pou­voirs d’Etat est enclen­chée dans le monde sous des appel­la­tions diver­ses comme les « indi­gnés ». Terme qui porte bien son nom, ce mou­ve­ment s’indi­gne contre la finance, et dans son mou­ve­ment se heurte fata­le­ment à l’appa­reil d’Etat et à sa force publi­que gérant les conflits de basse inten­sité.

Certains dans le monde n’en sont plus à s’indi­gner mais pas­sent direc­te­ment à l’insur­rec­tion et à la guerre de classe directe (comme au Bangladesh, en Thaïlande, en Algérie, en Syrie, en Chine, au Vietnam), tou­jours vain­cus, mais redres­sant sans cesse la tête à un titre humain, visant l’abo­li­tion des condi­tions inhu­mai­nes qui s’impo­sent à eux. Ceux-ci sur­vi­vent au pour­tour des gran­des villes dans des bidon­vil­les et autres vic­ti­mes des tra­fics en tout genre.

Dans ces pays la dite frac­ture sociale est à vif, et pour conte­nir les rév­oltes le der­nier recours c’est l’armée financée par l’escla­vage sala­rié. Bientôt, si la crise venait à s’appro­fon­dir, la ques­tion d’un affron­te­ment planét­aire avec le système capi­ta­liste se posera comme seule solu­tion pour la rés­oudre. Bien entendu, et comme tou­jours, la finance mon­diale et ses armées rég­io­nales (les Etats) cher­che­ront une sortie de crise en décl­enchant une guerre de « civi­li­sa­tion » anti-isla­miste et du côté isla­miste une guerre pour la géné­ra­li­sation de la charia ; les fers sont déjà aux feux et la dicho­to­mie visant à para­ly­ser la force agis­sante du peuple prolét­aire est déjà en action dans la zone ara­bi­que.

La déf­ense natio­nale, un organe para­si­taire man­geur de plus-value à l’éch­elle mon­diale

C’est quoi, la dite déf­ense natio­nale de chaque petit ter­ri­toire de ce monde ? c’est quoi, le ter­ri­toire pour une vic­time du sub­prime virée de son habi­tat par la force ? l’armée vient elle déf­endre son ter­ri­toire ? La rép­onse est bien sûr non. Pour les « Américains » de la Nouvelle-Orléans vic­ti­mes du cata­clysme Katrina, l’armée n’est inter­ve­nue que pour rép­rimer, sup­pléée dans sa beso­gne par la tris­te­ment célèbre société mili­taire privée Blackwater.

C’est quoi la Défense natio­nale, pour les sans-abris, sans tra­vail, par­qués dans des bidon­vil­les et autres fave­las… ? C’est la déf­ense des riches de la pro­priété privée contre les pau­vres.

C’est quoi la déf­ense du ter­ri­toire, pour les mil­liers de pay­sans chassés de leur terre ? Ce n’est rien d’autre que la déf­ense d’intérêts capi­ta­lis­tes. C’est quoi la déf­ense natio­nale, pour les mitraillés en Syrie, en Egypte… ? des hommes en armes « venant dans leur chau­mière égorger leurs fils et leur com­pa­gne ».

Dans la zone ara­bi­que, c’est quoi la Défense natio­nale !!!?

Pour les pét­ro­mon­archies du Golfe, ce n’est jamais qu’un moyen uti­lisé par le sec­teur mili­taro-indus­triel des Etats-Unis pour recy­cler la manne pét­rolière. Tout cela fut for­ma­lisé en février 1945 par le pacte de Quincy (1) sur le croi­seur amé­ricain por­tant ce nom, pacte qui devait dét­er­miner les rela­tions spéc­iales entre les Etats-Unis et le royaume d’Arabie saou­dite. C’est en référ­ence à ce pacte qu’un contrat (2) de 123 mil­liards de dol­lars a été signé en automne 2010 entre les Etats-Unis et quatre pays du Golfe. Selon la ver­sion amé­ric­aine il s’agit de ren­for­cer les capa­cités déf­en­sive des pét­ro­mon­archies face à l’Iran. Mais en réalité, il s’agit bien plus de sou­te­nir l’indice DFI (3) du sec­teur de l’arme­ment tout en prés­entant la mesure comme une solu­tion au chômage endé­mique qui touche les Etats-Unis. Les 123 mil­liards, selon la presse, per­met­traient de main­te­nir un bassin d’emploi de 75 000 postes sur cinq ans et représ­entent tout de même un cin­quième du flux finan­cier global de la relance par la Fed de l’éco­nomie amé­ric­aine (2010-2011).

Les pét­ro­mon­archies ne sont qu’une plaque tour­nante des Etats-Unis dans la région et l’indép­end­ance dite natio­nale n’est qu’une cari­ca­ture visant à mas­quer que les pét­rod­ollars ont pour fonc­tion d’ali­men­ter les indus­tries de guerre de l’Occident, et de main­te­nir à flot les Bourses et la valeur refuge de l’indus­trie d’arme­ment.

« La zone est, en effet, cou­verte d’un réseau de bases aéro­na­vales anglo-saxon­nes et franç­aises, le plus dense du monde, dont le déplo­iement pour­rait à lui seul dis­sua­der tout éventuel assaillant, ren­dant super­flu un tel contrat. Elle abrite à Doha (Qatar), le poste de com­man­de­ment opé­rati­onnel du Cent Com (le com­man­de­ment cen­tral amé­ricain) dont la compét­ence s’étend sur l’axe de crise de l’Islam qui va de l’Afghanistan au Maroc ; à Manama (Bahreïn), le quar­tier général d’ancrage de la Ve Flotte amé­ric­aine dont la zone opé­rati­onn­elle couvre le Golfe arabo-per­si­que et l’Océan indien. »

(René Naba, sur son blog http://www.rene­naba.com/golfe-armem…)

« De sur­croît, des bar­ra­ges élect­ro­niques ont été édifiés aux fron­tières de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis pour déc­ou­rager toute inva­sion ou infil­tra­tion. Le bar­rage élect­ro­nique saou­dien a été édifié avec le concours des Français, celui d’Abou Dhabi avec le concours de la firme israéli­enne AGT (Asia Global Technologies), dont le contrat de 3 mil­liards de dol­lars concerne aussi bien la pro­tec­tion des fron­tières que la pro­tec­tion de quinze sites pét­roliers de l’émirat, ainsi que la four­ni­ture de drones, les avions de reconnais­sance sans pilote, de fabri­ca­tion israéli­enne. »

(René Naba, ibid.)

Pour le peuple grec, c’est quoi la Défense natio­nale ?

Un jour­nal bien inten­tionné posait cette ques­tion :

« Les mil­liers de mani­fes­tants de gauche qui ont par­couru les rues du centre de la capi­tale grec­que, hier, déf­endaient leur salaire et leur retraite. Mais aucun slogan du style “Nos salai­res, pas des mili­tai­res”. Pourtant, les mesu­res d’austérité – visant à éco­no­miser 30 mil­liards d’euros sur trois ans afin de rame­ner le déficit budgét­aire de 14 % à 3 % d’ici à 2014 – ont curieu­se­ment omis de tailler mas­si­ve­ment dans l’un des plus impor­tants bud­gets mili­tai­res de la planète (rap­porté à la richesse du pays bien sûr). (Libération.)

A cette ques­tion nous avons une rép­onse : le natio­na­lisme grec est encore bien vivace et trouve sa sub­stance dans la lutte contre les mesu­res de la nomenk­la­tura europé­enne, et la menace turque (voire isla­miste) . Pourquoi donc cette ques­tion sur le coût dis­pro­por­tionné de la déf­ense grec­que, relayée par le maire de Paris et… les ban­ques ?

L’Union europé­enne (UE) (et notam­ment la France) vou­drait bien que le budget mili­taire grec se res­trei­gne, « se moder­nise » comme ils disent, de manière à rem­bour­ser les ban­ques, mais aussi à se faire rem­pla­cer pour sa déf­ense par l’armée europé­enne cen­tra­lisée. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la France de Sarkozy a passé un accord mili­taire avec la Grèce tout en lui fai­sant la pro­mo­tion du para­pluie de la déf­ense europé­enne face à la Turquie et des Rafales de Dassault. La Turquie est sou­te­nue par Obama qui sou­haite son entrée dans l’UE, contrai­re­ment à Sarkozy qui n’en veut pas. Mais voilà qu’il y a une nou­velle donne dans la région de « l’union pour la Méditerranée » : elle reni­fle le gaz.

La déc­ouv­erte d’impor­tan­tes rés­erves de gaz appelée « Bloc 12 » en Méditerranée orien­tale, vient de rap­pro­cher (par un accord mili­taire de juillet 2011 (4) la Grèce et Israël, face à la Turquie qui par le tru­che­ment de sa posi­tion sur l’île de Chypre, reven­di­que une part du gâteau. Tout cela pousse à la guerre et Israël peut tou­jours dire que Erdogan, le pre­mier minis­tre turc, « est un chien qui aboie mais ne mordra pas », il n’en reste pas moins que tous s’arment dans la région, pour le plus grand bien des indus­tries d’arme­ments et de la Bourse. La Syrie vient de tour­ner ses SCUD vers la Turquie, qui héb­erge une oppo­si­tion armée par des puis­san­ces étrangères, notam­ment la France et le Royaume-Uni, avec la bénéd­iction des Américains. L’indus­trie d’arme­ment comme valeur refuge pen­dant la crise Alors que le citoyen moyen cher­che dans l’acqui­si­tion d’or un moyen de protéger son petit capi­tal de l’infla­tion et de la ban­que­route pos­si­ble d’Etats, d’autres, plus au parfum du fonc­tion­ne­ment para­site du système capi­ta­liste, misent non pas sur la « reli­que bar­bare » qui va s’effon­drer dès que les ban­ques cen­tra­les met­tront de l’or sur le marché, mais sur l’indus­trie de mort et de des­truc­tion. Pour preuve le rap­port du GRIP 2011 :

« Vers la fin des années 1990, emportés par les pro­mes­ses de la “nou­velle éco­nomie”, les inves­tis­seurs avaient marqué un cer­tain désintérêt pour le sec­teur de l’arme­ment. Aux Etats-Unis notam­ment, l’indice du sec­teur de l’arme­ment DFI (4)sous-per­for­mait net­te­ment par rap­port aux indi­ces généraux, mais à partir du prin­temps 2000, l’écla­tement de la bulle spé­cu­la­tive autour des valeurs du Nasdaq a signalé un radi­cal retour­ne­ment de situa­tion.

Dès le 13 mars 2000, alors que le Nasdaq était entraîné dans une chute ver­ti­gi­neuse qui durera deux ans et six mois, le regain d’intérêt pour les valeurs de l’arme­ment fut pra­ti­que­ment ins­tan­tané. Un enchaî­nement de plu­sieurs “effets d’aubaine”, en par­ti­cu­lier les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 et l’inva­sion de l’Irak le 20 mars 2003, imprimèrent ensuite aux valeurs de l’arme­ment une tra­jec­toire en hausse conti­nue et spec­ta­cu­laire pour les cinq années sui­van­tes. Sur le conti­nent européen, la sur­per­for­mance du sec­teur de l’arme­ment a été net­te­ment moins pro­noncée,mais néanmoins ­vi­si­ble.

Pour le sec­teur de l’arme­ment, aux Etats-Unis en par­ti­cu­lier, la pre­mière déc­ennie du XXIe siècle s’est donc déroulée dans un climat d’eupho­rie sans pré­cédent sur les mar­chés finan­ciers, sem­blant un temps accré­diter la thèse d’un sec­teur de l’arme­ment imper­tur­ba­ble et insen­si­ble aux fluc­tua­tions de l’éco­nomie réelle. » (Rapport du GRIP 2011, p.21)

Les guer­res pour la conser­va­tion de la valeur refuge

Comme les dix prin­ci­paux pro­duc­teurs d’engins de mort sont amé­ricains, nous savons très bien vers qui les royal­ties des guer­res vont affluer.

« Les cinq pre­miers grou­pes amé­ricains – les « Big Five » : Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics et Raytheon – ont tota­lisé un chif­fre d’affai­res “arme­ment” de 153,7 mil­liards en 2009, ce qui représ­ente 38,2 % du chif­fre d’affai­res “arme­ment” total du Top 100.Ce pour­cen­tage est éga­lement en hausse de 2 % par rap­port à 2008, indice sup­plém­ent­aire de la concen­tra­tion crois­sante du marché mon­dial de l’arme­ment entre les mains des lea­ders amé­ricains. » (Rapport du GRIP 2011, p.19)

Nous voyons bien ici que la Bourse, les mar­chés finan­ciers et les ban­ques ne peu­vent que pous­ser à la guerre pour une relance arti­fi­cielle et para­si­taire de l’éco­nomie, et pour un recy­clage vers les indus­tries d’arme­ment de la manne des hydro­car­bu­res. Voir à ce sujet l’arti­cle de Charlie Hebdo du 16 novem­bre 2011 « Ventes d’armes et pots-de-vin : com­ment la France a engraissé les prin­ces saou­diens ».

« Quatre ans après le début de la crise finan­cière (que nous fixons au 1er juin 2007), les grou­pes de l’arme­ment sur­per­for­ment en effet tou­jours net­te­ment les indi­ces généraux.Aux Etats-Unis, le 1er février 2011, le sec­teur de l’arme­ment (indice DFI) affi­chait une plus-value de 17 % par rap­port au 1er juin 2007. » (Rapport du GRIP 2011)

Dans le même temps, le Nasdaq se conten­tait d’une hausse de 5 %. En Europe les grands grou­pes de l’arme­ment ont été moins affectés que les autres sec­teurs indus­triels : alors que les pertes des indi­ces généraux (depuis juin 2007) enre­gis­traient une perte de 29 % à 32 %, l’indice de l’arme­ment accu­sait une baisse de 18,6 %. En France, le sec­teur mili­taro-indus­triel nucléarisé est tou­jours sou­tenu par les finan­ces publi­ques, par des com­man­des d’Etat. Le groupe Dassault, qui n’arrive pas à placer ses chas­seurs Rafale, vient de béné­ficier d’une anti­ci­pa­tion d’acqui­si­tion de 11 appa­reils sup­plém­ent­aires par an pour un coût de 800 mil­lions d’euros ; 33 Rafales seront livrés au lieu de 22. Comme aux Etats-Unis, l’indice des sociétés europé­enne sde l’arme­ment (5) a bien passé la crise.

G.Bad

(A suivre )

NOTES

(1) Accord entre le roi Abdel Aziz Ibn Saoud, fon­da­teur du royaume d’Arabie saou­dite, et le pré­sident amé­ricain Franklin Roosevelt, en route pour Yalta et le sommet soviéto-amé­ricain por­tant sur le par­tage du monde en zones d’influence.

(2) La tran­sac­tion, conclue à l’occa­sion de la fête natio­nale saou­dienne, le 23 sep­tem­bre 2010, impli­que la moder­ni­sa­tion de la flotte aéri­enne et de la marine saou­dien­nes. Soixante mil­liards de dol­lars seront affectés à la vente à l’Arabie saou­dite de 87 chas­seurs bom­bar­diers « F-15 », de 70 hélicoptères de combat « Apache » et de 72 hélicoptères « Black Hawk », 36 hélicoptères Little Bird AH-6, ainsi que des bombes, des mis­si­les, y com­pris la bombe guidée par GPS, JDAM, pro­duite par Boeing et le mis­sile guidé par laser Hellfire. Trente mil­liards de dol­lars com­plém­ent­aires seront affectés à la four­ni­ture de bâtiments de guerre et d’un système de déf­ense balis­ti­que, com­plém­ent­aire au réseau de mis­si­les de type Patriot et au recondi­tion­ne­ment des anciens appa­reils de l’armée de l’air et de la marine.

(3) DFI : le New York Stock Exchange Arca Defense Index de 14 sociétés parmi les plus représ­en­ta­tives de l’indus­trie de l’arme­ment aux Etats-Unis. Entre le 30 sep­tem­bre 1996 et son point culmi­nant du 6 novem­bre 2007, l’indice DFI a affi­ché une plus-value dép­assant les 1 000 %, tandis que les indi­ces généraux, dura­ble­ment affectés par la chute du Nasdaq, sta­gnaient avec un gain de l’ordre de 40 % seu­le­ment sur la même pér­iode. Sur le conti­nent européen, la sur­per­for­mance du sec­teur de l’arme­ment est net­te­ment moins pro­noncée, mais néanmoins visi­ble.

(4) Les obser­va­teurs mili­tai­res sou­li­gnent que « la mise en marche de l’accord israélo-grec n’a pu se faire sans le feu vert de Washington qui estime qu’il faut pren­dre les mena­ces bel­li­queu­ses d’Ankara au sérieux .

(5) Dow Jones STOXX TMI Aerospace & Defense (SXPARO.Z), coté à Zurich, et com­posé de 15 valeurs parmi les plus représ­en­ta­tives de l’indus­trie europé­enne de l’arme­ment.

U.E-Elargissement à l’Est et migrations.

Quelques aspects des contradictions qui rongent l’association impérialiste de l’Union européenne à la veille de la « conquête de l’Est »

Cet article est paru dans Echanges n° 103 (hiver 2002).

Nous envisageons ici un nouvel aspect de la « question européenne » dans sa phase actuelle. Nous avons commencé l’examen de cette question dans le n° 102 par un article sur la retraite, nous poursuivrons, après cet article sur l’élargissement à l’Est et la question de l’immigration, par des articles sur la régionalisation/décentralisation, l’économie européenne, les syndicats européens, les luttes de classe en Europe,
la défense européenne, les contradictions économiques de l’Europe avec l’extérieur…

Nous souhaitons vivement que des contributions sur la question de l’Europe nous parviennent d’autres pays.

L’élargissement, pour ouvrir
de nouveaux marchés
aux industriels et financiers

Les Quinze lançaient, le 14 février 2000, une Conférence intergouvernementale (CIG) pour préparer l’élargissement de l’Union à dix pays de l’Est (1), plus Malte et Chypre. L’Union européenne (UE) depuis le traité de Maastricht impose certaines conditions pour avoir le privilège d’entrer dans la grande Europe. La gestion de l’espace économique européen implique la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des travailleurs laissant encore aux Etats la politique étrangère, la défense, la police et la monnaie.

Il faut donc, pour être un candidat sérieux à l’adhésion à l’UE, se doter d’une économie ouverte, fondée sur le libre commerce, s’appuyant sur une législation qui protège le commerce et l’investissement. Ce qui veut dire que les gouvernements des ex-pays de l’Est acceptent la pénétration des grandes firmes industrielles et financières européennes et des investissements directs étrangers (IDE).Une sorte de colonisation financière « pacifique » du capital, qui se traduira par des délocalisations de l’UE actuelle vers ces pays et une immigration forcée de ceux qui seront victimes de la destruction/achat des industries locales et de la petite propriété agricole.

Prenons simplement l’exemple de la Pologne : « Selon le ministère de l’agriculture, plus d’un tiers des 4 890 entreprises de transformation de lait, de viande, de volaille, de poisson et d’œufs seront incapables de se mettre aux normes communautaires, même après une “période de grâce” de quatre ans consécutive à l’élargissement. Devront fermer, notamment, 1 675 usines de viandes (20 % du total) et 84 des 405 laiteries. Ce qui entraînera automatiquement la faillite, estime-t-on, de quelque 100 000 petites exploitations agricoles. » (La Tribune du 28 novembre 2002 😉

Ces pays dits en transition devront encore se plier à des normes politiques ; l’UE est une association démocratique d’Etats démocratiques, dont le système repose théoriquement sur la volonté du peuple, exprimée par le vote (nous venons de voir à la télévision comment, grâce aux médias, le vote irlandais opposé à l’élargissement s’est transformé en « oui »). Seulement la grande Europe n’en finit pas de se poser la question : un « peuple démocratique » a-t-il le droit de choisir d’être gouverné par un dictateur, de renoncer à ses libertés ? Les affaires Haider en Autriche, Le Pen en France, et Berlusconi en Italie ont poussé l’UE à déplacer le centre démocratique de la nation vers celui d’un pouvoir transnational de surveillance de la démocratie, sans doute par le fait que tout citoyen européen est doté de la double nationalité.. Il est même question de mettre en place un système supranational de surveillance de la vie démocratique nationale des Etats.

L’Union repose depuis son origine sur trois piliers : la Communauté européenne (intégration économique et monétaire), la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), et les activités de police et justice. Le premier relève de l’intégration et les deux autres de l’intergouvernementalité (2). Tout aujourd’hui laisse à penser que les activités de police et justice seront intégrées prochainement ; quant à la (PESC) son intégration dépendra de la capacité de l’UE de mettre sur pied une armée européenne (3).

Plus l’Europe va de Conseil en Conseil, et plus des tendances centrifuges se manifestent en son sein, car au fur et à mesure que son destin se forme, certains groupes industriels, financiers et agricoles sont en positions d’exclusion ou d’absorption. Qu’est-ce qui, du rail ou de la route, va l’emporter ? qu’est-ce qui, du nucléaire ou du non-nucléaire, va dominer – avec tous les marchés qui se trouvent en arrière-plan… ? qui va financer la politique agricole commune ? et les infrastructures des transports ?

Pour Romano Prodi, comme pour Giscard d’Estaing, il est grand temps que la Commission européenne devienne un véritable gouvernement. L’UE veut donc se doter rapidement d’une constitution, et même d’un président, pour parler d’une seule voix, avant que se mette en place un front populiste contre « l’élargissement » pour les élections européennes de 2004.

L’UE veut avoir les mains libres pour prendre des décisions en matière économique et en politique étrangère et « proscrire le retour au consensus et rendre possibles des décisions majoritaires » (La Tribune du 21 mai 2002), pour le compte du capital dans son ensemble. La commission européenne entend donc mettre les pieds dans le plat, en faisant du fait majoritaire l’aiguillon qui permettra d’avancer rapidement. Un moyen de mettre au pas la Grande-Bretagne, qui systématiquement oppose son veto dans les dossiers fiscaux et sociaux. Le ministre britannique Gordon Brown semble avoir compris le message, il envisage un référendum sur l’euro.

Les effets de l’élargissement vers les pays d’Europe centrale et orientale (PECO)

Un groupe important de pays, dits PECO (pays d’Europe centrale et orientale) doivent signer leur adhésion à l’Union européenne d’ici la fin de 2004. Les négociations vont bon train avec douze pays (4), qui pourraient rejoindre l’UE. Cet élargissement est le plus important de l’Union ; la population de celle-ci sera ainsi accrue de presque un tiers. Si tous les pays adhèrent, le revenu moyen par tête de l’UE pourrait chuter de presque 15 %.

Selon les calculs de l’UE, 51 des 53 régions des dix PECO candidats à l’adhésion auraient un PIB par tête inférieur de 75 % à la moyenne de l’UE, les plaçant en bonne position pour recevoir une aide régionale. Cependant, si l’UE aide les PECO, ce sera au détriment de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande, de la Grèce qui recevront moins de fonds. En ce qui concerne la question agricole, la Commission européenne a proposé une intégration progressive des nouveaux Etats membres dans la PAC (politique agricole commune). Elle veut limiter à 25% du montant normal l’aide aux agriculteurs des nouveaux Etats membres ; l’aide complète n’interviendrait pas avant 2013. Les pays candidats font la fine bouche. Quant aux pays pourvoyeurs de la PAC, comme l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède, ils craignent un dérapage important des dépenses après l’élargissement.
En compensation, la conquête de l’Est va provoquer une forte baisse du coût du travail dans le secteur des industries de transformation, à fort coefficient de main-d’œuvre. Mais aussi favoriser de nouvelles délocalisations vers les nouveaux Etats membres et par ricochet une hausse du chômage de la main-d’œuvre non qualifiée de l’UE. La stratégie de l’UE consiste à briser l’économie souterraine, source de plus-value échappant encore au contrôle des Etats et faisant concurrence aux entreprises déclarées ; la solution est de diminuer les charges sociales des bas salaires.

Les candidats à l’intégration européenne voient aussi les inconvénients arriver ; seulement 60% de leur population est favorable à l’adhésion, et même seulement 33% en Estonie et en Lettonie.

L’élargissement, dans le cadre d’une économie de marché ouverte, sans barrières tarifaires, va faire jouer la concurrence à fond ; il y aura des vainqueurs et des vaincus, des gagnants et des perdants. D’abord, les barrières administratives dressées contre les échanges seront supprimées, ou du moins abaissées. On peut déjà comptabiliser ces échanges entre 1988 et 1998 : les exportations en provenance de l’UE et à destination des PECO ont été multipliées par 6,5 et les importations provenant des PECO à destination de l’UE par 4,5.
C’est le secteur agricole de pays comme la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie et Slovénie, ainsi que la République tchèque, qui peut espérer une progression d’un tiers de sa production vers le reste de l’UE. La Commission européenne vise le long terme pour rentabiliser l’opération, alors que les PECO visent le court terme.

La productivité du travail dans les PECO est inférieure d’environ 50% à celle de l’UE. La transition a laissé les PECO avec un gigantesque stock d’équipements obsolètes. La force de pénétration du capital financier par le truchement des IDE a été déterminante pour financer l’acquisition d’usines et d’équipements ainsi que les transferts de technologie. Dans bon nombre de cas, les IDE ont brisé la résistance des producteurs locaux (5).

Mais encore, plusieurs de ces pays deviendraient « contributeurs nets », c’est-à-dire en situation de verser plus d’euros qu’ils n’en recevront. La République tchèque par exemple va encaisser en 2003 650 millions d’euros mais elle devra verser, en 2004, 835 millions. Différence : 185 millions d’euros. La Slovénie sera elle aussi « contributrice nette » de 129 millions d’euros en 2004, de 98 millions d’euros en 2005 et de 71 millions d’euros en 2006. D’autres pays candidats sont dans le même cas – Chypre et Malte… Ceci démontre que l’élargissement à l’Est n’est qu’une véritable annexion de ces pays par les Quinze, et pour le moment nous n’abordons pas la question de l’OTAN, où Europe et Etats Unis s’affrontent pour placer leurs armements.

La politique de l’immigration de l’Europe

L’immigration qui se produit actuellement n’est que le résultat de l’échec des luttes dites « de libération nationale » du tiers monde, conjugué à la crise économique et financière internationale. Elle est le résultat pur jus de l’endettement généralisé des pays sous domination du capital financier international, dont la seule loi consiste à accumuler la richesse à un pôle et la pauvreté à l’autre. L’immigration actuelle comme d’ailleurs les précédentes, ne fait que fuir la misère, les guerres, et aujourd’hui le Sida ; pour souvent retomber dans une misère plus grande qui la livre au système mafieux (prostitution et trafic en tous genres).

Jusqu’aux années 1970, l’immigration correspondait au besoin de main-d’œuvre des économies, les entreprises recrutaient massivement. Véritables esclaves des temps modernes, ces prolétaires était essentiellement composé de célibataires, qui venaient pour un temps et retournaient « au pays ». Au cours des années 1980-1990, la main-d’œuvre immigrée va se trouver fortement concurrencée par l’évolution rapide de la robotique. Un rapport de la chambre de commerce et de l’industrie de Paris constatait que la France est, « depuis 1974, une des nations européennes les plus fermées aux travailleurs immigrés ».

L’Allemagne, entre 1991 et 1997, a fait entrer en moyenne, chaque année, 288 000 travailleurs étrangers, l’Italie 120 000, la Grande-Bretagne et l’Espagne chacune 34 000 ; quant à la France, elle se limitait à 21 000.

Depuis, si l’on se réfère au rapport Boissonnat, il y aurait en France « pénurie de main-d’œuvre ». Cet appel ne concerne pas seulement les cerveaux « contingents d’informaticiens en Allemagne », d’infirmières en Grande-Bretagne et en France (venant d’Espagne). Il concerne surtout des emplois peu ou pas qualifiés, saisonniers ou non : récoltes de fruits, confection, restauration, hôtellerie, bâtiment (sous-traitant). L’élargissement vers l’Est va fournir cette main-d’œuvre et concurrencer l’immigration clandestine extra-européenne. L’Allemagne absorbera la plus grosse partie de cette immigration venant de l’Est et estime qu’elle lui permettra d’augmenter son PIB de 2 %. Par contre cette migration va exercer un effet négatif sur les PECO, la baisse de la production envisagée atteignant 3%.

Au sommet de Séville (2002), les Quinze ont placé la question de l’immigration, c’est-à-dire sa gestion, au centre des débats. Tony Blair a déclaré : « L’immigration et le droit d’asile constituent un des problèmes les plus urgent de notre époque. » Le premier ministre britannique résume ainsi les préoccupations des Quinze déjà discutées en décembre à Laeken ; gérer, contrôler l’immigration clandestine semble faire partie du plan anti-terroriste international.

Ce qui est nouveau, c’est que Tony Blair propose que l’UE puisse avoir recours à des moyens de pression économiques ou financiers pour contraindre les pays tiers à réadmettre les demandeurs d’asile déboutés. Bruxelles et la Russie de Poutine viennent de s’accrocher à propos de l’enclave russe de Kaliningrad ; l’UE voudrait imposer des visas, conformément aux accords de Schengen, aux habitants de Kaliningrad (plaque tournante du crime organisé, selon le commissaire européen Chris Patten) à partir de 2003. La France de Chirac a soutenu la Russie, contre l’avis de Bruxelles.

Pratiquement tous les pays de l’Europe des Quinze prennent des mesures anti-immigration sauvage. L’Italie de Berlusconi passe aux prises d’empreintes digitales pour tout permis de séjour (limité à deux ans) accordé aux travailleurs qui disposent d’un contrat, et durcit les conditions du regroupement familial. La Grande-Bretagne de Tony Blair va accélérer les procédures de refoulement des clandestins. La France de Chirac emboîte le pas à Tony Blair : « L’expulsion dans un Etat de droit ne doit pas être taboue. » L’Espagne, l’Autriche, le Danemark exigent l’apprentissage de la langue. La Belgique veut remplacer l’aide financière au demandeur d’asile en aide en nature, afin de rendre le pays moins attractif. En plein mois de juillet, le gouvernement français a indiqué qu’il voulait expulser les prostituées étrangères (Le Monde du 12 juillet 2002).

En résumé

L’élargissement vers l’Est, cela veut déjà dire pour le prolétariat accroissement des délocalisations, baisse du coût du travail généralisé en Europe et donc appauvrissement. Le quotidien Les Echos du 1er juillet 2002 dressait une carte de France des délocalisations en cours : Whirlpool (Amiens) vers la Slovaquie, Latécoére (Toulouse) vers l’Europe de l’Est, Ratier (Figeac) et Valeo (Angers) vers la Pologne, Molex-Switch (Azé) vers la Slovaquie. Dernièrement encore, après Volkswagen, PSA Peugeot-Citroën vient d’annoncer la construction d’une usine en Europe centrale d’une capacité d’assemblage de 300 000 véhicules par an (Le Monde, 29 octobre 2002).

L’élargissement non seulement va mettre en concurrence les travailleurs de l’UE entre eux, mais va permettre « une libre circulation migratoire » en provenance des PECO pour occuper des emplois dans la récolte de fruits, la confection, la restauration, l’hôtellerie, le bâtiment… Ceci explique le déchaînement actuel des dirigeants de l’Europe contre l’immigration clandestine extra-européenne (ils n’en ont plus besoin et de plus la suspectent de terrorisme). L’Union européenne vient de déclarer qu’elle compte mettre en place un corps européen de garde-frontières. L’élargissement à l’Est est donc une déclaration de guerre du capital contre les conditions de vie et de travail des prolétaires ; mais il est aussi le moyen de les rassembler dans une cause commune au-delà des frontières et des préjugés nationaux. La meilleure façon de se battre, ce n’est pas de se lancer dans une lutte contre l’élargissement avec les nationalistes, souverainistes, populistes de tous poils, mais de mener notre combat de classe contre la dépréciation du prix de la force de travail.

Gérard Bad

(septembre-novembre 2002)

Voir aussi l’ article de novembre 2007 de ni patrie ni frontière Pays de l’Est (PECOs) et pillage « à la française »

NOTES

(1) Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Slovénie dès 2004, puis Bulgarie et Roumanie en 2007.

(2) « Intégration » ou « communautarisation » sont des termes qui indiquent qu’il y a un transfert de compétences des Etats vers une entité juridique supérieure (en principe la Communauté européenne). L’« intergouvernementalité » indique qu’aucun transfert de compétences des Etats dans les domaines qui leur sont propres n’échappe à la souveraineté des Etats. L’Union n’étant pas dotée de la personnalité juridique, elle ne peut s’arroger les transferts de compétence des Etats membres, C’est vers la Communauté européenne, qui n’a pas disparu, que s’opèrent ces transferts de compétences, la Communauté ayant la personnalité juridique.

(3) C’est sous la présidence française (second semestre 2002) de l’Union européenne que les ambitions militaires françaises d’une communauté de défense ont été prises. Une première approche avait été faite en décembre 1998 par la France et les Britanniques à Saint-Malo. Depuis les décisions fondatrices d’une véritable défense européenne ont été prises par les Quinze.

(4) Bulgarie, Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, République slovaque, Roumanie, République tchèque et Slovénie.

(5) Bonduelle, le n°1 du légume transformé en Europe, réalise déjà 8 % de son chiffre d’affaire dans les pays de l’Est. Il vient (La Tribune du 21 octobre 2002) d’acheter une unité de production en Hongrie ; chiffre d’affaire prévu : 25 millions d’euros.

La Grèce accablée par une dette majorée

La politique de dévaluation
Ce texte du groupe grec TPTG a été publié dans le n° 140 d’Echanges (printemps 2012).
Très brièvement, nous pensons que la reproduction de la crise capitaliste prolongée a été retardée par une certaine politique monétaire, qui a conduit à une autonomisation relative de la finance et à une interaction plus étroite entre les exportateurs de capitaux/prêteurs de fonds et débiteurs et des dettes publiques et privées en augmentation (au niveau de l’Union européenne [UE], ceci s’est exprimé par une interaction hiérarchique entre les Etats-nations « centraux » et les « périphériques »). Avec l’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis qui s’est transformée en crise financière mondiale en 2008, sont apparues des dettes publiques supplémentaires dues à la socialisation des pertes capitalistes et au sauvetage des banques.
Dans certains pays, la crise financière s’est muée en crise fiscale de l’Etat. En Grèce, le régime d’accumulation des années 1990 et 2000, basé sur l’augmentation de l’investissement de capitaux fixes et sur la productivité de la main-d’œuvre, sur un double marché du travail et sur d’importantes dépenses publiques et privées favorisées par des taux d’intérêt bas dans la « périphérie » de la zone euro (en raison des taux d’inflation plus élevés que dans le « centre ») et sur les influx de capitaux provenant des surplus du « centre » de l’UE – un régime qui avait commencé à montrer des signes de faiblesse depuis le milieu des années 2000 en raison de la chute du taux d’exploitation – s’est écroulé complètement à l’arrivée de la crise.
Parce qu’il s’agit d’un pays dont le niveau d’agitation prolétarienne est relativement élevé et où, en dépit de la modernisation capitaliste des deux dernières décennies, ont coexisté une petite-bourgeoisie forte et un système traditionnel de clientélisme politique, les fractions dominantes du capitalisme international et leurs alliés locaux ont considéré qu’on pouvait en faire un laboratoire du terrorisme fiscal et de la répression policière.
En Grèce, les premières mesures d’austérité se sont transformées en une politique élaborée et autoritaire de dévaluation des capitaux, ce qui a aggravé la récession et augmenté la dette publique. Un des principaux ingrédients de la politique de dévaluation des capitaux est la dépréciation de la main-d’œuvre qui vise à affaiblir la puissance de la classe ouvrière en mettant en place des mécanismes d’austérité et de contrôle et en créant une importante armée de travailleurs de réserve. En outre, cette dépréciation de la main-d’œuvre est facilitée par la suppression institutionnelle des accords de négociation collective, processus qui, dans une large mesure, sape la fonction même des mécanismes de représentation de la main-d’œuvre (voir infra).
La politique généralisée de dévaluation, avec ses mesures de recapitalisation des banques, l’élimination ou l’expropriation de cette portion du capital social total (les petites et moyennes entreprises) qui est incapable de valoriser le capital excédentaire, la dépréciation des billets à ordre et l’écroulement de la consommation et des investissements, a pour but la centralisation des capitaux, la reproduction de la soi-disant accumulation primitive et la maîtrise de la séparation entre les moments différents de la reproduction des relations capitalistes qui existaient avant la crise.
Nous ne prétendons pas avoir une compréhension totale des contradictions internes du capitalisme européen, et nos recherches dans ce domaine sont encore en cours.
Nous ne savons pas si cette condition particulièrement irrationnelle de « capital inemployé d’un côté et de population ouvrière au chômage de l’autre » (Marx) trouvera une solution dans l’avenir grâce à une récession contrôlée, qui entraînera un accroissement de la compétitivité de l’économie grecque dans un nouveau cycle d’accumulation européen, ou si les contradictions croissantes dues à une politique de dévaluation prolongée engendreront un développement chaotique et l’éclatement de la zone euro. Nous ne pouvons pas dire quelles seront l’étendue ou les formes de centralisation des capitaux. Alors que le processus de dévalorisation est encore en cours par le biais de la « crise de la dette », il est trop tôt pour dire quels seront la forme et le contenu du futur régime d’accumulation – s’il doit y en avoir un – alimenté par une main-d’œuvre dévaluée, ni quelle sera sa stabilité.
Ce processus a entraîné une concurrence entre les « frères ennemis » capitalistes à l’intérieur de laquelle, à la fois au niveau des relations entre les Etats-nations et sur le plan national, le plus fort et le plus rusé « tente de réduire sa propre part [de pertes] au minimum et à la faire endosser par un autre » (Marx). Il a aussi entraîné une montée du nationalisme dans la classe ouvrière, une lutte individualiste pour conserver son emploi, le départ à l’étranger de la main-d’œuvre (surtout les personnes qualifiées) et la perte de compétence de la main-d’œuvre au chômage.
Au cours d’un processus de dévaluation du capital, il existe cependant des plans d’investissement, particulièrement dans le secteur de l’énergie (solaire, pétrole et hydrocarbures), ainsi qu’une longue liste de privatisations imminentes des services publics et des entreprises contrôlées par l’Etat, ce qui, toutefois, dans un contexte de profonde récession et d’absence d’investissements publics semble très incertain.
Pour illustrer ce que nous venons de dire, voici les données les plus récentes que nous avons réunies :
 la récession : en 2010-2011, le PIB (prix fixes de 2000) a diminué de 10 % (la récession globale pour 2008-2011 est de 16,3 %). La consommation totale a chuté de 12,6 %
(– 10,7 % pour la consommation privée et – 14,5 % pour la consommation publique). L’investissement brut en capital fixe a diminué de 17,9 % ;
 exportations : les exportations de marchandises et de services ont augmenté de 14,5 % en 2010-2011.
Ceci s’explique par la reprise du commerce international, c’est-à-dire par l’augmentation de la demande extérieure dans tous les pays. Donc, si on la considère dans le contexte international, la performance commerciale de la Grèce pour les exportations de biens et de services est de –1 % en 2010-2011 par rapport à 2009, la plus mauvaise de ces vingt dernières années. Les exportations ne correspondent qu’à un cinquième du PIB ;
 emploi et chômage : au cours du deuxième trimestre de 2011, l’emploi a décru de 6,1 % et le chômage a augmenté de 36,5 % par rapport au deuxième trimestre de 2010. Le taux de chômage a atteint 20,9 % en novembre 2011 ; en d’autres termes, il y a plus d’un million de chômeurs. Les plus affectés sont les femmes entre 15 et 34 ans (32 % de taux de chômage) et les jeunes entre 15 et 24 ans (48 %). Cela signifie que la population n’ayant pas d’activité dans l’économie excède de 500 000 personnnes celle qui en a. La confédération syndicale GSEE (Confédération générale des travailleurs grecs) estime le taux de chômage à 26 % en 2012. On ne peut comparer ce taux de chômage qu’à celui du début des années 1960, alors que des centaines de milliers de Grecs émigraient en Europe centrale, en Amérique du Nord et en Australie. Il faut préciser que l’estimation pour 2012 ne prend pas en compte les suppressions de postes à venir dans le secteur public : 15 000 fonctionnaires cette année et 150 000 en tout d’ici 2015 (le nombre total d’employés des services publics et de l’appareil d’Etat était de 768 000 en 2010, 15 % de la main-d’œuvre totale, taux le plus bas de la zone Euro ; notons que depuis 2010 ce nombre a encore diminué car il y a eu très peu de nouveaux postes en 2011 et 2012 et de nombreux employés sont partis en retraite, anticipée ou non). Le seul secteur qui crée des emplois est la police ;
 coût individuel et productivité de la main-d’œuvre : en 2010-2011, le coût individuel de la main-d’œuvre n’a baissé que de 1,2 %. Ceci s’explique par le fait que si le salaire nominal moyen dans le secteur privé a baissé de 4,5 %, la productivité a aussi baissé de 3,3 %. La productivité du travail est liée au nombre de travailleurs employés, au degré de contrôle qui s’exerce sur la main-d’œuvre et à l’investissement en capitaux fixes. L’investissement total, en capital variable ou constant, a diminué de 29,4 % au cours des deux dernières années. Ceci mis à part, la baisse du coût individuel du travail n’a entraîné qu’une petite baisse de 3 % sur le prix des exportations de biens et de services ;
 fermetures de petites et moyennes entreprises : dorénavant, une entreprise commerciale sur quatre a fermé et leur confédération estime que 38 % d’entre elles auront fermé à l’été 2012. En 2010-2011, 68 000 entreprises ont fermé (de janvier à septembre 2011 : 67 000 suppressions d’emplois) tandis que les estimations pour 2012 semblent pessimistes aussi : 60 000 entreprises supplémentaires doivent fermer, entraînant 100 000 suppressions d’emplois. Il est important de rappeler ici que les petites et moyennes entreprises en Grèce sont le véritable pivot à la fois de l’économie et de la société grecques. Elles représentent 99,9 % des entreprises capitalistes et contribuent à l’emploi pour 85,6 % – sans compter le travail au noir – à comparer à 66,9 % dans l’UE. Elles apportent 72 % de la production à valeur ajoutée par rapport à 58,4 % dans l’UE, selon les statistiques de 2011 ;
 diminution des pensions de retraite : sans entrer dans les détails, puisque les diminutions varient selon l’âge des retraités, le montant de la pension et le fonds de pension duquel on dépend, à cause des nouvelles mesures les pensions seront réduites de 10 % à 20 %, les indemnisations de départ à la retraite de 30 %, alors que les soins médicaux se sont dégradés et que les allocations pour les handicapés ont aussi été diminuées. Remarquons que, d’après la Commission européenne, il faudra encore diminuer les pensions en 2012-2013 afin de compenser les pertes des fonds de pension dues à la mise en œuvre récente de l’Intervention du secteur privé (PSI) ;
 diminution des salaires : en 2010-2011, les salaires du secteur public ont été réduits de 23 %. Avec l’introduction de la nouvelle grille de salaires dans ce secteur en novembre 2011, les salaires ont encore été réduits de 20 % en moyenne. Avant le nouveau cycle de mesures d’austérité, les salaires réels dans le secteur privé avaient été réduits de 8 %. À présent, la réduction du salaire de base est de 22 % et de 32 % pour ceux qui ont moins de 25 ans. Ceci signifie que le salaire de base tombe à 480 euros ou 400 pour les moins de 25 ans.
L’allocation de chômage tombe à 350 euros (remarquons qu’en Grèce – où elle est la même pour tout le monde – on ne la perçoit pas pendant plus d’un an et on ne la perçoit que si on a travaillé à plein temps pendant deux ans avant de perdre son emploi). Tous les contrats conclus en accord avec les syndicats seront caducs au bout de trois ans maximum et on pousse les gens à conclure des contrats privés. L’évolution des salaires est gelée jusqu’à ce que le taux de chômage tombe en dessous de 10 %. La contribution des employeurs à la sécurité sociale est réduite de 3 % ;
 crise fiscale et crise de l’Etat : en 2011, le déficit budgétaire de l’Etat a augmenté de 1,3 % en termes absolus par rapport à 2010. Les revenus de l’Etat ont baissé de 1,7 % tandis que les dépenses ont augmenté de 2,8 % pendant la même période. La diminution des revenus de l’Etat est due :
a) à la réduction du salaire moyen, des pensions et aux pertes d’emplois et, en conséquence, à la réduction de l’impôt associé aux revenus individuels ;
b) au déclin des profits des entreprises capitalistes qui, joint à la réduction de1 % du taux d’imposition sur les bénéfices en 2011, a entraîné une diminution significative de l’impôt sur les bénéfices (qui sera abaissé de 24 % à 20 %, voir infra) ;
c) à une augmentation des revenus provenant des impôts indirects (TVA, taxes pétrolières, taxes sur l’alcool et les tabacs) inférieure aux prévisions, malgré une augmentation importante des taux d’imposition, à cause de la baisse de la consommation ;
d) à une importante augmentation des dégrèvements fiscaux au lieu de la diminution planifiée initialement due à l’échec des nouvelles régulations fiscales appropriées. L’augmentation des dépenses s’explique surtout par l’augmentation du service de la dette : le paiement des intérêts a augmenté de 23,6 % par rapport à 2010. D’autre part, ce qu’on appelle les « dépenses primaires » n’ont diminué que de 1,3 % malgré les sévères réductions de salaires du secteur public. Ceci est dû à l’augmentation de 12,8 % des dépenses pour la sécurité sociale, les services sociaux et la protection sociale. Cette augmentation provient :
de l’augmentation des subventions versées aux fonds de pension qui sont au bord de la faillite à cause de la réduction importante des contributions de la sécurité sociale dont les causes sont la croissance du chômage, la réduction du salaire moyen et l’extension des contrats de travail à temps partiel ;
de la dépense accrue en allocations chômage due, elle aussi, à la montée du chômage. En outre, la dépense militaire a baissé de 60 % tandis que la dépense liée au PSI a diminué de 21,8 %. Selon Eurostat, la proportion de la dette du gouvernement grec par rapport au PIB a augmenté de manière spectaculaire, passant de 113 % en 2008 à 129 % en 2009, à 145 % en 2010, pour atteindre 165,3 % en 2011. Selon la Commission européenne, cette proportion sera réduite à 161,4 % dès 2012 grâce à la mise en œuvre du PSI, avant de remonter à 165,3 % en 2013. Ensuite, selon la Commission européenne, qui prend ses rêves pour des réalités, elle recommencera à diminuer lentement à mesure que le PIB grec augmentera pour atteindre un peu moins de 120 % en 2020, c’est-à-dire le chiffre de 2009, date de l’adoption de la stratégie de terrorisme fiscal pour « sauver » le pays ;
 impôts et profits : « La Grèce a réduit son taux d’imposition des entreprises ces dernières années. Le taux d’imposition statutaire pour les entreprises non cotées est descendu de 40 % à 37,5 % en 2001 et à 35 % en 2002. Il a une nouvelle fois été réduit à 25 % en 2007. La réforme fiscale mise en œuvre en 2008 prévoyait une réduction progressive de 1 % par an de l’impôt sur les revenus des entreprises pour les années comprises entre 2010 et 2014 (de 25 % à 20 %). Avec la nouvelle législation fiscale promulguée en 2011, le taux d’imposition sur les revenus des entreprises en 2010 s’appliquera à la totalité des revenus imposables à partir de 2012 (pour les revenus de 2011), tandis qu’un taux de 24 % ne s’appliquera que pour l’année 2011 (pour les revenus de 2010). » (Tendances de la fiscalité dans l’Union europénne, 2011, disponible sur http://ec.europa.eu/taxation_customs/taxation/gen_info/economic_analysis/tax_structures/index_fr.htm)
impôts nouveaux : parce que l’Etat est incapable d’augmenter ses revenus grâce aux impôts sur le revenu et aux impôts indirects, on a introduit de nouvelles taxes immobilières dans le but de récupérer 2,5 milliards d’euros supplémentaires. On pense que les impôts directs apporteront 22,3 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat en 2012, contre 18,8 milliards en 2011. Ils s’attendent à réaliser cet objectif grâce à l’augmentation de la valeur objective (valeur du marché) de la propriété immobilière qui accroîtra les taxes concernées de 33 %. Il ne faut pas oublier que 70 % des Grecs sont propriétaires de leurs logements ;
 comptes d’épargne : d’après une étude réalisée par Focus Bari en mars 2011, 43 % des Grecs n’ont pas de comptes de dépôt, tandis que la majorité des autres les utilisent pour survivre ;
 pauvreté, soins médicaux et suicides : en 2010, le prolétariat grec était classé au septième rang de pauvreté dans l’UE en termes relatifs, avec 27,7 % des foyers disposant d’un revenu sous le seuil de pauvreté (60 % du revenu national moyen disponible). Il est certain que ce chiffre a augmenté depuis et qu’une proportion plus élevée du prolétariat vit sous le seuil de pauvreté. Le nombre de sans-abri est d’environ 20 000 (11 000 dans la seule Athènes) et il a augmenté de 20 % à 25 % depuis deux ans. La plupart des nouveaux cas de Grecs sans abri ne sont pas liés à la toxicomanie ou à la maladie mentale, comme c’était la plupart du temps le cas avant 2008, mais au chômage de longue durée et/ou à des évictions.
Les suicides et tentatives de suicides comptabilisées sont passés de 507 en 2009 à 622 en 2010 (+ 22,5 %) avant de se stabiliser en 2011 (598 jusqu’en décembre 2011, – 3,9% ). Si l’on compare ces chiffres au taux moyen des suicides en Grèce (3,5 pour 100 000 habitants – l’un des plus bas d’Europe), alors l’augmentation est beaucoup plus importante : plus 31,4 % en 2009, plus 61,4 % en 2010 et plus 55,7 % en 2011. Le 4 avril, des centaines de personnes ont été les témoins du suicide par balle d’un retraité de 77 ans sur la place Syntagma. Sur la note qu’il a laissée, il disait qu’il ne voulait pas finir en cherchant sa nourriture dans les poubelles. La nouvelle de ce tragique événement a provoqué un large mouvement de colère. L’après-midi même, quelques milliers de personnes se sont réunis place Syntagma. En conséquence, il y a eu de petits accrochages avec la police anti-émeutes sur la place et dans les rues adjacentes ;
 médecine : il n’existe aucune étude officielle concernant l’état du système médical en Grèce pour 2010-2011. Voici les principaux changements qui sont advenus : depuis le début de cette année, quatre grandes caisses d’assurance-santé (celle des fonctionnaires, des travailleurs du secteur privé, des employés indépendants – à la fois travailleurs et petits patrons – et des agriculteurs) ont fusionné en une caisse unique, l’EOPPY (organisation nationale pour la couverture – santé) qui couvre 9,5 millions de personnes. Selon le règlement de cette nouvelle caisse, le nombre de médecins affiliés n’est que de 5 000, ce qui signifie un médecin pour 2 000 patients assurés. En outre, le nombre maximum de patients autorisés à consulter gratuitement un médecin est de 50 par semaine et de 200 par mois. Une fois ces chiffres atteints, les patients suivants doivent payer. En outre, la compensation que l’Etat verse aux médecins est passée de 20 à 6,5 euros par visite, et on peut être certain que cela sera un facteur de détérioration additionnelle des soins médicaux – à moins d’être en mesure de payer plus ;
 émigrants et immigrants : la tendance à l’émigration est en hausse chez les travailleurs qualifiés et non qualifiés. L’Etat semble encourager ce processus afin d’affaiblir les luttes de classe à venir, et c’est pourquoi il attend avec impatience la signature d’un accord bilatéral avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande semblable à celui déjà conclu avec le Canada. De nombreux immigrants d’Europe de l’Est (Albanie, Pologne et Roumanie) qui travaillaient ces dernières années dans le secteur du BTP, ainsi que de nombreux Kurdes, quittent le pays puisqu’ils ne trouvent plus de travail. En même temps, la police persécute les vendeurs des rues venus d’Afrique et d’Asie sous prétexte d’éliminer le « commerce illégal » et les centres-villes sont constamment sous surveillance, tandis que la police anti-émeutes et les brigades sont plus que visibles dans les zones où traînaient les prolétaires marginalisés, surtout autour des bâtiments universitaires situés au centre d’Athènes où se réunissent généralement les vendeurs des rues.
Actuellement, des arrestations massives d’immigrants sans papiers ont lieu dans les quartiers du centre d’Athènes tandis que de nouveaux camps de concentration [sic], où les immigrants arrêtés sont retenus en attente de leur expulsion, doivent bientôt ouvrir partout en Grèce.
Pour aggraver les choses, on associe grossièrement immigration et taux de criminalité et menaces pour la santé publique, selon la propagande omniprésente des médias qui détourne l’attention du public des sujets actuels en imposant l’image de l’immigrant, bouc émissaire commode pour toutes les souffrances que subit actuellement le peuple grec. En même temps, la police n’empêche pas les gangs fascistes et les bandes de voyous d’attaquer les immigrants. Suivant une nouvelle loi votée par le gouvernement dans le cadre du nouvel accord avec la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), d’ici trois mois, tous les immigrants « irréguliers » employés dans l’agriculture, comme infirmiers, personnels de service ou de nettoyage devront se présenter à la police avec leurs employeurs afin de s’enregistrer. S’ils le font, les employeurs seront exemptés de toutes les contributions à la sécurité sociale et de toutes les amendes qui sanctionnent l’emploi d’un travailleur « irrégulier » jusqu’au moment de son enregistrement. Si le travailleur « irrégulier » ou son employeur ne se présentent pas à la police et que l’immigrant est arrêté, l’employeur n’est pas poursuivi au pénal, mais il n’est pas exempté des contributions pour la période précédant l’arrestation. L’immigrant doit retourner dans son pays d’origine dans un délai de six mois après son enregistrement et dans un délai d’un mois seulement après son expulsion de Grèce, son employeur peut demander pour lui un permis de travail d’un an ;
 logement et syndicats : le travail de sape du rôle des syndicats est illustré par la suppression récente de l’OEK (Organisation du logement des travailleurs) et de l’OEE (Fonds social des travailleurs), tous deux sous le contrôle du ministère du Travail, dans le cadre de la réduction du secteur public et dans le respect des conditions posées par les créditeurs de la Grèce. Les fonds de ces deux organisations provenaient des contributions des travailleurs et des patrons, récemment abolies (la prétendue diminution des coûts extra-salariaux) afin que le gouvernement puisse trouver 300 millions pour finaliser la négociation du nouveau sauvetage avec la Troïka.
Comme l’OEK était responsable du logement subventionné par l’Etat pour les pauvres et les familles nombreuses, on a estimé à environ 1 milliard d’euros le capital disponible pour la construction de logements dans le pays. On a mis fin brutalement à la réserve des loyers subventionnés concernant 120 000 bénéficiaires, à la distribution de 10 000 prêts immobiliers subventionnés par an (avec des conséquences importantes dans le secteur du bâtiment et pour les banques qui accordent des prêts subventionnés, ce qui aggravera encore la récession).
Cependant, la clôture de l’OEE a une autre conséquence qui concerne les syndicats. Le rôle de l’OEE, fondé par l’Etat en 1931, était de manipuler et de contrôler le syndicalisme, car il soutenait financièrement et hébergeait les syndicats dont « les objectif et les activités n’allaient pas à l’encontre de la loi », comme le stipulait la loi qui le fondait. Grâce aux contributions des travailleurs et des patrons, l’OEE hébergeait les syndicats du secteur privé et les Centres du travail régionaux dans toute la Grèce et les finançait (y compris pour rémunérer leur personnel), il détenait un fonds d’assurance complémentaire pour les cadres syndicaux, soutenait financièrement la formation de ces cadres en organisant des séminaires, et c’est ultérieurement, à partir des années 1980, qu’il eut un rôle d’aide sociale (programme pour le tourisme subventionné et pour les jardins d’enfants, etc.). De moins en moins capables de remplir leurs fonctions essentielles – la négociation du coût de la main-d’œuvre et, en général, la reproduction de la classe ouvrière en tant que classe, comme capital variable – les syndicats en sont arrivés à un point où cette incapacité a fini par miner leur existence même. Cependant, si c’est l’Etat capitaliste qui porte le coup fatal à ses précieux soutiens, même lors d’un état d’urgence, alors il ne sortira pas indemne d’un tel changement historique dans ses relations avec les syndicats ;
PSI : l’échange obligataire PSI est une restructuration de la dette souveraine conclue le 9 mars qui signifie que la Grèce est en défaut de paiement organisé. Bien que l’échange PSI soit décrit comme « la plus grande restructuration de dette souveraine à ce jour », et malgré la jubilation lors de sa signature, la décroissance réelle de la dette souveraine de la Grèce est en réalité faible.
Voyons pourquoi : la dette qui est détenue par des investisseurs privés (banques, fonds de pension, sociétés d’investissement, détenteurs individuels) sera restructurée selon les termes de l’accord (21 février 2012) entre les leaders européens et l’IFF (Institut International de la Finance). L’accord ­inclut une diminution de 53,5 % de la valeur nominale des obligations grecques escomptables. Le reste du montant sera couvert par des billets à ordre EFSF (équivalant à 15 % des anciennes obligations), des billets à ordre à court terme EFSF (pour rembourser les intérêts des anciennes obligations), de nouvelles obligations émises par le gouvernement (équivalant à 31,5% des anciennes obligations à une échéance de 10 à 30 ans) accompagnées de garanties liées au PIB (i.e. le taux d’intérêt de l’obligation augmentera proportionnellement au PIB si celui de la Grèce augmente plus que prévu).
En chiffres absolus, l’échange obligataire vise à restructurer environ 197 milliards d’euros si la participation au PSI atteint 95,7 %. Donc, la réduction totale de la dette grecque après la diminution de 53,5 % s’élève à 105 milliards d’euros. Mais, grâce au deuxième sauvetage de la Troïka, le financement du PSI réduit de façon significative le montant réel de la dette restructurée : si on retire 85,5 milliards d’euros aux 130 milliards du deuxième sauvetage de la Troïka, cela financera l’échange obligataire du PSI. Ce montant est composé de 30 milliards d’euros en billets à ordre EFSF (aussi appelés « pots-de-vin en obligations PSI »), de 50 milliards d’euros d’aide aux banques grecques (aussi appelée processus de « recapitalisation »), de 5,5 milliards de billets à ordre à court terme EFSF pour rembourser l’intérêt accumulé des anciennes obligations. Donc, le soulagement réel que procure cet échange est plutôt léger, moins de 50 milliards [= 197-85,5-62 milliards, les 62 milliards correspondent aux nouvelles obligations émises par le gouvernement qui ont remplacé 46,5 % des 197 milliards d’obligations]. Si nous tenons compte aussi du financement du déficit public pour 2012 (plus de 14 milliards), le service des obligations souveraines grecques que possède la BCE (environ 4,6 milliards) et du second prêt pour le deuxième sauvetage, alors la réduction effective de la dette sera d’environ 30 milliards (=50-14,4-4,6) ou d’environ 8 % de la dette totale pour cette année. C’est pourquoi, selon la Commission européenne, la dette grecque en tant que pourcentage du PIB sera toujours très élevée en 2012 (161,4 % par rapport à 165,3 % en 2011), et s’élèvera à nouveau à 165,4 % en 2013.
Donc, si on laisse de côté la manière spectaculaire de présenter la restructuration de la dette souveraine comme « un important succès national et européen », l’échange obligataire PSI exige 85,5 milliards d’euros puisés dans le second sauvetage de la Troïka (prêt de 130 milliards d’euros) annoncé le même jour (21 février 2012). Paradoxalement, et avec une logique véritablement perverse, le « succès » de la restructuration de la dette souveraine a été présenté comme une condition préliminaire pour ce second sauvetage alors que c’était l’inverse, et ce qui est encore plus important, les deux étaient en fin de compte basés sur l’accord concernant la nouvelle dévaluation interne nommée « Mémorandum n° 2 » et la mise en œuvre des mesures qu’il contient.
La seule ombre au tableau était l’obligation faite au gouvernement grec d’activer les CAC, connues depuis peu, en raison du refus de six fonds de pension grecs sur quatorze, détenteurs d’obligations du gouvernement et qui sont au bord de la faillite. En conséquence, l’échange obligataire a perdu son caractère « volontaire » ; ISDA a décrit le PSI grec comme un « crédit événementiel » et c’est pourquoi les CDS ont été activés. Selon certains médias, des cabinets d’avocats représentant des détenteurs d’obligations (y compris des détenteurs individuels et les fonds de pension) ont l’intention de poursuivre les banques et l’Etat grec en justice, réclamant le remboursement intégral de leurs portefeuilles. En même temps, « les marchés » et les agences de notation considèrent que les nouvelles obligations grecques ne sont pas sécurisées. Il est révélateur que leur prix soit tombé à près de 15 % à 20 % de leur valeur nominale, selon l’échéance du contrat, bien qu’elles soient enregistrées sous législation britannique, et bien que l’IFF et les politiques en fassent la promotion.
Les conclusions politiques sont ­plutôt sombres :
1) le PSI constitue une étape cruciale dans la gestion de la crise de la dette contre le prolétariat en réaffirmant la stratégie capitaliste néolibérale du terrorisme monétaire grâce à la dette. L’Etat grec se retrouve encore plus étroitement enfermé dans le cercle vicieux de la Troïka et de la zone euro avec de nouveaux prêts pour rembourser la dette qui aggravent une dévaluation interne de la main-d’œuvre et des capitaux improductifs et non compétitifs. Selon la déclaration de l’Eurogroupe du 21 février (lors de la signature du PSI), on a posé certaines conditions préalables afin que l’Etat grec « réalise les plans de privatisation et mette en œuvre un agenda audacieux de réformes structurelles, à la fois sur le marché du travail et sur les marchés des produits et des services, afin d’encourager la compétitivité, l’emploi et la croissance durable [sic] » :
a) nouveau renforcement du groupe de travail de la Commission européenne avec une présence permanente sur place assortie d’un contrôle renforcé, travaillant continuellement en proche et coopération avec le gouvernement grec afin d’aider la Troïka à évaluer les mesures prises par le gouvernement grec ;
b) ouverture d’un compte spécial indépendant du budget principal de la Grèce qui devrait toujours contenir assez d’argent pour le service de la dette au cours des trois mois à venir ;
c) introduction dans la constitution et la législation grecques d’une disposition prévoyant que le service de la dette sera prioritaire.
En outre, la plus grosse partie de la dette souveraine est sous législation britannique, qui s’efforce d’accorder une protection plus étendue aux créditeurs en cas de défaut de paiement en leur donnant même la possibilité de confisquer les actifs de l’Etat grec. De plus, si la Grèce devait quitter la zone euro, elle ne pourrait plus voter de loi pour convertir la dette en euros en nouvelle dette en drachmes.
Par ailleurs, sauf pour le service de la dette, les procédures citées ci-dessus ont pour but d’approfondir de force l’unification politique de la zone euro, même si l’issue pourrait aussi en être l’éclatement. En Grèce, ceci a donné lieu à beaucoup d’agitation politique au cours de l’année écoulée. La formation d’un gouvernement de « salut national » avec un premier ministre technocrate ; la déclaration officieuse mais importante d’un « état d’urgence » ; les scissions des partis politiques et la création de nouveaux partis ; les élections nationales à venir grâce auxquelles la fraction dominante capitaliste essaie de s’installer et de réagir au mécontentement et à l’agitation politique ; le renforcement des tendances nationalistes de droite et de gauche à la fois au niveau politique et au niveau social.
2) Actuellement, le principal détenteur de la dette publique grecque est le secteur institutionnel, la zone euro en est un (BCE et les BCN) ainsi que le FMI, si nous ajoutons les deux sauvetages et les liquidités avec lesquelles la BCE a soutenu les banques grecques, le secteur privé en déclin est presque le troisième. Donc, grâce au PSI, la fraction dirigeante de la bourgeoisie européenne a réussi à détruire « de façon organisée » une grande partie du capital financier déjà dévalorisé, délivrant ainsi les banques, surtout, de leur dette toxique en la transférant à la BCE et aux BCN et par là aux « contribuables européens », (c’est-à-dire surtout au prolétariat et à la petite-bourgeoisie européens). Puisque la Grèce sert de laboratoire du terrorisme fiscal, ce sera bientôt le tour du prolétariat européen. En outre, ces relations de partenariat entre débiteurs et créditeurs dans l’UE laissent le champ libre à la gestion politique du nationalisme qui commence à s’affirmer chez les prolétaires européens.
3) L’agression contre les prolétaires grecs et immigrés semble sans fin. Comme nous l’avons déjà dit, le plan PSI est étroitement lié à la mise en œuvre de la nouvelle dévaluation interne (Mémorandum n° 2). Si elle ne progresse pas comme on le souhaite, alors aucune somme d’argent provenant du « plan de sauvetage » ne sera déposée sur le compte spécial pour le service de la dette grecque, et c’est le gouvernement grec qui devra l’approvisionner (par exemple grâce aux impôts).
La Commission européenne a déjà suggéré qu’il faudrait mettre en place de nouvelles mesures d’austérité à hauteur de 11 milliards au cours des deux prochaines années, portant principalement sur de nouvelles réductions des retraites, des allocations-chômage, du salaire minimum et des dépenses sociales liées au système de santé, etc. Dans le secteur public, on prévoit des licenciements massifs (15 000 en 2012 et 150 000 d’ici 2015). Il semble fort probable que ce que rapportera cette nouvelle agression sera utilisé pour compenser les pertes subies par les fonds de pension grecs (estimées à environ 11 milliards) et dues à la mise en œuvre du « plan de sauvetage » PSI .
Luttes de classe
dans une situation de quasi-guerre
Puisqu’il y a eu de moins en moins de participation aux grèves générales après 2010 aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, et précisément à cause de leur échec total à faire barrage à la vague de mesures institutionnelles qui a imposé une dépréciation de la main-d’œuvre sans précédent, des luttes ont émergé dans le cadre de cette agression dévastatrice, c’est-à-dire dans les secteurs public et privé sur des lieux de travail isolés.
Il n’est pas surprenant que l’agression de « la crise de la dette souveraine » ait ciblé instinctivement le secteur public. Et donc les travailleurs de ce secteur ont été les premiers à réagir aux diminutions de salaires, aux énormes réductions des dépenses publiques, au démantèlement des services et à la dissolution d’un grand nombre d’entreprises d’Etat.
S’ajoutant au nombre de grèves et de manifestations qui a augmenté en octobre 2011, les fonctionnaires ont déclenché une vague de grèves sur le tas dans les mairies, les ministères et les bureaux des services publics, à Athènes et dans tout le pays, signalant ainsi une escalade inhabituelle de la lutte dans ce secteur particulier.
Les travailleurs ont bloqué la direction de la sécurité informatique ainsi que les ministères du Développement, de l’Intérieur et du Logement et la Direction des retraites du ministère des Finances. Ces pratiques militantes qui ont bloqué, au moins temporairement, les plans du gouvernement pour une « main-d’œuvre de réserve » (selon lesquels 30 000 fonctionnaires étaient censés perdre effectivement leur travail d’ici quelques mois) ont marqué le réveil de la majorité des fonctionnaires en léthargie chronique dont l’existence même, selon la propagande de l’Etat, constitue à présent le principal « problème structurel » du pays.
Dans tout le pays, les travailleurs municipaux ont occupé les bureaux du gouvernement local et les éboueurs se sont engagés pendant dix jours dans une protestation qui incluait le blocage du principal site d’ensevelissement de déchets de la capitale dans le nord-ouest d’Athènes. Les municipalités subissent des coupes sévères en ce moment, car certains de leurs services (à commencer par les services de nettoyage) seront privatisés et une partie de leur personnel licenciée.
Le 12 octobre, des adhérents du syndicat GENOP ont commencé l’occupation de l’imprimerie de l’Entreprise de l’Energie publique (DEI). En raison de la nouvelle législation sur la propriété, la comptabilité du DEI devait envoyer aux propriétaires leurs factures d’électricité comprenant l’augmentation des taxes foncières. Bien que l’action de ces syndicalistes ne soit pas dénuée de populisme – ils prétendaient qu’ils ne couperaient pas le courant uniquement à ceux qui vivent dans une grande pauvreté, affaiblissant ainsi l’agressivité du mouvement contre les impôts – ni de machisme, elle a permis de ralentir le processus.
La crise capitaliste se révèle particulièrement malsaine pour les prolétaires comme le montrent les coupes sévères dans tous les services de santé : il y a eu des coupes d’environ 40 % dans les budgets hospitaliers, le personnel est en nombre insuffisant, on a rapporté des pénuries occasionnelles de fournitures médicales, des fusions et même des fermetures d’hôpitaux ainsi que d’institutions psychiatriques et de centres de désintoxication. Les travailleurs du secteur de la santé ont réagi par des grèves continuelles et même par des occupations du ministère de la Santé dont la dernière a duré quinze jours.
Une lutte intéressante a eu lieu à l’Hôpital Général de Kilkis, une ville dans le nord de la Grèce, pendant quelques semaines. L’assemblée générale de tous les travailleurs (médecins compris) a décidé d’occuper les lieux et a commencé d’exercer son droit de retrait, n’assurant que les urgences, jusqu’au paiement complet des heures effectuées et à l’obtention d’une augmentation pour aligner les revenus sur le niveau qu’ils avaient avant l’arrivée de la Troïka (UE-BCE-FMI), comme ils disent. Ils ont aussi dispensé des soins médicaux gratuits en déclarant que les problèmes persistants du système de santé national (ESY) du pays ne pouvaient être résolus par les revendications limitées du secteur de la santé et ont ainsi replacé leurs intérêts particuliers dans le cadre général des exigences politiques et économiques contre la brutale agression capitaliste en réclamant la solidarité de tous. Bien que l’occupation ait pris fin, les travailleurs de la santé non payés poursuivent les arrêts de travail.
Une série de luttes sectorielles et défensives sur les lieux de travail dans le secteur privé a révélé que le capitalisme industriel grec a déjà profité du nouveau cadre institutionnel que lui offre « l’état d’urgence » qui gouverne actuellement la Grèce pour renforcer sa rentabilité ou simplement transférer ses propres dettes et pertes aux travailleurs.
Les exigences de base au centre de ces luttes visaient surtout les licenciements, les fermetures d’usines, l’enlèvement des machines et des stocks par les patrons, le paiement des salaires dus et la défense des contrats de travail existants. Pendant plusieurs mois l’année dernière, on a assisté à de nombreuses luttes similaires. Dans une aciérie de Volos, 100 travailleurs ont fait grève pendant un mois contre sa fermeture et les licenciements. Dans une usine d’aluminium d’un faubourg de l’ouest d’Athènes, les travailleurs ont fait grève pour exiger que leurs soient versées les sommes dues depuis plus d’un an. Des grèves identiques, avec les mêmes exigences, ont eu lieu dans deux autres usines d’aluminium de la même ­région.
Deux laiteries, une en Attique (région dont Athènes est la capitale) et l’autre à Larissa (Thessalie), ont connu deux victoires : à la suite d’un seul jour de grève à la laiterie Agno contre les licenciements et à des heurts avec la police anti-émeutes, les travailleurs ont repris le travail. A Larissa, la grève a obligé les patrons à renoncer aux licenciements et aux réductions de salaires. Dans une usine pharmaceutique dans le nord de l’Attique, la lutte des 330 travailleurs était centrée sur le paiement des salaires dus (ils n’étaient plus payés depuis plusieurs mois), sur le rejet de l’obligation de travailler par intermittence (une fois par semaine). Il y a aussi eu des heurts avec la police anti-émeutes quand les patrons ont essayé de faire sortir des marchandises valant des milliers d’euros.
La grève de 400 travailleurs d’une aciérie à Elleniki Chalivourgia (plus de 150 jours de grève) dans l’ouest de l’Attique a commencé en réaction à 50 licenciements après avoir rejeté le chantage des patrons pour modifier le contrat de travail (cinq heures par semaine pour une diminution de salaire de 50 %). La même entreprise possède une autre usine à Volos (Thessalie) d’une capacité productive inférieure et avec 360 travailleurs qui, agissant comme des « jaunes », travaillent temporairement 8 heures par jour pour compenser la baisse de production de l’usine en grève mais, comme l’avaient planifié les patrons, leur contrat de travail a aussi été modifié.
Cette lutte d’Elleniki Chalivourgia a été « adoptée » par le Parti communiste de Grèce (KKE) grâce au contrôle de son syndicat (PAME). Selon la stratégie initiale, on a présenté cette lutte comme emblématique pour la classe ouvrière en général, son éventuelle victoire étant la « victoire de tous » (et son éventuelle défaite, celle de tous). Hormis les activités et les ambitions de PAME, ce rôle emblématique est basé sur la durée inhabituelle de cette lutte mais aussi sur la solidarité inattendue dont ont fait preuve tous les milieux politiques, les bases des syndicats, les assemblées de quartier, la propre communauté des travailleurs, ou tout simplement des gens ordinaires (une solidarité qui, cependant, s’est surtout limitée à un soutien financier). Avec le temps et l’intransigeance des patrons, les limites que les tactiques staliniennes imposaient à la lutte ont devenues évidentes : la grève a stagné sans dégager de perspectives, ni de l’intérieur – la tendance légaliste des staliniens est apparente lorsque les travailleurs n’osent même pas qualifier leur lutte « d’occupation », et encore moins s’emparer des moyens de production dans quelque but que ce soit – ni de l’extérieur. Le syndicat a accueilli certaines actions de solidarité avec réserve, voire avec hostilité : « Tous ceux qui croyaient pouvoir tenir d’autres usines ou entreprises à l’écart de notre lutte, qu’ils pourraient opposer au mouvement de classe organisé, PAME, dont nous faisons partie et qui nous soutient, à présent qu’ils ont échoué vont intervenir plus ouvertement. Ils nous attaqueront en nous diffamant, en mentant, par le terrorisme et les provocations afin d’affaiblir notre lutte. Ils ont déjà commencé à le faire de diverses façons. Par voie de presse, par le biais de manifestations sous prétexte de solidarité… » (extrait du discours de Sifonios, dirigeant du syndicat, le 17 janvier lors de la manifestation de PAME en faveur de la grève).
Ainsi, les opposants du KKE ont été tenus à l’écart tandis que le même jour (17 janvier) une grève générale éclatait en Attique, organisée par les Centres du Travail de cette région ; les grévistes d’Elleniki Chalivourgia choisirent de suivre PAME et de défiler jusqu’au ministère du Travail en laissant tous les autres travailleurs solidaires prendre la direction habituelle de la place Syntagma. Au lieu d’une escalade de la lutte, la grève était morte pour les membres de l’IIF.
L’utilisation de la grève des travailleurs des aciéries comme outil pour promouvoir la ligne politique générale du parti stalinien laisse cependant une ouverture pour une manœuvre opportuniste, comme l’a démontré (le 17 février) l’accueil chaleureux du syndicat aux « délégués solidaires » de l’Aube Dorée néonazie à l’usine. Savoir si les ouvriers des aciéries vont ou non vers une double défaite – à la fois du fait des patrons et des staliniens qui manipulent leur lutte en la subordonnant à leurs jeux politiques – n’est pas un pari qui en ferait hésiter beaucoup.
Les médias de masse ont été durement touchés par la récession : d’énormes réductions des subventions de l’Etat et des financements privés ont entraîné des licenciements massifs dans la presse écrite et à la télévision.
A Eleftherotypia, journal assimilé à la « renaissance » de la démocratie après la chute de la dictature et dont le prestige équivaut à celui de Libération en France, les journalistes, le personnel administratif et les imprimeurs se mirent en grève quand il devint notoire que le patron avait l’intention de se mettre à l’abri de ses créditeurs selon l’article 99 du code de la faillite. Le patron disait avoir des problèmes de crédit et les travailleurs n’étaient plus payés depuis l’été alors que les actionnaires avaient reçu leur part les années précédentes. Avant décembre, il y avait eu une série de grèves sans conséquences, et à leur suite les travailleurs avaient publié deux numéros du journal avec le soutien du syndicat des journalistes, mais sans perspectives d’avenir précises.
Les patrons communistes ont aussi été touchés par la récession. Depuis décembre 2010, l’administration de la radio-télévision 902 qui appartient au KKE avait commencé à licencier sans préavis les travailleurs non inscrits au parti. Pire encore, lorsque certains travailleurs commencèrent à s’organiser contre les mises à pied, ils affrontèrent les tactiques du diviser-pour-régner du parti qui les opposaient aux travailleurs inscrits au parti. Tout à fait récemment, l’entreprise de presse du KKE, Typockdotiki, une énorme imprimerie en Grèce, qui risquait de fermer, a demandé protection contre ses créditeurs selon l’article 99 du code de la faillite. Le code stipule que les employés et autres créanciers ne peuvent pas exiger ou saisir les actifs d’une entreprise qui a des ennuis jusqu’à ce qu’un plan de redressement soit mis en œuvre et jusqu’à ce qu’il soit clair que l’entreprise va fonctionner ou être liquidée. Pourtant, c’est PAME qui a condamné ce genre de pratiques chez les patrons il y a presque un an. Voici un extrait de leur quotidien Rizospastis (10 novembre 2010) : « Les seuls qui y gagnent [à l’application de ce code] sont les employeurs, puisqu’ils se débarrassent de leurs créanciers, à la fois des fournisseurs et des travailleurs (c’est-à-dire que les travailleurs sont considérés comme des fournisseurs), sauvegardant les employeurs afin qu’ils enclenchent le défaut de paiement envers tous. Les travailleurs perdent tout, salaires, indemnités de licenciement, assurance, éligibilité pour les allocations-chômage, tandis que les employeurs leur font du chantage pour qu’ils partent en acceptant la moitié des indemnités de licenciement, le travail en trois huit ou un emploi à temps partiel pour sauver les profits de l’entreprise. » Voici ce qu’il en est des droits des travailleurs et des moyens de production « socialisés », comme le souligne le programme politique du KKE !
620 salariés d’une télévision, Alter, qui n’avaient pas été payés depuis des mois, ont refusé de travailler, arrêté les transmissions et, en intervenant sur les fréquences de la station occupée, ont présenté les luttes sur différents lieux de travail. Nous devons signaler que cette lutte est aussi contrôlée par PAME dans une large mesure.
Certaines autres grèves ont été assez efficaces, du moins assez pour bloquer les agressions contre les salaires et les relations sociales : dans l’entreprise Vodaphone de téléphonie mobile, quelques jours de grève ont abouti au blocage de la modification des contrats de travail (moins d’heures, moins de salaire). Chez Notos, chaîne de grands magasins, une grève de 24 heures et des piquets de grève ont suffi pour que les patrons retirent un nouveau contrat de travail (moins d’heures, moins de salaire), du moins pour l’instant.
Des luttes pour des salaires impayés se produisent souvent aussi dans le secteur tertiaire. Dans le nord de la Grèce, les travailleurs de l’hôtellerie ont fait grève pour exiger les salaires qui leur étaient dus depuis des mois ; ce sont surtout les jeunes et les chômeurs qui ont pris part au Recensement national qui ont réussi à être payés, grâce à leur seule action puisqu’ils n’avaient pas de syndicat.
A cause de l’agression frontale à la fois sur les sphères de production et de reproduction, de nouvelles formes de lutte se sont développées qu’organisent principalement les assemblées de quartier.
Ces « assemblées populaires », c’est ainsi qu’on appelle la plupart d’entre elles, ont proliféré (plus de 40 en Attique) après la répression et l’épuisement de la mobilisation en août dernier place Syntagma. Elles attirent un nombre croissant de déçus, des électeurs conformistes des deux grands partis (ce qui est très discutable à présent car leur légitimité disparaît rapidement), des gauchistes de toute sorte, des antiautoritaires et des chômeurs et des ouvriers tout à fait ordinaires, peu familiers des procédures politiques, et qui fréquentent en général les assemblées au début de certaines luttes pour les abandonner ensuite en délégant leurs pouvoirs aux militants.
L’une de ces luttes est celle contre la nouvelle taxe foncière intégrée dans la facture d’électricité, ce qui montre bien le caractère urgent de l’agression capitaliste que nous subissons. Pour un ensemble de raisons (la lutte est une opposition au chantage sur l’électricité, elle exprime certaines revendications d’ordre légal au sujet de la constitutionalité et c’est un terrain privilégié pour un refus collectif de payer), elle s’est rapidement transformée en mouvement national, surtout grâce aux assemblées de quartier. Selon les données du syndicat GENOP (de l’Entreprise de l’Energie publique), on estime que 30 % à 40 % des foyers n’ont pas payé cette taxe spécifique. Face à cette indiscipline de masse, l’Etat a paru battre en retraite tout en manœuvrant pour mettre la taxe sous la responsabilité du Centre des impôts et il espère ainsi affaiblir le mouvement en le dispersant entre des contribuables isolés et atomisés. Pour l’instant, le courant est coupé aux petites entreprises et aux professionnels qui n’ont pas payé la taxe et aux foyers dont les factures d’électricité sont impayées depuis plus de quatre mois. En outre, en réaction à ce mouvement, le ministère des Finances prétend avoir pris l’argent versé pour l’électricité et l’avoir affecté au paiement de la taxe, ce qui sera un nouveau motif de lutte.
Les réactions à la crise sont cependant diverses et pas nécessairement d’un caractère antagoniste. On voit se développer une tendance – surtout dans les assemblées de quartier ou les « réseaux citoyens » – à favoriser des projets coopératifs d’échange de ­marchandises (en général sans les intermédiaires), des échanges de services, des cuisines populaires, de l’agriculture auto-subsistante ou même des programmes sociaux locaux pour les chômeurs, à une époque où l’Etat providence se désintègre et où le salaire social est agressé. Ce qui sépare ces stratégies d’austérité autogérées des associations caritatives florissantes en Grèce et dirigées par l’Eglise, les ONG et plusieurs capitalistes célèbres n’est pas très clair. Ce mouvement devra parcourir un long chemin aux dépens d’un mouvement de classe plus radical et plus offensif.
TPTG, avril 2012
(traduit de l’anglais)