La chute de la maison Lepaon

Tous ceux qui parlent d’une orientation plus à gauche de la CGT
ou qui croient à la bataille des 32 heures menée par une CGT
à la sauce Philippe Martinez pourraient connaître une surprise
de taille au moment du prochain virage à… droite

On n’est jamais trahi que par les siens. Cette maxime pourrait parfaitement s’adapter à Thierry Lepaon. Fin 2014, il a reçu une belle volée de bois vert… qui a fini par lui coûter son poste. Tout commence par une facture pharaonique de 139 000 euros pour la rénovation de son appartement de fonction,  puis une deuxième couche survient avec son bureau flambant neuf au siège de la confédération à Montreuil, estimé à 65 000 euros et, pour finir de l’achever, la retraite casquette du temps où il occupait des fonctions à la CGT Basse-Normandie. 26 650 euros lors de son départ de l’instance locale pour le poste suprême, mais après avoir aussi bénéficié de 108 000 euros en incluant le remboursement de ses notes de frais.
Cette dernière « facture » et la pratique largement en usage dans les instances étaient connues au moment où Lepaon a pris ses fonctions au congrès confédéral de Toulouse, en mars 2013, et peu avant, dès novembre 2012, quand il est adoubé par les instances de la centrale comme successeur de Bernard Thibault.
Tout d’abord, l’essentiel de sa carrière, Lepaon l’a faite chez Moulinex ; mais très rapidement il endosse la fonction de quasi-permanent syndical. On dit qu’il a été directement embauché par Alfred Sirven, un ex-militaire alors DRH de Moulinex, en vue de contrer une CFDT pas trop dans la ligne Notat. Alfred Sirven fera ensuite les beaux jours d’Elf et de ses barbouzeries africaines. Une « bienveillance » envers Lepaon, comme le dit si bien un article de l’hebdomadaire Le Point du 3 décembre 2014 qui raconte l’alternance d’apéritifs amicaux avec le PDG de l’époque, de promotion sur mesure et de cadeau de naissance pour une des ses filles.
Le quotidien patronal Liaisons sociales du 1er mars 2013 écrit : « A la CFDT, on lui reproche de s’être fait payer des heures de délégation alors qu’il séchait les négociations. Sa proximité avec le PDG passe mal.“ Pierre Blayau négociait en direct avec lui, et signait avec les autres”, note Jean-Louis Jutan, ancien cédétiste, qui a créé un syndicat autonome sur le site de Cormelles, Sydis. »
Ce même PDG Pierre Blayau, nommé en 1996, sera mis en examen en 2004 pour « banqueroute par emploi de moyens ruineux et banqueroute par détournements d’actifs » dans la faillite organisée de Moulinex. L’affaire finira par un non-ieu en 2012. Après avoir empoché 2 millions d’euros de prime de départ en 2000, Pierre Blayau aura au préalable annoncé 5 000 licenciements en deux vagues à la fin des années 1990, la fermeture de trois sites et, en 2001, le dépôt de bilan du groupe. S’ensuivront d’autres licenciements en 2006 et d’autres fermetures de sites sur fond de délocalisation de la production vers l’Asie.
Apparu donc sur les écrans et dans les médias, Lepaon se présente alors comme le leader CGT contre les licenciements et les fermetures de site. Il apparaît souvent dans les médias. Mais une fois la fermeture de Moulinex actée, il passe très vite à autre chose. Il commence par passer l’équivalent d’un diplôme en ressources humaines. Tout en étant au chômage, il pointe à l’Union départementale (UD) du Calvados avant de rejoindre les instances parisiennes à Montreuil. Déjà bien rodé dans les instances paritaires tel le Conseil économique et social régional de Normandie, le voilà promu dans celui de Paris en 2010 où il fréquente Raymond Soubie, l’ex-conseiller social de Sarkozy. Entre deux, il aura conduit la délégation CGT sur la formation professionnelle et fait signer à la CGT en 2008, l’un de ses rares accords nationaux interprofessionnels.
Pour arriver de Caen à Montreuil, il fallait déjà avoir un pied dans la maison comme on dit et bénéficier d’une bonne recommandation. Cela commence par une « embauche » négociée en 1983 par Sirven avec le n°1 de la CGT Métallurgie de l’époque, un certain André Sainjon, alors proche des « modernistes » du PCF comme Pierre Juquin [exclu du PCF en 1987, NDE]. Puis Thierry Lepaon est rapidement promu à la direction CGT Métallurgie où il peaufine ses relations et son réseau. Pendant ce temps, son ancien mentor, l’ex-syndicaliste André Sainjon, avait quitté la CGT et, en 1988, le comité central du PCF, suite à la purge menée par les anti-Juquin du PCF et de la fédération de la Métallurgie. Devenu un temps député européen sous les couleurs socialistes et radical de gauche, André Sainjon est alors parti pour diriger la SNET en 2000, une entreprise spécialisée dans la production d’électricité à partir de centrales au charbon.
Le second mentor qui apparaîtra dans la carrière de Lepaon, c’est Maryse Dumas, n° 2 de la CGT, qui dit-on aurait soufflé son nom à Bernard Thibault, alors en indélicatesse avec l’essentiel de l’appareil coalisé contre lui dans la course à sa propre succession. Deux candidates écartées de la course puis un troisième larron, respectivement Agnès Naton, Nadine Prigent et Eric Aubin, vont se déchirer pour le poste suprême… dont Thierry Lepaon finira par hériter en novembre 2012 avant d’être finalement élu et consacré au congrès confédéral de Toulouse en mars 2013.
Puis enfin, en termes prémonitoires, cet avertissement d’un certain… Martinez, qui en dit long sur la guerre qui s’annonce et que rapporte le quotidien patronal Liaisons sociales, dans le portrait déjà cité qu’il consacre au nouveau secrétaire Thierry Lepaon : « “Thierry doit consacrer du temps au terrain”, prévient Philippe Martinez, patron de la Métallurgie, sa fédération d’origine, qui ne l’a pas soutenu dans la course aux prétendants. »
Les couteaux sont déjà tirés en prévision de ce qui va suivre.
En fait, secrétaire et candidat par défaut, Lepaon était déjà sur la sellette et entouré de faux amis prêts comme il se doit à en découdre et à le balancer à la première occasion. Bernard Thibault avait déjà été victime des mêmes méthodes quand il s’était entêté à vouloir régler sa succession seul, ou du moins en concertation avec les anciens secrétaires généraux vivants, Louis Viannet et Georges Séguy. Surtout quand il s’agit de désigner celui-ci avec ou sans la liaison avec le noyau dirigeant du PCF du temps de la CGT courroie de transmission.
Cette prérogative qu’ont les anciens nos 1 sur l’adoubement du nouveau secrétaire général, a toujours existé. La candidature était ensuite avalisée par le PCF et ensuite présentée à l’ensemble des militants. La différence viendrait maintenant du lien avec le PCF qui depuis l’ère Séguy, s’est plutôt distendu puis réactivé avec l’arrivée de Krasucki et ce au fur et à mesure des déboires électoraux du PCF. L’essentiel de la manœuvre, surtout à partir de l’arrivée de Viannet dès 1992, était destinée à ne pas entraîner la CGT dans la même spirale du déclin et préserver ainsi les intérêts à long terme de l’appareil syndical.
Les affaires de l’appartement, du bureau ou des indemnités perçues ont été sorties de l’intérieur pour être largement divulguées sur la place publique. Ces coups bas ont succédé à ceux plus discrets mais tout aussi efficaces pour écraser l’adversaire que Thibault avait subis en son temps avec l’affaire de la tête de cochon au pied de son domicile, le vol de son agenda personnel sur son propre bureau à Montreuil et les micros dissimulés dans sa voiture de fonction. Des méthodes aux accents bien connus de la police politique de l’ère soviétique et dont le PCF a été un fidèle client un peu comme la France était la fille ainée de l’Eglise.
Finalement, toute cette farce a été organisée par un noyau significatif de dirigeants CGT liés au PCF. La finalité en était la reprise en main ferme de l’appareil syndical dont les prébendes sont loin d’être négligeables en ces temps de disette électorale et sur fond de montée du principal concurrent électoral qu’est devenu le Front national. Les derniers résultats des élections municipales en 2013, les départementales et les régionales de 2015 vont nécessiter des solutions de repli. Une CGT plus proche du PCF et du Front de Gauche avec un discours calqué sur eux, permettent ainsi de réunifier toutes les « sensibilités » du PCF actuellement en ordre dispersé.
Toutes ces bonnes raisons et d’autres plus ou moins avouables auront permis de nettoyer tout le haut de l’appareil et de renouveler tout le bureau confédéral dans son entier. Exit donc Lepaon et ses proches sacrifiés sur l’autel des intérêts suprêmes du Parti comme toute l’histoire des staliniens ou en général de la gauche léniniste en témoigne. Balancé, humilié et ridiculisé, Thierry Lepaon aura bu l’eau du calice jusqu’à la dernière goutte. En bon communiste, il aura accepté son sort sans broncher en attendant un point de chute honorable qui viendra car, comme on le sait, en avril on apprenait qu’il était « blanchi » des accusations portées contre lui.
Quant à tous ceux qui parlent d’un tournant plus à gauche de la CGT ou qui croient à la bataille des 32 heures, ou ceux tentés de suivre une CGT à la sauce Philippe Martinez, ils pourraient connaître une surprise de taille. Ils pourraient bien finir tous instrumentalisés jusqu’au prochain virage à… droite, où certains seront alors immanquablement débarqués avec pertes et fracas.
Car cet ancien responsable de la CGT Renault Billancourt a longtemps été protégé et mis à l’abri par le haut appareil dès les années 1980, au moment où la fermeture de Billancourt était entérinée et où les partisans de Georges Marchais se faisaient martyrs au nom des dix de Billancourt (1).
Son parcours parallèle somme toute à celui de Lepaon, lui fera gravir pendant vingt ans tous les échelons de la CGT Renault jusqu’à son arrivée dès 2008 à la tête de la fédération de la Métallurgie. Ce n’est qu’au congrès de Toulouse en 2013 qu’il entre à la Commission exécutive confédérale où il attend patiemment son tour dans l’ombre de Lepaon. Il sait déjà qu’il a été choisi dès le début et que Lepaon n’est là que comme une transition obligée dans la longue reprise en main de l’appareil.
Maryse Dumas, ancienne numéro deux de la CGT, résume bien la problématique : « Si le syndicalisme se réinventait, il se donnerait l’ambition de devenir une Confédération générale du travail ! Or, celle-ci existe depuis cent vingt ans. Elle est toujours jeune des espoirs d’émancipation qui l’ont fait naître et grandir toutes ces années. A nous de leur donner corps pour les cent vingt ans qui viennent. »
Lors de la cérémonie du cent vingtième anniversaire de la CGT à Montreuil, Georges Séguy et Louis Viannet étaient absents mais deux anciens secrétaires généraux étaient présents, Bernard Thibault et… Thierry Lepaon. Bien sûr, cette reprise en main, par un noyau PCF jugé trop orthodoxe et caricatural et pas assez moderniste par certains, n’est pas du goût de tous les anciens dirigeants. Ils en ont donc profité pour bouder la cérémonie et savent qu’il faut maintenant attendre le passage du prochain train… pour se remettre sur les rails.
La suite, on la découvrira… au prochain « changement de cap » et/ou virage à droite/gauche à en donner le tournis. Au gré des alliances électorales et derrière les discours plus ou moins teintés de rouge écarlate ou de rose vif, se cache en filigrane toute la logique du syndicalisme rassemblé et du jeu du dialogue social…
Tomas Mera
avril 2015

NOTE

(1) En juillet 1986, des syndicalistes envahissent en force les bureaux de la direction de Renault pour protester contre quelque 600 licenciements annoncés. Sept d’entre eux sont licenciés pour faute lourde, deux sont licenciés économiques. Parallèlement, huit sont traduits devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour voies de fait. Un  nouveau licenciement en 1987 fait parler de « l’affaire des dix ». S’ensuit une longue bataille judiciaire, qui s’achève lorsque la Cour de cassation rejette les demandes de réintégration. Voir « Les “Dix” de Renault-Billancourt. Les enjeux d’une mobilisation d’appareil, juillet 1986 – décembre 1989 », de Virginie Linhart, Revue française de science politique, 1992. (NDE.)

Dans les publications

–  « Crise de la CGT ou crise du syndicalisme ? », un article dans le n° 34 (février/mars 2015) de la revue Critique sociale, Bulletin d’informations et d’analyses pour la conquête de la démocratie et de l’égalité, profite de l’affaire autour de l’ancien secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon pour exiger une extension du syndicalisme de base en même temps qu’une cure d’amaigrissement pour les appareils confédéraux dont la bureaucratisation menace la lutte de classes.
– « CGT : Révolution de palais ou révolution culturelle ? », dans Alternative libertaire n° 247 (février 2015). Et « CGT, pour un retour aux sources libertaires », dans le n°248 (mars).